LE SCEPTRE DE FER
El nunc Reges inteuigite.
Rois, Prêtres, Nations qui formez sur la terre La Bête dont le front porte le mot : Mystère,
Rois, Prêtres qui tordez vos mâchoires d’airain,
O vous, têtes du monstre, et qui, rongeant le frein De la fatalité, vous déchirez, sanglantes,
Entre vous et mordez de vos dents violentes Le grand corps de la Bête à vos fureurs livré,
Vous nations, le corps aveugle et lacéré,
Mais qui, demain vengé de son dur esclavage, Epreindra brusquement d’une étreinte sauvage Et creusera le front de ses maîtres anciens Avec ses griffes, ô vous tous, antichrétiens,
Certes ils viennent moins le crime et la souffrance De votre iniquité que de votre ignorance.
Rois — et ce nom d’orgueil à la raison comprend Tous les dominateurs par force ou loi — le rang
Et le titre ne sont que choses de paraître
Et tel ministre est plus empereur que son maître,
— L’élu du peuple : atome et fraction de roi — Votre esprit est souvent moins que votre œuvre étroit, Tous vous faites le mal sans vivre tous injustes.
On a vu de grands cœurs et des cerveaux robustes Parmi vous, l’on en voit encore : Un bienfaiteur Au Brésil règne et sur l’Allemagne un dompteur.
Pourquoi donc l’avenir montre-t-il au Prophète L’anéantissement de votre œuvre imparfaite Et pourquoi dans vos mains la force ou la bonté Perdront-elles toute vertu?
Le Révolté,
L’Ange déchu, quand il tomba du ciel sublime Par le front disparut dans le puits de l’abîme,
Et ses pieds impuissants étaient tournés vers Dieu. Maintenant enchaîné, glacial, au milieu Des Damnés, dans le lac de l’Enfer il enfonce La tête et ses deux pieds levés sont la réponse Hiératique aux bras ouverts de Jésus-Christ.
Symbole monstrueux du mal leur geste écrit :
Je suis Satan; la chair plus haut que la pensée L’instinct abject primant la raison renversée La séparation et le Binaire impur
Et pour qui pénétra l’Hiéroglyphe obscur De Satan, tout le mal rêvé, réel s’éclaire.
Il sait le Temple noir par sa pierre angulaire.
Rois du monde, l'impur Binaire est votre roi,
Le hasard votre ampoule et Satan votre droit, Naissance ou voix du peuple une force vous nomme, Non la justice et la raison; la chair de l’homme Non son esprit, le nombre et non la vérité.
Vous venez de l’instinct ignorant, accepté Comme juge depuis la chute originelle.
Vous n’êtes pas issus d’une gloire éternelle.
Votre droit prétendu comme font les enfants Marche la face à terre et les pieds triomphants.
Et, renversés comme eux, vous ressemblez encore A l’Ennemi par la division qu’abhorre Le Soleil de justice et de fière Beauté.
Tels que les pieds crispés chacun de son côté Par la vaine fureur du démon, votre empire Est divisé contre lui-même et ne respire A gauche que l’horreur de ce qu’à droite il fait.
Tout porte en vous le sceau du Binaire imparfait.
D’abord le successeur imprévu que vous donne L’élection du peuple ou la chair abandonne Au hasard l'avenir de vos travaux royaux.
Père bon, fils mauvais, rois saints, rois déloyaux, Grands citoyens, hardis agioteurs de places S’entremêlent. Le ventre obscur, les populaces Folles s’en vont chacun à l’aveugle, semant Bien, mal, incertitude, erreurs! le jour dément Veille et lendemain. Tout se combat dans la brume, L’histoire se disperse au vent comme l’écume.
Vous êtes divisés — comme être de raison — République multiple ou royale maison,
Mais la règle du corps gouverne aussi l’atome.
Un seul prince est aussi déchiré qu’un royaume.
N’étant certes jamais initié comment Connaîtrait-il le vrai toujours? Un flatteur ment,
Une inspiration trompe, un calcul avorte.
Imprévoyant, profane, esprit trouble, âme morte, Ignorant l’avenir, l’homme, l’intérieur De l’histoire tout prince et même le meilleur, Entremêle de faux l’hypothèse qu’il tisse,
Et confond chaque jour le juste et l’injustice Et ne pourra jamais régner dans l’unité Pure de la lumière et de la vérité.
De plus ne devant pas l’empire à la présence En lui de l’éternel Seigneur ni la puissance Au Tout-Puissant, contraint souvent de louvoyer Quand il voit l’eau blanchir et le ciel flamboyer.
Il ne peut imposer le vrai s’il le devine.
N’ayant pas pour appui la volonté divine,
11 lui faut ménager, peuple ou grands, l’un des deux Et pas plus que les grands le peuple hasardeux Et routinier n’ira vers Dieu sans qu’on l’y traîne.
Un idéal trop noble inspire de la haine.
Puis, en Europe et dans ce siècle menacés, Républiques et rois, par ceux qui ont assez,
Ayant perdu la foi, de voir jouir les autres Sans eux-mêmes jouir et prêchent, durs apôtres, L’or conquis par le fer, aucun gouvernement Ne suivra désormais sa marche fermement.
Il faudra malgré lui qu’il réprime et qu’il cède,
Et, celui qui n’a rien à celui qui possède, Arrachant peu à peu des lois, un compromis Unira quelque temps les frères ennemis.
Divisions toujours, toujours l’impur Binaire,
Les deux nuages noirs où couve le tonnerre.
Enfin ne sachant pas, princes ni nations,
L’art de faire lécher l’agneau par les lions,
Et se complimenter le tigre et les hyènes,
Les États héritiers des luttes anciennes,
Lions seront contraints de manger les agneaux, Tigres de déchirer l’hyène. Les troupeaux Humains se saigneront et la guerre des races Au fort livrant le faible, opposant aux voraces Les carnassiers fera s’entretuer sans fin,
Les hommes ayant soif d’égorger l’homme et faim.
Et là s’affirme encor la fureur triomphale Du mal et le pouvoir du serpent bicéphale.
Maîtres du monde ainsi vous-mêmes le voyez :
Par l’ignorance au joug enchaînés et ployés,
Issus d’un pur instinct, rois parce qu’on ignore • Comment choisir un roi par la science encore, Impuissants à servir le vrai, tenus aux fers Par les peuples ou par les seigneurs, à travers
La révolte et la guerre entraînés sans refuge Au néant, le destin qui vous créa vous juge Et par l’instinct fatal votre empire enfanté Vous abandonne en proie à la fatalité.
L’avenir triste, ouvert devant mes yeux s’écroule. Précipice toujours bouleversé qui roule Et s’enfonce comme un Malstroem Où les sombres granits, flots rigides, se broient; Pendant que, noir, au fond des cieux qui les foudroient Monte un horrible labarum.
L’abîme, à grands remous, sans limite se creuse Et chaque affaissement de pierre ténébreuse Engloutit un peuple sanglant.
Les cerveaux humains fond des étoiles de pourpre Sur le roc, et le sang, par longs fleuves empourpre Les ombres du chaos croulant.
L’immense tour des rois se renverse en décombres Mêlant l’or et le marbre antique aux roches sombres Et tout le passé dispersé Écume de haillons sur l’océan de pierre S’émiette, sceptres vieux, couronnes en poussière, Tiares qui n’ont point pensé.
Le tourbillon morne engloutit, la pierre écrase. L’Himalaya, l’Atlas, les Andes, le Caucase
Quelques flots de cet Océan.
Tout disparaît, haillons, débris, peuples et maîtres Et le gouffre, affolé d’avoir détruit les êtres,
Pris de l’ivresse du néant,
Vide et seul maintenant sous le ciel implacable, Frénétique bondit et soi-même s’accable,
Brisant les monts sur les plateaux,
Dans le ciel se répand une tristesse immense Pendant que par troupeaux les cimes en démence Se heurtent comme des taureaux.
Prêtres, vous qui gardez pieusement la tombe De l’Idéal, un jour crépusculaire tombe A travers les piliers pâles et les arceaux,
Sur le sépulcre inerte au fond de vos caveaux.
Il dort, le saint Cadavre, et ses deux mains croisées, Et sa lèvre, emperlés de célestes rosées,
Ont la fraîcheur de l’aube et la paix de la mort. Quelques-uns d’entre vous souffriront le remord De n’avoir pas suiŸi toujours l’exemple austère Du Cadavre couché dans le vierge mystère.
Des papes ont rêvé l’empire universel Et, la terre soumise à Dieu, d’être le ciel.
Par là, comme les rois, le' pontife-monarque Des deux pieds de Satan au front porte la marque. Mais cette ambition n’a pas pu conserver Son trône et n’est pour vous que le songe à rêver.
D’ailleurs, une puissance humaine, temporelle ,
Ne vous suffirait pas, et vous voulez par elle Réaliser le dogme, accomplir votre foi :
Le prêtre descendrait s’il n’était plus qu’un roi.
Et, puisque je vous ai rangé parmi les têtes Du Mal, que, ramassant le bâton des Prophètes,
Je l’étends au-dessus de la tiare d’or Et dis : Le Verbe donne, à l’infaillible, tort,
Il faut que je dénonce en vous un secret vice;
Non pas l’ambition, la haine, l’avarice,
Vices humains qui font le vulgaire pécheur,
Mais un mal spécial, étrange, la blancheur D’une lèpre à vous seuls et qu’on voie apparaître Seulement sur la face et les membres du prêtre.
Oui, tant que vous prêchez en son intégrité Le dogme, il est stérile au laïque irrité De venir vous jeter à la face vos crimes Si vous en commettez qui ne soient pas sublimes.
Quand vous seriez tissus de hontes et hideux Plus qu’Alexandre six et plus que Jean vingt-deux, Cela dégrade en vous l’homme et non pas le prêtre. Votre faute est à Dieu, non à son Verbe traître,
Si vous n’altérez rien de la religion.
La luxure, l’orgueil, l’avide abjection Souillent votre personne et non votre parole,
Et si vous laissez purs le Livre, le Symbole
Et le rite, malgré votre enfer personnel,
Perdus, damnés, démons, vous enseignez le Ciel.
Or je proclame ici qua votre gloire l’homme Fut souvent noble dans toute Église et que Rome N’a pas interrompu, fidèle à son grand vœu,
La chaîne du passé qui la relie à Dieu.
Elle a créé le mal pourtant. Riche ou claustrale, Elle n’a conservé que. la loi littérale Et, depuis Léon trois, lâchement oublié,
Le sens divin du dogme à son chef confié.
Aux peuples enseignant la Bible sans l’entendre Sur la religion elle a fait se méprendre.
Les hommes aujourd’hui détrompés à demi Dans leur Sauveur masqué voyant un ennemi Et comprenant la Bible aussi peu que l’Église.
Saint Jean, le Bien-Aimé, dont l’art idéalise,
— Art sauvage et subtil comme un profond amour, Le dogme ne sera compris qu’au dernier jour.
L’Église, il est très vrai, romaine et catholique, Seule n’a rien jeté de la sainte relique Et montre le squelette entier dans son tombeau, Le squelette de Dieu. Certains schismes ont beau, Mieux que le Pape, avoir civilisé le monde,
Leur foi n’est pas affreuse ou leur autel immonde, Mais la foi reste froide et l’autel tout humain. Bible, culte ont trois sens et le clergé romain,
En préservant le sens littéral et visible,
A sauvé les deux sens occultes. Pour la Bible Et les rites, il a suppléé le parfum Dont l’Égypte embaumait la chair d’un roi défunt Et gardera leur corps intact jusqu’à l’aurore Du Jugement. C’est vrai; mais si le prêtre ignore Autant que le troupeau l’esprit intérieur Des Prophètes et, comme un stupide crieur,
Sans savoir ce qu’il dit annonce l’Évangile,
Sa voix sera funeste et sa chaire fragile.
Saint Paul, saint Jean, saint Pierre étaient initiés.
Certe, inconsciemment, vous apostasiez,
Vous qui parlez à tout hasard des choses saintes,
Et vous ne secouez que des torches éteintes Sur le peuple englouti dans l’ornbre de la mort.
Si vous ne mentez pas, dites quel doute mord Yos cœurs, ô maîtres des paroles filandreuses.
Ah! si vous n’avez pas des âmes douloureuses,
Si, la chair impassible et le cerveau content,
Vous prêchez le sépulcre à Lazare, sentant Sinon respirer l’âme et frissonner Lazare,
Du moins votre impuissance, ah! sachez qu’on prépare. Là-haut un incendie et que voici les temps Ou les nuages vont devenir éclatants ;
Sachez que, malgré vous, s’il le faut, les Prophètes Par Dieu remplaceront le faux Dieu que vous faites, Que les livres muets crieront et flamboieront,
Qu’une mitre de feu vous rongera le front;
Que le Christ abattra sur le prêtre superbe La foudre de l’Aour et la hache du Verbe.,
C’est bien là votre vice abstrait, corruption Qui décompose l’œuvre et l’institution Et neutralise tant de saints et de miracles.
Vous êtes comme un Arbre à rendre des oracles, Une chose où le vent du ciel frémit tout bas Et forme un mot sacré que l’Arbre n’entend pas. Schismatiques errant dans l’obscur anathème A tâtons, tous les jours plus divisés, qui même N’avez pas respecté Dieu superficiel Et mettez en morceaux le symbole et l’autel Et toi, plus grandiose en ta volonté sombre,
Rome, toi l’unité, puisque l’océan d’ombre N’a pas plus deux couleurs que la mer de clarté, Forte comme le temps et la fatalité;
Tous plus ou moins séduits par le siècle, incapables, L abaissement de Dieu vous en êtes coupables;
Si la négation soufflète Jésus-Christ,
La faute en est à vous, négateurs de l’Esprit.
Nous avons prodigué l’effort et la souffrance Pour Dieu. Si nous avons péché par ignorance, Direz-vous, nous avons sans crime trébuché.
Votre ignorance même est votre grand péché.
Quoi vous ne cessiez pas de lire et de relire Saint Jean et vous buviez le sang jusqu’au délire,
Le sang du Christ et vous viviez en des odeurs Riches de visions ou dans les profondeurs Du cloître aussi tranquille et divin que la crypte Où Moïse conquit les Arcanes d’Égypte.
Tout ce que les Voyants avaient vous l’avez eu Et vous ne savez rien et vous n’avez rien su !
Quoi, pour peu qu’en son âme un homme le mérite, Et qu’il lise la Loi par l’Esprit-Saint écrite,
Dieu, jaloux de peupler de Prophètes les cieux, Envoie un Ange à l’homme et lui rouvre les yeux. Des siècles de lecture, Église, et pas un Mage?
Ou, s’il s’en est trouvé dignes d’offrir l’hommage A Jésus de l’encens, de la myrrhe et de l’or Ils ont, comme Trithème, enfoui leur trésor,
Crainte de faire mal aux prunelles profanes Des Conciles bercés aux bras des Courtisanes.
Et si, comme Postel, ils ont parlé trop clair,
L’Église a dit : Voilà de ces songeurs en l’air, Rétracte-toi, bonhomme. Avec un lent sourire L’Adepte a renié ce qu’il venait d’écrire,
Laissant, pour venger Dieu, marcher aveuglément Le Juge sans pensée au Jour du Jugement.
Et vous ne direz pas que l’époque était noire. Combien ont remporté l’idéale victoire Combien, hors de l’Église, ont cherché l’Absolu Et l’ont trouvé. Plus d’un laïque résolu,
Sans cloîtres, sans odeurs suaves, dans la guerre De la vie, écrasé par la douleur vulgaire
Du travail pour le pain est cependant monté Au plus haut du mystère et de l’éternité.
D ailleurs, quand la science humaine e3t apparue Votre science, à vous, épuisée et décrue,
Ne s’est pas relevée et le Schisme accompli Au nom de la raison, n’a pas mis en oubli Moins que Rome l’Arcane et la Sagesse antique. Luther, Calvin n’ont fait que changer de boutique Et vendre en des ballots de toile à leurs chalands Ce que Rome couvrait de brocarts insolents.
Ainsi, mettant la lettre ou la raison bornée Au-dessus de l’esprit — l’Église, condamnée A la division comme quiconque a mis Plus bas que les deux pieds le front lourd et soumis, Corps abstrait par le schisme en lambeaux se sépare Et prêtres ou pasteurs — prêche une foi barbare Où se heurtent, toujours se maudissant entre eux,
La morale divine et les dogmes affreux.
Mon cœur dans le désert s’épanouit en flammes Qui jettent des rayons plus loin que l’horizon... Ah ! que l’amour suffit à racheter les âmes J’oublierais la raison.
j’oublierais la raison, la norme, la justice,
Je n’ébranlerais pas les vieux palais tremblants.
Je ne frapperais pas au cœur, sous son cilice,
L’Église en cheveux blancs.
Mais ces vieilles erreurs, ténèbres faites pierre,
Sur qui se sont fondés, croyant ainsi durer,
Le trône de César et la chaire de Pierre Faut-il les adorer?
Elles furent l’écueil et le seront encore
Non de leurs ennemis mais de leurs défenseurs,
Rois, prêtres, voulez-vous qu’on chasse ou qu’on honore Demain vos successeurs ?
J’ai dû vous parler clair et lacérer les taies De vos yeux et cingler, ô chair près de mourir,
Tout le reste déjà ne sentant rien, vos plaies,
Châtier pour guérir?
En agissant ainsi je n’ai d’autre colère Que celle de vous voir, inévitablement,
Vous préparer un nom qui ne soit populaire Qu’à votre écrasement.
Mais, si, l’Éternel-Roi repoussé par les princes, L’architecte est bravé par le plâtre et le pieu,
Tu n’empêcheras pas, hydre aux sept fronts qui grinces,
Le Royaume de Dieu.
Pour moi, toujours fidèle à servir les pensées,
Qui le soir, lentement, descendent dans mon cœur,
Ivre de l’avenir où rondent enlacées Autour du Christ vainqueur.
Les nations aux yeux baignés de larmes saintes, Comme autour d’Iavèh les neuf sphères d’azur,
J abattrai tout, sans haine et sans souci des plaintes, Aux pieds de l’Esprit pur.
Nations, vous montez dans l’ombre en flamboyant Et, lave dans ses puits sourdement tournoyant,
Vous gonflez chaque jour de plus hautes marées.
Cites et lacs, forêts, plaines de lys parées,
Au-dessus de la Terre obscure dans l’air doux Vivent comme l’on voit croître au-dessus de vous La caste des puissants, des riches, des heureuses Enracinés en vos entrailles ténébreuses.
La Terre esclave a bien vomi plus d’une fois Les fleuves des volcans brûlant plaines et bois, Comblant les lacs, engloutissant les murs des villes, Ainsi plus d’une fois par les guerres civiles,
Les révolutions, les victoires d’un jour La foule à l’air fumant s'est montrée à son tour Mais 1 Etna, le Vésuve et les Jacques sauvages Se sont glorifiés de timides ravages;
Tous, enfin dédaignés de ceux qu’ils ont haïs,
Ont passé, ne troublant qu’une heure et qu’un pays*
Et, comme la chaleur de la Terre est féconde,
La lave n’a servi qu’à mieux fleurir le monde.
Seulement que jamais crèvent de toutes parts Les sommets dans les monts et les forêts épars.
Que des monts à la mer roulent cent pieds de laves Couvrant des continents — que les foules esclaves Dévorant les puissants par la force trahis,
D’un océan de feu couvrent chaque pays,
Alors il n’y aura ni luttes ni revanches,
Les cèdres tomberont avec toutes leurs branches Ou les rois s’abattront dans les flots révoltés.
Toutes les castes d’or ou toutes les cités Seront en fusion dans la lave ou la foule,
Et, quand s’apaisera la lourde et rouge houle,
Et qu’elle séchera lentement sous le ciel,
Terre ou Société désert universel.
Ce tableau, haine et mort, demain sera l’histoire Tu seras pour un temps l’abîme et la victoire,
Peuple — mais, sache-le, tout œuvre est passager Que Dieu condamnera quand il viendra juger.
Pas plus que la puissance héritée, établie Des prêtres et des rois ne peut faire abolie La Vérité — pas plus ta rage ne le peut,
Les siècles, la fureur d’un monde comptent peu Devant la vérité — calme on attend son heure Quand il faut que tout disparaisse et que tout meure Excepté soi. Voyons, si le maître nouveau
Offre un titre à régner ce que le titre vaut;
Si, plus que les vieux noms le peuple est légitime Et si, triomphateur, il mérite l’estime,
La victoire n’est rien quand on n’est pas le droit.
Or, quoique le flatteur ait dit toujours adroit Qu’il flatte le despote ou bien la multitude Et l’orgueil bête ou l’inconstance et l’hébétude A Dieu seul appartient le Règne.
Il est des fous,
Des égoïstes, des ignorants parmi vous,
Peuples : A renverser toute haute énergie,
Toute loi pour livrer à la pure Anarchie,
Aux vagues volontés du troupeau confondu Le pouvoir — vous auriez bien vite reperdu L’empire convoité — car les méchants habiles Et forts écraseraient promptement les débiles Sans même avoir besoin d’un titre officiel Ni d’une loi — contents de leur règne réel.
A déléguer vos droits prétendus par suffrages Vous n’aurez par trouvé non plus grands avantages, Car vous êtes le nombre et la science non.
Le hasard et l’instinct vous font choisir un nom Et ceux-là qui seraient dignes de vous conduire Dédaigneront toujours de ramper à séduire De chatouiller l’erreur qui pour l’instant vous plaît Et de faire d’Adonaï votre valet.
Enfin que vous vouliez y parader vous-mêmes Ou par vos délégués au trône de blasphèmes Qui, sous votre caprice inique tout autant Que sous celui des rois magnifiera Satan,
Vous n’avez aucun droit à vous donner licence De vous constituer souverains et puissance.
Pour conquérir le vrai, pour créer la beauté, Gouverner l’homme avec sagesse et charité Et pour toute action qui soit féconde et bonne Il faut être le cœur où l’Esprit Saint rayonne Mais aussi la pensée où l’Arcane est gravé.
Il faut savoir le Ciel après l’avoir rêvé Et manier à son plein gré les lois profondes Qui règlent la croissance et le déclin des mondes. Pour servir l’Éternel par régner en son lieu Il faut avoir appris la science de Dieu.
Les hommes, engloutis dans l’obscure matière Par la chute, sont nés tous hors de la lumière,
Ils n’y rentrent jamais sans dangereux efforts Ni sans violemment s’arracher de leur corps;
Et le nombre est petit des Sages héroïques.
Combien de vaniteux et de pharisaïques Tournent autour du Temple et se vantent à faux D’en sortir, ayant vu les autels triomphaux!
Pour qu’un menteur des saints ne prenne pas la place, Peuple, un droit t’est donné, ton seul droit efficace,
Et c’est, par examen sévère, d’éprouver Les Mages qui parfois s’offrent pour te sauver.
Nations, hormis Dieu nul n’étant votre maître,
Nul ne pouvant représenter sans le connaître Le Seigneur, il n’est pas d’autre guide pour vous Que les dominateurs qui régnent à genoux,
D’autres pontifes et d’autres rois que les Mages Tous les gouvernements sont de vides images De ce gouvernement de Dieu par les Élus,
Et quand les jours longtemps prédits seront venus, Quand se consommeront les siècles de la Bête,
Les trois mondes seront l’Empire d’un Prophète.