‹ Les Luttes présentes de l'Eglise (volume 3)Chapitre 21 sur 52 · CHAPITRE II En marge de l'Union sacrée · texte numérisé non relu

CHAPITRE II En marge de l'Union sacrée

La « rumeur infâme ». Un délit de prédication,

Paris, 5 avril 1916.

Les représentants de la puissance publique viennent de prononcer quelques notables paroles de désaveu contre la rumeur infâme.

Dans les régions les plus diverses, particulièrement dans les campagnes, quelquefois aussi dans les faubourgs populaires des grandes villes, parfois même dans la zone des armées, circulent des rumeurs étranges, dont les premiers colporteurs restent toujours anonymes et insaisissables; rumeurs qui vont s'aggravant, se compliquant, se multipliant à mesure qu'elles passent de bouche en bouche; rumeurs qui trouvent un trop facile accueil chez les esprits crédules, chez les âmes aigries et jalouses. La responsabilité de la guerre devrait être imputée aux prêtres et aux religieux, aux nobles et aux riches. Les uns et les autres auraient provoqué le conflit sanglant pour tirer vengeance de la politique radicale; ils se déroberaient eux-mêmes aux périls du combat; ils fourniraient des renseignements stratégiques et des ressources pécuniaires aux ennemis de la France. Tel est le thème général. Les modalités varient à l'infini.

Voici un florilège de rumeurs populaires dont nous avons personnellement recueilli l'attestation ou l'écho. Un évêque aurait envoyé à l'empereur Guillaume II un tonneau plein de gros sous; un autre lui aurait fait parvenir le trésor de sa cathédrale. Le denier du culte serait expédié au Vatican, et, de Rome, le Pape l'expédierait aux Allemands et aux Autrichiens. La preuve que les curés veulent que la guerre continue toujours, c'est qu'ils recommandent de souscrire à l'emprunt de guerre et de porter le plus d'or possible à la Banque de France (sic). De leur côté, les nobles et les riches, pour soutenir nos ennemis, ont fait passer leurs capitaux en Allemagne et en Autriche. Quand ils vont sur le front, c'est pour échanger des signaux conventionnels avec l'ennemi et faire massacrer par l'artillerie allemande les bataillons où combattent leurs fermiers. Parmi les ecclésiastiques mobilisés, on ne rencontre sur le front que les quelques-uns qui n'ont pas réussi à s'embusquer dans des sinécures avantageuses ou dans les hôpitaux de l'arrière. Les journaux annoncent que tel curé ou tel châtelain est tombé au champ d'honneur : mensonge! En réalité, il a été fusillé p<ar les Français eux-mêmes pour crime d'espionnage et de trahison. — Mais n'a-t-il pas été cité à l'ordre du jour de l'armée? — Nouvelle preuve que les cléricaux et les réactionnaires obtiennent tout ce qu'ils veulent!...

C'est beaucoup dire. Du moins, Mgr Quilliet, évêque de Limoges, a-t-il obtenu, contre le Populaire du Centre (qui avait accusé les prêtres-soldats d'être,

presque tous, des embusqués), une oondamnalion judiciaire contraignant le journal socialiste à insérer dans ses propres colonnes la protestation péremptoire et motivée du prélat. Mgr Sagot du Vauroux a obtenu que, par crainte du conseil de guerre, un aubergiste du Périgord lui adressât une lettre publique de désaveu et d'excuses au sujet de l'historiette du tonneau de gros sous. Même résultat obtenu par M. l'abbé Godet, curé d'Exireuil et de Nanteuil (Deux- Sèvres), lequel avait menacé de poursuites judiciaires une de ses paroissiennes qui, devant témoins, avait attribué au clergé la responsabilité de la guerre et de ses horreurs. Dans la Manche, il y eut effectivement des poursuites exercées pour ce même motif contre un certain sieur Boelle, qui fut condamné par le tribunal de Mortain à 16 francs d'amende et à 25 francs de dommages-intérêts envers son curé. Un aubergiste de Sousceyrac (Lot) ayant déclaré dans une foire que « les curés et les capitalistes ont placé leur argent en Allemagne » et que « c'est avec leur argent que les Allemands font la guerre », le cas fut porté, par les soins d'un propriétaire de la même commune, devant le conseil de guerre de Toulouse, qui condamna l'aubergiste à trois mois de prison et 1000 francs d'amende.

Puisque nous avons nommé Toulouse, nous ne saurions oublier que la célèbre Dépêche est l'un des journaux contre lesquels plusieurs prêtres ont pu faire prononcer des condamnations judiciaires pour colportage de rumeurs calomnieuses. C'est encore la Dépêche qui a subi quelque disgrâce pour avoir eu

l'impudence d'insérer cette phrase par trop exorbitante : Je mets au défi n'importe quel poilu (mais, un vrai alors!) de dire qu'il a vu monter la garde aux tranchées a un curé ou à un millionnaire. C'est enfin la même Dépêche qui publia un article « fameux » de M. Paul Adam : article rendu surtout digne de mémoire par la piteuse palinodie de l'auteur, à la suite de l'exécution solennelle que lui ont fait bientôt subir les rédacteurs de la Croix, de Y Action française et de l'Echo de Paris. Sommé de parler clair et de citer des noms propres, M. Paul Adam finit par déclarer qu'il s'était élevé exclusivement contre certaines idées de paix prématurée, de médiation pontificale pouvant aboutir à une paix allemande, mais qu'il n'avait prétendu dénoncer absolument aucun groupe ni aucune personnalité, laïque ou ecclésiastique, du monde religieux. La remarque n'était certes pas dépourvue d'utilité, car l'article de M. Paul Adam avait mis en cause les « cléricaux », apôtres professionnels de la guerre, de la revanche, de la conquête et du militarisme. Il avait stigmatisé « ces bedeaux qui ont voulu si souvent ennoblir le goupillon en le nouant à la dragonne du sabre ». D'où il faut conclure, selon l'observation savoureuse de M. l'abbé Duplessy, dans la revue d'apologétique populaire la Héponse, que « ce que M. Paul Adam appelait des bedeaux, c'étaient simplement des idées ». Le tout est de s'entendre sur les questions de vocabulaire. Nous craignons, d'ailleurs, pour M. Paul Adam, que cette affaire de bedeaux n'ail été fort dommageable à la plus chère de ses ambitions littéraires, à une

certaine candidature aux honneurs académiques. Mais l'incident pourrait bien prouver que, grâce à Dieu, il y a quelquefois un peu de justice dès ici-bas.

Les colporteurs de la rumeur infâme ont donc eu lieu, en certains cas, de se repentir de leur coopération, tantôt méchante et tantôt stupide, tantôt sournoise et tantôt étourdie, à une propagande abominable et calomnieuse. De ces faits, trop peu nombreux, de répression légitime, les anticléricaux prennent occasion de déclarer que c'est aujourd'hui « la réaction » qui fait peser sur eux un joug de fer : le premier article de l'Humanité du 5 avril était intitulé tragiquement : la Terreur noire. Toutefois, pour trouver créance en dehors du cercle intime des « frères et amis », on devrait s'abstenir de renverser les rôles et de dépasser à ce point les limites du réel, du vraisemblable et du possible.

Le fait dominant, la réalité la plus générale et la plus habituelle est, au contraire, l'impunité dont bénéficient communément les calomniateurs du clergé catholique et de la classe des propriétaires, des nobles ou des riches. Presque partout, il faut déplorer, en présence de pareilles campagnes de haineuse propagande, l'indifférence et l'inertie des pouvoirs publics.

Tel est le motif pour lequel une démarche a été faite auprès de M. Aristide Briand, président du Conseil, par les membres catholiques de la Chambre des députés : la délégation comprenait les représentants du groupe de Y Action libérale, dont le président est M. Jacques Piou; du groupe de la Droite,

dont le président est M. Denys Cochin, et de la nombreuse réunion des députés de droite « non inscrits aux groupes ». Le message des députés fut accueilli avec bonne grâce par le président du Conseil; après quoi l'on convint que les délégués résumeraient leur plainte et leur requête dans une lettre publique, à laquelle M. Briand répondrait par une lettre publique constituant un texte officiel et ayant la valeur d'une déclaration gouvernementale. La lettre des membres catholiques de la Chambre fut rédigée en date du 16 mars; elle porta la signature de M. Piou et fut contresignée par MM. deGailhard- Bancel, Groussau, Denais, Rochereau, l'amiral Bienaimé, Galpin, Fernand Bougère, le marquis de Baudry d'Asson, Jules Delahaye, le marquis de Kernicr. Le devoir du gouvernement était formulé avec une clarté parfaite :

Il nous a paru, à cette heure tragique, que notre devoir était, plutôt que d'ouvrir un débat public, de nous adresser directement au gouvernement, témoin, comme la nation entière, du dévouement et des sacrifices de ceux que l'on ose effrontément calomnier.

Peut-il, sans danger pour la concorde intérieure et sans manquer à toute justice, assister silencieusement à cette propagande de division et de mensonge, laisser inactives les armes qu'il a reçues pour la défense de l'honneur national et de la vérité oulragéc ?

C'est ce que nous lui avons demandé hier. C'est ce que nous lui demandons encore aujourd'hui au nom de l'union sacrée que, depuis vingt mois, nous pratiquons avec une fermeté «jiii n a connu aucune défaillance.

Les mauvais < iloyens qui se font par leurs calomnies Tes

agents conscients* ou inconscients de nos ennemis méritent d'être confondus.

La réponse de M. Aristide Briand porte la date du 29 mars. Elle mérite d'être reproduite tout entière, soit à cause du témoignage important qu'elle contient, soit à titre de spécimen distingué du genre littéraire qui est dans la manière bien connue de l'auteur. C'est l'art délicat de dire quelque chose, mais de ne pas trop dire; de promettre quelque chose, mais de ne pas trop s'engager et même de reprendre à demi; l'art de doser, de nuancer, d'équilibrer discrètement les affirmations; l'art de naviguer avec prestesse parmi des écueils opposés sans donner sur aucun récif et sans heurter de front aucune des susceptibilités contradictoires. En un mot, c'est Aristide Briand :

Paris, le 29 mars 191G.

Messieurs et ciiers collègues,

Vous avez signalé à mon attention « la campagne qui se poursuit à la fois contre les membres du clergé et certaines catégories de bons Français » et, tout en exposant qu'une rumeur infâme, répandue tantôt sourdement, tantôt avec éclat, les accuse d'avoir poussé à la guerre, puis de s'être dérobés aux devoirs périlleux et faits même « les complices de l'ennemi », vous avez demandé au gouvernement d'y mettre bon ordre.

Des plaintes me sont également parvenues à propos d'imputations du même genre qui auraient été dirigées contre des citoyens appartenant à d'autres classes de la société ou à d'autres partis, et notamment contre les membres de certains groupements, dont on aurait cru pouvoir mettre en cause le patriotisme à raison de leurs idées avancées en matière sociale ou politique.

Jusqu'ici, de telles attaques sont restées à l'état isolé et elles n'ont eu aucune prise eifcctive sur l'opinion publique; sans les négliger, il ne faut pas en exagérer l'importance.

En tout cas, d'où qu'elles proviennent et quelque catégorie de citoyens quelles visent, elles ne peuvent qu'être hautement réprouvées. Elles procèdent le plus souvent d'arrièrepensées politiques et d'un esprit de polémique tout à fait déplacé en face de l'ennemi.

Elles sont d'ailleurs entièrement injustifiées. La vérité, dont nous avons le droitd'être fiers-, est que tous les Français, sans distinction de condition sociale ni d'opinions religieuses ou politiques, font tout leur devoir militaire. Le gouvernement entend par conséquent s'opposer à ce que, sous aucun prétexte, on lente d'établir entre eux des différences à cet égagd, au risque de les rendre suspects les uns aux autres et de rompre ainsi l'union sacrée qui est la condition essentielle de la victoire.

Déjà, il a prescrit aux autorités civiles et militaires de rechercher activement et de ne pas hésiter de livrer à la justice ceux qui tenteraient de troubler le pays par des campagnes de calomnies qui ne peuvent que servir les intérêts de l'ennemi. Vous pouvez être certains qu'il tiendra la main à ce que les instructions qu'il a données à ce sujet soient exécutées avec toute la vigilance et la fermeté nécessaires.

Mais je suis convaincu qu'il ne sera pas indispensable de recourir à la répression et que, pour faire cesser de telles campagnes, il suffira que le gouvernement ait attesté, comme votre démarche lui en fournit l'occasion, l'inanité des accusations lancées inconsidérément contre certaines catégories de citoyens qui n'ont cessé, comme toutes les autres, de bien mériter de la Patrie.

Veuillez agréer, Messieurs et chers collègues, l'assurance de nia haute considération.

Aristide Bkïaxd.

Quelques jours plus tard, le ministre de la Guerre adressait des instructions d'allure plus précise et plus tranchée aux généraux commandant chacune des subdivisions du territoire français. La dépêche est datée du 5 avril et porte le numéro 1890 D. Le langage du ministre est d'autant plus digne de remarque que M. le général Roques n'est assurément pas l'un de ces chefs militaires que la presse jacobine a coutume de désigner à la suspicion du monde gouvernemental en les traitant de « généraux cléricaux et réactionnaires » :

L'attention du gouvernement a été attirée sur une campagne de calomnies menée, au point de vue social ou religieux, contre certaines catégories de Français, par de mauvais citoyens qui se font ainsi les agents conscients ^ou inconscients de nos ennemis.

Ces attaques, restées jusqu'ici à l'état isolé, doivent être hautement réprimées, et il importe de rechercher activement et de ne pas hésiter à livrer à la justice ceux qui tenteraient de troubler par là le pays.

Je vous prie, par suite, de tenir la main à ce que les autorités qui vous sont subordonnées agissent en conséquence, et de me rendre compte des incidents qui ont pu et qui pourront se produire, en me proposant toutes mesures que vous jugerez nécessaires.

L'intervention de la justice militaire, comme dans le cas de l'aubergiste de Sousceyrac, telle pourrait bien être, en effet, la solution efficace. Lorsque plusieurs colporteurs de la rumeur infâme auront été identifiés dans un certain nombre de régions différentes, lorsque le conseil de guerre aura pu leur

infliger les justes sanctions dont il dispose, il est à présumer que les calomnies contre les prêtres et les religieux, contre les nobles et les riches, cesseront peu à peu de circuler dans les cabarets et les foires, les principaux propagandistes ayant ressenti l'action bienfaisante de cette crainte salutaire qui est le commencement de la sagesse. Nous ne doutons pas que M. Malvy et tout le personnel administratif ressortissant au ministère de l'Intérieur apportent désormais un concours plein d'énergie, contre les colporteurs anticléricaux de la rumeur infâme, à l'œuvre de justice et de patriotisme des tribunaux militaires. M. Briand, tout en accueillant avec égards la démarche des députés de droite et en réprouvant par un texte public la campagne des calomniateurs du clergé ou des catholiques, a cru devoir équilibrer cette déclaration par une réprobation identique des rumeurs analogues qui viseraient le patriotisme des partis d'extrême gauche. \J Humanité du 2 avril a donné acte au président du Conseil de cette parenthèse légèrement ironique et narquoise qui retire à la réponse de M. Briand quelque chose de la signification claire et sans réticence qu'on aurait eu le droit d'attendre. Puis, le 4 avril, une délégation du groupe socialiste de la Chambre s'est présentée chez le président du Conseil : délégation composée des citoyens Barabant, Bracke, Lafont, Renaudel, Sixte- Quenin, Valière, Varenne. Les représentants du groupe socialiste ont remis à M. Briand un message destiné à contre-balancer aux yeux du public l'effet du message des députés catholiques. Dans ce docu-

mont, accompagné de pièces justificatives , ils se plaignent de la propagande cléricale qui, même en temps de guerre, dirige ses attaques contre l'athéisme officiel, l'enseignement laïque, les immortels principes de la Révolution et les méthodes anticléricales ou antimilitaristes des « Boches de l'intérieur ». On ajoute que les anticléricaux et les socialistes seraient, en raison de leurs opinions, victimes de partialités offensantes dans certains hôpitaux de la Croix-Rouge, il paraît que M. Briand, après avoir courtoisement écouté les doléances de la délégation socialiste, promit de lui adresser une réponse officielle dès qu'il aurait examiné les textes contenus dans le dossier. A l'heure où nous écrivons, la réponse du ministre n'est pas encore publiée.

Il est à croire qu'avec la haute impartialité dont M. Briand offre un modèle achevé, il établira la distinction nécessaire entre le cas de -ceux qui attaquent et le cas de ceux qui se défendent, ou encore la distinction nécessaire entre des critiques publiques et doctrinales comme celles qui font l'objet des récriminations socialistes, et des rumeurs anonymes, sournoises, empoisonnées comme celles qui visent l'honneur des prêtres et des religieux, des nobles et des riches; enfin, la distinction nécessaire entre les hommes qui, du point de vue patriotique, n'ont jamais donné prise au moindre grief, et, d'autre part, ceux qui ont combattu la loi de trois ans, déclamé contre les armées permanentes et, jusqu'à la veille de la guerre de 1914, refusé systématiquement le vote des crédits militaires. Suum ciiiquc.

Paris, 5 mars 1916.

Peut-être ne sera-t-il pas inopportun de récapituler les péripéties d'un petit incident judiciaire qui s'est dénoué le 21 janvier 1916 devant la Cour de Grenoble et qu'on a nommé, dans la presse et dans le public, «l'affaire de Montalieu ». C'est un exemple curieux autant qu'instructif des querelles déplorables que l'anticléricalisme jacobin trouve moyen de rallumer aujourd'hui, un peu partout, en marge de V union sacrée.

Montalieu est une commune dauphinoise de deux mille habitants, située dans le département de l'Isère et l'arrondissement de La Tour-du-Pin. L'enquête ecclésiastique opérée au nom de l'évêque de Grenoble, dans la paroisse de Montalieu, parle curéarchiprêtre de Morestel, nous apprend que le curé de Montalieu, M. l'abbé Charvet, s'acquitte avec beaucoup de zèle et d'esprit de foi de son ministère de pasteur des âmes. Depuis le début de la guerre, notamment, M. l'abbé Charvet n'a pas manqué, dans chacun de ses prônes du dimanche, d'inviter ses paroissiens à mettre leur confiance en la Providence de Dieu, à tirer profit pour leurs âmes de la grande épreuve de la patrie, à offrir leurs prières, leurs efforts et leurs sacrifices pour les soldats qui combattent, pour tous ceux qui ont à souffrir et pour ceux qui ne prient pas encore. Les meilleurs catholiques de la

paroisse ont été unanimes à rendre au curé de Montalieu un témoignage plein de sincère gratitude.

Néanmoins, les politiciens anticléricaux delà commune et du canton, gardiens vigilants du Capitole, ont réussi, au mois de septembre 1915, à provoquer une poursuite judiciaire contre M. l'abbé Gharvet, non pas devant l'autorité militaire, qui se récusa immédiatement, mais devant les juges du tribunal de Bourgoin. Le curé de Montalieu était accusé d'avoir contrevenu à la loi du 5 août 1914, en prononçant, dans un édifice public du culte, des paroles pessimistes, alarmantes, aptes à favoriser l'ennemi et à exercer une influence fâcheuse sur l'état moral de la population. Le parquet de l'Isère avait accueilli la dénonciation transmise par lettre anonyme et procédait en toute hâte à l'instruction de l'affaire. Parmi les paroissiens qui avaient assisté aux prônes du dimanche, quatre ou cinq personnes, plus ou moins malveillantes à l'égard du curé, attestaient que M. l'abbé Gharvet aurait plongé leurs âmes dans le découragement et l'inquiétude en déclarant que les malheurs actuels constituaient une expiation providentielle des péchés de la France, que notre pays n'avait pas été préparé par ses gouvernants à soutenir une pareille guerre et que, si la bataille de la Marne avait été une victoire, nous en étions redevables à un miracle de protection divine.

Dans le prône du 3 octobre 1915, alors que venait de s'ouvrir l'enquête judiciaire, le curé de Montalieu crut devoir avertir ses paroissiens que l'excommunication édictée contre les violateurs de l'immunité

ecclésiastique atteindrait quiconque accepterait de déposer comme témoin à charge devant le juge d'instruction pour faire punir par des magistrats civils un discours prononcé ou un acte accompli par un prêtre dans l'exercice du ministère pastoral. Sur ce point, comme Mgr l'évêque de Grenoble allait bientôt le déclarer, M. l'abbé Charvet donnait une extension excessive aux censures pontificales. Les textes canoniques et, en dernier lieu, le motu proprio du 9 octobre 1911 frappent d'excommunication toute personne qui, sans autorisation de l'autorité religieuse, citerait un homme d'Eglise ou le forcerait à comparaître devant les juges séculiers; mais les textes ne font pas mention des personnes qui se contenteraient d'apporter leur témoignage et de déposer, soit à l'instruction, soit à l'audience publique.

L'évocation trop absolue des censures de l'Eglise par M. l'abbé Charvet servit de prétexte à une mesure de rigueur odieuse et abusive. Arguant du fait que le curé de Montalieu entravait l'instruction judiciaire par une pression sur les consciences et par des menaces contre les témoins, le parquet ordonna l'arrestation immédiate de M. l'abbé Charvet, qui fut incarcéré dans la prison de Bourgoin et y fut retenu jusqu'au moment de sa comparution devant le tribunal, le 11 novembre 1915. Durant cet emprisonnement préventif de cinq longues semaines, le curé de Montalieu fut impitoyablement privé de toute relation avec le dehors. Ni son père et sa mère, Agés l'un et l'autre de plus de quatre-vingts ans et cruelle-

nient éprouvés par un deuil de famille, ni son confesseur, ni révoque de Grenoble, ni personne autre que son avocat ne put obtenir de pénétrer jusqu'à lui. Singulières méthodes de procédure judiciaire, en heureuse harmonie avec les principes élémentaires de Féquité naturelle non moins qu'avec les exigences délicates de Y Union sacrée!

Tandis que le parquet poursuivait l'instruction de l'affaire, l'évéque de Grenoble, Mgr Maurin, faisait procéder sur place à une enquête ecclésiastique par le curé-archiprêtre de Morestel, dont, nous l'avons dit, les conclusions, datées du 19 octobre 1915, furent totalement élogieuses pour le curé de Montalieu. D'autre part, M"T Maurin examinait lui-même les manuscrits où M. l'abbé Gharvet avait rédigé par avance le texte intégral de chacun de ses prônes. Ayant ainsi recouru aux plus authentiques moyens d'information, l'évéque de Grenoble adressa, le 26 octobre 1915, une lettre publique au clergé du diocèse pour rendre formellement témoignage à l'innocence du curé de Montalieu, pour approuver son attitude et ses déclarations (sauf en ce qui concerne l'extension des censures pontificales) et pour reproduire le texte manuscrit des prônes de M. l'abbé Charvet qui étaient l'objet d'une poursuite correctionnelle. La simple lecture des textes rendait évidente l'inanité des griefs et l'inintelligence des accusations portées par les témoins à charge.

Mais Mçr Maurin enlendait couvrir le curé de Montalieu par une démarche plus significative encore. Non pas, certes, que l'évéque de Grenoble recherche,

par habitude ou par caractère, les manifestations retentissantes. Ses goûts personnels ne l'inclinent nullement vers les appels. oratoires à l'opinion publique ou vers la représentation extérieure. Il préfère à tout le reste l'action énergique, silencieuse et discrète, le dévouement simple et sans phrases dans le ministère pastoral auprès des âmes. Depuis que la mobilisation a considérablement réduit les cadres du clergé de son diocèse, on a vu M"1' Maurin payer de sa personne au point d'aller lui-même, en telle ou telle vigile, occuper durant de longues heures un confessionnal dans la cathédrale de Grenoble; on le voit pareillement suppléer, pour la messe du dimanche, dans une ou même dans deux paroisses du voisinage, le curé mobilisé. Les visites pastorales à travers les régions montagneuses du diocèse de Grenoble se font régulièrement à pied. Sans doute, par respect de la tradition, une voiture vénérable, conduite par un cocher vénérable, traînée par un cheval d'âge mûr, suit majestueusement les lacets de la grande route en portant le bagage de l'évêque. Mais révoque lui-même n'est pas dans la voiture : il chemine allègrement, militairement, sans fatigue, par les sentiers de la montagne, interrogeant les enfants qu'il rencontre, pénétrant quelquefois à l'improviste dans une maison de paysans, prenant contact avec son peuple et montrant à chacun la sollicitude aimante du Bon Pasteur. Jamais n'a été plus littéralement vérifié le touchant adage : Pastor quaerit oves. Toutefois, si l'évêque de Grenoble déteste l'apparat, il sait donner à ses actes tout le retentissement

désirable quand l'heure lui paraît venue d'accomplir un devoir et surtout de prendre publiquement une responsabilité. En insérant la lettre épiscopale du 26 octobre 1915, les organes religieux du diocèse annoncèrent par la note suivante les intentions de Mgr Maurin : « Nous apprenons que Mgr l'évêque de Grenoble compte se rendre dimanche 31 octobre à Montalieu. Sa Grandeur y célébrera la sainte messe et y prendra la parole. »

De fait, le dimanche suivant, Mgr Maurin célébrait la messe paroissiale dans l'église de Montalieu, distribuait la sainte communion aux fidèles, et montait dans la chaire où M. l'abbé Charvet s'était rendu coupable du délit de prédication qui avait motivé son emprisonnement préventif. L'évêque donna lecture publique de la vigoureuse déclaration par laquelle Mgr Maurin couvrait le curé de Montalieu et, délibérément, se rendait coupable du même délit. Puis, pour que personne n'en ignorât, il réitéra la même lecture publique dans l'église de Bourgoin, au lieu môme où l'abbé Charvet était tenu en prison et allait bientôt comparaître devant la justice correctionnelle. Une troisième fois, Msr Maurin lut cette même déclaration dans la cathédrale de Grenoble, en présence d'une affluence considérable de fidèles, qui constatèrent avec émotion et fierté que la parole de Dieu ne se laisse pas enchaîner1.

Gomme le curé de Montalieu, l'évêque de Greno-

L Depuis lors, Msr Maurin est devenu archevêque de Lyon, primat des Gaules et cardinal de la sainte Église romaine. Son investiture cardinalice eut lieu au « Consistoire français » du 4 décembre l'JlG.

ble a rappelé ce fait notoire : au début de la guerre, nos forces militaires n'avaient malheureusement pas reçu la préparation proportionnée à la puissance de l'adversaire et à l'énormité du péril. « Hélas! tout le monde le sait, les journaux le répètent tous les jours et nos ministres eux-mêmes ont dû en faire l'aveu. L'insuffisance de préparation est l'un des arguments que l'on fait valoir pour établir que nous ne voulions pas la guerre. » Si Mgr Maurin, de même que le curé de Montalieu, évoque pareil souvenir, c'est pour en tirer un motif de gratitude envers Dieu qui protège la France, puisque, nonobstant la déplorable insuffisance de notre préparation, la France n'a pas été écrasée, la France tient tête glorieusement à l'ennemi, la France organise, sous les yeux mêmes de l'envahisseur, les nouvelles et puissantes forces militaires qui accompliront notre délivrance victorieuse. Vraiment, serait-ce là jeter le découragement dans les âmes et non pas faire luire, au contraire, une réconfortante vision d'espérance?

Comme le curé de Montalieu, l'évêque de Grenoble a proclamé que les désastres de la guerre auront été, pour la France, une expiation salutaire, une épreuve libératrice et providentielle. Qu'on veuille bien le remarquer : il ne s'agit pas de sonder témérairement les conseils mystérieux du gouvernement divin et de décréter, par exemple, que la guerre actuelle a été voulue de Dieu, directement et spécialement, pour châtier telle ou telle nation de telle ou telle faute déterminée. 11 s'agit simplement de reconnaître deux vérités que nous croyons irrécu-

sables : d'une part, les désastres de la guerre, comme tous les malheurs de notre condition terrestre, peuvent et doivent servir à expier les fautes commises par les hommes (ou les peuples) qui en sont victimes; c'est là une doctrine assez clairement affirmée par la Tradition catholique; et, d'autre part, toutes les nations qui participent à la guerre actuelle, tous les peuples (amis et ennemis) qui subissent dans leurs propres enfants cette épouvantable hécatombe de vies humaines, ont contracté (à des degrés divers), par leurs prévarications morales et sociales, de lourdes dettes envers la justice divine.

Le rôle des pasteurs de l'Eglise est donc, dans chacun des États belligérants, d'exciter les fidèles au repentir de leurs propres fautes et des fautes commises par la nation tout entière, afin que la grande épreuve devienne réellement une expiation salutaire, et afin que l'expiation, méritoirement et humblement acceptée, soit elle-même féconde en grâces de salut, en bénédictions magnifiques de la Providence de Dieu pour un meilleur avenir. Telle est la doctrine que, — pour ne prendre nos exemples que dans l'Épiscopat des nations alliées, — le cardinal Mercier n'a pas craint d'appliquer, en des pages célèbres, à la moins coupable, à la plus noblement méritante, à la plus injustement et odieusement maltraitée des nations atteintes par la grande guerre : au catholique royaume de Belgique. Telle est la doctrine que, guidés par des raisons beaucoup plus claires et plus impérieuses encore, les pasteurs de l'Église de France appliquent à la nation fran-

eaisc, dans un double sentiment de repentir douloureux et de sainte espérance : repentir pour les scandales de nos mœurs privées et publiques, pour le scandale particulièrement grave de la proscription officielle du nom de Dieu et de la laïcisation méthodique de tous les organes de notre vie sociale; par contre, sainte espérance fondée sur les titres exceptionnels qu'offrent à la prédilection divine les meilleurs enfants de notre patrie, et sur l'éclosion splendide de fleurs et de fruits d'amour, de sacrifice et de sanctification qu'a produite en beaucoup d'âmes la bonne souffrance des heures tragiques, l'expiation salutaire, l'épreuve rédemptrice. Espérance de salut pour la nation tout entière, grâce à la solidarité mystérieuse qui unit les membres du même corps, qui permet entre eux la communication fraternelle des mêmes trésors divins et qui étend aux coupables le bienfait des œuvres saintes accomplies par les justes.

L'évêque de Grenoble le déclare à bon droit : s'il existe des hommes qui tiennent pour abusive et pour déprimante cette interprétation religieuse du plus angoissant des problèmes d'ordre moral soulevés par la grande guerre, cette doctrine catholique de l'expiation providentielle, c'est qu'ils l'ont fort mal comprise, ou bien qu'ils rejettent et méconnaissent quelques-unes des vérités fondamentales du message même de l'Evangile.

Comme le e\\\(\ de Monlalieu, L'évêque de Grenoble prétend avoir le droit d'enseigner du haut de la chaire que c'est Dieu qui donne la victoire, que c'est la prit lc qui fléchit le cœur de Dieu et que la vic-

toire peut tarder davantage quand la nation en la personne de ses chefs, de ses représentants officiels et légaux, néglige délibérément le devoir sacré de rendre un public hommage à « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires ». Les pasteurs de l'Église déplorent à juste titre la méconnaissance de ce devoir et recommandent pour ce motif aux plus pieux des enfants de la patrie de prier eux-mêmes individuellement et collectivement, avec toujours plus d'insistance et de ferveur généreuse, afin de suppléer, autant qu'il est possible, devant le regard de Dieu, à l'abstention coupable des chefs de la cité.

Les pasteurs de l'Église font espérer la délivrance et la victoire comme un présent royal du Dieu de miséricorde exauçant l'humble et ardente prière de ses enfants; mais ils savent et ils disent aussi que, selon l'économie générale de la Providence naturelle et surnaturelle, Dieu accomplit communément ses desseins éternels par le moyen des causes secondes, par le jeu normal des circonstances humaines, de sorte qu'attribuer avec gratitude la délivrance et la victoire à la protection, même toute privilégiée, du Dieu tout-puissant n'équivaut aucunement à contester le mérite stratégique des chefs militaires, la bravoure et l'héroïsme des soldats. C'est en ce sens que M. l'abbé Charvet sut appliquer opportunément à la victoire française de la Marne le mot de Jeanne d'Arc : « Les hommes d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. »

S'il y a réellement délit punissable par les tribu-

naux dans le simple fait de prêcher semblable doctrine sur les rapports mutuels, soit de la prière et de la victoire, soit de la Providence divine et de l'action des causes humaines, le curé de Montalieu n'est pas le seul coupable qui ait mérité la prison ou l'amende. Citons, du moins, un paragraphe de la déclaration de l'évêque de Grenoble :

Dieu sauvera la France, mes bien chers frères, car elle souffre et elle prie. Par la souffrance chrétiennement acceptée, nous apaiserons la juste colère de Dieu; par la prière, nous obtiendrons sa toute-puissante protection. Voudrait-on, par hasard, interdire aux évêques et aux prêtres de proclamer en chaire que, sans le secours d'en haut, nous sommes exposés à périr? Nous croyons à la Providence, à l'efficacité de l'action divine dans les événements de ce monde. Pendant que nos soldats se battent avec une vaillance et une ténacité auxquelles nous sommes les premiers à rendre hommage, notre devoir à nous est de prier. Nos prières peuvent hâter l'heure de la victoire. La victoire tarde à venir. Ne serait-ce pas parce que nous ne prions pas avec assez de ferveur ? Ne serait-ce pas parce que notre prière n'est pas vraiment nationale? Cette prière nationale, les catholiques l'ont demandée. Hélas! les pouvoirs publics sont restés sourds. Nous serait-il défendu de penser et de dire que la victoire de la Marne, due tout à la fois à la protection divine et à la valeur de nos troupes, aurait peut-être été une victoire décisive si la France tout entière, la France comme nation, avait alors été à genoux aux pieds du Dieu des armées?

Passant de la question de doctrine à une constatation de fait, Mgr Maurin met en relief ce contraste plutôt déconcertant : lorsque de misérables et inin-

telligentes dénonciations locales ont accusé le curé de Montalieu d'avoir jeté le désarroi dans les âmes en prêchant du haut de la chaire la doctrine catholique de l'expiation providentielle des fautes nationales et de la nécessité de la prière pour obLenir la victoire, le parquet de l'Isère a volé immédiatement au secours de la patrie en danger, des poursuites judiciaires ont été engagées contre M. l'abbé Charvet; bientôt même, on lui a infligé plusieurs semaines de prison préventive; mais, d'autre part, aucune mesure de répression n'a été adoptée, aucune poursuite judiciaire n'a été engagée, aucune incarcération n'a été opérée lorsque les socialistes de l'Isère ont tenu à Voiron une réunion publique où ils ont osé déclarer que la responsabilité de la guerre actuelle retombait non sur l'Allemagne, mais sur les revanchards ; où ils ont eu l'impudence de distinguer entre généraux « républicains », tous économes du sang de leurs soldats, et généraux « réactionnaires », tous coupables des pires hécatombes : et enfin où ils ont copieusement outragé, non pas seulement les prêtres et les nobles, mais le président de la République, l'élu de la droite. Or, c'est le journal socialiste de l'Isère, le Droit du peuple, qui présentait à son public l'affaire de Montalieu dans les termes suivants : « Nous avons signalé il y a quelques jours l'arrestation d'un semeur de panique qui se trouvait être le curé d'une paroisse de l'arrondissement de La Tour-du-Pin... » Dans sa déclaration du 31 octobre, M8* Maurin s'abstient de réclamer « que l'on applique aux coupables les peines édictées

par les lois » ; il abandonne « à l'autorité compétente de veiller au maintien du bon ordre et de la sécurité nationale ». Mais il constate avec douleur et indignation que les mêmes pouvoirs publics qui montrent tant de faiblesse devant les audaces antipatriotiques des agitateurs socialistes deviennent implacables dans la répression dès qu'on leur dénonce les prônes, parfaitement orthodoxes et plus encore inoffensifs, d'un curé de modeste bourgade.

Ayant terminé sa déclaration par un appel ému à la prière, Mg* Maurin adressa ensuite aux paroissiens de Montalieu une recommandation pleine d'à-propos et de spirituelle crânerie. On pouvait présumer que les dénonciateurs anonymes de M. l'abbé Gharvet, ainsi que les quatre ou cinq personnes malveillantes qui avaient déposé contre lui à l'instruction avaient pris place parmi les auditeurs de l'évêque ut capevent cum in sermone. M** Maurin se garda bien de menacer des censures de l'Église ces âmes dévorées du zèle de la justice. Tout au contraire, il les encouragea bénévolement à renseigner, à documenter le parquet de l'Isère, afin que les poursuites judiciaires pussent être dirigées contre le délinquant le plus haut placé, le plus gravement et le plus délibérément coupable. Écoutons ce petit avis de l'évêque de Grenoble parlant dans l'église de Montalieu :

Si l'on vous interroge, mes frères, vous voudrez bien me rendre le témoignage que j'ai dit ce matin dans votre église des choses pour le moins aussi fortes que celles que vous ayez jamais entendues de la bouche de votre curé. Eh bien! j'attends avec confiance. Si l'on me poursuit, je saurai me

défendre. Si on me laisse en repos, alors que délibérément, dans la même église, je me suis rendu coupable du même prétendu délit pour lequel on poursuit l'un de mes pauvres curés de campagne, vraiment c'est à désespérer de la justice humaine et à se demander sous quel régime on vit.

Mgr Maurin, nous l'avons dit, lut trois fois en public la déclaration qui vient d'être résumée et commentée. Il la lut à Montalieu. Il la lut à Bourgoin. Il la lut dans la cathédrale de Grenoble. Néanmoins, le parquet de l'Isère jugea plus prudent de ne rien entendre, de ne rien apprendre et de n'engager aucune poursuite. C'était, à n'en pouvoir douter, la marque d'une sagesse aussi exemplaire que tardive. Mais, l'évêque demeurant à l'abri de la vindicte des justes lois après avoir parlé comme il avait parlé, la prévention maintenue entre le curé de Montalieu n'était plus seulement odieuse : elle devenait extravagante et ridicule.

Tel est notre humble avis. Mais tel ne fut probablement pas l'avis des juges du tribunal de Bourgoin, M. le président Chevalier, MM. Roux et Favot, qui, conformément aux réquisitions de M. Reutenauer, procureur de la République, portèrent un verdict de condamnation contre M. l'abbé Charvet, curé de Montalieu, à l'audience du jeudi 11 novembre 1915. Le tribunal estima que la preuve testimoniale avait été concluante pour établir que le curé de Montalieu avait tenu en chaire des propos pessimistes et alarmants, aptes à influer d'une manière

fâcheuse sur le moral de la population et que, par conséquent, M. l'abbé Charvet tombait sous le coup des pénalités prévues par la loi du 5 août 1914. On accordait toutefois au coupable le bénéfice des circonstances atténuantes. Le curé de Montalieu était condamné à trois mois de prison, avec sursis, à 200 francs d'amende et aux dépens. Impossible d'en disconvenir : nous voilà de plus en plus en marge de V Union sacrée!

Du procès de Bourgoin, il faut retenir un détail qui ne manque vraiment pas de saveur. Pour exciter ses paroissiens à la confiance, le curé de Montalieu avait un jour rapporté les appréciations d'un officier de ses amis, appréciations tendant à établir qu'au début de la guerre nos forces étaient notablement inférieures aux forces allemandes, tandis qu'une année plus tard les progrès de notre armement et les augmentations de notre effectif auraient presque renversé les proportions à notre avantage. M6'r Maurin, dans sa lettre du 26 octobre, a reproduit le texte manuscrit de M. l'abbé Charvet en y joignant cette observation judicieuse : « Certains contesteront peut-être l'opportunité de porter en chaire les pro- .pos que l'on tient de tel ou tel officier. Mais, encore une fois, où est le délit? » Le piquant de l'aventure apparaît dans le contraste singulier qui existe entre la signification originelle des paroles du curé de Montalieu, citant l'opinion de l'officier, et, d'autre part, la déformation radicale de ces mômes paroles dans la déposition d'une paroissienne de Montalieu, témoin à charge, qui n'y a littéralement rien compris,

ou plutôt qui a tout compris à contre-sens. L'échantillon mérite d'être placé sous les yeux du lecteur. Voici le texte de M. le curé de Montalieu :

Au simple point de vue humain, dit-il, il faut être confiant au présent et en l'avenir. — Tenez. Tout dernièrement, je causais avec un officier ami qui lutte avec nos soldats qui rejoignaient à Bourgoin l'année dernière, et il me disait gaiement : « Oh! nous n'en sommes plus au début, où tout était à double contre nous. Quand nous avions un canon, ils en avaient deux ; quand nous avions deux mitrailleuses , ils en avaient quatre; quand nous arrivions mille, ils étaient deux mille. Mais maintenant nous sommes mieux armés qu'eux. Nous les aurons. »

Et voici maintenant ce qu'avait compris et retenu l'honorable Mmo Prat, dont nous transcrivons la déposition publique à l'audience du 11 novembre :

M. le curé disait souvent que la France était coupable parce qu'elle n'était pas assez pieuse et c'est pour cela que nous étions châtiés, qu'un officier du ... lui avait déclaré que nous n'avions que deux ou trois canons, pas de képis, qu'un poste téléphonique, que la victoire de la Marne devait être attribuée à l'intervention de la sainte Vierge. Gela m'a fait beaucoup d'ennuis; M. le curé parle très fort et il me fait beaucoup d'impression.

Prédicateurs, mes frères, à quelles catastrophes n'êtes -vous pas exposés! Voyez comme on peut entendre vos paroles, voyez ce qu'on peut vous faire dire, voyez quels propos certains de vos auditeurs peuvent vous attribuer au sanctuaire même de la justice et de la loi!

Mais quittons le tribunal de Bourgoin et suivons le curé de Montalieu aux audiences du jeudi 20 et du vendredi 21 janvier 1916 devant la Cour d'appel de Grenoble.

La scène se passe dans le Palais de justice aux fines et charmantes dentelles de sculpture, monument merveilleux de l'art primitif de la Renaissance, qui, durant plusieurs siècles, abrita le Parlement de Dauphiné. En face, une vieille tour ronde, massive, imposante, rappelle l'ancienne demeure souveraine des Dauphins de Viennois. Contigu à cette tour, l'Hôtel de ville, dont la structure robuste et non sans élégance porte le caractère architectural du règne de Henri IV, perpétue la mémoire de l'illustre lieutenant dauphinois du Béarnais, le maréchal de Lesdiguières. Sur la même place encore, l'église Saint-André, au svelte clocher gothique, garde le tombeau de celui qui fut la plus pure gloire de la noblesse dauphinoise : le chevalier Bayarcl. Devant le portail en plein cintre de l'église Saint-André, le visage tourné vers le Palais de justice, se dresse la statue artistique du chevalier sans peur et sans reproche, qui veille toujours sur ce coin de terre où le Dauphiné rassemble les meilleurs souvenirs de sa glorieuse histoire.

Le Palais de justice a vu siéger sur les fleurs de lys, au Parlement de Dauphiné, d'illustres magistrats qui participèrent plus ou moins aux passions, aux colères et aux enthousiasmes de leurs générations respectives, mais dont beaucoup surent, en bien des cas, donner d'admirables exemples d'indépendance.

Aux jours mêmes où, en 1763, le Parlement de Dauphiné, s'inspirant des vieilles rancunes gallicanes et jansénistes, accomplit contre la Compagnie de Jésus la même iniquité judiciaire que tous les autres Parlements du royaume, l'avocat grenoblois des Jésuites du collège Royal-Dauphin, Gaspard du Boys, ne fut pas seul à braver l'impopularité, mais l'un des personnages les plus respectés de la haute magistrature dauphinoise, le conseiller Antoine de Longpra, sut libérer sa conscience et fit entendre une protestation puissamment motivée contre la criminelle violation du droit.

Si l'on consulte les arrêts de la Cour de Grenoble pendant la première décade du vingtième siècle, et notamment les décisions rendues en matière de biens ecclésiastiques ou congréganistes, par exemple à l'égard des Chartreux, espérons que l'on ne découvrira rien qui rappelle par trop, chez les magistrats du nouveau régime, les méthodes suivies en 1763 par leurs devanciers dans les mêmes salles historiques aux boiseries armoriées. Il est vrai qu'en 1901, en 1903, en 1905, en 1908, la lourde responsabilité des actes dont nous parlons retombe sur les législateurs beaucoup plus que sur les magistrats.

L'importance de l'arrêt qu'allait rendre la Cour de Grenoble à propos de l'affaire de Montalieu débordait étrangement les proportions de la triste querelle locale où les juges de Bourgoin avaient cru devoir servir les passions de l'anticléricalisme jacobin. Une double question d'ordre général se trouvait posée

par le fait même : question juridique d'interprétation raisonnable et sensée des textes législatifs; question morale de liberté religieuse et d'union patriotique entre enfants de la même nation participant ensemble à la même épreuve.

La chambre des appels correctionnels était présidée, le 20 et le 21 janvier derniers, par M. le conseiller Berjot, qui avait pour assesseurs MM. le conseillers Gonthier, Boulet, Boccacio, Sentis, Gonon, Krug-Basse. Au banc du ministère public, M. Despélou, avocat général. Au banc de la défense, M0 Dumolard, du barreau de Grenoble, qui a déjà plaidé pour M. l'abbé Charvet, le 11 novembre, devant le tribunal de Bourgoin.

La cause est examinée sous trois aspects différents par le conseiller rapporteur, puis par la défense, puis par le ministère public.

Le conseiller rapporteur, M. Boulet, distingue, parmi les propos attribués au curé de Montalieu, ceux qui ont le caractère d'un enseignement religieux et ceux qui ont le caractère d'appréciations publiques sur les événements militaires. Les propos de la première catégorie ne tombent certainement pas sous la vindicte de la loi du 5 août 1914, et la Cour ne peut que récuser toute compétence en pareille matière. Les propos de la deuxième catégorie peuvent, au contraire, tomber sous le coup de la loi si les choses dites et la manière dont elles sont dites doivent manifestement déprimer le moral des auditeurs et semer le découragement dans la population. De fait, a-t-on pu démontrer que tel ait été le cas des

2f»8 LES LUTTES PRÉSENTES DE L'ÉGLISE

propos tenus en chaire par M., l'abbé Gharvet? Le conseiller rapporteur soumet la question, sans la trancher lui-même, à l'appréciation de la Cour, mais donne à entendre que le grief lui paraît douteux et que l'accusation est étrangement précaire et branlante.

Le [défenseur du curé de Montalieu, M0 Dumolard, avait belle tâche à remplir, et, on peut le dire sans contester son mérite, une tâche véritablement facile. A Grenoble, plus encore qu'à Bourgoin, il s'en acquitta d'une manière heureuse et brillante. Il contesta la matérialité des faits, montra la débilité de la preuve testimoniale apportée par les adversaires, opposa aux quelques témoignages accusateurs des témoignages nombreux et dignes de foi qui attribuaient aux discours de M. l'abbé Gharvet une signification tout autre et absolument réconfortante. Puis, plaidant au fond, l'avocat n'eut pas de peine à démontrer que les propos réellement tenus par le curé de Montalieu et touchant aux événements militaires ne constituaient à aucun titre ni à aucun degré des délits punissables au nom de la loi, des indiscrétions aptes à documenter l'ennemi ou des paroles aptes à jeter le désarroi dans la population. Il s'agissait, en effet, de propos tenus durant l'été 1915 et relatifs à notre défaut de préparation militaire durant l'été de 1914 : comment de telles paroles pouvaientelles être considérées comme une excitation au découragement, alors qu'elles avaient pour but d'opposer l'insuffisance initiale de nos forces à leur considérable développement ultérieur? M0 Dumolard ne

négligea aucune autre des considérations qui rendaient particulièrement dignes de respect la personne et la cause de M. l'abbé Charvet. Il adjura finalement la Cour de faire le geste nécessaire pour répondre aux exigences du droit non moins qu'aux exigences de YUnion sacrée.

Quant à l'avocat général, M. Despélou, il invite la Cour d'appel à confirmer le jugement du tribunal de Bourgoin, c'est-à-dire à maintenir la rigoureuse condamnation prononcée contre le curé de Montalieu. En affirmant qu'au début de la guerre nous étions beaucoup moins préparés que les Allemands à remporter la victoire, puis en affirmant qu'un miracle de protection divine avait été nécessaire pour arrêter l'envahisseur et que la délivrance ne pouvait être maintenant encore obtenue que moyennant d'ardentes prières à Dieu, M. l'abbé Charvet a commis des indiscrétions punissables au nom de la loi du 5 août 1914; des indiscrétions, c'est-à-dire des « manques de réserve et de retenue » ; et pareilles indiscrétions sont évidemment aptes à déprimer le moral de la population. Il faut donc appliquer au curé de Montalieu la rigueur des justes lois. Personne n'ac- • cusera cette argumentation de pécher par excès de science, d'ingéniosité ou de profondeur.

M. Despélou a bien voulu introduire dans l'affaire un incident récréatif. Il rappela que M. l'abbé Charvet, non approuvé sur ce point par l'évcquc de Grenoble, avait tenu pour atteinte par l'excommunia cation portée contre les viola louis de l'immunité ecclésiastique toute personne qui accepterait de

déposer comme témoin à charge contre un homme d'Église devant la juridiction séculière. Un carnet saisi dans une perquisition au presbytère de Montalieu contenait l'exposé des raisons en vertu desquelles M. l'abbé Gharvet croyait pouvoir admettre cette interprétation des textes canoniques et la liste des auteurs dont il estimait l'opinion conforme à sa manière de voir. Le principal auteur indiqué sur le carnet du curé de Montalieu était « Bouvier » : c'està-dire Msr Jean-Baptiste Bouvier, évêque du Mans, mort en 1854, le docte théologien dont les manuels exercèrent, durant le dix-neuvième siècle, une influence si considérable sur l'enseignement des grands séminaires dans toute l'Église de France. Or, M. Despélou crut que Bouvier était un citoyen de Montalieu désigné par M. l'abbé Gharvet comme ayant encouru la censure ecclésiastique de l'excommunication. L'avocat du curé de Montalieu signala discrètement et malicieusement la méprise un peu lourde dont avait été victime le haut personnage qui, devant la Cour d'appel, incarnait la Majesté souveraine de la puissance publique.

Venons-en à l'arrêt de la Cour de Grenoble. D'abord, les propos concernant l'expiation répondent à des doctrines religieuses qui échappent à la compétence de l'autorité judiciaire. Quant aux propos relatifs à l'insuffisance initiale de notre préparation militaire et au « miracle » de la Marne, la date à laquelle ils ont été prononcés leur retire tout caractère d'indiscrétion profitable à l'ennemi et d'excitation au découragement ou au désarroi dans la population.

D'autre part, il existe de nombreux témoignages qui affirment que les prônes du curé de Montalieu suggéraient, au contraire, l'espoir et la confiance à l'âme de ses auditeurs. On ne peut donc conclure que M. l'abbé Charvet se soit rendu coupable de l'un quelconque des délits prévus et punis par la loi du 5 août 1914. En conséquence, la Cour prononce l'acquittement, réforme et annule le jugement de Bourgoin et relaxe le prévenu sans peine ni dépens. Il y a encore des juges à Grenoble.

Paris, 20 septembre 1916.

Voilà où étaient les choses à la fin du mois de janvier 191G. Qu'est-il survenu depuis lors?

Le fait grave et significatif est que le représentant officiel du gouvernement de la République, le procureur général près la Cour d'appel de Grenoble, forma immédiatement un pourvoi en cassation contre l'arrêt d'acquittement du curé de Montalieu; et que ce pourvoi fut ensuite maintenu.

Pareille démarche, qui engage incontestablement la responsabilité morale des maîtres du pouvoir, suggère une réflexion douloureuse. Pourquoi prolonger cette querelle politico-religieuse qu'est l'affaire de Montalieu? Pourquoi l'autorité publique, en ce temps d'Union sacrée, ne prend-elle pas son parti de la solution pacifiante adoptée par la Cour d'appel

de Grenoble? Pourquoi s'acharner à requérir une condamnation nouvelle contre un prêtre catholique, conformément au désir formulé avec effronterie par les dirigeants de la « Libre Pensée », quand ceux-ci furent reçus en audience par M. le président du Conseil, alors que, dans le même département de l'Isère, l'autorité publique s'opposa, au nom de l' Union sacrée, à toute poursuite judiciaire contre les organisateurs du meeting socialiste de Voiron, réunion tapageuse où furent tenus, sur la paix et la guerre, sur les généraux français, voire sur le président de la République en personne, des propos tout au moins regrettables?

Dans une lettre adressée naguère à M. Aristide Briand, président du Conseil, Mgr l'évêque de Grenoble a exprimé en termes graves, clairs, d'une parfaite mesure, la tristesse patriotique, les inquiétudes sérieuses et motivées que lui inspire, et qu'inspire à beaucoup d'autres, l'attitude étrangement partiale des pouvoirs publics au cours de cette pénible affaire de Montalieu. Il est bon que l'on sache, dans les hautes sphères officielles, que, si les pasteurs de l'Eglise contribuent plus que personne au maintien de la concorde nationale en temps de guerre, et si les catholiques ne demandent qu'à reconnaître cordialement les intentions conciliatrices de leurs adversaires de la veille, il existe, nonobstant YUnion sacrée, certaines limites %que leur confiance ne peut cependant pas atteindre et que leur bon vouloir ne doit pas dépasser.

A l'audience du 12 mai, la Chambre criminelle de la Cour de cassation, présidée par M. Bard, faisant droit aux conclusions de M. l'avocat général Furby, casse et annule ,1'arrêt de la Cour de Grenoble et renvoie la cause devant la Cour d'appel de Lyon. Les magistrats de la Cour suprême, d'accord avec le conseiller rapporteur, M. Mercier, estiment, en effet, que la Cour de Grenoble a violé l'article premier de la loi du 5 août 1914 en refusant de considérer ce texte comme applicable aux paroles et aux actes du curé de Montalieu. Les déclarations de M. l'abbé Charvet, telles que les juges de Grenoble les admettent pour authentiques, étaient, d'après les juges de cassation, « de nature à affaiblir la confiance générale dans la valeur morale et matérielle de l'armée, et à exercer, dès lors, une influence fâcheuse sur l'esprit public; par cela même, elles étaient également de nature à favoriser l'ennemi. »

Devant la Cour suprême, la cause du curé de Montalieu et la validité de l'arrêt de la Cour de Grenoble avaient eu pour défenseur l'un des plus savants et des plus réputés parmi les avocats au Conseil d'État et à la Cour de cassation, M0 Félix Bonnet, dont l'argumentation trouvait une base excellente dans le texte même de l'arrêt de Grenoble.

L'arrêt de Grenoble proclamait que les paroles reprochées au curé de Montalieu ne sauraient constituer une infraction à la loi du 5 août 1914. Véritablement, est-ce favoriser l'ennemi, est-ce troubler le moral de la population que de rappeler en chaire, au mois de septembre 1915, un fait universellement

connu et avoué : à savoir qu'un an plus tôt, en septembre 1914, la France ne disposait pas de forces militaires équivalentes à celles de l'envahisseur, notre préparation à la guerre ayant été défectueuse? Le texte même de l'arrêt de Grenoble mérite d'être reproduit :

Cette information rétrospective sur des événements historiques déjà lointains, devenue aujourd'hui de notoriété publique et proclamée tant de fois depuis, soit impunément par toute la presse, soit même au Parlement à diverses reprises parles chefs du gouvernement et plusieurs ministres, ne pouvait plus être de nature, en août et septembre 1915, à favoriser l'ennemi en compromettant la défense nationale ou en menaçant la sécurité du pays, et pouvait encore moins, à cette époque où lesdits événements n'avaient plus rien d'inédit, être susceptible d'exercer par contre-coup une influence fâcheuse sur l'esprit de l'armée et des populations.

Prenant acte de déclarations juridiques aussi fortement motivées, Me Félix Bonnet rappelait avec netteté que la Cour de cassation, chargée de dirimer les questions de forme et de procédure, n'a aucun droit d'intervenir dans l'appréciation concrète des circonstances de fait. Or, la Cour de Grenoble avait jugé que, de fait, le curé de Montalieu n'avait pas tenu de propos aptes à favoriser l'ennemi et à influer d'une manière fâcheuse sur le moral de ses paroissiens. Donc, en ce qui touche le fond même du procès, il n'y avait qu'à respecter le verdict des juges de Grenoble comme une décision irréformable et souveraine.

Rïen que la thèse de l'éminent avocat puisse paraître hors de conteste, les membres de la Chambre criminelle, qui aiment à donner au monde des sujets d'étonnement, ont adopté une manière de voir toute différente. D'après eux, lorsqu'il s'agit d'un délit de publication, « il appartient à la Cour de cassation d'apprécier le discours ou l'écrit dont la matérialité a été souverainement constatée par les juges du fond, et de vérifier s'il contient les éléments délictueux prévus par la loi ». Dès lors, la Cour de cassation doit être tenue pour compétente dans l'appréciation juridique des propos attribués au curé de Montalieu. En vertu de ce pouvoir, dont l'évidence n'éclatait pas à tous les regards, la Chambre criminelle proclame que les paroles prononcées en chaire par l'abbé Charvet, curé de Montalieu, étaient de nature à ébranler le moral de la population et à favoriser l'ennemi. Quant à l'objection tirée du caractère notoire des faits allégués par l'abbé Charvet, ainsi que de la diffusion générale et, pour ainsi dire, officielle des critiques rétrospectives sur notre manque de préparation militaire au début de la guerre, les juges de cassation l'écartent par une fin de nonrecevoir quelque peu sommaire : « Attendu qu'en admettant même, avec l'arrêt, que l'information incriminée concernât un événement historique déjà lointain et fût de notoriété publique, elle n'en demeurait pas moins punissable si elle était de nature à produire les effets prévus par la loi. » Il est clair qu'avec pareille méthode d'argumentation, l'arrêt de la Cour de Grenoble est réduit en poudre...

Un questionneur ingénu demanderait peut-être s'il est concevable, précisément, qu'une information portant sur un fait de notoriété publique, avoué dans les harangues officielles, discuté librement à la tribune et dans la presse, soit de nature « à produire les effets prévus par la loi » du 5 août 1914, c'està-dire à révéler aux auditeurs un motif nouveau et inédit de tristesse, d'inquiétude, de désenchantement. On ne s'était pas encore avisé de croire que ceux-là contrevenaient à la loi du 5 août 1914 qui réclamaient des canons et des munitions, et ceux-là qui répétaient, non sans exactitude, que les Allemands sont encore à Lille, à Saint-Quentin... et même à Noyon. N'est-ce pas pourtant ce qui résulte des doctes considérants de la Chambre criminelle? Mais, trêve de questions ingénues, ou plutôt indiscrètes et impertinentes! La Cour de cassation est souveraine; sa jurisprudence bénéficie du privilège de l'infaillibilité légale. Qui donc oserait discuter son verdict? Nous n'avons qu'à nous incliner respectueusement et à enregistrer sans murmure la double décision des hauts magistrats qui ne se trompent jamais :

L'arrêt de la Cour d'appel de Grenoble est cassé et annulé ;

L'affaire de Montalieu est renvoyée devant la Cour d'appel de Lyon.

Il était difficile de garder quelque illusion sur le dénouement. La Cour de cassation ayant pris la peine de dicter aux nouveaux juges du fond l'appré-

ciation morne des circonstances de fait, la qualification des propos du curé de Montalieu comme d'évidentes infractions à la loi du 5 août 1914, on ne pouvait guère attendre autre chose qu'une condamnation, de la part surtout d'une Cour d'appel dont la sympathie ne passe pas pour être particulièrement chaleureuse à l'égard du clergé catholique.

C'est, en effet, un arrêt nouveau de condamnation qui a été rendu contre le curé de Montalieu, à l'audience du 24 juillet, par la Cour de Lyon, où siégeaient M. le président Carrier, MM. les conseillers Aron, Benoît, Choqueney, Durand, Chastel, Bujon. Le ministère public avait eu pour interprète M. Page, avocat général. La défense de M. l'abbé Charvet fut présentée par l'illustre maître du barreau de Lyon, Me Charles Jacquier.

Hâtons-nous de reconnaître que l'arrêt de la Cour de Lyon ne s'inspire pas de la même passion haineuse et aveugle que le jugement de première instance rendu naguère par le tribunal de Bourgoin. Les magistrats de Lyon, parlant du curé de Montalieu, déclarent « que la loyauté de ses sentiments patriotiques ne peut être mise en doute et qu'il importe d'en tenir compte au point de vue de l'application de la peine ». De fait, le tribunal de Bourgoin avait condamné M. l'abbé Charvet à trois mois de prison, avec sursis, à deux cents francs d'amende et aux dépens. La Cour d'appel de Lyon le condamne seulement à vingt-cinq francs d'amende et aux dépens pour les procès de Bourgoin (en première instance) et de Lyon (en appel), non pas aux dépens

pour les procès de Grenoble (en appel) et de Paris (en cassation). Il est indubitable que la Cour de Lyon a fait effort pour atténuer l'amertume de la querelle en diminuant beaucoup la rigueur pénale de la condamnation. Néanmoins, c'est toujours une condamnation, et une condamnation doctrinalement appuyée sur d'amples considérations juridiques. Or, du point de vue des principes et du point de vue de la signification morale ou politique de l'événement, voilà qui est important, voilà qui demeure grave.

Une jurisprudence existe donc désormais, en vertu de laquelle les magistrats du parquet, lorsqu'ils jugeront opportun d'engager des poursuites, seront assurés d'obtenir une condamnation judiciaire contre tout ecclésiastique qui serait dans des conditions analogues à celles du curé deMontalieu, c'est-à-dire qui aurait exposé en chaire certains aspects douloureux de la situation présente, fût-ce en ne rappelant que des faits universellement connus et en ne les rappelant que pour y rattacher une leçon réconfortante et surnaturelle. Permettons-nous de dire que cette jurisprudence nous paraît abusive, tyrannique, et que nous déplorons l'insistance vraiment choquante avec laquelle les représentants de l'autorité publique ont travaillé à la faire prévaloir dans les Cours de justice.

Quelques-uns des considérants de l'arrêt de Lyon ne peuvent être lus avec attention et réflexion sans provoquer plus ou moins de stupeur. Exemple : « Attendu que de telles appréciations du curé de Montalieu jetaient les familles durement éprouvées

par la mort de leurs proches dans un découragement profond, soit en leur suggérant la pensée qu'une meilleure préparation leur eût épargné ces deuils... » Gomment? Dire ou donner à entendre qu'une meilleure préparation de la guerre aurait épargné beaucoup de deuils aux familles françaises, constituerait un délit punissable en vertu de la loi du 5 août 1914?... Réellement, le paradoxe est poussé trop loin. La Cour d'appel ne doit pas avoir voulu parler sérieusement. Que si, d'aventure, on appliquait pareil principe au pied de la lettre, le tribunal de la Seine devrait transporter ses audiences dans le hall monumental du Palais de justice. Nulle part ailleurs on ne pourrait entasser tous les coupables qui, par discours ou écrits publics, ont mérité la rigueur des justes lois pour avoir énoncé ou colporté un truisme de cette valeur... Mais nous avons interrompu la lecture des considérants de l'arrêt de Lyon. Reprenons notre texte au point où nous l'avons laissé, là où le verdict parle du découragement jeté parmi les auditeurs : «... soit en les amenant à douter de la nécessité de ces sacrifices, puisque, les Allemands ayant reculé sans motifs, il ne fallait plus attribuer l'évément que l'on appelait improprement la victoire au courage des soldats qui les avaient consentis... » Nous voici maintenant contraints de signaler une lacune regrettable dans la formation philosophique des magistrats de la Cour de Lyon. Ils ne semblent pas même soupçonner que, d'après la philosophie traditionnelle comme d'après la théologie catholique, l'action souveraine de Dieu et l'action libre et res-

ponsable de la volonté humaine coopèrent harmonieusement à un résultat commun, ou plutôt identique : de telle sorte qu'une même victoire peut (à la fois) manifester la valeur guerrière des chefs et des soldats etmanifester aussi l'intervention extraordinaire de la Providence paternelle de Dieu. Ce sont choses qu'il ne devrait pas être permis d'ignorer. Il importerait au bon renom de la magistrature que Ton n'eût pas à relever, dans des arrêts de Cour d'appel, de pareils indices d'une culture intellectuelle fâcheusement incomplète.

Autre chose encore : « Attendu que, malgré sa date déjà ancienne, la bataille de la Marne appartient à un vaste ensemble d'opérations qui se continuent encore et dont elle ne saurait être détachée, pour être ainsi appréciée uniquement au gré des passions ou des sentiments personnels de chacun, sans que l'union et la confiance nationale, qui sont des raisons de notre force, risquent d'être amoindries... » Cette fois, l'argument prouve trop. Il tend à rendre illicite et punissable, tant que dureront les hostilités, toute appréciation critique sur un fait, quel qu'il soit, ayant eu lieu depuis le début de la guerre, soit dans l'ordre militaire, soit dans l'ordre économique. Chaque événement est lié à un vaste ensemble de péripéties qui durent encore et qui touchent aux intérêts primordiaux de notre pays. Donc : défense, jusqu'à la fin de la guerre, d'exprimer sur ce qui arrive en France aucun autre sentiment que l'admiration... Encore une fois, c'est trop; le législateur n'a certainement pas voulu imposer

une aussi rigoureuse uniformité parmi nous; et la pratique quotidienne démontre assez que les pouvoirs publics ne prétendent pas pousser aussi loin les exigences de la discipline patriotique. Entre les critiques légitimes ou tolérables et les critiques abusives et délictueuses, il existe une distinction que nul homme de jugement droit n'aura de peine à saisir et qui motivera, selon les cas, la différence des appréciations morales. Or, nous n'hésitons pas à dire que, même en temps de guerre, on ne cause aucun dommage à la patrie française en rappelant qu'au début des hostilités nous n'étions pas prêts à repousser victorieusement l'invasion; que, néanmoins, nos généraux et nos soldats ont pu contenir et faire reculer l'envahisseur; et qu'ils ont bénéficié d'une rencontre exceptionnellement heureuse de circonstances où apparaît l'action efficace et souveraine de la Providence divine.

La Cour de cassation ayant déclaré que les propos du curé de Montalieu, tels que les résument le jugement de Bourgoin et l'arrêt de Grenoble, constituaient un délit punissable en vertu de la loi du 5 août 1914, la Cour d'appel de Lyon n'était évidemment pas libre de déclarer le contraire. Mais il lui demeurait encore loisible d'acquitter M. l'abbé Gharvet en disant que le texte apprécié par la Cour de cassation traduisait inexactement le sens et la portée des paroles prononcées en chaire par le curé de Montalieu. La Cour d'appel de Lyon avait le droit de résoudre ainsi le problème, puisque son rôle

était de juger sur le fond et puisque l'examen du dossier permettait d'établir que le langage authentique du curé de Montalieu ne concordait pas avec le langage qu'on lui avait abusivement attribué.

Me Jacquier aurait voulu faire entrer les magistrats de la Cour d'appel dans cette voie parfaitement légale, qui aurait pu conduire l'affaire à un dénouement jéquitable et heureux. Pour tirer au clair certaines circonstances de fait, il réclama une nouvelle audition des témoins : audition jaidant à déterminer mieux encore ce qu'avait dit en chaire le curé de Montalieu et ce qu'il n'avait pas dit. Malheureusement, la Cour de Lyon refusa d'instituer un examen plus approfondi de la matérialité des faits et, d'un geste cassant, écarta sans phrases la juste requête de Me Jacquier : « Attendu que la Cour possède d'ores et déjà des éléments suffisants d'appréciation et qu'il n'y a pas lieu de recourir à l'audition de témoins sollicitée par la défense... »

Parole regrettable à coup sûr : car le texte qui est censé résumer le langage du curé de Montalieu, le texte qui figure dans le jugement de Bourgoin, qui est ensuite reproduit mot pour mot dans l'arrêt de la Cour de Grenoble, dans l'arrêt de la Cour de cassation, et enfin dans l'arrêt de la Cour de Lyon est d'une rédaction manifestement tendancieuse. On y prête au curé de Montalieu, au sujet de la protection de Dieu sur notre patrie , des propos qui, sans doute, ne constituent pas une véritable infraction à la loi du 5 août 1914, mais dont les termes sont d'une naïveté, d'une gaucherie par trop déconcer-

tantes. Or, ce texte est reconstitué exclusivement d'après les dires des témoins à charge, sans tenir aucun compte des documents ou des témoignages favorables à l'accusé. Nous allons reproduire les paroles saugrenues dont les magistrats du parquet de l'Isère ont trouvé spirituel d'attribuer bénévolement la paternité à M. l'abbé Gharvet :

Le succès remporté par nos armées à la bataille de la Marne n'est pas l'œuvre de nos généraux et de nos soldats, mais est dû à l'intervention de la bonne Vierge. En effet, les Allemands ont commencé à reculer sans motifs à partir du 8 septembre 1914, jour de la fête de la sainte Vierge. Le général Joffre l'a reconnu. C'est donc la bonne Vierge qui a remporté la victoire. En conséquence, il ne faut pas dire la victoire de la Marne, mais le miracle de la Marne; car à ce moment nous n'étions pas prêts, nous n'avions ni canons ni munitions, nos soldats n'étaient ni armés ni équipés; beaucoup n'avaient pas de fusils, pas même de képis. Ces derniers renseignements, je les tiens d'un officier du 222° régiment d'infanterie qui m'a déclaré, il y a quelques jours, qu'à la bataille de la Marne son régiment n'avait que deux canons, deux mitrailleuses, un appareil téléphonique, et que plusieurs soldats n'avaient ni fusils ni souliers, pas même de képis.

Ici, nous entrons dans le domaine de la critique historique. A quel degré cette version des propos tenus en chaire par le curé de Montalieu est-elle digne de foi? M. l'abbé Charvet s'est-il exprimé avec cette maladresse vraiment exorbitante? N'aurait-il pas, au contraire, exposé à ses auditeurs la môme interprétation religieuse des mômes événe-

înents militaires en un langage plus exact et plus mesuré, avec les nuances et les correctifs qui rendraient le discours exempt de tout reproche ? La réponse dépend de la valeur comparée des témoignages.

Les témoins à charge, les seuls dont on ait paru tenir pour recevable la déposition judiciaire, sont quelques paroissiens et quelques paroissiennes de Montalieu, d'une ouverture d'esprit plus que médiocre, et qui étaient connus pour nourrir certaine anirnosité personnelle contre M. l'abbé Charvet. D'autre part, une version très différente des propos tenus en chaire par le curé de Montalieu nous est donnée par les témoins à décharge, beaucoup plus nombreux que les précédents et parmi lesquels figurent toutes les personnes les plus honorables et les plus instruites de la paroisse. En outre, la version donnée par les témoins à décharge concorde en substance avec le texte même des manuscrits du curé de Montalieu. Quelle règle de critique historique permet de décréter que les propos véritablement tenus en chaire ont été ceux que rapportent les témoins à charge, et non pas ceux que rapportent les témoins à décharge, d'accord avec le témoignage du texte manuscrit?

Pourquoi les juges d'appel ont-ils donc refusé d'examiner cette question de fait, qui est à la base même de l'accusation? La Cour de Lyon dit, par exemple, que les paroles du curé de Montalieu encourageaient l'ennemi d'autant plus que, « tout en exagérant notre faiblesse au début de la campagne, à laquelle avait pu seule remédier une intervention

surnaturelle, elles passaient sous silence les progrès accomplis depuis un an dans notre organisation militaire, grâce à l'énergie et au persévérant effort de notre armée et de ses chefs »... Mais pardon! D'après le texte des manuscrits de M. l'abbé Charvet, d'après la déposition des témoins à décharge, le sermon incriminé avait précisément pour thème le contraste entre notre manque de préparation au début de la guerre et la puissance redoutable de notre armement après une année de travail intensif: et la protection providentielle dont bénéficia notre pays lors de la bataille de la Marne était présentée comme ayant rendu possible cette réorganisation ultérieure de nos forces militaires. D'où résultait une leçon de courage et d'espérance, moyennant le recours persévérant à la prière. Si telle est la version authentique des propos du curé de Montalieu, que subsistera-t-il des allégations en vertu desquelles on l'a condamné?

Le plus bizarre des propos attribués au curé de Montalieu concerne l'extraordinaire pénurie d'armements et de matériel dont aurait souffert le 222° régiment d'infanterie lors de la bataille de la Marne. - Permettons-nous de remarquer que le jugement de Bourgoin, l'arrêt de Grenoble, l'arrêt de la Cour de cassation et l'arrêt de Lyon ne font ici que répéter, à peu de chose près, la déposition, plutôt comique, d'une personne illettrée de Montalieu qui, visiblement, n'avait pas compris (ou qui avait compris à contre-sens) les paroles de M. l'abbé Charvet. On pourra s'en convaincre par la juxtaposition du texte

manuscrit de M. le curé de Montalieu et la déposition du témoin à charge, déposition qui eut ensuite l'honneur d'être incorporée presque littéralement dans quatre arrêts de justice :

Page 1