AUX HOMMES
Si j’ai l’air de souffrir trop haut pour rien aimer, Si mon cœur monstrueux paraît se renfermer Dans un isolement maladif et sauvage Et ma foi ne vouloir briser ton esclavage Que par soif du triomphe altier de l’idéal Homme, crains de juger et de condamner mal.
Je sens vers toi couler tout le sang de mon âme. C’est douloureusement que je réprouve et blâme Ce n’est pas mon orgueil qui pleure à regarder Mon semblable au plus vil enfer se dégrader, Mais j’évoque l’Eden limpide et la naissance De cette âme dans la'montagne d’innocence.
J’écoute retentir en moi le chant lointain Des sources, et je vois l’Océan du matin,
Dans sa pourpre pareille au courage candide, Noyer d’un large élan la montagne splendide
Et cet homme, alors pur comme le haut du ciel.
A mes yeux le passé rend le présent cruel.
Vivants ne croyez pas, lorsque je vous condamne Ou que je disparais hors du monde profane,
Dans une vision ténébreuse et sans voix Ne croyez pas inexorables mes cieux froids.
Ce que je vais chercher dans ce désert sublime Ce n’est pas seulement l’ivresse de l’abîme Mais l’arcane qui sauve et le secret perdu.
Quand je serai vers vous enfin redescendu,
Quand je consacrerai la science éternelle A guérir la souffrance et la honte charnelle Et le sang-du soleil à laver les lépreux,
Vous comprendrez alors quel espoir douloureux Quel effort de changer en paradis la terre M’ont fait m’anéantir dans le triste Mystère.
Une Tombe géante emplit le fond des cieux,
On la nomme Absolu. Morne et fermant les yeux,
Je me suis englouti dans cette Tombe noire.
C’est que votre future et magnifique gloire,
Le salut de l’esprit et la beauté du corps,
La rémission des péchés et des remords
Le bonheur éternel naîtront de la Lumière
Qui dort dans le sépulcre immense, aux murs de pierre.
Dès que je vous ai vus de mes regards d’enfant Camper sous l’ignorance et le vice étouffant,
Comme des vers rampant sous le poids de ia boue, J’ai dit : Que tout mon être aux hommes se dévoue. Mais rester à gémir de vos maux sans chercher.
Par quel sûr et divin pouvoir vous arracher A cette destinée affreuse, était stérile.
Le travail pour sauver c’est la pitié virile.
J’ai creusé hardiment les arcanes anciens,
Et, les lois du salut social, je les tiens.
Maintenant, sans cesser de chanter les extases, L’Absolu sombre et les brûlantes hypostases Puisque de ces hauteurs la vérité descend,
Je veux faire servir le nom du Tout-Puissant,
A revivifier la chair et la pensée Je vais tenacement, toute l’âme fixée Dans une volonté sans fatigue et sans peur Nourrir mes frères las des forces de mon cœur, Enseigner, appliquer la divine science Et dans une obstinée et longue patience Sans souci du malheur, du temps, ni du danger,
Par l’opération du pur Esprit, changer En un peuple de saints la multitude humaine.
Qu’est-ce une charité qui fuit, sonore et vaine,
Devant le dévouement réel de chaque jour?
L’amour est peu profond qui se borne à l’amour.