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P. Janvier s'occupe de X apostolat personnel d'Ozanam; il traite ensuite des deux grandes institutions apostoliques auxquelles demeure attaché le nom d'Ozanam.
Apostolat personnel par le témoignage plein de sainte fierté que, toujours, rendit à la foi chrétienne Ozanam collégien, puis étudiant, puis professeur à Lyon, puis professeur en Sorbonne. Apostolat personnel par son œuvre d'enseignement et ses travaux d'apologiste. Quand Ozanam traite de la Civilisation au cinquième siècle, des Peuples germaniques, des Poètes Franciscains y de la Divine Comédie, jamais il ne cesse de rendre témoignage à la vérité religieuse : il montre l'Eglise catholique, ayec ses grandeurs et ses vertus, comme « un étendard levé parmi les nations » ; il montre dans la transcendance du bienfait moral, social et historique, de la Papauté romaine le signe authentique de son origine et de sa mission divine.
L'action apostolique qu'exerça un pareil enseignement sur une portion notable de la jeunesse française, le P. Janvier en explique la puissance par une judicieuse analyse des qualités naturelles et surnaturelles de l'éloquence d'Ozanam.
Qualités naturelles : « La pensée dégagée se déploie, ouvre à la méditation de lumineuses et larges
perspectives, s'exprime en une langue chaude, abondante, où l'on admire malgré soi la magnificence des images, le feu de l'enthousiasme, la splendeur de la poésie. Les textes se dépouillent de leur écorce et livrent leur secret, les vieilles chroniques se rajeunissent, les épisodes touchants animent les sujets arides, les légendes gracieuses tempèrent l'austérité des syllogismes, les événements s'enchaînent, les figures revivent, les siècles évanouis se redressent... »
Qualités surnaturelles : l'enseignement du professeur a été préparé par la prière, il est pénétré de l'onction de la foi, de la charité, du zèle. « Ce n'est plus une créature qui presse ses semblables de changer leurs idées et leurs mœurs, c'est Dieu qui, par une bouche mortelle, interpelle et exhorte les âmes; qui, avec la lumière éblouissante de son esprit et la force invincible de son amour, éclaire les intelligences les plus ténébreuses et dompte les volontés les plus récalcitrantes, tanquam Deo exhortante per nos. Ozanam partout, dans ses cours, dans ses livres, dans ses conversations intimes, dans ses correspondances, porte avec lui cette puissance mystérieuse et conduit sa génération à des hauteurs où l'on respire l'atmosphère de l'éternité... »
Avec autant de délicatesse que de loyauté, le P. Janvier signale les imperfections et les lacunes de l'apologétique d'Ozanam ; les compléments, les correctifs, la mise au point que cette apologétique exigerait aujourd'hui ; les illusions démocratiques et libérales que communiquèrent parfois au rédacteur
de Y Ère nouvelleles souffles impétueuxde l'année 1848. Mais, remarquant avec raison que les vues d'Ozanam historien « sont, dans leur ensemble, indépendantes des systèmes politiques ou sociaux qui eurent ses préférences », le P. Janvier porte un jugement qu'on peut regarder comme définitif sur l'apologétique d'Ozanam : « Telle qu'elle est, on ne peut nier qu'elle soit pleine de claires vérités, d'idées générales, d'aperçus profonds, de science sérieuse et impartiale, où les apôtres du dix-neuvième et du vingtième siècle ne cesseront pas de puiser pour défendre l'honneur du christianisme ; qu'elle soit pleine de faits incontestés où la religion du Calvaire apparaît comme la meilleure amie des lettres, des arts, de la paix, comme la puissance la plus capable de moraliser les consciences et de discipliner les peuples. Par cette apologétique, on verra les préjugés confondus, les sophismes réfutés, les erreurs humiliées, la foi vengée de mille accusations que lui jetaient l'ignorance et le parti pris... » L'appréciation du P. Janvier s'accorde pleinement avec les profondes et pénétrantes réflexions développées sur le même sujet par Mgr Baudrillart dans le Livre du Centenaire 1.
« L'on peut dire que les Conférences de Notre- Dame sont sorties de l'âme apostolique d'Ozanam et
1. Ozanam, Livre du Centenaire^ par MM. Georges Goyau, Léon de Lanzac de Laborie, Henry Cochin, Edouard Jordan, Eugène Dutlioit} Mgr Alfred Baudrillart. Paris, Beauchesne, 1913. In-8. Prix ; 6 francs.
lui doivent, pour une grande part, leur existence et leur succès. » Dans le panégyrique du 27 avril, le P. Janvier, après tous les historiens d'Ozanam, motive cette affirmation par quelques traits significatifs, par quelques arguments péremptoires. M. Georges Go)^au a établi le même fait avec plus de détails dans le Livre du Centenaire, en des pages probantes, toutes pleines de relief, de vie et de vérité.
Le P. Janvier insiste davantage sur l'importance religieuse et historique d'une création telle que les Conférences de Notre-Dame; sur le prestige moral que conquirent à l'Eglise de France les merveilleux succès oratoires de Lacordaire; sur les nombreuses âmes efficacement ramenées à la foi et à la pratique chrétienne, sur les conversions multiples et durables obtenues dans l'élite intellectuelle de la France, vers le milieu du dix-neuvième siècle, par l'apostolat de Lacordaire et de Ravignan à Notre-Dame.
Ce ne sont pas là seulement les souvenirs d'un glorieux passé, mais c'est aussi une réalité actuelle et vivante. L'œuvre apostolique et apologétique des conférences de Notre-Dame se perpétue après quatrevingts ans de féconde existence : elle demeure une des parures de l'Eglise de France. Lacordaire, Ravignan, Félix, Monsabré, Mgr d'Hulst et leurs plus récents continuateurs ont réalisé, chacun avec l'empreinte distinctive de son caractère et de son talent, le noble désir exprimé, en 1833, à Mgr de Quélen par Frédéric Ozanam, au nom des jeunes catholiques de son entourage.
« Dès 1833, dit le P. Janvier, le jeune homme et
ses amis désiraient que la doctrine catholique fût enseignée du haut d'une chaire plus solennelle, plus sacrée que les chaires delà Sorbonne; qu'elle s'expliquât sur un théâtre plus vaste que les enceintes des écoles où se réunissaient quelques centaines d'étudiants; qu'affrontant la critique et le rationalisme, elle s'exposât officiellement, avec ses dogmes et avec ses préceptes ; qu'un prêtre, en un mot, fût chargé par ses chefs de parler à une génération si éloignée de l'Église, du Christ et de Dieu. Leur vœu se réalisa. » Il se réalise encore.
A vrai dire, les conférences des premiers apôtres de Notre-Dame ressemblaient davantage à un plaidoyer auprès des incrédules pour les amener au christianisme et leur inculquer de justes raisons de croire. Depuis longtemps, au contraire, les conférences de Notre-Dame s'adressent à un auditoire en immense majorité croyant et pratiquant, pour l'éclairer et l'affermir dans la connaissance de la religion. Mais, aujourd'hui comme autrefois, les conférences de Notre-Dame gardent le caractère d'un enseignement doctrinal, méthodique, s'adressant aux hommes et destiné à répondre, en matière religieuse, aux légitimes exigences de l'élite intellectuelle. Aujourd'hui comme autrefois, la retraite et la communion pascale des hommes — deux créations du P. de Flavignan — couronnent l'apostolat du prédicateur de Notre-Dame et font succéder, à l'enseignement spéculatif des conférences, les émouvantes, les inoubliables manifestations de foi religieuse qui en doivent être le résultat pratique.
Le P. Janvier était le seul homme auquel il ne fût pas permis, en traitant pareil sujet, de mentionner l'orateur actuel des conférences de Notre-Dame. Ceux-là ne sont pas tenus à la même discrétion qui, chaque dimanche de Carême, ont le privilège d'entendre sa parole, de contempler, en même temps, cet auditoire de plusieurs milliers d'hommes écoutant avec une attention soutenue et recueillie l'enseignement doctrinal du prédicateur.
Voilà onze ans que le P. Janvier poursuit son Exposition de la Morale catholique : œuvre qui, pour la valeur théologique et philosophique, sera comparée sans nul désavantage à l'œuvre oratoire des plus doctes, des plus éminents parmi les conférenciers qu'ait déjà entendus Notre-Dame. Après avoir étudié la Morale générale, c'est-à-dire les principes concernant la béatitude, la liberté, les passions, la vertu, le vice, le péché, la loi et la grâce, l'orateur aborde la Morale spéciale, c'est-à-dire chacune des vertus chrétiennes : en 1911 et 1912, la Foi; en 1913, l'Espérance. Ce qui frappe, dans cet enseignement, c'est la solidité robuste de la charpente, la plénitude du développement et de la démonstration, l'exactitude parfaite des thèses doctrinales, la franchise courageuse et le tact délicat du sens catholique. Chez le P. Janvier, on ne retrouvera pas, il est vrai, les images étincelantes, la fougue passionnée, les élans magnifiques de Lacordaire; on ne retrouvera pas non plus cette émotion pénétrante, cet ascendant dominateur et imposant qui caractérisait l'éloquence de Ravignan. Mais le conférencier actuel de Notre-
Dame possède le don précieux que l'on a souvent décrit chez l'un des grands maîtres de la chaire française au dix-septième siècle : par l'accent de conviction grave et profonde avec lequel l'orateur scande sa démonstration, par la force même des arguments lumineux et des faits probants qui s'accumulent et qui convergent, produire dans l'esprit de l'auditeur cette clarté intense, irrésistible, et, pour ainsi parler, cette ivresse de persuasion qui arrachait à un auditeur de Bourdaloue l'exclamation fameuse : Morbleu, il a raison!
A certains jours, d'ailleurs, on n'est pas seulement conquis par l'accent du conférencier, par la droiture et la loyauté de sa méthode, parla force, la solidité, la clarté de son argumentation : mais le mouvement devient lui-même plus chaleureux, l'émotion, la vibration oratoire plus communicative. Telles furent, par exemple, les qualités qui, le 2 mars dernier, apparurent tout spécialement dans la quatrième conférence du Carême de 1913. L'orateur établissait le Caractère évangélique et moral de V Espérance. La justification de l'espérance des joies célestes contre le stoïcisme et le quiétisme était d'une véritable ampleur et d'un saisissant relief oratoire. Lorsque, terminant la description vivante et brillante du duel théologique entre Fénelon et Bossuet, le P. Janvier louait Bossuet d'avoir défendu la vraie doctrine sur le point le plus litigieux, le plus capital, et d'avoir ainsi, mieux que Fénelon, « su remonter le cours de l'enseignement chrétien et entendre l'unanime concert de la Tradition en faveur de l'espérance, telle
que nous la concevons », l'orateur prêtait l'oreille avec émotion, il semblait écouter et discerner, à son tour, une harmonie lointaine ou mystérieuse.
Cette harmonie de la Tradition, le prédicateur de Notre-Dame a pour mission d'en recueillir les accents et de les transmettre, au nom de la sainte Eglise, à cet immense auditoire, à cette élite religieuse et intellectuelle de la France qui l'écoute comme le témoin et l'apôtre de l'enseignement catholique.
Après les conférences de Notre-Dame, les œuvres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Quelle part exacte d'influence personnelle doit être reconnue, respectivement, à M. Bailly et à Frédéric Ozanam dans la première initiative, dans la première organisation des conférences de Saint-Vincent-de- Paul? Les plus sérieux travaux, y compris l'étude toute récente de M. de Lanzac de Laborie dans le Livre du Centenaire, ne dissipent pas toute incertitude. Ce problème historique ne sera probablement jamais élucidé avec une clarté décisive. Le P. Janvier, en des termes d'une rare délicatesse, dégage ce qui est avéré de ce qui reste douteux et proclame quels faits irrécusables associent plus étroitement que tout autre le nom d'Ozanam à celui des conférences de Saint-Vincent-de-Paul :
Dieu me garde d'enlever à M. Bailly ce qui lui revient dans cette œuvre admirable entre toutes, d'oublier le rôle
de sagesse et de bonté que cet homme sut jouer au berceau delà Société, [rôle] dont je ne saurais peindre l'inépuisable générosité. Loin de moi la pensée de diminuer le mérite de qui que ce soit, de décider à qui appartient l'honneur d'avoir, le premier, engagé la jeunesse catholique de 1833 à visiter les pauvres. Je laisse ce soin aux érudits et il me plaît que l'origine de cette noble entreprise reste enveloppée d'une légère obscurité, où la modestie de tous, à laquelle vous tenez tant, Messieurs, trouvera son compte.
Mais je ne serai contredit par personne si j'affirme qu'au début Ozanam fut, dans l'institution naissante, le maître ouvrier dont se servit le Tout-Puissant; que, pendant vingt ans, il exerça sur elle une action prépondérante et décisive; qu'il en demeure, selon l'expression de Pie X, « le principal fondateur ». C'est lui qui groupe les premiers membres de l'Association chez M. Bailiy et qui, grâce à l'autorité dont il jouit, à la sympathie qu'il inspire dans les écoles, attire de nouveaux adhérents. C'est lui qui pousse la conférence primitive à se sectionner pour étendre plus loin son action, qui exhorte les confrères à fonder l'œuvre en province quand il ne la fonde pas luimême. C'est lui qui, par son exemple, par ses paroles, par son affection, relève le courage, excite le zèle, maintient l'unité et sert de lien entre tous. C'est lui qui, en Italie, en Angleterre, en Espagne, allume la flamme du dévouement aux malheureux et donne l'essor à la charité. C'est lui, en un mot qui, jusqu'au dernier soupir, reste l'âme de la Société.
Cette Société de Saint- Vincent-de-Paul,décrivonsla sommairement, avec ses œuvres diverses, avec son organisation puissante, telle qu'elle fonctionne
aujourd'hui, en 1913, après quatre-vingts ans déjà d'existence et d'apostolat religieux ou charitable.
Marquons, d'abord, la hiérarchie des groupements et des comités.
Bien que chaque conférence de Saint-Vincent-de- Paul ait son activité propre, son existence autonome, toutes les conférences d'une même ville et de sa banlieue constituent, en vue des œuvres à entreprendre d'un commun accord, une fédération locale qui a pour organe le Conseil particulier. Tous les groupements d'une même juridiction épiscopale se rattachent à une organisation diocésaine que dirige le Conseil central. Toutes les fédérations diocésaines d'un même État, d'une même nationalité ou d'une région importante ont pour centre commun de correspondance et d'organisation le Conseil supérieur. Enfin tous les Conseils supérieurs, tous les Conseils centraux et particuliers, toutes les conférences et tous les confrères du monde entier obéissent à la haute direction du Conseil général, dont le siège est à Paris '.
La Société de Saint-Vincent-de-Paul compte aujourd'hui 7.000 conférences et 140.000 confrères. Elle distribue, chaque année, 18 millions en secours. Elle s'augmente annuellement de 200 nouvelles conférences et de 4.000 nouveaux confrères environ.
1. Signalons l'excellente et instructive brochure de M. Louis Rivière sur la Société de Saint-Vincent- de- Paul (chez Poussielgue, de Gigord). Publication delà Société Bibliographique, à Paris, 5, rue Saint-Simon.
L'œuvre capitale des confrères de Saint-Vincentde-Paul est la visite régulière des pauvres à domicile, pour remédier à la misère matérielle, et, beaucoup plus, à la misère morale. Mais, autour de cette œuvre essentielle, organisée méthodiquement dans toutes les conférences et pour tous les confrères, une floraison merveilleuse d'autres œuvres charitables ou apostoliques s'épanouit et se diversifie selon les temps et les lieux, selon les besoins, les circonstances, les ressources. On mentionne particulièrement les œuvres suivantes : vestiaires, fourneaux économiques, caisses de loyers, jardins ouvriers, secrétariats des familles, bureaux de placement, patronages, colonies de vacances, institutions sportives, bibliothèques, cercles d'études, cours du soir, hospitalité de nuit, visite des hôpitaux et des prisons.
Bref, l'activité des conférences de Saint-Vincentde-Paul s'exerce avec une générosité inlassable, avec une ingéniosité aussi touchante que délicate dans toute V étendue de la charité.
Néanmoins, ce serait mal comprendre la Société de Saint-Vincent-de-Paul que de regarder comme sa destination principale l'exercice de la charité corporelle oumêmespirituelleenvers ceux qui souffrent. Tous les documents et tous les témoignages autorisés s'accordent à dire que le but de la Société de Saint- Vincent-de-Paul est la sanctification de ses membres, et que la pratique des bonnes œuvres est un moyen particulièrement efficace pour atteindre le but.
L'esprit de foi et de piété, le zèle de la gloire de Dieu, que les confrères de Saint-Vincent-de Paul veulent nourrir, et développer en eux-mêmes, aura pour aliment, pour sauvegarde et pour fruit, non pas seulement la prière, la retraite, les pratiques religieuses, mais la visite des pauvres et toutes les formes de l'apostolat charitable. Si les conférences de Saint- Vincent-de-Paul accomplissent, dans le monde entier, un effort prodigieux pour remédier à toutes les misères du corps et de Pâme, cet effort puise son inspiration aux sources de la grâce, il trouve le secret de sa fécondité dans une pensée religieuse et surnaturelle. Les confrères de Saint- Vincent-de-Paul aiment et secourent les pauvres parce que les pauvres sont les membres souffrants de Jésus-Christ et que Pun des plus excellents moyens de pratiquer les enseignements de PÉvangile, de se sanctifier soimême, le procurer le règne de Dieu et de multiplier les conquêtes de la véritable Église, est précisément d'accomplir avec amour les actes de la charité spirituelle et corporelle envers les membres souffrants de Jésus-Christ,
De même qu'Ozanam se vanta d'avoir été effrontément chrétien, l'œuvre des conférences de Saint- Vincent-de-Paul est, tranchons le mot, effrontément confessionnelle. Selon une très heureuse formule, devenue classique parmi les continuateurs de M. Bailly et d'Ozanam, la Société de Saint-Vincentde-Paul n'est pas, avant tout, une association de bienfaisance chrétienne, mais, essentiellement, une œuvre de piété, de sanctification, d'apostolat catholique
par l'amour et Passistance des pauvres : c'est « une association de chrétiens qui veulent mettre leur foi et leurs mœurs sous la protection de la charité ».
Une autre formule par laquelle se caractérise l'esprit des conférences de Saint-Vincent-de-Paul est que, toujours, les œuvres de V Association doivent être dégagées des intérêts de la terre. Toute autre préoccupation, toute autre propagande que la préoccupation et la propagande religieuse, charitable, apostolique, est formellement exclue du programme des conférences. Quelle que soit, au dehors, l'opposition de leurs intérêts humains, quelle que soit, particulièrement, la divergence de leur activité politique, les confrères de Saint-Vincentde-Paul, dans leurs conférences et leurs œuvres, sont, les uns et les autres, tous au même titre, des catholiques croyants et pratiquants, qui, sous la direction de la hiérarchie ecclésiastique, travaillent en commun à sanctifier leur âme par l'apostolat charitable exercé auprès des malheureux. Les conférences groupent ainsi une nombreuse élite de catholiques appartenant à tous les milieux sociaux et se rattachant aux groupements politiques les plus divers. La Société de Saint-Vincent-de-Paul est fière de ce résultat; elle apporte une sollicitude jalouse à le conserver intact. Pour éviter, par exemple, toute occasion de froissement d'ordre politique entre confrères, elle s'est toujours refusée, malgré des sollicitations réitérées, à faire distribuer des
journaux à ses pauvres et se contente, en matière de presse, de faire distribuer livres, brochures, almanachs et autres publications à propos desquelles aucun dissentiment politique n'est concevable parmi les croyants. C'est pousser jusqu'à la plus scrupuleuse délicatesse le souci de la concorde fraternelle et montrer combien sérieusement on désire que les œuvres de l'Association soient dégagées des intérêts de la terre, c'est-à-dire des préoccupations et des divisions humaines.
Un jour, cependant, la Société de Saint-Vincentde-Paul fut contrainte de prendre une décision qui touchait de près à la politique. Par une bizarre et choquante assimilation, la circulaire ministérielle du 18 octobre 1861, œuvre de M. de Persigny, visait à la fois les conférences de Saint-Vincent-de-Paul et les loges maçonniques. De part et d'autre, le ministre déclarait reconnaître, nonobstant la diversité des croyances, le même dévouement philanthropique; de part et d'autre, même situation illégale, faute d'autorisation officielle ; de part et d'autre, on devrait choisir entre deux partis : ou bien accepter un président qui serait nommé par l'Empereur, ou bien renoncer à l'organisation fédérative et dissoudre les comités. Quelle attitude allait-on prendre en face des exigences césariennes du pouvoir? La Franc-Maçonnerie courba l'échiné et, par décret impérial du 11 janvier 1862, reçut pour grand-maître le maréchal Magnan. Au contraire, la Société de Saint-Vincent-de-Paul, plus délicatement soucieuse de son indépendance et de sa dignité,
préféra encourir les rigueurs légales de l'administration. Quand les 840 conférences furent interrogées par les préfets de l'Empire, 80 seulement votèrent pour le patronage officiel et 760 le repoussèrent. C'était choisir la mort temporaire de la grande Association non autorisée. Pendant quelques années, le Conseil général de la Société, le Conseil supérieur, les Conseils centraux ou diocésains durent renoncer à tenir aucune séance. Mais l'honneur était sauf et l'avenir était réservé. L'unique résolution que les confrères de Saint-Vincent-de-Paul eurent occasion d'adopter dans un domaine voisin de la politique fut donc un acte de courage civique et de noble fierté.
Mais c'est trop insister sur un accident passager où le nom de la Société de Saint-Vincent-de-Paul fut mêlé aux querelles de la vie publique. Ce qui caractérise, au contraire, l'histoire des conférences et de leurs œuvres, c'est d'avoir presque toujours échappé à l'attention du monde, c'est d'avoir, non pas caché leur existence, mais travaillé partout sans ostentation et sans bruit, sous le regard du Père qui est dans lescieux. Ainsi l'avaient voulu les fondateurs, comme le disait dans son rapport du 6 avril dernier, à l'Assemblée générale des conférences du diocèse de Bayeux, M. Louis Le Fur, professeur à l'Université de Caen : « Ozanam proscrit tout ce qui est bureaucratie et paperasserie, ce grand vice des institutions d'Etat : il a horreur du pharisaïsme et réussit dans cette tâche, parfois difficile, de concilier l'humilité la plus délicate avec la fuite de toute clandestinité. »
Cette pensée nous ramène à l'inspiration religieuse, à l'esprit surnaturel qui est la loi primordiale des conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Une dernière fois, citons le P. Janvier qui, dans son panégyrique du 27 avril, met en relief avec son exactitude et sa précision coutumières le caractère essentiel de l'œuvre : « Pour Ozanam, cette Société n'est qu'un moyen de faire aimer le Christ, de prouver la foi par les œuvres. Son but est, d'abord, d'affermir dans leurs convictions chrétiennes les membres des conférences, d'obtenir qu'ils se gardent et se soutiennent mutuellement, qu'ils apprennent en pratiquant la miséricorde à croire avec plus d'abandon, à observer les commandements de Dieu et de l'Église avec plus de régularité, à confesser leurs convictions à la face de tous, à se sanctifier pour devenir des instruments plus dignes aux mains de la Providence... [Ozanam] entend que l'Evangile, proclame à Notre-Dame avec tant d'éclat, pénètre dans les plus misérables demeures, s'adresse sur un ton intime aux familles et aux individus et introduise la foi sur les pas de l'aumône et de la charité. »
L'événement qui adonné aux fêtes du centenaire d'Ozanam une splendeur exceptionnelle est la présence à Paris d'un Légat pontifical, Son Éminence le cardinal Vincent Vannutelli.
A la réunion internationale des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, à la cérémonie du Sacré-Cœur de Montmartre, à la cérémonie de Notre-Dame, en beaucoup d'autres assemblées, moins solennelles, les catholiques ont salué avec respect, avec amour, avec enthousiasme le représentant officiel et extraordinaire du Pape Pie X auprès de l'Eglise de France. Tous les témoins gardent un souvenir inoubliable de la piété en même temps que de la majesté avec lesquelles le Prince Légat présidait aux fêtes religieuses. Tous gardent également une gratitude émue de la bienveillance avec laquelle le cardinal Vannutelli prononça, toujours en langue française, au cours de chaque réception et de chaque cérémonie, des paroles pleines d'affection, d'estime et de gracieuse délicatesse à l'égard de la France catholique. Les paroles du cardinal étaient, d'ailleurs, le fidèle écho du Bref pontifical par lequel Pie X, désignant un Légat pour les fêtes d'Ozanam, daignait louer « le génie de la nation française, plus active et plus féconde que toute autre dans les entreprises capables de promouvoir la religion ».
Le Prince Légat aura pu témoigner au Vatican de la popularité respectueuse et affectueuse dont, malgré les semeurs de désaffection, jouit le Pape Pie X chez les catholiques français. De cette popularité, les manifestations abondèrent, chaque jour, pendant le voyage du cardinal Vannutelli.
C'était, par exemple, une scène caractéristique autant que pittoresque, qui, le dimanche 27 avril, vers six heures et demie du soir, avait pour théâtre la
place du Parvis-Notre-Dame, après la cérémonie religieuse où Ton venaitd'entendre le panégyrique d'Ozanam. Plusieurs milliers de fidèles sortaient de la basilique et envahissaient la place tout entière. La préfecture de police ayant négligé de pourvoir au service d'ordre, le Légat du Pape, avec sa petite escorte, était obligé, littéralement, de fendre la foule, depuis le porche de l'église métropolitaine jusqu'à l'autre extrémité de la place du Parvis où l'attendait son automobile. Heureux contre-temps! Ce trajet, forcément laborieux, fut marqué par une longue, une chaleureuse, une filiale ovation, que personne, à coup sur, n'avait ni prévue ni organisée. Avec quelle spontanéité affectueuse et enthousiaste jaillissaient de toutes parts les acclamations : Vive le Cardinal Légat! Vive le Pape! Vive Pie XI Le cardinal Vannutelli souriait joyeusement et remerciait de la main. Par instants, la clameur fléchissait et s'apaisait, mais pour reprendre presque aussitôt encore plus chaleureuse, encore plus enthousiaste. L'ovation se prolongea de la sorte jusqu'au moment où l'automobile du Légat pontifical put s'éloigner à grande allure. Les mille voix de la foule lançaient à tous les échos avec une insistance énergique, avec une prédilection filiale, le cri toujours renaissant de Vive PieX!
On ne peut en douter. La visite à Paris d'un Légat du Pape a impressionné favorablement l'opinion française en dehors même des milieux catholiques. Beaucoup de nos compatriotes commencent à comprendre l'absurdité du principe jacobin en vertu
duquel la République, après avoir voulu et accompli la rupture, prétend ignorer désormais une puissance telle que la Papauté. Le rétablissement des relations diplomatiques entre Paris et le Vatican s'imposerait, en effet, chaque jour davantage, pour de graves raisons d'intérêt national que devraient admettre, au nom du patriotisme, ceux-là même qui demeurent séparés de nous par toute la question religieuse.
D'abord, il faut le reconnaître, les problèmes politiques qui intéressent le plus gravement la liberté du culte et la paix religieuse en France — par exemple, la conservation efficace et générale de nos églises, ou encore le statut légal de la propriété ecclésiastique — demeurent pratiquement insolubles sans un accord diplomatique avec le Vatican.
D'autre part, l'organisation d'un service religieux auprès des troupes, des colons et des indigènes de la zone française du Maroc, dans des conditions qui répondent à chacune des exigences de l'intérêt français non moins que de l'intérêt catholique — en d'autres termes, dans des conditions qui suppriment certaines difficultés toujours épineuses avec une juridiction espagnole — cette organisation nouvelle et nécessaire demeure, elle aussi, pratiquement irréalisable sans un accord diplomatique avec le Vatican.
Ce n'est pas tout. En Asie Mineure et aux Echelles du Levant, la diplomatie française a encore plus besoin du bon vouloir de la Cour pontificale que les œuvres catholiques n'ont besoin du généreux appui de la France. A l'heure actuelle, les luttes d'influence, les compétitions politiques deviennent plus
irritantes que jamais, entre puissances européennes, dans toute la Turquie d'Asie. Le titre principal et même presque unique en vertu duquel la diplomatie française jouit d'un prestige hors de pair en Anatolie et, plus encore, en Syrie et au Liban, n'est autre que le protectorat des communautés catholiques de toute nationalité, orientale ou occidentale. Or, ce protectorat que d'autres puissances nous disputent et dont elles nous ont arraché déjà quelques lambeaux, ce protectorat dont la disparition (même partielle) rendrait quelque peu illusoire toute visée politique, toute prétention éventuelle de la France aux Echelles du Levant, ce protectorat ne peut subsister que grâce au bon vouloir de la Cour de Rome, grâce aux instructions favorables à la France que reçoivent du Vatican les délégués apostoliques et les supérieurs religieux. En pareil état de cause, est-il concevable que la France officielle néglige, par obstination, par système, d'entretenir aucune relation diplomatique avec le Vatican ?
Parlons net. Devant tant de problèmes d'une souveraine importance au point de vue national et dont la solution dépend de la volonté du Pontife Romain, tout gouvernement français qui aura, quelque jour, assez de clarvoyance et de droiture pour comprendre, assez de patriotisme, de courage et d'autorité pour oser suivre la leçon impérieuse desévénements politiques, répétera sans tarder la parole célèbre du Premier Consul : « Traitez avec le Pape comme s'il avait deux cent mille hommes sous les armes. »