‹ Les Lusiades, ou les portugaisChapitre 79 sur 223 · Du ravisseur d'Europe · texte numérisé non relu

Du ravisseur d'Europe

Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie, fut aimée de Jupiter. Pour l'enlever, il eut recours à une métamorphose peu digne dela majesté d'un dieu. Mais laissons parler Ovide :

Non beue coiiveniunt, nec in una sede raorantur Majestas et amor. Sceptri gravilate relicta,

nie pater rectorque deum, cui dextra trisulcis Ignibus armata est, qui nutu concutit orbera, luduitur tauri faciem; mixtusque juvencis Mugit, et in teneris formosus obambulat herbis. "" Metamorph.^ lib. Il, v. 84ô.

• Amour et majesté vont rarement ensemble. Ce dieu, père des dieux, devant qui le ciel tremble, Dont la main flamboyante étincelle d'éclairs, Oubliant ce haut rang de roi de l'univers. D'un taureau qui mugit emprunte la figure. Parmi ceux d'Agénor il foule la verdure, Et dans les prés fleuris il semble avec fierté Promener aux regards l'éclat de sa beauté.

Saint-Ange.

La fille d'Agénor ose s'en approcher: il se courbe devant elle. Rassurée par sa douceur et flattée de cet hommage inattendu, elle s'élance légèrement sur le dos du ravisseur.

Quum deus á terra siccoque a littore sensim Falsa pedum primis vestigia ponit in undis. Inde abit ulterius, mediique per œquora ponti Fert prsedam : pavet haec, littusque ablata relictum Respicit. Metamorph.^ lib. Il, v. 870.

Orgueilleux de sa charge, il se lève, et d'abord A pas lents et trompeurs il sapproche du bord. Tout à coup à la nage il fend la mer profonde ; La fille d'Agénor tremble, et, du sein de Tonde, Regarde le rivage, et le regarde en vain.

Saint-Apîgb.

André Chénier a composé, sur le même sujet, une pièce de vers qui ne le cède en rien à ce que la poésie d'Ovide a de plus exquis. On nous saura gré de les transcrire ici ;

SUR UN GROUPE DE JUPITER ET d'EUROPE.

EtraTîger, ce taureau qu'au sein des mers profondes, D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler Técharpe obéissante. Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides. Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.

L'art a rendu l'airain fluide et frémissant. On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un dieu, c'est Jupiter lui-même. Dans ses traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, Sou&ce fj'ont emprunté couvrant ses artifices. Brillant objet des vœux de toutes les génisses.

La vierge tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte : il la flatte à sou tour; Et, se fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son ilanc celte charge adorée. Il s'élance dans l'onde, et le divin nageur, Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 11 approche de Crète, et va voiries cent villes.

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