Priva ta lex
fois enrôlé, Touvrier n'aurait plus le droit de quitter son chantier pour aller ailleurs créer à TÉtat rembarras de lui trouver un autre travail. Fonctionnaire d'un nouvel ordre, il ne serait pas admis à donner sa démission; autrement, il pourrait, en retombant dans la misère, reconquérir le titre qui lui vaudrait un rengagement. L'État, pour ne pas succomber sous une pareille charge, aurait, non seulement le droit, mais le devoir de surveiller la conduite de chacun. Bref, la reconnaissance du droit au travail conduirait à enrégimenter les travailleurs, à les mener comme des soldats, sans consulter ni leurs goûts ni leurs préférences, et à employer des mesures disciplinaires comme correctif de leur paresse. Beaucoup de frais pour un mince produit, voilà, | comme on l'a vu dans tous les essais d'ateliers nationaux, le résultat économique d'un mode d'exploitation si peu approprié à notre nature.
Si les doctrines socialistes nuisent au progrès en égarant les masses, on peut en dire autant de cet esprit révolutionnaire qui parfois les soulève et les fait agir au rebours de leurs intérêts les plus chers. Un préjugé opiniâtre contribue à mettre les prolétaires au service des tribuns et des perturbateurs : Celui qui n'a Wen, dit-on, ne peut rien perdre. Sur la foi de ce proverbe trompeur, on se croit désintéressé dans les questions qui s'agitent autour de soi, on s'y compromet sans réflexion, et l'on s'aperçoit trop tard que l'homme qui n'a rien est de tous, au contraire, celui qui a le plus grand besoin de la prospérité générale et de la tranquillité publique. Vivant exclusivement du travail de ses bras, si le travail cessCf comme il arrive à la suite des désordres de
la rue, le prolétaire perd son salaire, c'est-à-dire perd tout. Le voilà dans une position bien plus misérable assurément que celui auquel la possession d'un capital, si petit qu'il soit, permet d'attendre des temps plus heureux.
L'idée que la destruction peut parfois être utile doit être classée aussi au nombre des plus regrettables préjugés. Tantôt cette idée inspire des violences qui se retournent contre les coupables. Lorsque, sous la Révolution, il n'y avait pas assez de grains au marché, on pillait les magasins des accapareurs; en d'autres termes, on gaspillait en pure perte une partie de ce blé qu'on accusait d'être trop rare, et on effrayait le commerce, qui seul aurait pu en apporter du nouveau *. D'autres fois, la même idée se traduit par des appréciations plus naïves et plus innocentes. Cela fait aller le commerce, dit-on, par exemple, quand une porcelaine se casse, comme si la destruction d'un objet augmentait les ressources de celui qui le possède; comme si cet accident pouvait avoir d'autre résultat que de détourner vers le commerce de la porcelaine une somme qui aurait fait aller un autre commerce, si l'emploi en était resté libre I
Les abus de tout genre, l'abus du vin et des boissons alcooliques, l'abus du tabac, l'usage du haschich ou de l'opium en Syrie, en Chine et dans l'Inde, se rattachent encore à la série des préjugés invétérés. L'emploi immodéré des narcotiques, des stupéfiants, et de tous les moyens artificiels par lesquels l'homme
1. V. Proclamation du maire Pache à ses concitoyens (juillet 1793). (Thiers^ Révolution française, Convention nationale, chap. ix.)
parvient à engourdir son intelligence et à perdre le sentiment de sa responsabilité, est un suicide par- M lieK réprouvé |>ar la morale et par l'hygiène. L'économie politique se borne à en constater les déplo- • râbles conséquences.
Cest surtout à propos de l'utilité des machines que les préjugés se donnent libre carrière. Le caractèi"^ routinier de l'homme se montre là dans tout son jour. Nous avons vu les bateliers du Weser mettre en pièces le bateau à vapeur de Papin. Cette méfiance de l'ouvrier à l'égard de toute machine nou velle vient de ce que les machines travaillent mieux que lui, plus vite et à moins de frais; l'adoption d'un tel auxiliaire va permettre de faire la même quantité de travail avec moins de main-d'œuvre : et voilà des ouvriers furieux à la pensée de perdre leur ouvrage. Que n'ont-ils un peu plus de foi dans l'avenir! La prospérité se rétablit toujours au bout d'une période transitoire, qui tend à devenir déplus en plus courte à mesure du développement général de l'industrie. La consommation, stimulée par l'abaissement des prix, s'accroît au point de réclamer une production plus abondante; et bientôt l'industrie améliorée par les machines réclame le travail d'un plus grand nombre de bras qu'auparavant, et leur assure de meilleurs salaires. Nous l'avons fait voir à propos des machines à coudre. Le même phénomène a été bien sensible sur les voies de communication. Autrefois, les diligences qui exploitaient les routes de la France entretenaient un grand nombre de chevaux et de postillons. Le personnel de ces entreprises attendai l'ouverture des chemins de fer comme un accus peut attendre VaTTèlc\\3L\ V^ condamne. La tiansitioD
n*a même pas été difficile. Les chemins de fer ont décuplé la circulation dans toutes les régions où ils ont été établis, et ils emploient, pour le mouvement de leurs omnibus, de leurs camions, de leurs (correspondances, et pour les manœuvres des grandes ^^ares, plusde chevaux que les anciennes diligences. Pareille observation s'applique aux voies navigables en concurrence avec les voies ferrées. On pouvait croire la navigation détruite sur la Seine par l'ouverture du chemin de fer entre Paris et Rouen; l'incendie des ponts de cette ligne, en 1848, montre bien que telle était l'opinion des mariniers de la Seine, dignes émules de ceux du Weser. Loin de là, la navigation s'est développée concurremment avec le mouvement du chemin de fer, et l'accroissement du tonnage transporté a suffi pour faire vivre en paix les deux industries rivales.
Les hommes dépossédés par une invention nouvelle sont libres, il est vrai, de se refuser pour un temps aux transformations que cette invention rend nécessaires. Dix ans après l'ouverture du chemin de fer de Pétersbourg à Moscou, on voyait encore, sur la chaussée qui joint ces deux villes, les iamchtchiks de la poste occupés à attendre les voyageurs qui ne passaient plus sur cette route. « Que faire? disaientils. Changer de métier? N'être plus iamchtchiks? Mais nos pères Tétaient avant nous I «
C'est cette routine générale qui rend parfois si cruelle la position d'un inventeur, j'entends d'un vrai inventeur, et non pas de celui qui apporte seulement à la société la prétention à une découverte. Le service qu'un inventeur rend à l'humanité est d'autant plus complet qu'il tranche davantage avec
les anciennes habitudes; l'inventeur n'en a que plus de peine à convaincre ses contemporains. Traité ici j de rêveur, là d'intrigant, il pourra user sa vie dans des luttes quotidiennes, trop heureux si le succès définitif vient un jour consoler sa vieillesse et assurer à son nom une gloire tardive et méritée.