A UN DÉMON
Tes lourds cheveux bouclés couleur de saphir sombre Encadrent le contour de ton frêle visage Et versent tristement leurs reflets et leur ombre Sur la clarté de ton charmant regard sauvage.
Comme un soleil de pourpre au fond du crépuscule S’en va, riche et voilé d’une lumière tendre,
Au fond de tes grands yeux ton rêve ardent recule Devant les yeux humains qui voudraient le comprendre.
Un songe redoutable, effrené te dévore,
Tu n’as que du dédain pour l’homme et pour ses vices, Tu refuses d’aimer la femme qui t’implore,
Toi qui sais des tourments plus doux que les délices.
Quelle noire splendeur inonde ta pensée Et brûle jusqu’aux os ta force solitaire?
Quel plaisir inconnu tente ta chair lassée 0 toi qui hais le ciel et méprises la terre?
La domination muette et la science
Régnent aux ombres de ton pâle front sans rides
Et, par ta volonté, souple en sa patience,
Tout s’est réalisé de tes désirs avides.
Pensif et gracieux dans ta robe de femme En tes péchés, du monde ignoré, tu reposes.
Ton orgueil se recueille au temple de ton âme,
Où tes calmes remords s’ouvrent comme des roses.
Mais tu veux chaque jour de plus âpres ivresses, Par des crimes nouveaux ranimant ton génie,
Et sans comprendre encor où mènent tes tristesses Tu cherches dans le mal une extase infinie.
Ah! le mal est fini, le néant le limite.
Tu te fatigueras de tes mornes victimes.
Les songes monstrueux que le plaisir irrite Imaginent en vain d’insondables abîmes :
La matière s’épuise et la haine se lasse.
Rêver même devient une amère torture Pour le pâle désir que le dégoût enlace.
La chair ne trouble plus l’âme stérile et dure.
L’indifiérence éteint le désir, l’orgueil même. L’avenir devient nul qui paraissait immense,
Le démon n’est plus rien que son ennui suprême, Puis la faim du néant ronge l’indifférence...