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CHAPITRE IV

La « Jeunesse Catholique » au Vatican et la Réaction contre le Libéralisme

5 novembre 1913.

Le pèlerinage à Rome de V Association catholique delà Jeunesse française, du 22 au 26 septembre dernier, constitue l'un des plus remarquables événements religieux de Tannée du centenaire constantinien.

Au nombre de onze cents, nos jeunes compatriotes sont venus célébrer les fêtes du jubilé dans la Ville éternelle. Tous les échos de Rome attestent l'impression sympathique, profonde qu'a laissée leur passage. On a loué, par exemple, l'allure martiale et la tenue toujours parfaite de cette nombreuse jeunesse, l'ordre et la bonne organisation des exercices du pèlerinage, l'édification donnée par les jeunes pèlerins visitant les églises et les sanctuaires, le spectacle émouvant qu'offrirent les messes de communion générale à Saint-Pierre, à Sainte-Cécile du Transtévère, à Saint-Ignace, à Saint-Jean de Latran. C'est à Saint-Ignace que les pèlerins de la Jeunesse

Catholique entendirent un magistral discours du cardinal Billot. Le pèlerinage tout entier fut admis en la présence du Souverain Pontife dans la cour Saint-Damase, au Vatican ; les aumôniers, les présidents et anciens présidents diocésains furent reçus par Pie X en audience semi-privée ; l'aumônier général et les deux présidents généraux, celui qui sortait de charge et celui qui entrait en fonctions, bénéficièrent d'une audience privée. Enfin, à la sala Pia, domaine pontifical, eut lieu, avec un éclat exceptionnel, la transmission des pouvoirs du président sortant, M. Pierre Gerlier, honoré par le Saint-Père de la médaille d'or Bene merenti, au nouveau président général de l'Association, M. Alexandre Souri ac.

De ce pèlerinage à Rome, la Jeunesse Catholique rapporte les encouragements les plus augustes de tous. Sur une feuille timbrée à ses armes, Pie X daigna écrire de sa propre main qu'il accordait à « ses chers fils de la Jeunesse Catholique Française » la bénédiction apostolique « en signe cf admiration et de gratitude ». Il serait impertinent, croyons-nous, de prétendre souligner par le moindre commentaire la valeur d'un semblable témoignage.

Mais la formule de bénédiction constitue un document d'ordre intime et personnel. Le Souverain Pontife a voulu, en outre, que ses encouragements à la Jeunesse Catholique fussent consignés dans un document d'ordre public et officiel, dans une déclaration longuement et nettement motivée. C'est la Lettre écrite, le 24 septembre, au nom du Pape Pie X,

par le cardinal Merry del Val, secrétaire d'Etat, en réponse à l'adresse qu'avaient présentée les membres du comité général de l'Association.

L'adresse elle-même avait été, d'abord, soumise officieusement au cardinal secrétaire d'Etat, qui avait répondu : « Je m'empresse de vous assurer que rien ne s'oppose à la présentation de votre adresse au Saint-Père, telle que vous l'avez préparée. Le texte que vous avez eu l'attention de nous soumettre nous satisfait complètement. » La Lettre publique du 24 septembre devait être la réalisation officielle de la promesse que le cardinal Merry del Val formulait ensuite avec une délicate sympathie : « A cette adresse, qui exprime en termes si clairs et si vibrants Les sentiments, les principes et les intentions de votre très florissante et très méritante Association, le Souverain Pontife se propose de faire une réponse telle que vous la pouvez désirer, connaissant l'affection très grande dont Sa Sainteté est animée à votre égard. »

Le texte de la Lettre publique du 24 septembre, le texte même de l'adresse du comité général déterminent authentiquement l'orientation adoptée parla Jeunesse Catholique et la signification des éloges et des encouragements que le Souverain Pontife lui décerne avec un paternel amour.

Le cardinal Merry del Val caractérise, d'abord, par un jugement d'ensemble, d'une singulière netteté, l'esprit, l'attitude, le rôle de l'Association : « Aujourd'hui, devant la fécondité de votre action

et le chevaleresque entrain qui la distingue, le Souverain Pontife salue votre Association comme une grande espérance pour VÉglise et pour votre patrie. Il vous félicite de marcher intrépidement en avant, fidèles à votre programme qui est de travailler à la régénération de la société chrétienne par la piété, par l'étude, par l'action. »

Les œuvres que la Jeunesse Catholique a entreprises, continue le cardinal, « seront à la fois des réponses et des remèdes : des réponses à l'erreur et à la passion antireligieuse, des remèdes au mal qui envahit de toutes parts ».

Dans Tordre de la piété, les membres de la Jeunesse Catholique sont félicités, au nom du Pape, de leur zèle à l'égard de la sainte Eucharistie. L'adresse du comité général attestait, en effet, que, « d'un élan unanime », ils avaient « récemment institué la communion perpétuelle au sein de leurs Unions » et que « cet accroissement précieux de la vie eucharistique » avait procuré des « bienfaits immenses à chacun d'entre eux et à l'Association tout entière ». Les jeunes gens sont pareillement félicités de leurs œuvres multiples d'apostolat catholique : apostolat qui est réellement, pour beaucoup, « un apostolat voisin du sacerdoce ». Le Pape adresse enfin un éloge tout spécial aux membres de la Jeunesse Catholique « qui, pour faire à Dieu et à l'Église un sacrifice plus complet d'eux-mêmes, prennent place dans les rangs du clergé, entrent dans lesOrdres religieux, ou s'enrôlent dans les phalanges de nos vaillants missionnaires ».

Aux préoccupations de la piété chrétienne s'ajoutent les préoccupations concernant la doctrine et concernant Faction extérieure.

L'action extérieure de l'Association aura pour objet la défense et la propagande religieuses, ainsi que les œuvres charitables ou sociales recommandées positivement par la direction de l'Eglise. Mais l'Association, comme l'Église elle-même, s'abstiendra d'intervenir dans les conflits d'ordre purement politique, d'imposer à ses adhérents aucune étiquette constitutionnelle ou anticonstitutionnelle. Son unique terrain, accessible à tous, est le terrain religieux. L'adresse du comité général avait déclaré que l'Association est « catholique exclusivement, parce qu'elle entend rester étrangère à toutes les discussions et à toutes les luttes de la politique de parti ». La lettre du cardinal secrétaire d'Etat encourage catégoriquement cette méthode : « Unis dans les efforts qui vous rassemblent sous les plis de l'étendard de la Croix, vous ne voulez avoir qu'un seul cœur et qu'une seule âme. Agissez dans une foi vigoureuse et éclatante, sans mêler à votre travail de restauration chrétienne des préoccupations étrangères à votre apostolat chrétien. Marchez avec courage sous votre auguste bannière, en poussant le cri unanime de vos ancêtres : Dieu le veut! Dieu le veut! »

Sur le terrain religieux, quelle carrière magnifique s'ouvre à l'activité extérieure et collective des groupes de l'Association! Aucun de nos lecteurs n'ignore la brillante campagne menée parla Jeunesse Catholique, surtout depuis le Congrès de Caen, pour combattre

les iniquités de notre régime scolaire et pour revendiquer la participation des écoles catholiques aux ressources du budget. Le cardinal Merry del Val recommande précisément la lutte contre la législation antireligieuse et, en particulier, la lutte scolaire : « Vous lutterez efficacement contre les sacrilèges entreprises qui tendent de plus en plus à substituer les droits de l'homme aux droits de Dieu, à violer notamment le droit sacré qui donne pour base à renseignement à tous les degrés les préceptes de la religion. »

Cette affirmation du droit de Dieu et de la vérité, placée à la base des revendications scolaires, concorde avec une autre recommandation doctrinale de la Lettre du cardinal secrétaire d'Etat : « Vous lutterez contre le souffle perfide du libéralisme qui insinue le mensonge sous mille formes variées. » L'adresse du comité général au Souverain Pontife s'inspirait déjà des mêmes traditions, des mêmes principes, et réprouvait nettement les « pernicieuses conséquences du libéralisme ».

Plusieurs s'étonneront de l'insistance volontaire qu'apporte le Saint-Siège à dénoncer le libéralisme et de Pempressementque manifeste la Jeunesse Catholique à combattre, aujourd'hui encore, les erreurs libérales. D'aucuns même, sachant que l'accusation

de libéralisme est lancée parfois d'une manière incompétente, exagérée, injuste, regarderont peutêtre comme malencontreuse la réprobation énergique, officielle, réitérée de cette doctrine ; ils craindront de voir se rallumer avec toute sa violence, toute son amertume, tous ses malentendus la controverse irritante qui, voilà cinquante et soixante ans, mettait aux prises Louis Veuillot et Montalembert. Mais tout catholique familiarisé quelque peu avec le droit public de l'Eglise, avec les enseignements authentiques du Magistère, connaît et comprend l'importance très actuelle de la question du libéralisme. Le problème ne doit être abordé qu'avec délicatesse et mesure, avec discernement et charité, mais il doit être abordé sans équivoque dans l'étude doctrinale de chacune des questions contemporaines touchant à la politique religieuse, aux rapports de l'Église et de l'État.

Pourquoi donc ramener ce sujet avec insistance ? — C'est que, dans la société moderne, issue de la Révolution, beaucoup d'entre les conceptions et les formules courantes du droit public contiennent, supposent ou suggèrent une fausse notion philosophique de l'ordre social, un ensemble de principes erronés que tout catholique instruit doit savoir corriger et rectifier pour demeurer d'accord avec la vraie doctrine de l'Église. Par exemple : le principe de la sécularisation de la société, le principe de la neutralité, de la laïcité de l'État ; le principe en vertu duquel l'État, loin d'avoir aucune obligation spéciale envers la vraie religion, devrait s'abstenir de professer aucun culte et garantir simplement la liberté

religieuse des particuliers ; le principe en vertu duquel la religion serait une chose d'ordre purement individuel ou privé, qui ne devrait teniraucune place officielle dans les lois et les institutions publiques ; le principe en vertu duquel une même liberté légale devrait être reconnue à Terreur et à la vérité, à la propagande des idées justes et des idées fausses, par l'école, par la presse, par le théâtre, sous la seule réserve de la tranquillité publique; le principe en vertu duquel la loi serait purement et simplement l'expression de la volonté générale et en vertu duquel, pareillement, le pouvoir politique ne serait que le commis, le délégué constamment révocable de la multitude... autant de principes qui ont manifestement une importance considérable dans le droit public de la cité moderne. Presque partout, des lois et des institutions plus ou moins pénétrées, imprégnées de ces mêmes principes s'imposent à tout le monde avec la brutalité d'un fait inéluctable. Bien plus, quand les jacobins veulent arracher aux catholiques la liberté du culte, la liberté d'association, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, les catholiques réclament à juste titre leur quote-part de la liberté commune, ils adjurent la cité moderne de ne pas refuser à la vérité le même droit légal qu'à l'erreur. Enfin, quand les catholiques sont les plus forts et deviennent maîtres du pouvoir, ils savent que le respect loyal de mainte liberté dont ils ont euxmêmes à souffrir leur est imposé par la foi des traités comme par la nécessité morale de la paix publique dans une société divisée de croyances religieuses.

Mais, en pareil état de cause, pourra-t-on contester que les catholiques, si l'Église ne prend soin de les prémunir constamment contre Terreur, seront amenés tout naturellement et presque inévitablement à regarder comme normal, légitime, tout un ensemble de principes de droit public qu'ils voient en vigueur dans chaque pays et dont, souvent, nous nous réclamons pour la défense même de la religion contre ses persécuteurs? Aujourd'hui comme au temps de Montalembert, et plus encore qu'au temps de Montalembert, à cause de la Séparation de l'Église et de l'État, la tentation existe constante, permanente, pour les catholiques, de considérer comme conformes à la justice et au droit les principes de la cité moderne : sécularisation de la société, neutralité ou laïcité de l'État, liberté commune et identique reconnue à l'erreur et à la vérité, souveraineté absolue de la volonté générale. Or, cette conception doctrinale du droit public est précisément ce qu'on nomme le libéralisme. Associer pareille conception doctrinale aux croyances religieuses du catholicisme n'est autre chose que professer le libéralisme catholique. Il est donc d'une opportunité très actuelle et d'une très haute importance de mettre en garde les croyants contre les illusions ou les séductions du libéralisme catholique, en leur montrant la malfaisance des faux dogmes de la Révolution, en leur inculquant les vrais principes du droit naturel, les vraies doctrines du droit public de l'Église.

Tel est le motif pour lequel une œuvre de formation religieuse, intellectuelle et morale, une institution

vouée à la piété, à Fétude, à Faction, comme V Association catholique de la Jeunesse française, prend pour tâche, selon la recommandation positive du Saint-Siège, de prémunir ses membres contre les erreurs libérales et de réagir au dehors contre le libéralisme catholique.

Cette réaction salutaire contre le libéralisme n'existe pas seulement dans le texte des adresses présentées officiellement au Souverain Pontife. Elle existe dans les faits, dans les travaux intimes et dans les démonstrations publiques de l'Association. Lorsque, par exemple, la Jeunesse Catholique mita Tordre du jour de tous ses groupes, en vue du Congrèsnational qui allait se tenir à Caen, le problème de la répartition proportionnelle scolaire, la tentation de libéralisme était à craindre. On pouvait facilement professer que la puissance publique avait les mêmes devoirs envers toutes les croyances et toutes les incroyances, que les écoles confessionnelles et non confessionnelles avaient un droit égal à jouir de la protection des lois et à se partager les ressources budgétaires. N'était-ce pas là le principe normal d'une répartition « proportionnelle » entre les écoles de toute dénomination ? — Or, le questionnaire envoyé par le comité général réclamait, avant tout le reste, l'étude et l'affirmation précise de la doctrine catholique en matière d'enseignement. Dans leurs réponses à l'Enquête préparatoire au Congrès national, un grand nombre de groupes de la Jeunesse catholique proclamèrent, d'abord, la thèse du droit supérieur et imprescriptible qui n'appartient qu'à la vérité. Ce

droit était présenté, antécédemmenl: à tout examen des questions d'opportunité politique, comme le titre fondamental qui motive et justifie nos revendications scolaires. Au Congrès de Caen, tous les orateurs du 18 avril dernier affirmèrent très haut cette même doctrine catholique. Leurs déclarations ne furent pourtant pas plus péremptoires et plus formelles que les réponses excellentes, décisives, adressées à l'Enquête du comité général par de nombreux groupes de jeunes gens, notamment par un certain groupe rural vendéen. Tous les spectateurs peuvent témoigner de la longue tempête de bravos qui accueillit la lecture publique de cette réponse «antilibérale » en séance du Congrès.

La Jeunesse Catholique avait donc le droit de déclarer au Saint-Père qu'elle réprouve « les pernicieuses conséquences du libéralisme ». Elle avait le droit de déclarer également que c'est de tout cœur qu'elle suivait les instructions pontificales contenues dans la Lettre du 24 septembre, recommandant l'affirmation claire et loyale des principes catholiques, et ajoutant : « Vous lutterez contre le souffle perfide du libéralisme, qui insinue le mensonge sous mille formes variées. »

Une autre recommandation de la Lettre du cardinal Merry delVal doit être encore mentionnée : « Vous lutterez contre les décevantes utopies sociales. »

Quelles sont les utopies sociales que le cardinal secrétaire d'État réprouve au nom du Souverain Pontife ? La liste n'en paraît pas difficile à dresser. D'abord, les doctrines libérales, révolutionnaires et socialistes condamnées par Léon XIII dans les encycliques Rerum novarum et Graves de communi, par Pie X dans le Motu proprio sur l'Action populaire chrétienne. Ensuite, les outrances démocratiques, les erreurs égalitaires, « autonomistes », condamnées par Pie X dans l'encyclique sur le Sillon et, pareillement, les principes d'interconfessionnalisme condamnés dans l'encyclique Singulari quadam. Enfin, certaines tendances blâmées par plusieurs actes récents du Saint-Siège : tendances consistant à exagérer les droits de l'organisation syndicale, et, en particulier, à reconnaître au syndicat un droit de contrainte sur les non-syndiqués.

La Jeunesse Catholique a toujours eu pour règle, franchement, allègrement suivie, de conformer son action sociale aux enseignements doctrinaux et aux directions pratiques du Saint-Siège. Règle bienfaisante autant que nécessaire dans des questions complexes, délicates, litigieuses, où quelques tâtonnements sont inévitables pour quiconque veut et ose agir. L'adresse du comité général exprimait l'attitude et les sentiments de l'Association en des termes qui expliquent l'impression heureuse du cardinal secrétaire d'État : « Le texte que vous avez eu l'attention de nous soumettre nous satisfait complètement. » Voici donc le passage relatif aux œuvres sociales : « En même temps que, de tout notre cœur, nous

travaillons à restaurer le sens chrétien dans les âmes, que nous secondons dans toute la mesure de nos forces le consolant réveil de la foi provoqué par le zèle de nos pasteurs, nous avons le désir ardent de faire mieux pénétrer dans l'organisation de la société la bienfaisante et nécessaire influence des principes chrétiens. C'est encore dans renseignement des encycliques et dans les directions du Siège apostolique que nous cherchons, Très Saint-Père, les règles qui doivent guider notre action sociale : qu'il s'agisse de sauvegarder la famille, de promouvoir les associationsprofessionnellesetles institutions économiques, ou de garantir, par la protection efficace des droits de la propriété et de ceux du travail, cet harmonieux équilibre de la charité et de la justice que cherchent vainement dans les ténèbres ceux qui n'en demandent point le fondement à la doctrine traditionnelle de l'Église. » Avec de pareils principes et de pareilles méthodes, on est armé, selon la recommandation du Souverain Pontife, contre « les décevantes utopies sociales ».

Depuis le pèlerinage fameux de 1891, marqué par les scènes presque tragiques qui suivirent Y incident du Panthéon, chacun des pèlerinages à Rome de la Jeunesse Catholique demeura, dans l'histoire de l'Association et de ses développements, comme une date mémorable. Néanmoins, plus mémorable encore que toutes les autres demeurera la date du jubilé constantinien, la date du pèlerinage de 1913 où la Jeunesse Catholique obtint de la bienveillance de Pie X

un témoignage d'admiration et de gratitude, et mérita d'être saluée, dans un document officiel du Saint-Siège, la Lettre du 24 septembre, comme une grande espérance pour l'Eglise et pour notre patrie.

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