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MuGi.w — Q.u'est-ce qu'elle peut avoir, Typhaine ?
Berthaud. — Je lui donne neuf francs.
Spadoul. — Avant un an, je gagnerai ça, moi.
Berthaud. — En attendant, tu ne veux pas faire ce cachet à Ville-d'Avray ?
Spadoul. — Ecoute, donne nous quinze francs et nous marchons. Tu sais si je remporte un tabac.
Berthaud. — Tiens, quatorze, c'est mon dernier mot.
Spadoul. — Je suis trop bon, j'accepte, mais que ça ne finisse pas trop tard, que nous puissions prendre le train.
Berthaud. — Ne t'inquiète pas. Si tu connais des femmes avec toilettes, des bonnes demi-gommeuses qui veulent aller dans l'Amérique du Sud, envoie les moi à l'agence, on en demande. Au revoir, vieux.
MuGix. — Pensez à moi. Tâchez de me trouver quelque chose.
Berthaud rentre dans Je café pour voir n
LA CIIARTREUSn. IS:)
le pianiste Roger est là. A une table BouchoUy Radel et un autre artiste jouent à la manille. Us ont une galerie autour d'eux.
Tenrat, criant, — Ah ! nom d'un chien ! voilà que Bouchon ne coupe pas. Tu veux donc faire gagner Radel?
BoucHOx. — Eh bien oui je ne coupe pas, qu'est-ce que tu as à crier. Est-ce que tu vois mon jeu ?
Tenrat, criant plus fort. — Ah! là là- C'est malheureux de voir jouer comme ça ! On joue des consommations, sacré nom de D...!
Bouchon, criant à son tour.. — Tu m'embêtes à la fin, je sais mieux jouer que toi ; à Angers, on m'appelait l'empereur de la manille.
Tenrat. — Ah ! vrai, je ne jouerai plus avec toi.
Radel. — Voyons. Combien ai-je demandé ?
Tenrat. — Vingt-sept. Oh ! pas besoin de compter.
Radel. — J'en fais trente-cinq.
Tenrat. — Pardi ! Si Bouchon avait coupé !
Bouchon. — Il les aurait faits tout de même.
Radel. — Voyons à qui est-ce à donner?
Bouchon. — Cest à Tenrat.
Tenrat donne les cartes. Entre Dumou* iier^ un de leurs amis,
Dumoutier. — Ah ! mes amis, j'ai été hier au Théâtre-Français et j'ai vu Mounet- Sully dans Hamlet^ il est épatant.
Tenrat. — Ah! zut! Si on parle encore métier! Allons, Bouchon, combien demandes-tu ?
Dumoutier va dehors retrouver des camarades, la partie continue.
A la Direction des Beaux-Arts, ), rue de Valois. Tout en haut^ à gauche^ la petite salle oii se tient le garçon de bureau et oii attendent les auteurs et les employés de concerts qui viennent chercher les programmes visés. Le garçon de bureau va et vient à rappel delà sonnette électrique. Vibert, Rival ^ Dorcel^ trois auteurs, sont assis sur une banquette.
Vibert. — Ah ! ce que c'est embêtant de poser comme ça !
DoRCEL. — Je croyais que ces messieurs ne voulaient pas recevoir les auteurs?
Rival. — Oh ! ils ne vous reçoivent pas toujours.
ViBERT. — Q.and je pense qu'il faut plus de six semaines pour qu'on vous retourne une chanson. On doit fournir maintenant trois copies, les faire signer par un directeur de concert, les donner au régisseur qui l'adresse aux Beaux-Arts. Quand elle n'est pas perdue en route, on vous la renvoie au bout d'un grand mois avec a à modifier ». Comme si ce n'était pas déjà assez assommant de la présenter à un artiste !
Rival. — Peut-être qu'ils ont trop de chansons à lire ?
ViBERT. — Penses-tu ! Il y en a qui viennent une heure par semaine.
DoRCEL. — Combien leur en passe-t-il entre les mains ?
ViBERT — Mettons six mille par an. Ils sont cinq ; à deux cents jours par an ; ça fait six chansons à voir chacun par jour. En somme, si ils ne sont pas assez, qu'on en augmente le nombre !
Rival. — Et puis ils sont rosses en ce moment.
DoRCEL. — La semaine dernière ils m'ont refusé une chanson sur le Roi de Siam, sous prétexte que ça pourrait causer des complications diplomatiques.
Rival. — Il y a deux ans lors de mon gros succès : Tringui, tringo, tringtiette^ il y en a un qui m'a demandé ce que ça voulait dire.
Dorcel. — Q.u'est-ce que tu lui as répondu ?
Rival. — Eh ! bien je lui ai dit que je n'en savais pas plus que lui, que ça signifiait Tralala !
ViBERT. — Autrefois quand j'avais une romance je ne l'envoyais jamais à la Censure.
Rival. — Ah ! je donnerais bien cent sous pour avoir mon visa ! Anna Thibaud doit me créer samedi « Explication conjugale:^^. Voilà trois fois qu'on mêla retourne avec « à modifier » sous prétexte qu'il y a ces deux vers :
196 LA CCNSUSE.
Les époux
Bi'ùVnt la chandelle par les deux bouts.
DoRCEL. — Q u'est-ce qu'ils voient de mal ?
Rival. — Mon cher ils disent que
(// lui parle à V oreille.)
DoRCEL. - Elle est bien bonne.
ViBERT. — Et puis ils changent d'avis comme de chemises. Il y a des mots que tantôt ils visent et que tantôt ils ne visent pas. Ainsiils neveulentplusdumot cochon j mais ils veulent bien de cocu et de nichon.
Rival. — Yvette Guilbert en a fait viser de rudement raides.
ViBERT. — Lucie Portier de l'Alhambra, elle, avait un truc épatant ; elle n'y allait pas par quatre chemins ; elle donnait dix francs au garçon de bureau, pas à celui-ci, à son prédécesseur qui d'ailleurs a été fichu à la porte ; il chipaitle cachet sur le bureau d'un censeur et zing ! ça y était.
Le Garçon, revenant. — Monsieur Vibert vous pouvez venir.
ViBERT, se levant. Allons ! au supplice ! Au revoir.
Une salle de V inspection des Théâtres.
Mobilier des plus administratifs. Près des fenêtres, de grands bureaux^ style empire. Tout autour de la pièce, des casiers. Une énorme table sur laquelle se trouve une quantité inomhrable de fiches correspondant à des titres de chansons.
Un inspecteur. — Vibcrt.
L'Inspecteur. — Asseyez-vous donc je vous prie. Et que désirez-vous ?
ViBERT. — Mon Dieu ! je viens encore vous ennuyer à propos de chansons.
L'Inspécteu.r. — Ah ! vos chansons! vos chansons! votre concert ! votre concert! le jour où l'on pourra le supprimer. Quel bonheur pour nous !
Vibert. — Mais, monsieur, le concert fait vivre beaucoup de monde !
L'Inspecteur.. — Qu'ils fassent du théâtre !
Vibert. — 11!
L'Inspecteur. — Enfin î voyons vos chansons.
ViBERT. — Voici d'abord ;
Son parfum me fait tressaillir, Car elle ferait tressaillir
Même un eunuque.
Quand elle émerge du col blanc Elle a comme un reflet troublant,
Sa nuque.
Pourquoi avez-vous marqué d'un trait ce couplet ?
L'Inspecteur. — Voyons^ malheureux, eunuque ! songez à tout ce que cela fait venir à Tidée ! Changez le mot..
ViBERT. — Mais, monsieur le censeur, il n'y a pas beaucoup de rimes à nuque.
L'Inspecteur. — Mettez heiduque , ils comprendront tout autant ; les paroles ça n'a pas d'importance, et puis c'est dans votre intérêt que je vous dis ça !..
ViBERT. — Tenez, voici encore une chanson, vous m'avez mis non.
L'Inspecteur. — Malheureux ! vous êtes donc un libidineux ! La légende des trois Cavaliers î
LA CENSURR. 1Î)0
ViBERT. — Pourtant tout ce que chante Yvette Guilbert, ou Polaire !
L'Inspecteur, très digne. — La Censure n'a pas de comptes à vous rendre.
ViBERT. — Toutefois quand une chanson est bien faite, bien soignée, bien rimée, sans mots grossiers.
L'Inspecteur. — Cela nous importe peu, monsieur* nous détestons le sous-entendu.
ViBERT. ~ Enfin ! je vais vous faire toutes les modifications que vous voudrez.
Vibert abîme eonsciencieusement ses deux chansons,
L'Inspecteur. — Il y a encore bien des choses à dire 1
Vibert. — Mes chansons n'existent plus ! Mais l'éditeur les attend ! puis-je prendre le visa?
L'Inspecteur. — Impossible ! vous le prendrez dans quinze jours au concert où vous avez remis vos chansons.
{Vibert sort navré).
Che:{ Déclat. mcme décor quau chapitre Aux Compositeurs Réunis. Dans un coin^ D éclat, Menaud. Vil dieu et Vibert causent avec véhémence.
Vibert. — Oui, je reviens de la Censure; il n'y a plus moyen de faire des chansons !
Menaud. — C'est absolument exact, ils voient des intentions partout.
ViLDiEu. — Pourquoi ne vous adressezvous pas à Verdet, c'est le plus aimable de tous; il comprend le café-concert, lui, et il vous demande des choses raisonnables.
Déclat. — Ah ! que vous êtes drôles avec votre Censure. Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer !
Vibert. — Pardi, vous, vous êtes bien avec tous les censeurs et encore mieux avec le garçon de bureau, vous lui donnez vingt sous chaque fois que vous y allez.
Menaud^ chantant :
(( Et moi j'iais la mêm' chos' que lui. » Vibert. — Parbleu, moi aussi. N'empê-
LA Cl-NSUUE. '201
che que j'ai un mal infini pour obtenir un visa et puis ils sont aussi malins que nous.
DiicLAT. — oïl ! parce que vous ne savez pas vous y prendre. Il y a trente-six manières de rouler la Censure.
Menaud. — Est-ce vrai qu'il y a deux ans ils demandaient la musique ?
Dhclat. — Parfaitement. C'est après ma chanson ]es Rouleaîix de papier \ la musique coupait après pa et on répétait, ça faisait les Rouleaux de papa.
ViBERT. — Oui je me souviens. C'est comme pour la parodie de Si les fefnmes savaient^ Si Gustave savait , je me rappelle le vers :
Si ma tante en avait fait prendre.
on chantait : Si ma tante en avait.^ si ma tante en avait fait prendre ; ils n'y ont vu que du feu.
ViLDiEu. — Egalement pour Mon p'tit cha, mon p'tit chapeau couleur crème; mais c'est vieux jeu. Ils ne coupent plus là-dedans.
DécLat. — Ça passe encore. La semaine dernière, j'ai fait passer :
Viens te rouler dans la mer, Dominique !
et on prononce : Viens te rouler dans la mer D .. ominique ! et ma fameuse
Lucie J't'en r'mer... cie!
En ce moment on peut les tromper avec la prononciation. Je vous citerai :
C'est pas d'iamer,
ça C'est pas d'I'amer,
ça.
C'est du chocolat !
Je vous assure qu'on comprend très bien et :
Dans les sentiers remplis de merles,
il ne faut pas être Yvette Guilbert pour l'articuler et Le Scieur^
Je scie partout et Le Claqueur :
Je bisse partout.
LA CENSURE. '2i)\\
pas besoin d'être Auvergnat ou Alsacien pour prononcer le c ou le b comme il convient. C'est ainsi qu'on remporte des succès.
ViLDiEU qui s'est absenté une minute revient avec des manuscrits. — Tiens, Déclat, voici des copies.
Déclat qui les a examinées. — Ah! nom d'un chien, sacré copiste ! il a encore mis la ponctuation et les indications. Tu ne lui as donc rien dit.
ViLDiEu. — Mais si !
Déclat. — Il faut qu'il me recommence ça; ah bien alors, c'est pour le coup que j'aurais des non en haut de mes chansons.
ViBERT. — Moi aussi j'ai un truc, je mets deux ou trois mots très raides que j'enlève pour faire passer les autres, c'est ce que j'appelle la nourriture de la Censure.
Déclat. — Je ne fais pasautrement pour mes pièces : des mots énormes que je leur abandonne et des couplets extraordinaires que je supprime pour conserveries autres.
Menaud. — N'empêche que c'est rudement dur de faire viser une chanson.
ViLDiEU. — On devrait les attraper dans les journaux.
Déclat. — Oai, mais je n'ai pas envie de me mettre mal avec eux.
Tous. — Voilà, si on n'avait pas peur de se mettre mal avec eux !
La conversation continue à rouler sur la Censure»
Dans la salle de V Alhamhra. Vers trois heures de V après-midi. Des housses couvrent une grande partie des fauteuils et la totalité des loges. Dans le pourtour., à droite., des auteurs., des compositeurs., des artistes. Sur la scène ^ à droite, une table devant laquelle est assis le second régisseur qui inscrit le tour de répétition des artistes et qui les appelle. Uorchestre accompagne les chansons très mollement.
Le Directeur, le régisseur , le secrétaire, le chef d' orchestre. Vibert, Déclat, auteurs
Lhérot-Mangin, Florac, compositeurs ; Vildieu, Clirac, Lucie Foriier^ Jeanne Voîand^ artistes^ etc. etc. Un groom.
Le directeur passe rapidement au milieu des coups de chapeau des auteurs et des artistes^ suivi de son secrétaire et de son régisseur et va se placer dans les premiers rangs des fauteuils d'orchestre.
Le Directeur au Secrétaire. — Mon cher Livrac, vos notes aux journaux ne sont pas à la hauteur.
Prenez donc ce modèle sur Cellarius, voilà un garçon qui sait tourner une note.
Le Secrétaire. — Mais, patron, c'est très difficile à faire.
Le Directeur. — Allons donc, tenez, vous n'avez pas les épithètes qu'il convient à tous mes artistes. Vous n'avez pas un adjectif convenable pour Lucie Fortier. Moi, je mettrais Lucie Portier révélation. Ça au moins ça frappe l'œil du public. J'ai conservé dans mon portefeuille une note que je trouve épatante, la voici, lisez-là !
i.A km'im'titign. '2(Y.)
f Li- SiicKii lAïKi:, lisant : La direction de VHorloge {Champs-Elysées) ayant augmente le personnel de ses chasseurs, le spectateur pourra désormais sans quitter sa place^ faire porter directement des ordres à son cocher .
Cette innovation a l' avantage d\^'viler les encombrements de voitures et les bagarres entre gens de maison, bagarres quise renouvelaient trop souvent ces derniers temps.
Elle est ridicule cette note : on ne faisait pas un sou ! Si vous croyez que le public coupe la dedans ?
Le Directeur. — Certainement! et puis mettez beaucoup de lignes ; je veux en avoir pour mon argent et puis citez tout le temps mon nom.
Un Groom, au secrétaire. — Un monsieur vous demande.
Le Secrétaire. — Pourquoi faire ?
Le Groom — Pour des places. Voici sa carte.
JIenri JS[arret
Ex-Sec '•et a ire de l'ex-Théàtre Beaumarchai
Le Secrétaire. — C'est une barbe. Enfin, j'y vais. // quitte le directeur.
Le Directeur, au régisseur, — Vous avez affiché Bourges ?
Le Régisseur. — Il ne rentre que dans un mois.
Le Directeur. — Ça n'y fait rien. Vous le mettrez en grande vedette et puis dessous, en lettres imperceptibles, ^« congé.
Le Régisseur. — Bien monsieur.
Le Directeur. — Comme cela le public croit qu'il va Tentendre... Est-ce que le peintre est venu refaire les panneaux ?
Le Régisseur. — Il est venu ce matin.
Le Directeur. — Cependant voici un panai qui est inachevé. C'est insensé! il faudrait que je m'occupe de tout! Encore
là, aux draperies, il manque des ainbroises ^ et puis si je ne sais si l'encaustique est mau. vaise^mais on n'entends pas celle qui répète Qui esr-ce ?
Le Régisseur. — C'est la petite Jeanne Voland.
LEDiRECTEUR,appelani. Hé mademoiselle!
Jeanne Voland, s'hiterrompant. — Monsieur ?
Le Directeur.— On ne vous entend pas, mademoiselle, chantez plus fort.
Jeanne Voland. — Je ne puis pas, monsieur; c'est ma voix.
Le Directeur. — Venez à ma place, vous verrez qu'on ne vous entend pas !
Jeanne Voland, résignée au chef d'or" chestre — Monsieur Halan, voulez-vous monter d'un demi ton.
Le Directeur, furieux. — D'un demiton ! d'un demi-ton ! Je veux que ce soit d'un ton entier ; est-ce que je vous paie la moitié de vos appointements, moi !
Toux LE Monde — î!!!
Le Directeur. — Et puis cet orchestre, Monsieur Halan, ne va pas ; vousmanquez
d'autorisation! ]e m'en vais, je vais revenir pour les auditions.
Le directeur sort desfauteuils d'orchestre avec véhémence et reprend le chemin de son bureau.
Une petite Artiste, au Régisseur. — Monsieur ! monsieur ! pourquoi me fait-on lever le rideau ?
Le Régisseur, qui court après le Directeur, — Vous ! f moi la paix !
Florac, dans le promettoir à Moutier.
— Moi, mon cher, maintenant je donne les orchestrations pour rien.
Moutier. — Et moi donc ? ça m'est égal qu'on me les chante que huit jours et qu'elles ne soient pas éditées ; il faut être chanté ! voilà tout !
Lhérot-Mangin, se joignant à eux. — Je suis venu dans cet établissement hier soir ; j'ai entendu cinquante-neuf ordures et une chanson de moi.
Jeanne Voland. — Ah ! vous voilà, Florac, il faut que je vous attrape. Vous ne m'avez pas mis en dédicace SMvlaValse des
LA RÉPÉTITION. '2\''i
quarts de vierges ; ça fait que Fanny veut la chanter et moi je vais me gratter !
Florac. — C'est de la faute de l'éditeur.
Jeanne Voland. — N'empêche que c'est très embêtant! Pour une fois que j'ai une chanson à peu près propre ! Et puis j'aurai des histoires, elle est bien avec le régisseur.
Déclat, dans un coin à Vihert. — Vous n*avez pas une bonne gommcuse ?
ViBERT. — Pour qui?
Déclat. — Pour Lucie Portier. Tenez la voici !
Lucie Fortier. — Eh ! nom d'un pétard ! Vibert, faites-moi une chanson dans le genre de Duclerc ou de Fougère. J'ai autrement de talent qu'elles ?
Déclat. — C'est convenu, on vous donnera ça la semaine prochaine. Ah ! voici Vildieu.
ViLDiEU. — Bonjour tout le monde — à Lucie Fortier, Tu as répété ?
Lucie Fortier. — Ils m'embêtent ; ils veulent qu'on donne une nouveauté tous les huit jours !
214 LA RÉPHTIT40N.
Le Kv.GissEURy arrivant . — Madame Portier, Monsieur le Directeur vous demande.
Lucie Portier. — Je m'ea f Oh î il
peut me résilier ; j'ai un engagement tout prêt pour la Russie.
Le Régisseur. — Venez tout de même.
Lucie Portier et le régisseur sortent
Clirac, entrant. — Vous savez Déclat, elle va votre chanson des Poireaux^ un succès !
Déclat, modestement. — Je l'ai entendue.
ViBERT. — Ah l la répétition est finie. Voilà les auditions !
Le directeur est revenu dans la salle avec le secrétaire.
Le Directeur, criant. — Eh ! bien^ ces auditions pour quand est-ce? Nous ne pouvons moisir ici. Il faut que Mlle Ermeline de Vignemale répète tout à l'heure.
ViBERT à Déclat. — Ermeline de Vignemale! Ah! mince! c'est pour faire la concurrence à d'Alençon et à Castera !
LA KEl'i (l'IION. 21Ô
V lie pciicfciumc :-c dcni'cnc sur Li sc'cnc et chanie comme elle peut un couplet.
Jo suis uno marcheuse Et non pas un' danseuse
Le Directeur. — Ça suffit ! à une autre. ViBERT. — C'est ce que nous appelons le genre pantalon.
Une autre femme chante d'unevoix aigiie le Lac de Lamartine. Le directeur n'écouie plus.
ViBERT. — C'est ce que nous appelons le genre plaisanterie à part.
Ermeline de Vignemale apparaît dans le fond ; aussitôt le directeur et le secrétaire se précipitent vers elle, laissant se morfondre sur la scène les malheureuses qui passent audition. Mouvement dans le couloir parmi les artistes et les auteurs.
Ermeline de Vignemale. — Tout est prêt n'est-ce pas, mon cher, je suis horriblement pressée ; il faut que je passe chez ma couturière.
Le Directeur. — Assez les auditions I
qu'elles reviennent mercredi procliain. Et puis priez les personnes qui sont dans la salle de se retirer.
Le Régisseur. — Mesdames, messieurs, la répétition est finie^
ViBExT. — Ah la ! la ! elle veut faire comme Yvette Guilbert !
Les auteurs et les artistes se retirent en grommelant tandis que le Directeur s empresse auprès d'Ermeltne. Le secrétaire^ le régisseur jusqu'au chef d'orchestre viennent la complimenter.
LtS LYRluLES, ?. Ï3
finMmm?'MfMfMmfinMfMmtiî?^uÂ^
Dans le passage de V Industrie, allant du Faubourg Saint-Denis au boulevard de Strasbourg. Un petit restaurant tenu par une honne femme, que les artistes appellent tous la mère Fichet. Lors de la belle saison jComine il ne passe jamais de voiture dans ce passage, les tables sont installées sur le trottoir et même sur la chaussée et là se placent les habitués. Conversation bruyante, discussions sur un registre élevé. Les artistes sont che^ eux,
A une table, mangeant du ragoût de mouton, Spadoul et Brunetti ; Joulinard.
Spadoul à Brunetii. — Ta sais tu peux en demander, j'ai une situation maintenant. Moi je m'en f... des directeurs. Bouffe, ma fille, bouffe.
Brunetti. — Pour sûr qu'on mange mieux qu'à Angers, appelant^ Madame Fichet ! un macaroni î
Mme FrcHET. — Un entier %
Brunetti. — Oui, avec beaucoup de fromage.
Spadoul, àjoulinard. — Toi qui es une artiste, tu me comprendras. Eh bien mon vieux, je les dégote tous.
JouLiNARD,/(9r/ uccent du midi. — C'est comme moi.
Spadoul. — En province, mon cher, il n'y en a pas un qui tienne contre moi ! Jacquet avec son chien avait du succès ! Baldy avait du succès ! Ils étaient en vedette. Moi, j'étais dans la première partie; j'avais plus de succès qu'eux. N'est-ce pas Brunetti ?
Brunetti. — Tu as tant de talent ! appelant, Madame Fichet 1 un autre macaroni
avec beaucoup de fromage et beaucoup de macaroni !
JouLiNARD. — Mais mon cer ! Avecque mon irombbone^ j'ai eu plus de susses que Frasson avecque son piano ! Et TOuverrard Il tourne les mains faisant le geste tu vois comme ça, une fois ; moi je les tourne trois fois. Mossieu Ducarre il le sait lui ! Mais Ouverrard, il m'a brisé ma carrière ! Et aussi Polin il m'a empêché de chanter les soldats ! C'est un caparreur.
Spadoul, très sentencieux. — Mon bon, aujourd'hui, tout n'est que réclame. Moi si j'avais eu la Presse comme Yvette ou Paulus, je révolutionnerais le publicde la Scala ;
JouLiNARD. — A Puget Théniers ; j'avais tous les journalistes à mes pieds, j'ai une malle pleine d'articles. Il est vrai que j'ai mon tromhhone f
Spadoul. — Va, nous arriverons, n'estce pas, Brunetti ?
Brunetti. — Absolument. Appelant Madame Fichet ! un demi macaroni avec beaucoup de fromage !
JouLiNARD. — Moi, je vais changer de
genre, tout en gardant mon trombbone ; un genre épatant !
Spadoul. — ??
JouLiNARD. — Le genre allègre !
Spadoul. — Très bonne dénomination.
Tiens, regarde Dinorah et Marthe ; ce petit ménage I si ce n'est pas honteux.
Brunetti. — Ça ne gêne personne.
Arrivée de Bouchon.
Bouchon, ireb bruyant. — Bonjour à tout le monde ! i >S/)^ '/<?«/. Tu permets que je me mette à ta table.
Spadoul. — Ca va bien depuis Angers?
Bouchon. — Ah ! mon ami !
JouLiNARD. — Vous avez eu du susses ?
Bouchon. — Des triomphes ! ATouIouse, Bordeaux. Les autres dans ma poche. Et puis des appointements formidables. A Montpellier un mois à soixante francs par jour ; à Toulouse quatre-vingts francs ! à Marseille, au Palais de Cristal, un mois à C3nt francs par jour. Oui, mon vieux, trois mille balles, (appelant) Madame Fichet ! un demi-bœuf !
JouLiNARD. — Vous êtes du Chat noir ?
Bouchon. — Oui, j'ai chanté dans le caveau du Chat noir, faubourg Saint-Denis ; mais je suis un vrai chansonnier moi, et je fais la pige aux chansonniers de Montmartre. Quand on me parle de Meusy, de Delmet, de Durocher ou de Marcel Legay.
Oh ! la la ! Tiens ! je viens de faire paroles et musique simplement un petit chefd'œuvre. Ecoute moi ça :
Oui, je le dis quand même, A seule fin d'être heureux, Mes amis, quand on s'aime, 11 faut s'aimer à deux.
Aimons-nous donc sans cesse, La nuit comme le jour ; Quand on meurt de vieillesse, On ne meurt pas d'amour ?
Tous. — Bravo !
Bouchon. — C'est tapé ! hein ? Ça leur en bouche un coin aux auteurs. Moi, je vais me faire recevoir de la Société ; et puis on verra ce que je sais faire. Mon répertoire c'est Bibi qui l'écrira. Au bout d'un an, j'au-
rai des rentes, appelant M-âdâmeFichet ! un demi- haricots.
Spadoul. — Tu sais, Fanard qui venait
Bouchon. — Oui.
Spadoul. — Eh bien, il est mort.
Bouchon. — Ah bah et sa femme ?
Spadoul. — Purée noire !
Bouchon. — Est-ce qu'on afait une souscripti on ?
Spadoul. — Il y a une liste au café de TEldorado.
Bouchon. — Tiens voilà vingt ronds, tu les donneras pour moi... A propos j'ai un engagement de dix mille balles à Londres ; je vais créer un nouveau genre...
La conversation continue générale... On entend surtout les mois : Talent, Moi, Engagements, Succès, Triomphes, Gloire, Fortune !
Bouchon. — Madame Fichet, mon addition? Un franc trente-cinq ! Mazette c'est cher^
CHEZ LA Ml-RE FICHET. 225
Spadoul. — Allons, viens nous allons faire le café à la manille.
Brunetti. — Je n'ai pas fini mon fromage.
Spadoul. — Dépêche-toi donc.
Ils se lèvent tous.