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Le progrès industriel paraît faire partie de nos destinées. Sans être fatalistes, nous pouvons affirmer qu'il prévaudra, en dépit des obstacles que les pré- j jugés et los vices de quelques-uns, que la paresse % d'esprit et la frivolité de beaucoup d'autres entassent à l'envi sur son chemin.
Son triomphe importe également à la liberté humaine, au développement de la science, à notre bonheur à tous et au bonheur des générations qui succéderont à la nôtre. Le progrès industriel est le progrès libéral par excellence. Sans l'industrie, l'homme aurait depuis longtemps cédé la place aux animaux mieux pourvus que lui à tant d'égards. Sans elle, l'esclave serait encore attaché au moulin à bras: à peine l'agriculture fournirait-elle de quoi nourrir ceux qui cultivent. Sans industrie enfin, point de science, point d'art, point de professions libérales; à leur place, une préoccupation absolue, la même pour tous, l'entretien d'une vie misérable, toujours menacée par la faim. M
Ce progrès, comme toutes choses en ce monde, a' cependant certains asipeels (éicheux. Pour ne parler
que de Tun de ces aspects, la division du travail, condition nécessaire de tout perfectionnement, n'est pas sans inconvénient quand on la pousse à ses dernières limites. Elle forme d'étroites spécialités. Ainsi traité, Thomme dégénère facilement. Au point de vue moral, la division du travail tend à développer une aptitude, au détriment de toutes les autres : résultat aussi contraire à Thygiène de Tàme que l'hypertrophie d'un organe et le dépérissement de tous les autres le sont à la santé du corps.
Être complexe, l'homme a les besoins les plus variés : de môme qu'il est omnivore au physique, il réclame pour son entretien moral plus d'une sorte dé pâture. Qu'on se garde de lui rien refuser à cet égard; surtout, qu'on n'aille pas déplorer, comme certains moralistes de mauvaise humeur, les effets de cette salutaire passion, si sympathique au cœur humain, que Fourier appelait du nom caractéristique Aoi papillonne! Le repos, la lecture, la conversation, la rêverie même, pourvu qu'elle ne devienne pas pour nous l'occupation principale, sont autant d'utiles distractions qui divisent la série de nos efforts, et nous mettent en état de les renouveler plus tard dans des conditions plus favorables.
A prendre les choses de plus haut, il semble que l'esprit positif, qui profite si largement aujourd'hui des progrès scientifiques déjà réalisés, deviendrait bien vite, une fois réduit à ses seules forces, impuissant à en provoquer de nouveaux. Bacon avait remarqué que la Nature ne se laisse pas réduire en formules; elle brise les cadres dans lesquels on pré- 3ndrait l'enfermer. De même, il n'y a pas de perfecaonnement à espérer de la mutilation de la nature
humaine. Ce qui assure la continuité du progrès, ce n'est pas une doctrine particulière, devenue la maîtresse absolue des intelligences, et réduisant au si- ( lence toutes les opinions dissidentes. C'est, au contraire, la libre discussion entre des doctrines opposées, c'est l'émulation des écoles rivales aux prises tes unes avec les autres *. Là paraît être le secret de tous les perfectionnements. Que ce principe d'émulation fasse défaut, et le mouvement général s'arrête. Nui peuple n'a devancé la Chine dans la voie du progrès matériel; et pourtant, depuis des siècles, pas un nouveau progrès n!a été accompli par ce peuple, le plus strictement positif de la terre.
Ne craignons pas pour nous un pareil amoindrissement. La race européenne semble avoir reçu l'empreinte du rayon divin. Race des grands philosophes et des grands poètes, elle ne reniera point un passé glorieux, elle ne faillira point à la haute destinée qui l'attend. L'esprit positif s'y développera, nous l'espérons, mais il gagnera en étendue en même temps qu'eu précision : poésie, art, science abstraite, esprit religieux, il n'étouffera aucune des nobles prérogatives de l'esj^ç humaine.
1. Comparez Guizot, Histoire àe la civilisatioii en Europe. leçon II.