LES AMATI.L'RS. '2 V
entrant. Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre ; je venais de me lever ; je me suis couché très tard ; nous avons donné une grande fête à mon cercle. Peu d'artistes de théâtre ; je n'aime pas le théâtre. Je raffoledu concert. Fragson a eu un succès fou ; mais le clou de la soirée a été la Marche des Figurantes : un triomphe ! On a été obligé de la recommencer trois fois.
Lanson. — Je vous rapporte vos deux morceaux viennois ,vous savez, ça été horriblement difficile à démarquer.
Reverdier. — Oh ! vous n'aviez pas besoin de vous donner tant de mal.
Lanson. — Ta ta ta! pour la Marche des Figurantes^ on reconnaît très bien que ça été pris sur Buda-Pesth de Farbach.
Reverdier. — Vous vous trompez.
Lanson. — Quant à votre petite machine € Le régiment des Curieuses \ c'est impossible à harmoniser, ça ne tient pas debout. Reverdier, — Mettons çà de côté ; moi, je ne suis pas entêté. — Jouez-moi les deux autres.
Lanson se met au piano et joue les deux morceaux..
Laxson. tout en jouant. — - Il est bon votre piano ?
Reverdier. — Je vous crois ! trois mille francs. Mon cher, tous mes compliments, vous avez arrangé ça admirablement.
Lanson. — Trop aimable.
Reverdier. — Je viens de recevoir un lot de musiques allemandes et anglaises ; vous allez voir tout ça.
Lanson. — Entendu.
Reverdie.-, //>jw/ de son portejeuille un billet de banque. — Voici, mon cher, comme il a été convenu.
Lanson. — Merci.
Reverdier. — Je suis très content de votre collaboration, nous la continuerons, j'espère. Vous ne signez pas, mais enfin vous n'y perdrez rien. D'ailleurs vous verrez dans un an ou deux, on ne jouera que du Reverdier et je vous protégerai.
Lanson. — Je compte sur vous.
Reverdier. — Il est midi, voulez-vous déjeuner avec moi ?
LES AMATHURS. 251
Lanson. — Avec grand plaisir.
Reverdiér. — Je vous conterai ce qui m'arriva avec Leroul, vous savez le fils du banquier.
Lanson. — Parfaitement.
Reverdiér. — Nous nous sommes rencontrés chez Maxim's, il était avec la petite Rose Dubois ; moi, j'étais avec Léa Viraud. Vous ne savez pas ce qu'il m'a demandé ?
Lanson. — Non.
Reverdiér.— Il m'a proposé des paroles pour ma musique. Vous voyez ça d'ici.
C'est à mourir de rire. Collaborer avec un amateur ! {il rit). Le déjeuner est servi. Venez-vous ?
Ils passent dans la salle à manger.
Dansla salle de rédaction d'un grand journal littéraire parisien. Henri Favard^ le couriériste théâtral et Virgile Lauss., le poète bien connu ^ sont en train de causer du eafé-concert.
Favard. — Mon cher, moi aussi, je vais faire des chansons. Q.uand je pense qu'il y a un nommé Delormel qui touche plus de vingt-cinq mille francs par an !
Virgile Lauss. — Tu as raison ; nous sommes trop bêtes de nous sacrifier à l'art. Tuas de l'esprit ; moi je suis poëte, on veut bien me l'accorder ; nous avons des noms dans le journalisme ; tout en nous amusant, nous allons lâcher quelques chansons que ces idiots de cabotins seront trop heureux de nous prendre et nous gagnerons facilement chacun quatre ou cinq cents francs par mois.
Favard. — Je connais intimement Yvette Guilbert et Anna Thibaud. Elles vont être enchantées quand elles vont avoir des œuvres vraiment littéraires.
Virgile Lauss. — J'ai un tas de poésies que je vais un peu remanier pour mettre au goût du jour. C'est une concession, mais tant pis ! il faut être avec son siècle ! Ce que ça va les épater, de vrais vers î Et quel musicien prerions-nous ?
Favard. — Il nous faudra un musicien
LES AMATEL'KS. 2.ji{
de Théâtre, pas un de ces petits musicastres dont les refrains se chantent dans la rue.
ViRGiLiî Lauss. — Tu vas voir, mon vieux, nous allons révolutionner le caféconcert ; il n'est pas trop tôt que des littérateurs s'en mêlent !
Trois mots après, même décor, mêmes personnages.
Favard. — C'est une honte ! C'est une indignité !
Virgile Lauss. — Cette société est une réunion de voleurs.
Favard. — Sais-tu ce que j'ai touché en trois mois.
Virgile Lauss. — Non.
Favard. — Vingt-quatre francs soixante cinq.
Virgile Lauss. — Et moi dix-neuf francs soixante quinze.
Favard. — Aussi ai -je pris une voiture pour en avoir le cœur net et j'ai été chez Yvette Guilbert. Elle a eu le toupet de me dire qu'elle n'avait chanté que trois fois Le Typographe. Ça ne portait pas, m'at-elle dit,
Virgile Lauss. — Même chose chez Anna Thibaud qui prétend que Voluptueuse n'a fait aucun efïet sur le public.
Fayard. — C'est dégoûtant !
Virgile Lauss. — C'est ignoble ! je leur en ficherai des vers, de vrais vers.
Fayard. — Attends unpeu — Ecrivant et en même temps lisant haut : « Entré hier par hasard àl'Alhambra. Je n'ai jamais entendu de ma vie une série de turpitudes et d'ordures pareilles à celles qui sont débitées tous les soirs par une troupe d'histrions sans valeur. A quoi songe la censure ?Bien plus ces mauvais lieux font le plus grand tort auxscènes artistiques de Paris. La préfecture de police en fermant ces bouis-bouis ferait œuvre de salubrité publique. »
Virgile Lauss. — Bravo ! vois-tu, mon vieux, il n'y a encore que la Comédie- Française !
Favard. — Ah! les canailles, je les repigerai, viens chez le directeur ; je vais lui demander de faire une campagne contre le café-concert.
Ils sortent.
Une soirée de gala à lAlhambra. La scène se passe dans le bar anglo- américain qui depuis quelques temps est de toute nécessité dans les music-halls parisiens. Assemblée des plus sélects. Clubmen, boursiers, en habit noir, orchidée à la boutonnière. Demi-mondaines en grande toilette.
A une table, humant un genuine portococktail, Lévy, Poundet Duballet causent de leurs jeunes protégées.
Lévy. — Croyez-vous que Léa d'Alby a bien chanté Mon ftit devant par derrière ?
PouND, accent anglais. — Absolute ! Mais Lucie Portier ! admirable ! dans le Gigolo pain de Seigle.
DuBALLET. — Moi je m'en fiche, pourvu qu'elles soient jeuneset gentilles; je marche.
Lévy. — Quelle chambrée ! Emilienne !
Castera ! Demay! Pougy, Lancy! Toutes les loges étaient fleuries.
PouND. — Marchand n'a pas dû être content. C'est une concurrence à la Scala.
Lévy. — Elles n'ont pas beaucoup applaudi Ermeline de Vignemale.
PouND. — Elles ont fait beaucoup de succès à Lucie Portier,
DuBALLET. — Tiens ! voici Delville et Morin.
Lévy, lui parlant bas. — Vous savez qu'elles
DuBALLET. — Ça ne me gêne pas, appelant Hé, Delville ! Une coupe de Champagne !
Les demoiselles s approchent et s installent à table. Passe le compositeur de musique^ Florac.
LES PROTF.CTEURS.
Lf-vv, rappelant. — Monsieur Florac î Dem:^iIl ne venez p3s chez madame d'Alby lui donner sa leçon.
Florac. — Ah !
Lévy. — Elle a du monde à déjeuner.
Vous diminuerez cette leçon à la fin du mois. Le congédiant Au revoir, à Pound. Combien donnez-vous par mois à Portier ?
Pound. — Cent soixante livres.
Lévy. — Quatre mille francs. Ce n'est pas beaucoup. Moi je donne six mille à d'Alby ; il est vrai qu'elle est mariée.
DuBALLET. - Moi, je me fends de cinquante francs chaque fois que je suis aimable et je les recommande à Ducarre. Hé î Vibert !
Lévy. — Vous appelez un auteur, mon cher, vous nous compromettez.
DuBALLET. — Ça vous gêuG, mille pardons, à Vibert. Non, je m'étais trompé.
Pound. — Vous comprenez, ces gens-là sont si mal habillés. Je n'aime pas fréquenter ces gens-là. Je me demande à quoi ils servent au café -concert.
Djballlt. — \ faire des chansons.
PouND. — Pas besoin. Tout le monde peut faire des chansons. Moi, le premier.
Lévy. — Allons! n'exagérez pas; il en faut. On est obligé de les tolérer, voilà tout.
A une autre table — Champagne. Le directeur^ le Secrétaire. Ermeline de Vignemaie. Le prince de X.., protecteur d' Ermeline.
Tous. — Oh, exquise ! divine ! mieux qu'Yvette.
Le Secrétaire. — Vous avez détaillé la chanson V Aragonaise^ d'une façon merveilleuse.
Le Prince. — N'est-ce pas, je lui ai donné quelques conseils : ces auteurs, ils ne savent rien. Ainsi je lui ai fait dire dans sa chanson espagnole :
Cell' que yidole C'est l'Espagnole !
y avait
?,Iais mon uW.g C'est i'Espngriole !