PAYSAGES
Les grands pins noirs de pluie, en la forêt mouillée, Sur la mousse et le thym s’égouttent lentement;
Une blanche nuée au nord s’est effeuillée :
Ses pétales de lait sèment le soir charmant.
Le « grain » vient de cesser à peine. L’heure fraîche Où le jour s’opalise unit sa pureté A la brume qui plane et s’éclaire ou qui lèche Les collines de son effluve velouté.
Le ciel délicieux en souriant frissonne...
Près de moi des rochers humides sont moirés De plus riches couleurs qu’un feuillage d’automne Et vivent d’eau limpide et molle pénétrés.
Un parfum de bruyère et de myrte se mêle A l’odeur de la terre, aux lents souffles de l’air;
Par intervalles passe une senteur nouvelle Un vent vierge et salé qui monte de la mer,
Dans un vallon fleurit un bois de lauriers roses Où ruisselle un torrent invisible; et, là-bas,
Vêtus par le couchant de délicates roses,
Et, dans l’ombre, voilés de grappes de lilas,
De hauts rochers, debout dans les vagues sanglantes,
Respirent la beauté du crépuscule d’or
Où, porté par le vol heureux des vapeurs lentes,
Un féérique Bacchus nonchalamment s’endort.
Sous le ciel gris l’allée est riche et monotone Où des tilleuls chargés de leur feuillages d’or Jusqu’au vide horizon forment sur chaque bord Un mur morne et pompeux comme le vieil Automne.
Par instants une feuille aux rameaux secs frissonne Et mollement tombe sur le sol pâle et mort.
Silencieusement le fastueux décor Aux souffles du matin tremble et se découronne.
Et dans l’allée immense où je marche, attendri Par les chansons de ma tristesse, mon esprit De grands rêves mourants se compose un cortège.
Les feuilles tournent dans l’air moite et la vapeur Et vont dormir aussi doucement que la neige Qui, l’hiver, du ciel blanc descend avec lenteur.
Des chimères rouges et noires Se tordent dans le jour mourant.
Leurs crinières et leurs nageoires Se déforment en s’azurant.
Les hauts palmiers phénix qui dressent De chaque côté du portail Leur stipe écailleux et caressent De leurs palmes en éventail
Les grands piliers de pierre dure, S’ensanglantent dans le couchant Et leur magnifique stature D’ombre et de pourpre se tachant
Roides, fastueux et mystiques Ils regardent monter la nuit,
Tels que des Dieux mélancoliques, Rouges de rêve et noirs d’ennui.