MESSAGE DU PRESIDENT WILSON
liberté des mers, si les gouvernements du monde désirent sincèrement arriver à un arrangement sur ce sujet.
Nous croyons avoir établi que les critiques formulées contre le message de Benoît XV, offrant aux États belligérants sa médiation paternelle et pacificatrice, reposent presque toutes sur une regrettable méconnaissance des données essentielles du problème, et sont généralement dépourvues de respect, voire d'élémentaire justice.
Et cependant, comme nous parlons avec une franchise absolue, avec une liberté toute filiale, nous n'irons pas jusqu'à prétendre que, pour retirer le moindre prétexte, la moindre excuse à des malentendus, à des froissements pénibles, il aurait été impossible de souhaiter (le sens général du document restant ce qu'il est) quelque précision ou quelque accentuation plus marquée dans tel et tel paragraphe du message de Benoît XV. Peut-être certaines récriminations, explicables par la nervosité de l'opinion publique en temps de guerre, auraient- elles diminué, chez nos compatriotes, si, par exemple, la formule concernant l'Alsace-Lorraine avait été rendue un peu moins elliptique, si le principe des indemnités répondant aux abus de l'occupation étrangère avait été reconnu en termes plus distincts et si la Roumanie, la Serbie avaient été
nominativement désignées parmi les peuples qui devront recouvrer leur pleine indépendance. Évidemment, la rédaction d'une note de médiation diplomatique est toujours épineuse. On doit parler un langage acceptable pour tous, et la moindre nuance qui tend à ménager les uns devient quelque peu amère pour les autres. Jamais on ne parvient à éviter toute ombre de froissement chez tout le monde à la fois. Ne nous étonnons pas qu'il en aille ainsi pour le message pontifical, qui avait à recueillir l'adhésion des deux groupes de belligérants sur les solutions éventuelles du plus redoutable de tous les conflits et sur l'ensemble le plus étrangement complexe de problèmes irritants. Personne ne put dire avec plus de vérité que l'auguste médiateur de la paix de l'Europe et du monde dans les jours où nous vivons : Incedo per ignés.
Mais si quelques modifications appréciables, ne touchant pas d'ailleurs à la substance même du document, pouvaient être introduites dans le message pontifical pour le mettre davantage en harmonie avec certaines exigences dignes d'égards de l'opinion française, qui donc aurait eu qualité pour les réclamer d'une manière efficace, qui donc aurait été normalement ou officieusement pressenti sur une intervention diplomatique de cette nature et aurait pu, en présentant avec insistance le point de vue français, faire agréer les formules les plus avantageuses aux droits et aux justes aspirations de notre pays, qui donc, sinon un ambassadeur de France accrédité auprès du Vatican?
Toujours la même constatation affligeante et nécessaire. Toujours la même lacune dommageable et humiliante. Or, à qui donc faudra-t-il nous en prendre, de qui donc avons-nous le droit de nous plaindre si, pour notre malheur, il n'existe pas encore aujourd'hui un ambassadeur de France accrédité aaprès du Vatican?
Sur cette question douloureuse, le journal le Temps, réellement fidèle à lui-même, s'est permis, en date du 10 août dernier, une impertinence qui mérite d'être signalée avec réprobation énergique. Dans un langage plein d'amertume, le Temps conteste que les circonstances mêmes qui accompagnent la tentative de médiation pontificale apportent un argument quelconque en faveur du rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Vatican. Il reproduit avec éloges et applique à la situation présente une parole insolente du ministre de Louis XIV, Hugues de Lionne, signifiant que la faveur ou la défaveur de la Papauté romaine est chose parfaitement indifférente à la diplomatie française : bravade présomptueuse datant de 1666 et qui recevra ultérieurement de l'histoire même du règne de Louis XIV un démenti cruel. Mais le Temps n'a cure du démenti donné par les faits. Il adopte comme sienne la mauvaise parole d'Hugues de Lionne etla transforme en un sarcasme de dédain à l'adresse de Benoît XV : « Nous espérons que le public français, plutôt que de s'engager dans des discussions que leur prétexte même rend particulièrement inopportunes, préférera penser, à l'exem-
pie de Louis XIV, que la politique de la Papauté est hors d'état de donner à la France une heure d'inquiétude ou même de déplaisir. »
Vraiment? Et alors pourquoi, durant les huit jours qui ont suivi la publication du message de Benoît XV, le Temps a-t-il consacré des colonnes entières à l'offre de médiation pontificale, présentée par lui, en des informations tendancieuses et en de fielleux commentaires, comme une équivoque manœuvre de la politique austro-allemande? Pourquoi donc accorder tant de place à l'incident, pourquoi récriminer avec tant d'amertume, si les démarches du Pape de Rome ont tellement peu d'importance et de retentissement? Pourquoi tant se plaindre de Benoît XV, s'il est hors d'état de donner à la France une heure même de déplaisir? N'insistons pas. La haine est mauvaise conseillère. Elle aveugle les rédacteurs du Temps au point de leur cacher les plus impérieuses évidences de l'intérêt français dès lors que la Papauté romaine est en cause. Et, pour mieux faire échec à la cause pontificale, le Temps va déclarer, doctoralement, qu'il ne fait pas jour en plein midi.
La réalité politique est, au contraire, que l'existence de relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège importe plus encore à la sauvegarde des intérêts nationaux de la France, en Europe et hors d'Europe, qu'à la sauvegarde des intérêts religieux de la Papauté romaine. L'attitude actuelle de notre pays à l'égard du Saint-Siège constitue, d'ailleurs, pour quiconque sait réfléchir, un sujet d'étonnement toujours nouveau. La France officielle
ignore le Pape, refuse d'entretenir avec lui des relations diplomatiques, néglige (presque toujours) de le remercier des bons offices dont elle lui est redevable; mais cette même France officielle ne peut contenir ni sa stupeur ni son indignation lorsque, par hasard, une démarche de la politique du Vatican ne concorde pas avec nos désirs, ou paraît porter le moindre préjudice à nos intérêts nationaux... Où donc est votre logique? Vive Dieu! si vous tenez à la constante prédilection du Siège apostolique pour la France, ne négligez pas de gaieté de cœur les moyens élémentaires et normaux de vous en procurer l'honneur et d'en recueillir le bienfait. Pas d'incertitude possible : qui veut la fin veut les moyens!
A vrai dire, ce qui est étrange n'est pas que l'attitude de notre gouvernement à l'égard de la Papauté romaine détermine parfois, entre la France et le Vatican, quelque malentendu, toujours dommageable aux deux parties; mais c'est, au contraire, que le Souverain Pontife demeure aussi inviolablement et aussi délicatement fidèle à l'amitié française, malgré la réserve hostile et discourtoise des pouvoirs constitués, malgré mainte démonstration injuste et offensante de l'irritabilité de notre presse et de notre public, malgré de puissantes suggestions (venues d'ailleurs) qui tendraient à entraîner la Papauté dans des directions contraires. H y a des fidélités méritoires. Celle de Benoît XV envers notre pays est visiblement de ce nombre. Sachons comprendre, sachons remercier.
LA DIPLOMATIE PONTIFICALE 15i
C'est Benoit XV qui accorda spontanément à la France une représentation dans le Sacré-Collège supérieure proportionnellement à celles que possèdent aujourd'hui et qu'ont possédées depuis des siècles toutes les nations catholiques autres que l'Italie. C'est Benoît XV qui vient de maintenir intact, par déclaration authentique, le droit exclusif de protection diplomatique et consulaire de la France sur toutes les communautés catholiques, occidentales et orientales, des Echelles du Levant, quelles que soient les modifications politiques et territoriales qui viendraient à résulter de la guerre actuelle. Témoignage décisif de la prédilection paternelle du Pape pour la France oublieuse. liï il ne faudrait pas méconnaître non plus que, par le message du 1er août 1917, offrant aux belligérants sa médiation, Benoît XV est le premier souverain non mêlé au conflit qui, sous le voile encore discret des formules diplomatiques, introduise dans les tractations de la grande politique européenne le problème le plus passionnément cher à la fierté française, problème que les empires centraux tenaient pour inexistant partout ailleurs qu'au sein même de l'Allemagne, la question d'Alsace-Lorraine.
Quel que puisse être l'accueil que les deux groupes de belligérants croiront devoir faire au message de Benoît XV, tel est le noble et précieux souvenir qui, pour les enfants de la France, doit demeurer attaché au souvenir même de la tentative de médiation pontificale en faveur de la paix du monde.