XV
Reims en 1461, a princes et nobles, armés les aucuns, autres en palietos, » allèrent à sa rencontre * .
Suivant Littré, le mot paletot viendrait du bour{}ui(![non palioquais, qui sig^nifiait paysan. L'on aurait dès lors appliqué Tépithète de valioqucts aux gens de peu, aux rustiques, aux aventuriers et aux (][oujats d'armée. Mais les citations d'Olivier de la Marche prouvent que le paletot était au contraire un vêtement très riche et très bien porté. C'était alors une espèce de pourpoint : a Les supplians issirent de la maison en leurs pourpoins ou palletocqs, » dit une charte de 1455*. Qu'il fat très court, l'on n'en peut douter, c'est la caractéristique du costume à cette époque ; à moins pourtant qu'il ne s'agisse de la houppelande ou de la robe, dont les dimensions avaient été ridiculement exagérées comme ampleur aussi bien que comme longueur. Sur ce chapitre, le chroniqueur laïque Matthieu de Coucy se montre aussi indigné au quinzième siècle, que l'avait été au quatorzième le religieux de Saint- Denis. 11 écrivait vers 1467 :
^ Georges Chastellaiii (historien flamand), Chronique^ édit. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 51.
* Dans Ducange, v® pah-rok.
En ce temps là, les hommes se prindrent à veslir plus court qu'ils n'eurent oncques fait. Tellement que l'on veoit la façon de leurs c... et de leurs çénitoires, ainsi comme l'on souloit vestir les singes : qui estoit chose très malhonneste et impudique. Portoient aussi à leurs pourpoints gros mahoitres à leurs espaulcs, pour monstrer qu'ils fussent larges par leurs cspaules : qui sont choses moult vaines et paradventure fort haineuses à Dieu. Et qui estoit huyt court vestu, il estoit le lendemain long vestu jusqucsà terre. Et si estoit ceste manière si commune qu'il n'y avoit si petit compagnon qui ne se voulusist vestir à la mode des grans et des riches, fut long, fut court, non regardans au coust ne à la despence K
Le poète Guillaume Goquillart, contemporain de Coucy, a rendu la même idée dans ces quatre vers :
Varlels, cousturiers, peleurs d'aulnes ', Paveurs et revendeurs de pommes.
Ont longues robes de cinq aulnes Aussi bien que les gentilz hommes ^.
Matthieu de Coucy nous rappelle encore que le quinzième siècle se distingua par la passion qu'il mit à se procurer du beau linge,
' Matthieu de Coucy, continuateur de Monstrclet, édit. de 1572, t. III, p. 130. — Voy. aussi les Mémoires de Duclercq, édit. Michaud, t. III, p. 640.
* Faiseurs de paniers ?
' G. Goquillart, Monologue des perruques, édit. eizév., t. II, p? 287.
et surtout à l'exhiber '. On ouvrait largement par le milieu les manches des pourpoiots et des robes, de telle façon que Ton montrait, au moins jusqu'au coude, le bras recouvert d'une fine toile de Hollande. On faisait aussi bouffer la chemise entre le haut-de-chausses et le pourpoint. Mais le beau linge était cher; les galants plus riches de vanité que d'écus économisaient sur la finesse de la chemise et se contentaient de laisser voir un élégant mouchoir à la fente de leur pourpoint :
Devant l'estomac proprement Le beau fin mouchouer de lin, Mais ]a chemise est bien souvent Grosse comme un sac de moulin •.
Les mahoitres, que j'ai mentionnés tout à l'heure, étaient de gros bourrelets rembourrés ^ et placés en haut des larges manches à gigot alors à la mode. Nommés mahoitres, maheutresy etc., ils étaient destinés à donner plus de carrure aux épaules, et leur nom vient du mot mahurtre ou mahutre, qui en
* « Les hommes faîsoicnt les manches fendre de leurs robbes et de leurs pourpoints, pour monstrer leurs chemises déliées, larges et blanches. » Tome III, p* 130.
2 G. Goquillart, t. II, p. 291.
^ u Ornamenta quaedam tomento infarci ta manicis vestium aptata. »
vieux français désignait cette partie du corps '.
Une autre innovation, dont toute la gloire revient au quinzième siècle, est celle de la brayette ou braguette. Celle-ci eut pour objet de bien faire ressortir ce que le vêtement a surtout pour objet de dissimuler^. Jean Nicot la définit ainsi : a Braguette signifie cette petite partie des braies qui couvre et musse le membre honteux à Thomme^. » A Tentredeux du haut-de-chausses, à la hauteur des aines, était attaché une espèce de sac, d'autant plus en vue que les chausses étaient alors tout à fait collantes. Ce sac s'y relia d'abord par des pattes appelées loquets. Les statuts accordés en mars 1472 aux chaussetiers de Poitiers exigent que u toutes chausses à braye et locquets soient bien garnies dedans et dehors ^. » Aux loquets, les galants substituaient deux aiguillettes placées à droite et à gauche, en haut de la braguette.
Au siècle suivant, cet appendice présenta
* Voy. Ducange, v° maheria.
^ « Ce vain modèle et inutile d'un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons monstre et parade en public. » Montaigne, Essais, liv. I, chap. xxii.
' Thrésor de la langue françoyse, p. 88.
* Ordonn, royales, t. XVII, p. 568.
un aspect plus inconvenant encore ; on lui donna l'apparence d'un arc-boutant * , et on le chargea d'ornements et de bijoux, afin d'y mieux attirer les regards* : « Et fut la forme de sa braguette comme d'unç arc boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d'or que prenoyent deux crochetz d'esmail. » Celle-ci appartenait au costume de Gargantua, et Rabelais ne dédaigne pas de nous apprendre encore que Panurge exhibait une « belle et magnificque braguette •. » Il avait donc, aussi bien que son maître, droit à la qualification de braguard^ titre d'honneur dont on gratifiait les damerets qui se distinguaient par l'ampleur et la magnificence de leur braguette. Cette mode insensée fut abandonnée vers la fin du seizième siècle *, et l'on
* Il est vray que pour la brayette
La mode en estoit moins honneste Alors que le dieu des jardins, Autrement pcre des humains, Monstroit par sa noble figure La puissance de sa nature.
( Vers a la Fronde sur la mode des hommes, 1650, in-4'» p. 9.) — Voy. ci-dessous le portrait de Henri II et celui de Charles IX.
® Voy. Montaigne, Essais, liv. III, chap. v.
^ Gargantua, liv. I, chap. viil, et liv. III, chap. VII.
^ La braguette ne figure plus sur le beau portrait de Henri III que possède le Musée du Louvre.
ne doit pas regarder comme en constituant une imitation la touffe de rubans que le dixseptième siècle plaça au même endroit.
Ce que Ton aurait vraiment peine à croire si sur ce point les documents n'abondaient, c'est qu'au temps de sa splendeur la braguette servait de poche. Les vraies poches n'apparaîtront qu'au siècle suivant, avec les chausses bouffantes. Au quinzième siècle, la braguette en tenait lieu. On y mettait son mouchoir, ses gants, sa bourse; on y mettait jusqu'à des fruits, qu'il n'était pas malséant d'offrir aux dames, sortant tout chauds d'un tel lieu. Écoutez le docteur L. Guyon :
Les chausses hautes estoyent si jointes qu'il n'y avoit pas moyen d'y faire des pochettes. Mais en place, ils portoyent une ample et grosse brayette, qui avoit deux aisles aux deux costez, qu'ils attachoient avec des esguillettes, une de chascun costé. Et en ce grand espace qui estoit entre lesdites deux esguillettes, la chemise et la brayette, ils y mettoyent leurs mouchoirs, une pomme, une orange au autres fruicts, leur bourse; ou s'ils se faschoyent de porter des bourses, ils mettoyent leur argent dans une feutequ'ilsfaisoyent à l'extérieur, environ la teste et pointe de ladite brayette : et n'estoit pas incivil, estant à table, de présenter les fruicts conservez quelque temps en ceste brayette *
' Diverses leçons^ etc., édit. de 1610, p. 236.
Guyon va maintenant nous édifier sur le costume que portaient les dames :
... Leurs robbes amples et plissées, dont les manches estoycnt si amples qu'un bouc eust bien entré dedans, et une queue à leurs robbes, qui estoit communément long;ue de six pas. Et assembloyent souz icelles, quand elles les trainoyent par les g;randes sales ou é(jlises, force stercores * ou crottes de chiens, poussières, fan^jes, et autres saletez ; ou si elles ne les laîssoyent traîner quand elles estoyent au bal, on leur attachoit ceste inutile queue sur le cropion avec un gros crochet de fer ou un bouton d'os ou d'ivoire. £t cela n 'estoit sans beaucoup de charge et fatigue à celles qui les portoyent. Le soir, quand elles s'alloyent coucher, elles avoyent les jambes enflées, à cause du fais qu'elles portoyent en ce temps-là '.
Le crochet de fer dont parle ici Guyon se nommait troussoire. Il avait la même destination et à peu près la même forme* que les pages actuels. Une cordelière^ terminée par
^ Ordures.
» Page 237.
' Voy. Viollet-Ie-Duc , Dictionnaire du mobilier, t. IV, p. 498.
* Mais entre les autres je y vis
Dont l'une y donna ung bréviaire,
Et l'autre ung calice à devis.
Et sa dame une cordelière
Pour luy faire une troussouaire.
(Martial de Paris, VanuaU rendu cordelier , édit. de 1731, t. II, S ccxxix, p. 586).
une forte agrafe^ servait à tenir relevée la longue jupe de la robe. Ceci dit surtout pour les opulentes bourgeoises, car Timmense queue que traînaient après elles les princesses n'eût pu être ainsi maintenue ; il fallait qu'un page ou une dame d'atour, parfois même deux ou trois dames d'atour , se chargeassent de la porter.
Ces robes, si étoffées du bas, ne l'étaient guère du haut; on les décolletait de manière à montrer le plus possible de la poitrine par devant et une bonne partie du dos par derrière. Les jeunes gentilshommes ne s'en plaignaient pas, mais les sermonnaires et les moralistes en gémissaient. Du haut de sa chaire, Olivier Maillart tonnait contre la coquetterie des Parisiennes ; du fond de son cloître, un austère Franciscain, Pierre des Gros, les adjurait de renoncer aux damnables pratiques par lesquelles elles compromettaient leur salut et celui des autres. De fait, les invectives de Maillart ne paraissent pas les avoir beaucoup émues, et quant au traité de Pierre des Gros,
1 Elle était souvent en argent et parfois en or. Ducange extrait ces mots d*une lettre de rémission datée de 1474' : « Deux troussouères, l'une ferrée d'argent et l'autre ferrée de boucles d'or ou au moins dorées. » V^* trossellus.
iv. 7
probable qu'elle ne s'en souciait guère. Mais Legrand avait des imitateurs : le cordelier Jean Petit , le carme Eustache de Pavilly ne cessaient de dénoncer à leurs auditeurs la dépravation de la reine et de ses femmes.
Quelques lignes, retrouvées dans un compte de 1414, vont nous édifier sur le luxe dont s'entourait alors la famille royale et sur Tinconscience dans laquelle elle vivait. En pleine guerre civile, quand la France, menacée au dehors, est épuisée d'or et de sang, le duc Charles d'Orléans, neveu de Charles VI, se fait livrer neuf cent soixante perles destinées à orner une robe : « Sur les manches est escript de broderie, tout au long, le dit de la chanson : Madame^ je suis plus joyeux^ et notée tout au long sur chacune desdites deux manches : 568 perles, pour servir à former les nottes de ladite chanson, où il y a 142 nettes, c'est assavoir pour chacune notte 4 perles en quarré... ' » L'année suivante, le roi d'Angleterre envahissait la France, rencontrait l'armée royale à Azincourt, et lui infligeait une défaite restée célèbre.
Bon chien chasse de race. Ce Charles d'Or-
* Comte de Laborde, Les ducs de Bourgogne, preuves, t. III, p. 267.
léans était le fils du duc Louis, roi de la galanterie et de la mode durant la démence de son frère Charles VI. Bien que, de concert avec Isabeau de Bavière, sa belle-sœur et sa maîtresse, il eût ruiné le pays par des Tailles énormes et sans cesse renouvelées, il mourut perdu de dettes et insolvable.
Charles VII n'avait aucun goût pour la parure, mais il tolérait volontiers à sa Cour le luxe des vêtements, surtout chez les femmes, qui conservèrent toujours sur lui un grand ascendante D'ailleurs, au début de son règne, la pénurie des finances l'eut bien contraint à la simplicité. Durant son séjour à Bourges et à Chinon, sa misère était telle que, dans les comptes de sa maison, on trouve cette mention : « Pour manches neuves remises à un vieil pourpoint du Roy, 20 sols^. » Durant le procès en réhabilitation de Jeanne d'Arc, Marguerite la Touroulde déposa que son mari Régnier de Boullegny, jadis receveur des deniers royaux à Chinon, lui avait dit un jour que a de l'argent du roi comme du sien, il
^ « Par lesquelles il desvoya plus que assez, » dit George Ghastellain, Chronique^ t. II, p. 185.
• Voy. G. de Gougny, Notice sur le château de Chinon, 1860, in.8», p. 59.
n'avait pas en caisse plus de quatre écus^ »
Le fait suivant, attesté par un témoignage semblable, est plus frappant encore. A Bourges, un cordonnier apporte des bottes au roi. Pendant que Sa Majesté en essaye une, le cordonnier apprend qu'il ne pourra être payé conaptant. Il se fait rendre les bottes, les emporte, et le roi remet ses vieilles chaussures^.
Son royaume reconquis, Charles VII resta le même, casanier, timide, sans envie de briller. Lors du premier mariage de son fils, il était en habit de cheval*. Il est juste de dire que Charles arriva de Bourges le matin même de la cérémonie *, qu'en outre la future avait alors treize ans et le Dauphin à peine quatorze. Tous deux, pourtant, avaient revêtu « un habit royal . w
Louis XI était « très humble en paroUes et
* tt Nec de pecunia régis nec de sua habebat nisi quatuor scuta. » Procès de Jeanne d*Arcy t. III, p. 85.
* « Et ay autrefois ouy dire qu'il fut en teUe pauvreté, pour le temps qu'il se tenoit à Bourges, que ung couvrexier ne luy volt mie croire une paire de houzel, et qu'il en avoit chaussez ung, et pour tant qu'il ne le pehut payer contant, il luy redechaussit ledict houzel, et luy convint reprendre ses vielz houzel. » Procès de Jeanne d*Arc, t. IV, p. 325.
^ « Et ne fut le Roy en autre habit qu'en celui en quoy il chevauchoit. » Jean Chartier, Chronique de Charles F//, édit. elzév., t. I, p. 231.
* Le mariage eut lieu à Tours.
en habitz ' . » Il « se habilloit fort court, et si mal que pis ne povoit, et portoit ung mauvais chappeau, différent des autres, et ung image de plomb dessus. Les Castillans s'en mocquoient et disoient que c'estoit par chicheté ^.n Ils avaient bien un peu raison, mais la haine du faste y était aussi pour quelque chose.
Après la mort de son père, lorsqu'il fit dans Reims son entrée solennelle, il apparaissait couvert d'un habit tout simple en damas blanc et rouge, au milieu d'une escorte resplendissante de velours, d'or et de pierreries*.
Il entendait être enterré, non à Saint-Denis, mais à Notre-Dame de Cléry, et il avait luimême réglé d'avance sa sépulture, commandé son tombeau. Il voulait qu'on l'y représentât en costume de chasseur, courte jaquette, houseaux* sur des chausses collantes, son cor en bandoulière et son chien à ses pieds ^. Toutefois, condamné au repos sur la fin de sa vie, « il se vestit richement, ce que jamais n'avoit accoustumé auparavant, et ne portoit que
^ Gommines, Mémoires y édic. Dupont, t. I, p. 83. ^ Gommines, t. I, p. 166.
' Pierre Matthieu, Histoire de Louis XI, édit. de 1610^ p. 52.
* Longues bottés collantes.
* Gommines, t. III, p. 339.
dessus reste assez court, presque collant, et encore orné de la « joyeuse « braguette célébrée par Rabelais. Mais Louis XII est fort indifférent en matière de toilette; c'est dans l'entourage de son successeur présomptif, du jeune et remuant comte d'Angoulême, que s'annonce déjà une mode plus brillante.
La reine, sérieuse Bretonne, aime la simplicité et réprouve l'introduction à la Cour de toilettes nouvelles. Jean Marot, son poète attitré, nous le rappelle dans une pièce dont voici les derniers vers :
Garde toy bien d'estre l'inventeresse D'habitz nouveaux ; car mainte pécheresse Tantost sur toy prendroit son exemplaire.
Si à Dieu veulx et au monde complaire, Porte l'habit qui dénote simplesse, Honnestement ^
Pourtant, n'exagérons rien. La sage Anne de Bretagne ne s'habille pas comme une petite bourgeoise, et sa garde-robe est encore mieux montée que ne saurait l'être celle d'une princesse de nos jours. Sa filleule, Anne de Vivonne ayant épousé François de Bourdeille*, elle a Thabilla superbement pour ses
^ Poésies de Jean Marot, dans les œuvres de Clément Marot, édit. 1731, tome V, p. 207.
* Qui fut père de Brantôme.
nopces, » puis par testament lui laissa « deux robbes de drap d'or, deux de toiles d'argent et deux de damas rayez d'or et d'argenté »
Le bon roi Louis XII finit aussi par payer tribut à la mode. Quand, sur le tard, il commit la folie de se remarier, d'épouser Marie d'Angleterre, une jolie fille de dix-sept ans, il voulut, oubliant son âge et sa goutte, « faire du gentil compagnon avecques sa femme ^. »
Alors, il cessa de montrer mauvais visage aux élégants, et approuva la magnificence déployée dans le tournoi donné à l'occasion de sa seconde union. On y vit le duc d'Alençon ' « bardé tout de drap d'or par moitié et de velours noir découpé sur drap d'or. » Le page qui le précédait « étoit couvert, luy et son cheval, de drap d'or et de noir. » Le duc de Guise n'avait pas étalé moins de luxe ; on nous le représente « monté et accoustré de drap d'or découpé à ondes, et les bords de velours noir; ses aydes accoustrez, une moitié de velours blanc, l'autre moitié de drap d'or
^ Brantôme, t. X, p. 46.
* Mémoires de Fleurange. Voy. les Variétés gastrono' miquesy p. 101.
' Charles III, premier mari de Marguerite d'Angoulême, sœur de François l"".
« Au dessus de la chemise vestoyent la belle vasquine, de quelque camelot de soie. » Sous ce nom de vasquine ou basquine, nous rencontrons ici pour la première fois notre corset actuel. C'est, en effet, un corsage de toile épaisse qui serre fortement la taille et s'élargit jus(ju'aux épaules en forme d'entonnoir. La cotte S bien tendue sur lui, le re- • couvre. La verlugade ou vertugale joue par en bas exactement le même rôle que la basquine par en haut. On pourrait y voir rorigine, soit de nos jupons empesés, soit d'une modeste crinoline. La jupe est tendue sur la vertugale comme le corsage sur la vasquine, et la femme s'élargit ainsi dans les deux sens à partir de la taille, ce qui lui donne à peu près l'aspect d'un sablier. Toutefois la robe de Cour a conservé sa forme et reste terminée par une queue immense.
Le règne de Henri II est surtout caractérisé par les modifications apportées au bQa^ de -chausses. Il est devenu très court, 8'a^ rête bien au-dessus du genou ; une garniture
* Alors appelée corset. — Un couturier « prit une fort belle pièce de drap, et l'apporta à la femme, luy faisant àcroire qu'il avoit charge de luy prendre mesure d'une cotte (que nous appelons aussi un corset ù Paris). » H. Estienne, Apologie pour Hérodote, édit. Ristelhuber, l. I, p. 313.
itérieure en crin le maintient beaucoup plus ouffant que sous François P^ Le pourpoint *a guère changé, et la casaque qui le recoupait s'est bornée à troquer son nom contre îlui de casaquin. Sur le dos pend la cape, etit manteau étroit et court qui constitue lutôt une pièce élégante du costume qu'un irdessus destiné à préserver du froid.
Pendant la campagne de Toscane en 1555, s Florentins après avoir battu Strozzi vinrent lettre le siège devant Sienne, que défendait [ontluc. Celui-ci tomba malade, au grand ïroi des habitants qui avaient mis tout leur >poir en lui. Pour rassurer ces faibles cœurs, [ontluc sort de son lit, et a l'idée de se monter par la ville couvert de ses plus beaux abits de courtisan. Lui-même raconte ainsi 3t épisode, sans faire remarquer qu'il avait lors cinquante-quatre ans :
Voyant le regret que le peuple avoit de me voir insi malade, je me fis bailler des chausses de vc- >ux cramoysi que j'avois apportées d'Albe, couertes de passement d'or, et fort découppées et bien ûctes; car au temps que je les avois faict faire estoîs amoureux. Nous estions lors de loysir en ostre garnison, et, n'ayant rien à faire, il le faut onner aux dames. Je prins le pourpoinct tout de lesmes, une chemise ouvrée de soye cramoysie et
132 LA VIE PllIVÈE U'.MITREFOIS. I^^^^^l
(le filet d'or bien riche (en ce temps-là on portoil les collets des chemises un peu avaliez '); puis prins un collet de bulle, et me fis inellre le haussecol de mes armes, qui estoient bien donnes. En ce teinpslà je portais gris et blanc, pour l'ainour d'une dame de qui j'eslois serviteur lorsque j'avois le loisir. El avois encore un chappeau de soye grise, faict à l'allemande, avec un grand cordon d'argent et des plumes d'aigrelte bien argentées. Les chappeaux, en ce temps-là, ne couvruient pas grands, comme font à cest heure. Puis, me vestis nn cazaquin de veloux gris, gamy de petites tresses d'argent à deux petits doigts l'une et l'autre, et doublé de teille d'argent, lont découppé entre les tresses, lequel je portois en Piémont snr les armes '.
Si un vieux soudard comme Moiilluc se | vêtait ainsi, on peut penser ce que devait — t être la tenue des raffinés, des jeuaes élégants.» ministres de la mode. A celte époque, le tor» leur était donné par un brave capitaine , Jacques de Savoie, duc de Nemours. « Il s esté, écrit Brantôme, un très beau prince d de très bonne grâce, vaillant, agréabl^j aymable et accostable, bien disant, bien escrivant, s'hobillant des mieux, si que toute '^ court en son temps (au moins ]
' Babattui, renverBéa.
' Commentaires, édh. Petiiol, t. XXI, p.
que toute '" i la jeunessel à
prenoit tout son patron de se bien habiller sur luy. Et quand on portoit un habillement de sa façon, il n'y avoit non plus à redire que quand on se façonnoit en tous ses gestes et actions ^ . »
Jacques de Nemours fut donc alors le type de ce que Ton a successivement appelé :
Des mignons *. Des merveilleux.
— raffinés '. — muscadins.
— petits maîtres *. — lions.
— muguets *. — gants jaunes.
— godelureaux •• — mirliflores.
— du bel air ^. — gandins.
— freluquets ®. — gommeux.
— roués •. etc., etc., etc.
— incroyables.
Toutefois avec cette différence que le lion
' Grands capitaines, t. IV, p. 164.
* Fin du seizième siècle.
' Fin du seizième siècle et commencement du dix-septième.
* Entre 1630 et 1660, et surtout durant la Fronde.
* Fin du seizième siècle et tout le dix-septième siècle. Voy. Duverdier, Tabourot, Malherbe, Molière, Lafontaine, etc. — Ce nom leur avait été donnée parce qu'ils se parfumaient surtout d'essence de muguet.
* Fin du dix-septième siècle. Voy. Scarron, Molière, etc. ' Fin du dix-septième siècle. Voy. Sévigné surtout.
^ Milieu du dix-buitième siècle. Voy. Baron, Destoucbes, -Marivaux, etc.
' Sout Louis XV.
Ui I.A VIL PlllVEE D'AUTHEFOIS.
du seizième siècle était un lettré et un vaillant soldat, tandis que ce rôle honteux fut joué après lui par de prétentieuses nullités.
Pcudant la première moitié du seizième siècle, les deux sexes firent assaut de luxe. A la Cour de François I", il fut souvent alimenté par les largesses du roi. « J'ai veu, dit encore Brantôme, des coffres et garderobes d'aucunes dames de ce temps là si pleines de robes que ie Roy leur avoit données, en telles et telles magnificences et Testes que c'estoit une très grande richesse. Il y a encore force vieux gentilshommes de ce règne qui en sçauroient bien que dire'. « Lorsqu'il maria au duc de Clèves sa nièce Marguerite qui n'avait pas encore treize ans, « elle estoit si chargée de pierreries et de robe d'or et d'argent, que par la foiblesse de son corps n'eust sceu marcher ; le Roy commanda à M. le connétable* de la prendre au col et la porter à l'église '. »
La cour de Henri II ne fut pas moins bril — lanle. Elisabeth, fille du roi, mariée en 155£> à Philippe II d'Espagne, « ne porta jamais uo^ robe deux fois, dit-on, et puis la donnoit àses
■.,Uet dames, U VIII, p. 117,
femmes et ses filles. Et Dieu sçait quelles robes, si riches et si superbes que la moindre estoit de trois ou quatre cens escuz ; car le Roy, son mary, l'entretenoit fort superbement de ces choses là. Si bien que tous les jours elle en avoit une, comme je tiens de son tailleur qui, de pauvre qu'il alla là, en devint si riche que rien plus ^ . » Elle se montrait sans doute moins prodigue à Paris, car je ne vois figurer dans son trousseau que vingt-trois robes, dont le duc de Guise nous a transmis rénumération suivante :
Quatre robbes et quatre cottes' de drap d'or et d'argent frisé.
Quatre robbes et quatre cottes de toille d'or et toille d'argent plaines et damassoes.
Une robbe et une cotte de satin blanc pourfilées d'or.
Une robbe et une cotte de damas blanc pourfilées d'or.
Une robbe de taffetas blanc avec du passement' d'or à jour, de quatre doits de large, pour mettre à Tentour, et la cotte de mesme.
Une robbe de satin cramoysi, ponrfîllée d'argent, et la cotte de mesme.
* Brantôme, Des dameSy t. VIII, p. 19.
' La cotte se montrait alors sous la robe , ouverte par devant dans toute sa longueur.
' De la dentelle.
Une robbe et une cotte de damas cramoysi, pourfillées d'or et d'arg^ent.
Une robbe de veloux cramoysi de haulte couleur, avec du passement d'or et d'arçent à l'entour, de demy pied de largue, et la cotte de mesme.
Une robbe et une cotle de veloux violet, pourfillées d'or.
Une robbe et une cotte de satin violet, pourfillées d'or et d'argent.
Une robbe et une cotte de veloux noir, avec du passement lar(jc, à jour, d'or et d'argent.
Une robbe et une cotte de satin noir, avec du passement d'argent large, à jour.
Une robbe et une cotte de damas noir, avec du passement d'or large, h jour.
Une robbe et une cotte de taffetas noir, avec des passemens larges, à jour, d'or et d'argent.
Une robbe et une cotte de damas violet, avec du passement d'or, à jour large.
Une robbe et une cotte de satin jaulne paille, couvertes de passement d'argent.
Une robbe et une cotte de veloux jaulne paille, avec un passement d'argent, large à jour K
Si Brantôme a dit vrai, l'aimable princesse épuisa bien vite cette garde-robe mesquine, et, mariée le 22 juin, elle n'avait plus rien à se mettre dès le 15 juillet.
Charles IX et sa mère Catherine dédaignè-
' Mémoire de ce qu'il faut pour Madame, Dans duc de Guise, Mémoires^ édit. Michaud, t. VI, p. 447.
rent le luxe pour eux-mêmes, et Tencouragèrent autour d'eux. Elisabeth d'Autriche, femme du roi, eut la gloire d'étaler, le jour de son mariage^, la plus longue queue dont l'histoire de France et peut-être aussi Thistoire de la folie humaine fasse mention. Elle mesurait « à veuëd'œil plus de vingt aunes*, w soit environ vingt-quatre mètres, et était porte'e par trois princesses du sang, dont les modestes queues ne dépassaient guère huit mètres.
La mode des hauts-de-chausses bouffants avait fait songer à y pratiquer des poches.
Jusque-là, l'escarcelle pendue au côté, la ceinture*, l'intérieur du pourpoint*, le chaperon*, la braguette* en avaient tenu lieu.
Lorsque vint l'habitude des larges manches, >n y cacha sa bourse^, en général sous l'ais-
' Le 26 novembre 1570.
• Godefroy, Le cérémonial françois, édit. de 1649, t. II, 37 et 41.
' Voy. dom Galmet, Commentaire sur la règle de saint niott, t. II, p. 275.
* Voy. Claude de Vert, Explication des cérémonies de (jlisey t. II, p. 141. — Diverses satyres^ p. 115 verso, à uite des OEuvres de Mathurin Régnier, édit. de 1617.
Voy. L. Guyon, Diverses leçons, p. 236.
Voy. ci-dessus, p. 107.
« Le prévost sentit bien qu'on luy fouilloit en sa man- II taste et trouve sa bourse adirée [perdue, enlevée], il fut le plus despité du monde. » Bonaventure Desper- Nouvelle lxxx, édit. elzév., t. II, p. 275.
selle gauche. Cet endroit était alors appelé le gousset * , nom que les lingères donnent encore à cette partielle la chemise, et qui est devenu synonyme du mot poche.
Quand on commença à pratiquer des poches à rintérieur des chausses, on les fit si amples qu'il fut possible d'ycacher jusqu'à des armes. Aussiune ordonnance, rendue en janvier 1 563, défendit-elle aux tailleurs de mettre aucune poche aux chausses^, interdiction qui ne fut que momentanée. Artus d'Embry nous raconte que l'on apporta à l'hermaphrodite « un miroir faict à peu près en forme d'un petit livret, qu'on luy mit dans la pochette droite de ses chausses^. » Jean Nicot, avant 1606, imprime la définition suivante : « Poche ou pochette, à mettre quelque chose, comme celle qu'on porte aux sayes et grosses chausses*. » Enfin,
* Nous avions « perdu beaucoup de gens de bien, et entr'autres le sieur du Plessis, qui fut frappé d'une flèche par le {;ous8et, en levant le bras pour combattre. » Martin du Bellay, Mémoires, liv. I, édit. de 1572, p. 2.
^ u 11 est défendu aux tailleurs et chaussetiers de faire pochettes aux chausses, lesquelles n'auront doresnavant que deux tiers de tour pour le plus, w De la réformation des grosses chausser y art. 18, dans Fontanon, Édicts et ordoii' nances^ t. I, p. 987.
^ Description de Cislt des hermaphrodites, édit. de i724> p. 17.
* Thrésor de la langue françoyse, p. 490.
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en 1608, le petit Dauphin se plaint qu'on lui ait pris sept sous « dans la pochette de ses chausses^. «
A dater du dix-septième siècle, l'histoire des poches est peu fertile en événements. Vers 1720, le gousset, encore indépendant du hautde-chausses, était à vrai dire plutôt une bourse qu'une poche, car voici comment le définit Furetière : « Manière de petit sachet qu'on attache à la ceinture du haut-de-chausses pardedans, et où l'on met de l'argent ou une bourse ^.1) Les poclies des femmes furent placées d'une façon très incommode sous Louis XV, se virent suspendue» entre deux jupons sous les robes à panier. A ce costume, le plus ample que les femmes aient jamais adopté, la Révolution fit succéder le plus léger et le plus collant qu'elles aient jamais porté. Comme on ne pouvait trouver place pour des poches dans des robes dont le principal objet était de mouler la forme du corps ^, on y substitua un petit sac qui se portait à la main et qui fut nommé ridicule. C'est réticule qu'il eût fallu dire. On
* Héroard, Journal de Venfaiice de Louis XIII, t. I, p. 374.
' Dictionnaire français, t. I, p. 477.
' Mad. de Genlis, Dictionnaire des étiquettes de la Cour, t. II, p. 67.
se plaisait alors à de grotesques imitations de l'antiquité, et l'on avait découvert que les dames romaines, à qui leur climat permettait de ne s'habiller guère, avaient ainsi, en manière de sac à ouvrage, un petit filet appelé reticulum^. Les élégantes qui copiaient si agéablement Athènes et Rome ne savaient pas plus le grec et le latin que leurs couturières, et dans leur bouche, réticule devint bien vite ridicule^,
* Diminutif de retCy qui signifiait filet.
' Voy. les Souvenirs [apocryphes] de la marquise de Ctvquy, t. IX, ch, VI, p. 111.