‹ Les lys noirsChapitre 32 sur 32 · HORS LA VIE · texte numérisé non relu

HORS LA VIE

Immuable et les yeux brûlants d’une pensée Par nulle autre conçue encore, elle attendra Que sa prière unique enfin soit exaucée.

Et l’insensée a dit : Pour moi Dieu descendra.

Et, sans souci du temps, son lourd regard demeure Splendide, amer, pareil aux lacs du Sahara.

Entre tous les moments de l’être immense, une heure Sera, ténébreuse et sans éclairs, mais rongeant D’occulte feu son cœur jusqu’à ce qu’elle en meure.

Elle reste extatique, insensible, songeant A l’infini de sa douleur surnaturelle,

Droite au seuil du désert monotone et changeant.

Quel mystique Aigle noir s’est abattu sur elle, D’ombres enveloppant son front haut et ses yeux*

Et voilant sa beauté de tristesse éternelle?

Elle n’a contemplé la terre ni les cieux.

L’espoir, la volonté qui souffrent dans son âme Sont, comme des vaincus, toujours silencieux.

Et rien n’existe plus pour ses yeux que leur flamme.

Invisible et réel, tout s’est évanoui

Devant la profondeur de ce regard de femme.

Le bien, le mal connus n’auront pas ébloui

Son désir ni tenté l’Idéal solitaire

Qui rend son front hautain et pâle comme lui.

Je ne veux ni le Ciel, ni l’Enfer, ni la Terre, Pense-t-elle, et les voix pénétrantes du soir,

Avec crainte et tendresse, implorent son mystère.

Le mal est trop vulgaire et trop froid le devoir. L’homme ne voit que vie et mort: Vaine apparence... Son âme peut aimer selon ce qu’il peut voir.

Les beaux Anges du Ciel n’ont pas eu de souffrance. Les saints mêmes perdus aux gouffres de leur Dieu Ne s’y confondent pas jusqu’à changer d’essence.

C’est l’Absolu, le sombre Absolu quelle veut.

Les Archanges, troublés par sa froideur sublime, Autour d’elle plauant dans les rayons de l’air De son regard tranquille interrogent l’abîme.

Mais elle a répondu : — Vous n’avez point souffert Ce désespoir, que Dieu connaît et qui m’envoûte,

De voir le Ciel aussi peu divin que l'Enfer.

L’extase vous suffit à vous... Pour que j’écoute,

Il faut que par la voix m’impldre une douleur Qui soit ma douleur même et qui la saigne toute.

Des Chevaliers, des Rois, en leur manteau couleur De lune, nuancé de charmant crépuscule,

Gracieux, doux, l’air aventureux, et rêveur,

A celle dont le lent regard prie et calcule,

Ont chanté leur tendresse et leur jeunesse d or,

Et le sourire en fleur du courage crédule.

Mais elle a répondu : — Vous m’aimez tant qu’il dort Mon désir redoutable, et mon dédain vous tente. Enfants d’un jour, l’amour est fort comme la mort.

Et vous reculeriez, l’âme dans l’épouvante,

Votre amour sécherait comme une rose au feu,

Si j’écoutais et si je devenais vivante.

Hommes, craignez, je suis l’espérance d un Dieu. D’autres sont arrivés, nés aussi de la femme,

Mais qui ne chantaient pas fraîchement leur aveu.

Artiste ravagé, savant, poète, brahme,

Chacun laissait couler, comme en un fleuve amer •Sortant des grottes et des cavernes de l’âme,

Des mots pliis fatigués que les flots de la mer. Et la Reine répond : — Vos Muses courtisanes Vous ont trop divertis du Rêve unique et fier.

Prophètes à demi, vous demeurez profanes, Vous avez beau savoir de l’homme et du soleil Autant de vérités qu’ils conservent d’Arcanes,

Votre Verbe est encore peu lucide et pareil Aux tâtonnements d’une incertaine Voyante, Quand elle balbutie à son premier sommeil.

Et l’Idéal fixe en sa force flamboyante,

Unité, Liberté, Divinité, Beauté,

Ne se réfléchit pas en votre onde fuyante.

Si vous l’aviez connu, vous l’auriez imité.

Et votre calme esprit, se retirant de vivre,

Eût, dans la solitude, acquis l’Éternité.

Ceux-là mêmes de vous que le désert enivre, N’y viennent pas chercher un Absolu réel,

Mais cette vision qu’il leur plaît de poursuivre.

Et votre amour serait semblable à votre Ciel, Gloire mouvante, orage et brumes empourprées, Mais rien d’incorruptible et de surnaturel.

Mains aux doigts pâles et faces désespérées,

Ont supplié la Reine indifférente, au loin,

Dans le désert et les dunes décolorées,

Ces hommes, le front mort, ne.se retournant point, Déchus de la suprême et mystique chimère,

Aux rayons de l’aube orientale qui poind,

Repartent vers la vie et la pensée amere.

Une après-midi chaude où la Reine lassée Voyait monter le sable en trombes au ciel lourd,

Un violon, à son oreille caressée,

Chanta soudainement un air étrange et sourd Qui donnait au corps des sensations si fines Qu’il devenait doué de pensée et d’amour.

Mais l’air assoupissait les tortures divines,

Et l’âme se fondait par lui dans un ennui Plein de tentations haineuses et chagrines.

Et frais comme le soir, voilés comme la nuit, Sveltes et blêmes sous leurs chevelures rousses,

Dans leurs yeux un serpent qui s’éloigne et qui fuit.

En des paroles mélodieuses et douces

Comme leurs gestes et leur peau, discours flatteurs

Et plus doux que la lune errante sur les mousses,

Les démons sont venus, féeriques imposteurs,

Tenter la Reine et faire entrevoir à sou rêve An fond d’un lac muet de rouges profondeurs.

Mais elle a répondu : — Je ne suis pas, comme Eve, Ignorante, et je sais dans le germe prévoir Tout ce qu’est la moisson au jour quelle se lève.

Vptre mélancolie et votre nonchaloir

Et même la fureur âpre que vos visages

Par moments en leurs nerfs moroses laissent voir.

Vos crimes douloureux, vos sciences sauvages,

Et le pervers attrait que la damnation En son éternité montre aux sombres courages,

Tout 1 infini du mal n’est qu’une illusion.

La douleur, le remords et le sang ne fécondent Ni la stérilité ni la corruption.

Qu aux steppes de la mort vos pensers vagabondent,

Y cueillant le poison d’un plaisir inconnu,

Ou, mornes, à l’orgueil absolu se confondent,

Pour le contemplateur qui voit votre âme à nu,

Votre agitation comme votre silence Ne sont que fausse rage et calme convenu.

Qu'importe votre haine et votre violence?

Votre âme est morte, à jamais pierre et ne sent rien Et qu importe votre contemptrice indolence?

Votre orgueil est sans cause et vous le savez bien. Comment m’aimeriez-vous, impuissants égoïstes,

Et dont le cœur est un vomissement de chien?

Vous haïssez en bas, et si vous êtes tristes,

Ce n’est pas d’un amour sublime et dangereux Qui vous aurait damnés tels que d’impurs artistes.

Mais c’est d’être sans un amour et vos yeux cçeux De froides voluptés et de sèches souffrances,

Votre égoïsme seul crie et jaillit par eux.

Je vois, malgré vos féminines apparences Et vos corps onduleux, le vil de vos esprils Et le secret banal de vos indifférences,

Et la vulgarité du mal j’en ai mépris.

Le crépuscule tombe, et dans le sable obscur Couché sur une dune à l’éclat diaphane Dù soir livrant les plis de sa robe d’Assur,

La Reine a vu dormant, prêtre au front de Diane, Un blond anachorète aux longs cheveux tressés, Pâle et beau comme Apollonius de Tyane.

11 rouvre paresseusement ses yeux glacés Et, restant à demi couché dans la pénombre, Chante à la Reine ces blasphèmes cadencés :

— Monotone lumière, abîme terne et sombre, Tous deux sont incomplets et fatiguent bientôt.

Le Paradis, l’Enfer, la foule les encombre.

Le plaisir subtil et terrible qu’il nous faut Ne peut être donné par la seule lumière Et l’exaltation vers les flammes d’en haut,

Ni par le mal uniquement et la matière,

Mais tout ce que le monde a souffert et joui,

Par la vertu, le vice et la révolte altière,

Notre esprit libre doit le concentrer en lui.

Et le Rien et le Mal, s’exaltant l’un par l’autre,

Se fondront pour notre âme en un spasme inouï.’

Le crime où le Démon journellement se vautre, Pour sa pensée aride a perdu sa saveur Et l’extase devient familière à l’Apôtre.

Mais moi qui sais unir le doute à la ferveur, M’abîmer tout entier aux visions mystiques Et de Satan garder l’étreinte et la faveur.

Ecoute mon secret cantique des cantiques Et comment le remords à la sensation,

La volupté cruelle aux rêves extatiques,

Donnent une amertume âpre, une tension Désespérée, et quel frisson triste et sublime Emeut le. sacrilège en sa corruption.

Si tu veux être Lucifer et sa victime,

La tentatrice et la séduite, laisse-moi Eveiller en ton sein que mon souffle envenime

Un désir, non pas riche et dévorant, mais froid

Comme la volonté d’une raison perverse

Qui, .pour toi, me rendra moins dangereux que. toi.

Voici le chant secret, l’eau morte que je verse En l’urne taciturne et dure, dans ton cœur,

Eau corrosive qui le mord et qui le perce;

Eau qui change en bronze informe l’airain vainqueur Et l’urne orgueilleuse en vase des Danaïdes Toujours vide et rongé de soif et de rancœur.

Les parfums ténébreux et les parfums splendides Emanés de nos corps nous environneront D’Archanges, monstrueux et de Démons candides.

Au milieu de ton diadème sur ton front Un lingham de rubis dans une croix d’agate,

A ta main des lys blancs dont les baisers tueront,

Sur un autel couchée en ta robe incarnate Ecoutant murmurer et gémir dans ton. sein Les vagues de la mort où dort la morne Hécate,

Tu contempleras mieux qu’un ascète et qu’un saint Les célestes douleurs et les. béatitudes Qui descendent vers toi, mélodieux essaim.

Et pâmée en d’hiératiques attitudes Tordras en même temps sur ton corps, déchiré Par ses crochets aigus et ses écailles rudes,

Un grand serpent aux yeux humains et consacré Par les paroles qui transfigurent l’hostie,

Un démon au corps d’émeraude et d’or marbré.

Tu seras d’horreur et d’orgueil anéantie Le sang ruissellera sur ta chair, le plaisir Rouge sur ton âme et — sauvage eucharistie —

Le Démon que ta main hautaine a su choisir Boira le sang de ta chair et de ta pensée •

Et mordra ta chair et mâchera ton désir.

Puis je viendrai quand tu seras desenlacée Sur ta lèvre baiser les marques du Démon Avec ma bouche par les anges caressée.

Moi que servent tous deux Michaël et Mammon De toi je ferai l’impératrice, l’épouse Du mauvais Messie et de l’impur Salomon.

Par moi tu connaîtras les étreintes des douze Séraphins noirs et des sept Archanges royaux :

Un infini pour nous deux seuls, reine jalouse.

Nos corps nus et chargés de limpides joyaux,

Nos âmes par un ciel quelles ont fait, hantées, Fouleront toutes lois comme des escabeaux,

Lumière, nature et conscience domptées,

Offriront à nos mains mille cieux, mille enfers,

Nous régnerons et nous serons des dieux athées.

Oh! livre à mes baisers, ouvre les membres chers... Nous tuerons et nous guérirons, meurtriers, prêtres, Nous marcherons sur les nuages et les mers.

On nous appellera bienfaiteurs, rois et maîtres,

Fils de Dieu, puis les fous par qui nous serons crus Nous les ferons entre eux s’égorger comme traîtres.

Viens, de rêves cruels parfumant tes seins nus, Contempler dans mes yeux et boire sur ma bouche Le charme de Satan et celui de Jésus.

La reine répond : seul le silence me touche

D’Elohim dont le cœur reste mystérieux

Même pour mon esprit et pour mon cœur farouche.

Que m’offres-tu de rare et de si précieux?

Le bien, le mal connus, dans un fiévreux mélange,

Et la confusion de l’enfer et des cieux. '

Mais ton amour n’a rien d’impossible et d’étrange, Tu ne vois pas plus loin que Salau dans le mal. Tu ne t’envoles pas au delà de l’Archange.

Je te plains; dégoûté de l’humain idéal Que tu trouves inerte et fade, tu méprises Le péché par instinct, le rut de l’animal.

L’ombre chaude du crime aux illusions grises Donne pour toi la force et l’ardente beauté;

Le rêve rend plus noir l’enfer dont tu te grises.

Mais tu n’as rien créé. Ta folle volonté Un jour reconnaîtra le néant qu’elle embrasse Le temps de ton ivresse, ô songeur, est compté.

Le contraste un moment gardera de la grâce Et de l’horreur au bien par le mal animé,

Puis l’ennui reviendra plus morne et plus tenace.

Et l’oubli pourrira dans ton grand cœur fermé

L’hiver, l’été, le jour lassant, la nuit sereine Roulent, depuis des siècles, aux pieds de la Reine. Ses regards sont pareils, dans ses yeux lourds et beaux, A des Dieux lumineux couchés dans leurs tombeaux.

Et douloureusement aux cils des larmes tremblent. Autour d’elle parfois les Élus se rassemblent,

E les Saints attristés voudraient la consoler.

Mais elle attend Celui qu’ils n’osent contempler.

Ils savent qu’aucun d’eux ne toucherait son âme. Comme un grand aquilon arrache une oriflamme A sa hampe, plantée au sommet d’une tour,

Un vent, de solitude arrache sans retour Le magnifique espoir, oriflamme pourprée Que la Reine arborait à son amour sacrée,

Mais la croix reste en haut de la hampe, debout, Pendant que le drapeau s’enfuit dans le vent fou,

Et pour la Reine, morte aux songes de victoire,

A l’espoir en lambeaux survit une foi noire.

Tu ne veux pas de moi, dit-elle, Dieu cruel,

Et j’ai désespéré de l’amour éternel.

Hymnes des profondeurs qui me glacez les moelles, Grands découragements qui tombez des étoiles, Comme de mornes voix d’ombre et de désaveu,

Voix froides qui chantez l’isolement de Dieu,

Vous triomphez; je ferme humblement mes paupières Sur mes yeux trop hautains de leurs sombres prières. Je n’ai plus de courage, et tout mon cœur est las. Celui que j’ai voulu, je ne l’atteindrai pas.

Il est inaccessible en son dédain suprême,

Et vouloir trop, c’est un terrible diadème Qui se resserre un jour en écrasant le front,

Ah ! mes bras amaigris jamais ne l’étreindront,

Le Roi, dont l’ombre errait, couvrant la solitude,

Et maintenant voilà que j’ai pris l’habitude Du vague de l’esprit et du cœur sans désir,

Moi que de,s siècles autrefois n’ont pu fléchir Dans mon ambition, j’hésite et je m’ennuie.

Les heures et les jours tombent comme la pluie.

Mais si tu ne viens pas, mon Dieu, je crois en toi * Le songe évanoui ne trouble pas ma foi.

Seul tu es, seul je t’aime, et j’abhorre le monde. Mouvement stérile et fastidieuse ronde,

Étoiles, saisons, mœurs, peuples, désirs errants. Remous sans but, orage obscur, flots ignorants, Inutile balancement d’immense écume,

A vous j’ai préféré le vide et l’amertume De donner tout mon être à qui ne donne rien,

Et de nos deux néants j’aime encor mieux le mien. J’ai vécu d’une haute et superbe chimère,

Moins que l’abaissement la folie est amère.

Je ne descendrai pas de mon.ambition.

Vous me contemplerez saigner ma passion.

Je vais mourir; au fond du ciel inaltérable,

J’irai chercher Celui dont la froideur m’accable.

Il n’a pas daigné voir mon vieux cœur déchiré,

Mais dans mes tristes mains je le lui porterai.

S’il me rejette encor, si je suis condamnée Pour le temps éternel à cette destinée,

De souffrir solitaire entre le monde et Lui, Qu’importe? je vivrai mon enfer inouï,

Mon âme a su choisir la douleur surhumaine,

Et dans le désespoir entier, dans la mort vaine, L’Amour est plus fidèle et l’Idéal plus beau.

Elle râle; et l’Esprit s’éteint dans lé cerveau.

Les pâles cheveux rayonnants qui la couronnent. Pareils à de: flottants souvenirs qui rayonnent,

Sur le front partagés flottent rêveusement.

Son front solide et pur comme le firmament,

Ses yeux fermés, sa bouche amère et déjà blême, Se fanent, lentement sous le vent d’anathème,

Pas un vivant près d’elle et dans son cœur brisé Rien d’humain, pas un cri qui monte du passé, Pas une ivresse, même éphémère et cruelle.

Tout ce qu’elle a vécu si durement c’est elle,

Il faut finir tendue en un dernier effort Seule dans son génie et seule dans sa mort

Sur le sable le corps de la Reine repose.

Le souffle d’occident sème, lent et morose,

Du sable sur les yeux qui, dans la mort rouverts, Reflètent le profond zqnith des cieux déserfs.

Comme un sombre couchânt qui rongerait l’aurore A l’horizon de l’Empyrée on voit brûler Une âme qui détruit la vie et qui dévore.

Dans le haut paradis, elle fait déferler Sa tristesse et les chœurs des anges qu’elle inonde Dans ses flots ténébreux commencent à rouler.

Et des voix ont chanté que celle âme profonde,

La première depuis que les êtres sont nés,

Retourne à Dieu sans rien avoir voulu du monde.

Voici : Par son exemple et sa mort entraînés,

Pris de son âpre ivresse, accablé de leur vide,

Sûrs du néant de leurs délires obstinés,

Les êtres ont compris que le monde stupide Recommence toujours le même avortement Et que vivre hors Dieu n’est qu’un long suicide.

Us sentent que l’esprit de la nature ment Et les trompe par les désirs qui les épreignent Et tous ont faim et soif de l’engloutissement.

Terres aux flancs brisés que les mourants étreignent, Etoiles sans regard, tombent, cieux après cieux,

Et l’Ange sans rayons suit les hommes qui saignent.

Par millions vers le iMalstrœm mystérieux Planètes, paradis, élus, peuples descendent En tournoyant avec des remous furieux.

Comme de vieux vaisseaux les grands astres se fendent Et tout s enfonce aux profondeurs de l’inconnu.

Puis sur l’éternité les ténèbres s’étendent...

Et la création sombre dans l’Absolu.

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