‹ Les lyriquesChapitre 30 sur 33 · I.FS PROTF.CTFURS · texte numérisé non relu

I.FS PROTF.CTFURS

Ça ne voulait rien dire. Au moins le verbe ido}er\ ça rend bien la pensée.

Deux ou trois malheureux chansonniers passent discrètement le long des murs.

Leurs vestons tranchent lamentablement sur la clarté des plastrons et des robes de soirée.

Le Directeur. — Et dire qu'on est obligé de supporter ces sales auteurs. Le jour où je pourrai m'en passer !

Le Prince. — Hé psst Vibert?

\iBERi., s' approchant et saluant. — Madame, Messieurs.

Le Prince, très sec. — Il faudra modifier votre chanson pour Ermeline. Ça n'est pas assez raide.

Vibert. — C'est pourtant soigné. Il y a quinze ans que je fais du concert et...

Le Directeur. — Ecoutez le prince et vous toucherez des droits. Aux autres.

Croyez-vous qu'ici une chanson rapporte à chaque auteur, huit et neuf sous. Je fais leur fortune !

Vibert. — Cependant... ma chanson...

Le Prince. — Mme de Vignemale a assez de talent pour savoir ce qu'il faut faire.

Vibert s'en vavexé retrouver des camarades et prendre un bock au Café de France.

La bande du prince s'en va souper cJie:{ Maire.

Ung boutique rue de VEchiquier. Même décor qu au chapitre « A ux Compositenrs réunis »

Déclat, Vibertj auteurs ; Vildieu^ Héliot^ Bernias, Radel, artistes.

Dans un coin Vibert et Radel.

ViBERT. — Alors quoi^ vous aussi vous voulez avoir un répertoire et faire de l'édition .''

Radel. — Pardi ! je veux faire comme les autres.

Vibert. — Mais, mon bon, vous chantez en deux à l'Alhambra !

Radel. — Q.u'importe ! je crée des chansons, je veux en profiter.

ViBERT. — Et les auteurs?

Radel. — Ils touchent leurs droits, mais je ne leur paie pas l'édition.

ViBERT. — Autrefois vous vous faisiez donner vingt sous par les auteurs pour chaque auditiou ; ça ne vous suffisait pas?

Radel. — Mon vieux, je veux gagner du pognon comme les autres.

Il s'éloigne.

YiBEKT, seul. Malheur! Voilà les levers de rideau qui éditent!

Dans un autre coin^ D éclat et Vildieu.

ViLDiEU. — Dis donc nous devrions faire une combinaison avec Fatou, tu sais, il va bien, ce garçon !

Déclat. — Moi, je ne demande pas mieux. Parle-lui. On créera le répertoire Fatou et on lui donnera un tant pour cent.

ViLDiEu. — Entendu, je lui parlerai ce soir. Tu saisque Vadeuilet Moutierfontun tas de combinaisons. Ils donnent des primes à tous les petits artistes. Ilsnousfont du tort.

Déclat. —Nous ne pouvons rien y faire; contentons-nous d'avoir les gros. As-tu préparé les comptes d'Héliot et de Bernias.

I FS COMBINAISONS.

ViLDinu. — Oui tout est prêt. J'ai été à la Société relever les chitlres.

Déclat. — Très bien... ils peuvent venir toucher. Tu recevras tout à l'heure un musicien du nom de Potier; il a quelques musiques qui ne sont pas mal. Tu les lui achèteras et je les signerai avec lui. Je suis obligé de sortir pour aller à mon répertoire Vandres. A tout à l'heure !

// sort.

Dans un autre coin. Héliot et Bernias.

Ils viennent de toucher — puis Yibert.

Héliot. — Eh bien, ça n'a pas mal marché ce trimestre?

tJERNiAs. — Oui, pas trop mal. Je vais pouvoir me payer une bicyclette.

■ Héliot. — Moi, ça me sert à payer mon terme. Hein ! crois-tu que c'est une chouette idée ces combinaisons avec Déclat?

Bernias. — Pour sûr ! Nous avons nos petits droits tout comme les auteurs!

Héliot. — Ah! voilà Vibert ! J'ai besoin de lui parler. A Vibert. J'ai vu votre chanson. Je vais la chanter.

ViBERT. — Ah ! tant mieux.

Hèliot. — Elle est très bien ; je compte sur un gros succès.

ViBERT. — Bon! Je l'ai promise à Meuriot.

Héliot. — Ah ! non, mon cher. C'est Déclat qui l'édite.

ViBERT. — Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Laissez-la moi éditer chez Meuriot ; je la lui ai fait voir. Il la trouvait bien.

Héliot. — C'est à prendre ou à laisser. Si vous la portez ailleurs, je ne la chante pas. Vous comprenez, c'est ma combinaison.

ViBERT. — Que le diable vous emporte avec vos combinaisons ! Allons, donnezmoi trente francs, je vais signer la cession.

Héliot. — Justement voici Déclat qui rentre, il va vous régler ça... Vous savez pourtant bien que de cette façon je tiens les chansons plus longtemps.

ViBERT. — Ça n'y fait rien. Avec toutes vos combinaisons vous abîmez sérieusement le concert.

Il va retrouver Déclat.

xMADAME GOURGET

CJîci Muguetic Gilbert^ jeune artiste de V Alhamhra. Intérieur des plus modestes.

Dans la salle à manger Muguette et Madame Gourget. Sur la table un grand carton rempli de chemises^ de pantalons^ de jupons et autres articles de toilette féminine.

Muguette. — Non, ce n'est pas raisonnable ; ça va faire beaucoup d'argent.

Madame Gourget, très doucereuse. — Vous me paierez quand vous voudrez.

MuGUETTE. — Je ne gagne pas beaucoup à l'Alhambra et mon ami n'est pas riche. Madame Gourget. — Vous avez du succès : vous arriverez. Regardez ces chemises avec cet entre-deux ; elles sont adorables. J'en ai vendu six hier à Anna Held.

Muguet TE. — Ah !

Madame Gourget. — Et ce pantalon quarante- cinq francs, c'est une véritable occasion.

MuGUETTE. — Oh ! il est très joli. Mais mon ami ne serait pas content s'il savait que je fais tous ces achats.

Madame Gourget. — Il n'en saura rien.

Les hommes n'ont pas besoin d'être informés de nos petites affaires. Et puis je vous le répète, vous me paierez quand vous voudrez.

Muguette. — Alors ça fait trois cent cinquante francs.

Madame Gourget. — Penh ! une bagatelle. Il faut bien qu'une petite femme gentille comme vous ait quelque chose à se mettre sur le dos. Tenez, j'ai' préparé les billets...

COINS Di: CONCI-RTS. '21A

MUGUETTE, regardant toujours la marchandise. — Dites donc vos pantalons à quarante-cinq francs il me semble avoir vu les mêmes au Louvre affichés dix-neuf francs cinquante.

Madame Gourget. — Oh î sûrement ce ne sont pas les mêmes. La maison qui me fournit ne m'en donne qu'à moi... Tenez, signez-là.

MuGUETTE. — Votre billet est payable à la fin du mois ?

Madame Gourget. — C'est une simple question de forme, je vous le renouvellerai tant que vous voudrez. Ayez confiance en moi.

MuGUETTE, signant. — Voici, mais je vous en prie, pas un mot.

Madame Gourget. — Pour qui me prenez-vous? Je m'intéresse à vous... Dites donc si vous voulez une montre en voici une très jolie, cent cinquante francs, payable quinze francs par semaine. Prenez-la, vous carotterez bien ça toutes les semaines à votre ami.

MuGUETTE. — Non, nous verrons ça plus tard. Au revoir, Madame Gourget.

Madame GouRGET. — Au revoir, mignonne ; j'irai vous voir dans votre loge à l'Alhambra ; vous me présenterez à vos amies. Il parait qu'il y en a de nouvelles.

MuGUETTE. — Vous uevoyez plus Juliette Delville et Lucie Fortier ?

Madame Gourget. — Non, elles ont mal agi avec moi, au revoir.

(Elle sort).

Deux mois après ; même décor ; mêmes personnages.

Madame Golrget. — Je vous dis que je veux être payée !

Muguette. — Mais, madame, vous m'avez dit...

Madame Gourget. — Je vous ai renouvelé vos billets une fois.

Muguette. — Oui, une seule fois, mais je vous ai donné cinquante francs et, à propos, vous ne m'avez pas rendu les premiers billets.

Madame Gourget. — Ta ta ta. L'huis-

COINS Uh C()NChKl>. '^ U)

sier a tout en main. Si vous me payez pas ce soir sept cent cinquante fraucs plus les frais, vous serez vendue !

MuGUETTE. — Ce n'est pas possible ; voyons, madame Gourget. Oh .'mon Dieu ^ Elle pleure.

Madame Gourget. — Vous ne m'attendrissez pas avec vos larmes. Les affaires sont les affaires. J'ai mes échéances, moi !

Muguette. — Qu'est-ce que va dire mon ami ?

Madame Gourget. — Ca ne me regarde pas... Vraiment vous m'étonnez avec votre ami ! Si vous aviez voulu, il y a longtemps que vous auriez payé votre billet. Je connais des messieurs très aimables et si vous voulez venir chez moi ce soir, je vous présenterai à quelqu'un à qui vous plaisez beaucoup.

Muguette. — Madame !

Madame Gourget. — Oh \ on s'y habitue ; toutes vos camarades ont, grâce à moi, d'excellentes relations. Et puis c'est à cette condition seulement que je vous renouvellerai vos billets.

MuGUETTE. — Non, je ne veux pas tromper mon ami.

Madame Gourget. — En voilà de la naïveté. Est ce qu'il en saura quelque chose ! Au lieu que vos appointements saisis...

MuGUETTE. — Oh ! mes appointements, il ne s'en occupe pas.

MadAxMe Gourget. — Votre mobilier vendu.

Muguette. — Voyons, mabonnemadame Gourget...

Madame Gourget. — C'est tout vu, tout entendu. Si vous ne venez pas ce soir chez moi, l'huissier marchera. Au revoir.

Elle sort, tandis que Muguette s'avale sur une chaise, désespérée.

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