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CONFÉRENCE

donnée le 11 mai 1915 dans la grande salle de la Ligue Patriotique des Françaises (368, rue Saint-Honoré), sous la présidence de Mme la vicomtesse de Vélard, en présence de M. l'amiral comte de la Jaille, sénateur de la Loire-Inférieure, et de M. Gustave de Lamarzelle, sénateur du Morbihan.

Mesdames,

Pareil sujet, dans les heures émouvantes que nous vivons, ne saurait être indifférent à aucun d'entre nous. Sur les divers fronts de la grande guerre européenne, en Orient et en Occident, sur terre, sur mer, dans les airs, la lutte se poursuit avec des moyens formidables de destruction qui dépassent tout ce qu'avaient enregistré les annales du passé. C'est déjà par centaines et centaines de milliers qu'ont été fauchées les vies humaines.

?>Tous avons le devoir de participer au deuil de toute la grande famille qu'est le genre humain et au deuil, plus profond, de toute la grande famille chrétienne.

Mais particulièrement douloureuse est, pour nous, la perte des chers soldats qui nous sont rattachés par un

lien plus spécial ou plus intime. Il y a le deuil de chacune de nos familles. Il y a le deuil de chaque groupe, de chaque association, de chaque région, de chaque profession : partout s'allonge la liste glorieuse des adhérents tombés au champ d'honneur. Il y a enfin chaque deuil de la famille française tout entière.

Quand on accompagne, de l'hôpital au cimetière, le cercueil d'un de nos soldats mort des blessures ou des maladies contractées à la guerre, on voit souvent des personnes de toute condition s'approcher du corbillard et déposer sur le drapeau tricolore qui recouvre la bière un bouquet ou une gerbe de fleurs. 11 s'agit pourtant d'un inconnu. On ignore son nom, les circonstances de son existence, ce qu'il pensait, ce qu'il valait peut-être avant la guerre. Mais on sait une chose : cet inconnu a souffert, il est mort pour défendre le territoire, l'honneur, le patrimoine moral de la patrie française. Dès lors, nous appartenons tous à la famille que sa perte met en deuil. Pas un de nous n'a le droit de considérer cet inconnu comme un étranger.

La Ligue Patriotique des Françaises apporte beaucoup mieux que des bouquets et des gerbes de fleurs. Par les multiples œuvres d'assistance qu'elle organise et qu'elle patronne, elle prend une part prépondérante à la lutte inégale que soutient la charité parisienne contre des désastres sans exemple. Par les services religieux qu'elle fait célébrer pour la victoire de nos armes et pour les âmes de nos chers morts, elle apporte à la cause commune les trésors divins et surnaturels de la prière. Sa charité ne vise pas uniquement les corps. Elle vise surtout les âmes pour les gagner à Dieu.

Et nous répondrons aux plus saintes préoccupations de l'auditoire en examinant une question religieuse dont

tous les cœurs chrétiens sont, à bon droit, comme hantés aujourd'hui : la question des espérances de salut éternel pour l'âme des soldats tombés au champ d'honneur 4.

Cherchons la réponse dans l'Ecriture sainte (Il Macchab. xn, 38-46).

Réponse divinement inspirée qui nous préservera des affirmations inexactes, excessives ou mal fondées, mais qui nous suggérera des motifs !solides de consolante et lumineuse espérance.

Un combat victorieux a été livré en territoire iduméen , par Judas Macchabée aux troupes d'Antiochus Eupator, commandées par Gorgias.

Ceux des soldats de Judas Macchabée qui furent tués dans ce combat portaient sous leur tunique de menus objets consacrés au culte des idoles et provenant du pillage de la ville syrienne de Jamnia.

Ils étaient donc coupables d'infraction à un précepte grave du Deutéronome. Leur mort fut regardée comme un châtiment providentiel. Mais comme ils avaient succombé en luttant avec cœur pour Dieu et leur patrie, on ne douta pas que Dieu leur eût accordé la grâce du repentir et du salut.

1. Le même sujet a été traité avec la plus haute maîtrise par le cardinal Billot, le 25 mars 1915, à la suite d'une conférence de M. René Bazin, en terre romaine, au Séminaire français : La France catholique à Home. Paris. Desclée, 1915, brochure in-8°, p. 2'i-27. — Quelques semaines plus tard, la Civilta Cattoiica apportait sur ce problème des explications compétentes dans l'article : Equivoci di Nazionalismo. Collection de la Civiltà. Soixante-sixième année (1915). Tome II, p. 423 à 440. — Voir également le volume de M. le chanoine Goubé : Du Champ de bataille au Ciel, dont la doctrine est d'une parfaite exactitude théologi- <juc. Paris, de Gigord, 1916, in-10.

Afin d'abréger le temps de leur expiation d'outretombe et de hâter leur entrée dans le repos des élus, on pria pour leurs âmes, et l'on réunit 12.000 drachmes pour faire célébrer en leur faveur un sacrifice propitiatoire au temple de Jérusalem.

Le texte sacré félicite clairement Judas Macchabée d'avoir eu confiance dans le salut de ces hommes et d'avoir cru qu'une très belle récompense était réservée à ceux qui mouraient dans des dispositions courageuses d'amour filial envers Dieu et la patrie, comme ceux-là même avaient eu le privilège de mourir :

Hi qui cum pietate dormitionem acceperant Optimum haberent repositam gratiam.

Le passage que nous venons de résumer nous suggère deux conclusions motivées :

11 serait inexact d'attribuer à la mort du soldat sur le champ de bataille la même valeur et la même récompense qu'à la mort d'un martyr.

Mais il est certainement légitime de considérer la mort du soldat sur le champ de bataille, dans une fidélité généreuse au devoir militaire, comme autorisantune espérance très spéciale de salut éternel.

En nous apprenant qu'il est nécessaire de prier pour la délivrance des âmes de ces guerriers morts courageusement au champ d'honneur, le texte sacré nous apprend du même coup qu'ils n'ont pas reçu la récompense des martyrs, qui aurait été l'entrée immédiate dans le repos glorieux des élus. C'est donc qu'aux yeux de Dieu, la mort du soldat qui tombe en combattant, fût-ce pour une

cause juste et sainte, n'a pas le même caractère et les mêmes privilèges que la mort des martyrs.

Quelles conditions sont requises pour le Martyre? — Trois conditions : la cause, la peine, V acceptation volontaire.

Cause : pour l'une des vérités ou des vertus chrétiennes. (Pour un dogme de foi, un droit de Dieu ou de l'Eglise. Par fidélité au serment, à la justice, à la charité, à la chasteté.)

Peine : la mort subie dans l'acte du supplice (ou causée d'une manière prochaine par le supplice).

Acceptation volontaire : libre acquiescement à la mort, que l'on accepte plutôt que de trahir un devoir religieux et, par le fait même, pour rendre témoignage à Dieu.

Le « martyre » est essentiellement un « témoignage ». C'est la résistance d'une force toute morale à une tyrannie qui veut imposer l'apostasie, le sacrilège ou tout autre péché.

Un cas tout particulier est celui des saints Innocents. Le Christ supplée à l'absence d'acceptation volontaire chez ces petits enfants qui subirent le supplice destiné à Jésus lui-même. Dans le langage de la Liturgie chrétienne, les saints Innocents, victimes pour le Christ, sont appelés la « fleur des martyrs » et, par une gracieuse allégorie, on les représente jouant avec leurs petites couronnes au pied du trône de l'Eternel : Salvete, flores martyrum.

Quelle récompense est promise comme la couronne du Martyre? — Cette récompense est la justification complète de Vdme et son entrée immédiate dans la gloire éternelle.

Justification de l'àme. — Quand bien même le martyr serait précédemment en état de péché mortel, le seul fait d'accepter volontairement la mort par fidélité à Dieu et

par amour du Christ constitue (sous l'action de la grâce) un acte de repentir et de charité qui va transformer cette àme. L'effusion du sang par le martyre produit en elle tous les merveilleux eiïets du baptême sacramentel : purification, régénération spirituelle, sanctification intérieure.

Entrée immédiate dans la gloire. — Comme le baptême sacramentel, le martyre assure la remise absolue et totale de chacune des dettes (éternelles ou temporelles] contractées envers la justice divine. Nulle expiation ne reste à subir dans l'autre vie. Nul passage par le purgatoire. Du baptême sanglant qu'est le martyre, l'âme s'échappe toute pure, toute libre et toute sainte, pour entrer sans aucun délai dans la gloire des élus.

Les martyrs sont ceux qui, dans le Ciel, rapporte l'Apocalypse, sont vêtus de robes blanches, ayant lavé leurs robes et les ayant blanchies dans le sang de l'Agneau. Leur gloire est désormais de siéger devant le trône de Dieu et de le servir jour et nuit dans son sanctuaire. Eux qui ont passé par la grande tribulation, ils participeront à toutes les joies célestes de l'Agneau divin et Dieu aura essuyé toute larme de leurs yeux (Apoc. vu, 13-17.)

Dans son hymne de triomphe, d'allégresse et d'actions de grâces, le Te Deum, la sainte Eglise fait allusion à ce passage de l'Apocalypse et chante à son tour, après avoir énuméré les diverses milices des cieux : « Seigneur, elle célèbre votre gloire la blanche armée des Martyrs ». Te Martyr um candidatus laudat eœercitus.

Lorsque le fait même du martyr vient à être authentiquement et irrécusablement constaté, l'Eglise n'a plus besoin d'établir l'héroïcité des vertus. Elle béatifie, elle canonise, pour le seul motif du- martyre, celui qui,; par l'efïusion de son sang, fut le témoin du Christ.

Sans même qu'il puisse être question encore de béatification ou de canonisation solennelle, lorsqu'un chrétien a manifestement subi et accepté la mort plutôt que de trahir une vérité ou une vertu chrétienne, lorsqu'il a ainsi donné au Christ la suprême marque d'amour, on ne prie pas pour lui, on ne demande pas pitié pour son âme, mais c'est déjà lui que, dans le secret du cœur, on chante, on célèbre, on invoque.

Le cardinal Mercier apprend qu'un prêtre du diocèse de Malines, le curé de Gelrode, a été brutalisé par des soldats ennemis qui étaient des protestants fanatiques. Ceux-ci ont offert au curé de Gelrode la vie sauve s'il abjurait sur l'heure la foi catholique. Le prêtre a refusé péremptoirement. Et il a été mis à mort. Dans son magnifique mandement, Patriotisme et Endurance, le cardinal Mercier va-t-ii recommander l'âme de ce prêtre aux plus ferventes prières de ses diocésains? Non pas. Mais, déclare-t-il, « j'ai fait pèlerinage à sa tombe, et je lui ai demandé de garder du haut du ciel sa paroisse, le diocèse, la patrie ».

C'est que la Tradition catholique ne varie pas. Aujourd'hui comme aux jours anciens, l'Église professe que le jour du martyr n'est pas un jour de mort, mais un jour de naissance, dies natalis, la naissance au ciel. L'Eglise croit, aujourd'hui comme dans les premiers siècles, que ce serait une impiété de prier pour un martyr.

La Sainte Écriture, en nous recommandant de prier pour les soldats tombés au champ d'honneur, généreusement fidèles à leur devoir militaire ; l'Église catholique, à son tour, en ayant pour coutume notoire et constante d'offrir des prières, de célébrer le saint sacrifice de la

Messe pour la délivrance de leurs âmes, nous apprennent avec certitude et clarté que la mort du soldat au champ d'honneur, si noble, si belle et si méritoire qu'elle puisse être, n'a pas, devant Dieu, la même excellence, la même valeur et la même couronne que la mort du martyr.

Quelle est donc la différence essentielle ?

La question ne peut se poser que si la cause de la guerre est juste et conforme au droit, ou, du moins, considérée comme telle par le soldat.

La question ne peut encore se poser que si le soldat n'aiïronte pas la mort par nécessité passive de pure contrainte, mais accepte, au contraire, généreusement et volontairement l'éventualité de verser son sang pour accomplir tout son devoir.

En pareil cas, la mort du soldat n'est pas sans analogie avec la mort du martyr. Nous aurons à dire quelle est la grandeur morale d'une telle mort sur le champ de bataille.

Néanmoins, et même dans une rencontre de ce genre, l'acte du soldat est, en soi, d'une autre nature, d'un autre caractère que l'acte du martyr.

Le martyr rend témoignage à la vérité ou à la vertu chrétienne en préférant subir la mort plutôt que de consentir à commettre une apostasie, une injustice ou quelque autre péché. Il oppose aux injustes exigences d'une tyrannie oppressive la force toute morale de sa fidélité au devoir. Il n'a pas d'autre arme que sa foi, sa vertu, sa conscience et son droit. L'auréole particulière du martyre provient du caractère exceptionnellement magnanime de cette résistance que la justice désarmée oppose, jusqu'à l'effusion du sang, à une contrainte monstrueuse.

Le soldat n'est pas, ne prétend pas être un témoin désarmé. Le but primordial de la mission du soldat n'est pas d'offrir sa vie et de subir la mort, mais, au contraire y

de repousser par la force l'agression injuste, d'imposer par la force le respect du droit, et d'exiger, les armes à la main, une paix conforme à la justice. Telle est la vraie conception du droit de guerre sur laquelle s'accordent théologiens, philosophes et jurisconsultes.

Le soldat, par le fait même qu'il est soldat et combattant, porte l'épée pour le service du droit. Certes, il court nécessairement un risque terrible et glorieux ; mais enfin il cherche, avant tout, à résister et à vaincre par l'épée. Il ne succombera que si la fortune de la guerre lui devient contraire, et après avoir fait lui-même subir à l'ennemi un dommage aussi redoutable que possible. Bref, le soldat en armes ne prétend pas être une victime, mais un justicier.

On voit que la mort du soldat et la mort du martyr, même quand elles se rapprochent d'aussi près que possible, diffèrent cependant quant au caractère spécial de la cause et de l'acceptation volontaire.

La mort du soldat luttant généreusement pour une cause juste et sainte est une mort enviable et méritoire. Mais elle n'a pas toute la grandeur morale et sanctifiante, devant Dieu, du martyre subi et accepté pour une cause pareillement juste et sainte. Voilà pourquoi la Bible et la Tradition nous attestent que la mort du martyr a des prérogatives plus hautes que la mort du soldat: et, en particulier, que le martyr s'élance tout droit au ciel, tandis que le soldat mort au champ d'honneur a encore besoin du secours de nos prières. Ne méconnaissons pas les privilèges suprêmes réservés à ceux-là seuls qui, affrontant les bourreaux sans armes pour se défendre, rendent le plus sublime témoignage à la vérité ou aux vertus chrétiennes et donnent à Jésus-Christ la plus haute marque d'amour.

Mais, sachonsqu'en discernantla mort du soldat tombé sur le champ de bataille de celle du martyr, nous ne retirons rien au soldat de l'admiration, delà gratitude et de la gloire chrétienne dont nous lui sommes redevables. Car notre manière d'avouer que le soldat mort au champ d'honneur n'est pas un martyr, c'est de lui donner le plus précieux témoignage de chrétien et fraternel souvenir en priant de tout cœur pour son âme.

Le passage du Second Livre des Macchabées dont nous sommes entrain d'étudier les leçons nous fait comprendre que les soldats généreusement tombés au champ d'honneur ne sontpasdes martyrs. N'oublionspas, d'autre part, que le même passage de l'Écriture inspirée nous suggère une espérance très douce, très spéciale et très sainte pour leur salut éternel dans les splendeurs de Dieu.

Et, en effet, les soldats dont il s'agit étaient coupables d'un péché grave de désobéissance à la Loi divine. Ils avaient recueilli et conservé de menus objets provenant du culte des faux dieux : action que prohibait catégoriquement leDeutéronome pour préserver les Juifs du péril d'idolâtrie auquel, toute leur histoire en témoigne, ils n'étaient que trop enclins. Dans l'armée de Judas Macchabée, on considéra la mort de ces hommes, tués au cours du combat, comme le châtiment providentiel delà faute qu'ils avaient commise.

Néanmoins, on ne doute pas de leur salut éternel. On croit qu'ils n'ont, dans l'autre vie, qu'une expiation temporaire à subir en acquittement de leur dette. On prie, on fait célébrer un sacrifice propitiatoire pour hâter

la délivrance de leurs âmes. L'auteursacré approuve positivement Judas Macchabée d'avoir eu la conviction que, malgré tout, une magnifique récompense leur était réservée au séjour des élus: optimum haberent repositam gratiam .

Judas Macchabée ne doutait pas que Dieu eut accordé à ces âmes de soldats la grâce suprême du repentir et du pardon. Et il en voyait l'indice dans ce fait que Dieu leur avait accordé la faveur de combattre, de mourir courageusement pour une cause juste et sainte, pour leur patrie juive et pour le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Ils étaient morts, par le fait même, dans ce que le langage de l'Antiquité nommait la piété (pietas, eusebeia, : le sentiment de la famille, le respect et l'amour filial envers les parents, ou envers la patrie, ou envers la divinité. Cum pietate dormitionem acceperant.

Leçon de magnifique espérance pour le salut des soldats morts au champ d'honneur en acceptant généreusement la mort pour une idée grande et une cause juste !

Avant toute chose, rappelons qu'un nombre considérable de soldats de nos armées françaises, de ceux-là même qui, jusqu'à la guerre, n'étaient pas pratiquants, ont fait leur paix avec Dieu et reçu les sacrements de l'Eglise, soit au moment de la mobilisation, soit ensuite dans la zone des armées, soit à l'instant même des suprêmes périls. N'oublions pas le rôle que, par un renversement inattendu des desseins sectaires, ont pu jouer les prêtres ou religieux soldats, infirmiers, brancardiers. N'oublions pas les bienfaits du service de l'aumônerie volontaire organisée par Albert de Mun à la Société Française de

Secours aux Blessés militaires : œuvre qui a consolé, réconforté, sauvé, sanctifié même tant de milliers de nos combattants.

Pour les soldats déjà réconciliés avec Dieu, aucun doute, aucune difficulté. La mort au champ d'honneur dans l'exercice d'un terrible devoir constitue un nouvel acte de charité, un sacrifice merveilleusement méritoire, qui embellit leur récompense éternelle, qui donne à leur céleste auréole une splendeur encore plus radieuse. Cum pietate dormitionem acceperunt : optimam habent repositam gratiam.

Mais il faut présumer cependant qu'un nombre fort considérable, lui aussi, de soldats de nos armées subit la mort sur les champs de bataille sans avoir préalablement recouru aux sacrements de l'Eglise, sans avoir même sérieusement songé, comme chacun aurait dû le faire, aux intérêts éternels de l'âme.

Voilà le problème délicat, douloureux.

Eh bien ! nous osons dire que, même en pareil cas, une très spéciale espérance demeure permise pour le salut éternel de ces braves qui ont succombé au champ d'honneur.

Non pas, certes, qu'on ait le droit d'affirmer que tous, certainement et indistinctement, soient sauvés. Il peut, hélas! y en avoir qui n'aient affronté la mort que malgré eux, sous l'empire d'une contrainte physique ou morale. Il peut y en avoir d'autres qui aient affronté la mort très librement, mais par simple amour des aventures audacieuses, comme ils auraient fait, avec une égale insouciance du danger, sous n'importe quelle forme. Il peut

même y en avoir qui, attachés obstinément à des pensées coupables, aient volontairement refusé jusqu'au bout la lumière intérieure et suprême qui brillait à leurs yeux. L'homme a le redoutable pouvoir, en toute circonstance, d'opter pour son propre malheur éternel et de négliger ou de repousser l'appel miséricordieux de notre Père qui est dans le ciel. Nous sommes ici sur le seuil d'un mystère insondable que nous ne pouvons qu'adorer humblement.

Mais, sans aucun doute, le texte du Second Livre des Macchabées suggère positivement cette espérance que la miséricorde de Dieu accorde avec une facilité toute particulière les grâces de repentir et de pardon aux soldats qui combattent et qui meurent au champ d'honneur, courageusement fidèles à leur glorieux devoir, ces soldats fussent-ils précédemment des pécheurs non encore réconciliés avec Dieu.

Et l'on en comprend le motif : c'est que les circonstances où combat et où meurt le soldat, c'est que le devoir tragique imposé par l'autorité légitime à la conscience de cet homme, sont choses de nature à émouvoir très particulièrement la pitié, la bonté, la miséricorde du Père qui est aux cieux, et à faire descendre avec une abondance et une intensité exceptionnelles sur l'âme du soldat mourant les grâces intérieures de repentir, de pardon et de salut.

Nous parlons de grâces intérieures. Car, dans la doctrine catholique, la justification du pécheur ne s'opère pas par le dehors, c'est-à-dire par une imputation tout extérieure des mérites de Jésus-Christ. Mais elle s'opère par le dedans, c'est-à-dire par une transformation intérieure de cette âme, qui était impure et qui devient pure, qui était pécheresse et qui devient juste, en recevant, au

moyen de la grâce sanctifiante, une participation créée à la justice même de Dieu. Seules sont admises au séjour des élus les âmes qui, au dernier instant de leur pèlerinage sur la terre, portaient en elles-mêmes l'image du Christ par la grâce sanctifiante et la charité divine.

Le moyen normal de recevoir la grâce sanctifiante est la réception du baptême et, pour les hommes baptisés, de l'absolution sacramentelle. Mais il existe encore un autre moyen qui consiste dans l'acte même de contrition et de charité parfaite, avec le désir loyal de faire tout ce que Dieu veut qu'on fasse pour parvenir au salut. Et lorsque les moyens humains font défaut pour recevoir le baptême ou l'absolution, la manière dont Dieu justifie et sanctifie une âme est de lui envoyer les grâces intérieures lui permettant d'accomplir librement, fût-ce en un instant, en un éclair, l'acte de contrition ou de charité parfaite.

Tel est précisément le genre de secours que l'on a un motif tout spécial d'espérer, de la part de Dieu, en faveur du soldat mourant sur le champ de bataille.

Reprenons les paroles du cardinal Mercier : « Telle est la vertu d'un acte de charité parfaite qu'à lui seul il efface une vie entière de péché. D'un coupable, sur l'heure, il fait un saint. »

Ne nous représentons pas, d'ailleurs, ce sentiment de contrition et de charité parfaite, suggéré par la grâce divine comme chose psychologiquement inaccessible à l'ensemble des âmes. Est-il vraiment inconcevable qu'un fils coupable en vienne à détester sa faute et à prendre une résolution courageuse pour l'avenir, non pas seulement à cause des dommages que lui attire sa faute grave, mais aussi à cause de la peine faite à ses parents, dont il reconnaît enfin la dignité, la bonté, les droits à son

amour? Non, ce n'est pas inconcevable. Serait-il donc plus inconcevable que la grâce intérieure puisse amener un pécheur, quel qu'il soit, au repentir et au ferme propos, non pas seulement par la crainte de l'enfer et la douleur du paradis perdu, mais aussi par amour à l'égard de son Créateur et de son Sauveur, à l'égard de son Père qui est dans les cieux?

Quelque prompte qu'ait été la mort, nous avons toujours le droit d'espérer qu'elle aura été précédée par un mystère de suprême réconciliation entre l'âme et Dieu. Comme l'écrivait le P. de Ravignan, dans l'admirable lettre où il réconfortait la pieuse reine Marie-Amélie après la mort foudroyante de son fils aîné, le duc Ferdinand d'Orléans : « Ce qu'une mère chrétienne a si passionnément désiré, Dieu l'a désiré avec plus d'amour encore. Rernettons-nous-en à sa charité toute-puissante! »

Mais il est permis d'avoir une confiance, disons-nous, plus grande et plus spéciale encore dans le cas du soldat qui tombe au champ d'honneur, et dont la condition ressemble à celle des soldats dont le livre des Macchabées nous atteste le repentir suprême et le salut glorieux. On entrevoit, en particulier, le rôle de la grâce, soit pour inspirer, soit pour surélever le sentiment généreux qui existe alors dans l'âme du soldat : le sentiment du devoir, l'esprit de sacrifice. Du devoir et du sacrifice dans Tordre des choses humaines, la grâce divine « hausse » l'âme à la notion et à la volonté du devoir et du sacrifice dans l'ordre des choses de Dieu. De l'amour de la patrie terrestre, la grâce conduit l'âme à l'amour de la patrie céleste. Et l'acte intérieur, formel ou équivalent, de contrition et de charité parfaite, de repentir et d'amour de Dieu assure, fût-ce en un éclair (nous le

répétons) la justification surnaturelle et le droit à participer au céleste héritage de la vision éternelle de Dieu. Cum pietate dormitionem acceperunt. Optimam habent repos i ta m gratiam.

Mentionnons un autre motif de spéciale espérance pour les soldats, même pécheurs, qui tombent courageusement sur le champ de bataille : les trésors surérogatoires de grâce acquis par d'autres âmes de la même famille ou de la même patrie qui ont prié, souffert et mérité; les trésors surérogatoires acquis notamment par d'autres soldats, leurs frères d'armes, prêtres, religieux, chrétiens d'élite, qui ont offert à Dieu pour la rançon commune leurs actes magnifiques de prière, de zèle et de sacrifice chrétien. C'est le dogme consolateur de la communion des saints, avec la réversibilité sur les coupables des grâces attirées par les mérites des plus justes et des meilleurs.

Nous sommes semblables aune famille grevée solidairement d'une dette énorme. Beaucoup sont trop pauvres pour apporter le montant de leur quote-part. Ils ne peuvent donner que quelques pièces de menue monnaie» quelques grossiers bijoux de minime valeur. Mais d'autres membres de la famille sont riches et de cœur magnanime. Dans le plateau, ils déposent à profusion les rouleauxd'or, les pierreries, les colliers et bracelets précieux; par leurs œuvres saintes, ils donnent mieux qu'une rivière de diamants. Alors, la rançon est versée avec surabondance. La dette collective est acquittée. La grâce suprême vient transfigurer les âmes. Et la famille est libre. Cum pietate dormitionem acceperunt. Optimam habent repositam gratiam.

MORT DES xMARTYRS ET MORT DES SOLDATS 375

Notre dernier mot, Mesdames, doit être pour rendre hommage à un grand mystère de la miséricorde divine.

Quand on admire les vertus des Saints, c'est Dieu qu'on doit surtout glorifier; Dieu qui manifeste dans les âmes saintes une moins imparfaite image de ses perfections divines.

Quand on admire les mystères de grâce et de salut, comme ceux qui s'accomplissent parmi les horreurs tragiques des batailles, c'est Dieu qu'on doit remercier et qu'on doit glorifier : Dieu qui aima le monde d'un si grand amour qu'il envoya son Fils pour sauver les pécheurs; Dieu qui se sert des circonstances les plus douloureuses pour récolter dans la béatitude de plus immenses moissons d'âmes.

Nous pensons avec émotion aux champs de bataille de la grande guerre qui se livre aujourd'hui. Plaines de Flandre, d'Artois, de Picardie, de Champagne, défilés d'Argonne, montagnes des Vosges. Là-bas, les flots bleus de l'Adriatique, de la mer Egée, des Dardanelles et du Bosphore. Bientôt, j'espère, le sol que foulèrent les pas des croisés, nos ancêtres : la Syrie, le Liban, la Palestine, terres d'Orient et d'Occident qu'ont immortalisées l'histoire et l'épopée, lieux qu'immortaliseront désormais une histoire et une épopée guerrières plus étonnantes encore que toutes les autres.

Humainement parlant, sur tant de champs de bataille où s'entassent des centaines de milliers de cadavres, nous assistons à des hécatombes sans précédent, à une épouvantable victoire de la mort sur la vie.

Mais, chrétiennement, surnaturellement, divinement

parlant, nous éprouvons, au contraire, une sainte, une radieuse espérance de salut pour desâmesinnombrables. Beaucoup qui, dans les conditions ordinaires, auraient peut-être eu le malheur de mourir loin de Dieu devront à la mort sanglante du champ de bataille la clarté céleste, la grâce miséricordieuse qui les introduira dans la cité des élus. La religion ne nous parle plus ici de mort, mais de vie, de résurrection, d'immortalité. Elle nous montre une humanité meilleure qui se transfigure par la grâce dans l'auréole du sacrifice. Elle nous montre une famille glorieuse qui, pour toujours, va peupler les cieux.

Par-dessus les hécatombes humaines, voici l'accomplissement des pensées divines. Voici la réalisation providentielle d'un merveilleux dessein d'amour.

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