‹ Les mains blanchesChapitre 3 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Six mois environ après la mort de son mari, Madeleine fut remise en liberté.

Fidèle à sa doctrine, le jury avait absous la meurtrière. Cependant, des indiscrétions d'avocats apprirent à Mme Flack qu'elle était l'objet d'un verdict de faveur. Six contre six : ainsi s'étaient réparties les voix des jurés. Et l'on sait que, dans ces conditions, la cour doit prononcer l'acquittement.

Madeleine s'attendait à l'unanimité. Ce qui avait refroidi le jury, au dernier moment, c'était l'impression produite par les témoins à décharge. Ils ne s'étaient pas montrés aussi éloquents à l'audience qu'à l'instruction. Et Josette Salmon, sur qui Madeleine avait tant compté d'abord — Josette sa meilleure amie, sa confidente, qui aurait pu raconter aux jurés le martyre obscur, toutes les déchéances de l'épouse et de la maîtresse de maison, — Josette n'était pas venue. Elle se trouvait en Russie depuis quelques semaines. Elle suivait, à travers l'Europe,

is6

LES MAINS KOUGES I27

une troupe théâtrale dont le jeune premier avait touché, dit-on, son cœur mûrissant. De Saint-Pétersbourg, elle avait envoyé un certificat signé par deux médecins, établissant qu'elle était dans l'impossibilité de faire le voyage.

D'ailleurs, Madeleine était fixée depuis longtemps. Elle avait fini par ouvrir les yeux. Elle savait que cette fausse amie l'avait poussée au meurtre. Furieuse d'être abandonnée par Jérôme, cette femme avait résolu de se venger, et avec quelles ruses d'Orientale !

Elle l'avait aigrie contre Jérôme, l'avait armée, renseignée. Elle devait savoir, grâce à des filatures de police, que Jérôme dînait, certains soirs, au restaurant italien avec la poétesse. Elle devait savoir à quelle gare et à quelle heure ils partiraient ensemble pour l'Italie. Madeleine n'avait été qu'un instrument aux mains de. cette femme. En réalité, c'était Josette qui avait tué Jérôme. Elle était moralement l'auteur principal du meurtre. Et Madeleine, qui n'avait fait que presser la détente, n'était pas plus responsable de son acte que la mèche passive, allumée de loin, au bout de laquelle explose la cartouche.

A ces souvenirs, elle soupirait d'amertume, de honte. Comment s'était-elle ainsi laissé rouler? Cela ne lui donnait pas une opinion avantageuse de sa propre intelligence. L'avenir lui faisait peur.

Mais enfin, elle était acquittée quand même. Ah ! biffer tout ce passé noir 1 Arracher ces feuillets odieux du livre de vie et recommencer à l'épeler, la bonne vie, sur livre tout neuf, tout blanc, bien lisse ! Mais comment?...

Après la levée de l'écrou, Madeleine monta dans l'automobile de son père.

Des badauds l'attendaient. On lui fit une ovation. Des jeunes filles lui jetèrent leur bouquet de violettes. Elle remercia. Elle salua, heureuse. Braves petites gens de Paris !

Mais M. Lahouguère ne semblait pas touché par ces manifestations.

— Assieds-toi là ! et filons vite I dit-il en lui indiquant une place à son côté.

Maman était là aussi, et Renée ; il y avait mêmeLouiset, le beau Louiset, un grand garçon de quatre ans et demi, qui était assis sur les genoux de sa gouvernante.

Tout le monde s'embrassa, se félicita. Maman pleurait, de bonheur sans doute ; mais qu'elle semblait triste ! Quant à Louiset il ne reconnaissait pas sa mère. De sa mère, quoiqu'il l'eût vue assez fréquemment à la prison, il avait peur. C'était Renée qu'il appelait maman. Et Madeleine s'en affligeait. Elle se regardait dans la glace de la voiture.

« Suis-je donc si changée?... »

Elle dut bien en convenir. Tant d'émotions, de luttes !... Elle avait vieilli, maigri ; pas mal de cheveux blonds tournaient au blanc sur ses tempes... Le premier attouchement de l'Ennemie, qui vient marquer les siens comme un berger son troupeau.

Mais, autour de la voiture, Madeleine remarqua d'autres voitures qui avaient l'air de suivre, comme un cortège nuptial. Elle sourit.

— Des journalistes ! expliqua-t-elle à sa famille.

Et son visage se rasséréna, car il fallait faire bonne contenance devant les journalistes.

Ces aimables suiveurs l'entourèrent jusqu'à la rue de Martignac, où demeuraient son père et sa mère, et où elle avait résolu d'habiter provisoirement. Trop de mauvais souvenirs l'auraient tourmentée dans son ancien appartement de l'avenue du Trocadéro. Elle avait donné congé, d'ailleurs.

Mais rue de Martignac, dès qu'elle fut descendue de voiture, les reporters l'assaillirent de toutes parts. Il y en avait dans le vestibule, dans la loge du concierge, dans l'escalier. Ceux qui l'avaient accompagnée à travers Paris montaient allègrement les marches derrière elle. On la saluait ; on lui mettait des cartes de visite dans les doigts. L'un se présentait de la part de tel grand personnage pour un journal du matin, et l'autre était envoyé par telle amie intime pour un journal du soir. Tous, avec une égale énergie, entendaient obtenir une audience immédiate.

Certains étaient flanqués d'appareils photographiques haut montés sur pieds et de silhouette inquiétante, comme des armes de sauvages. Sur le palier, un éclair aveuglant jaillit qui provoqua des cris d'épouvante ; et Mme Lahouguère fit le signe de la croix, comme si la maison s'écroulait sous le feu céleste. Ce n'était qu'une flambée de magnésium. A sa lueur, trois ou quatre clichés avaient été pris, et l'on entendit des déclics variés dans la pénombre.

M. Lahouguère était furieux. Il regardait les journalistes avec des prunelles fulminantes :

— Que faites-vous ici, messieurs?... Qui vous a permis, d'abord?... En voilà, des façons!

Mais Madeleine le poussait du coude pour le faire taire... Est-ce qu'on parle ainsi à des journalistes? Eh bien, si on se mettait la presse à dos...

Elle se tourna vers ces messieurs, les salua gentiment et les pria de ne pas insister. Ce soir, elle était incapable de les recevoir. Tant de fatigues... Mais, le lendemain, s'ils voulaient bien revenir...

Elle leur parlait avec déférence, avec humilité, comme si elle avait senti que son avenir si frêle était entre leurs mains robustes, tel un oiseau dans les poings des chasseurs. Elle avait vu, naguère, avec quelle urbanité Jérôme recevait les journalistes. Et Jérôme n'était pas un imbécile. Elle eut presque un sourire en refermant la porte. Et, comme deux, plus persuasifs, insistaient, elle consentit à les laisser entrer, piûs à répondre de son mieux aux diverses questions qu'ils lui posaient, d'une voix brève, le stylo à la main, avec l'autorité de gens qui se savent écoutés par l'Histoire.

Et le lendemain, ce fut une autre affaire. Parmi les vingt-cinq ou trente personnes dont on lui présenta la carte, Madeleine remarqua le nom de M. Gaston Mauribar, rédacteur à la Métropole; et celui-ci était un personnage d'une certaine importance, particulièrement à ménager.

M. Gaston Mauribar passait pour avoir rédigé, depuis vingt ans, la plupart des mémoires de princesses errantes, de bandits sympathiques, d'empoisonneuses romanesques et, en général, de toutes les personnes dépourvues d'ortho-

graphe, qui avaient eu des aventures sonores, susceptibles de passionner les foules.

Il avait de l'orthographe, lui, et même du style et, autant vaut dire, du génie. Nul ne savait mieux répandre un grain de poésie autour de l'acte le plus fade. Sans le moindre lièvre, il confectionnait des civets de haute saveur, que son épouse, âme éminemment sensible, saupoudrait de pathétisme, çà et là, de ses doigts experts.

En voyant la carte de cet homme, Madeleine eut un involontaire frisson.

« Alors, moi aussi?... » se demanda-t-elle.

Il lui semblait pénible d'entrer dans la galerie des grandes dames disqualifiées et des bandits sympathiques. D'ailleurs, s'il lui prenait envie d'écrire ses mémoires, n'avait-elle donc pas assez de grammaire pour travailler seule?

Pourtant, elle reçut ce mémorialiste impétueux.

Elle ne l'avait jamais vu. Elle fut étonnée de le trouver si jeune, si élégant et si parfait homme du monde.

Il sut la toucher tout de suite au point sensible :

— Madame et cher confrère, — oui, sans la moindre hésitation, il lui donnait du confrère, — je sais quel écrivain délicat vous êtes. Votre mari m'avait quelquefois parlé de vous, de vos dons magnifiques de poète. (Il inventait quelque peu sans doute, et tout en qu'il en savait lui était venu par les indiscrétions de3 débats.) Eh bien, voici une occasion merveilleuse qui s'offre à vous d'entrer dans la carrière des lettres. Je suis chargé, par la direction de la Métropole, de vous offrir mes services. Nous avons pensé que vous deviez avoir à cœur

de vous disculper devant le public comme vous vous êtes disculpée devant vos juges. La Métropole, vous le savez, est l'un des journaux les plus répandus de l'univers. Elle publiera, madame, tout ce que vous voudrez raconter de vos luttes, de vos souffrances, de tous les actes de votre vie. Nous sommes persuadés qu'il y a là un beau livre à écrire, un livre dont le retentissement sera considérable. Les Mémoires sont très à la mode ; voyez comme Sully, le cardinal de Retz, Saint-Simon...

Il allait, éloquent, excessif, avec la tranquille inconscience d'un fleuve qui déborde. Et, peu à peu, il emportait ainsi toutes les résistances de Madeleine.

Oh ! d'abord, elle essaya bien de dire non ! Il lui semblait qu'après un drame aussi douloureux» une honnête femme devait garder le silence, devait se tenir tranquille dans son coin. La simple pudeur l'ordonnait.

Mais ce diable d'homme faisait miroiter tant de facettes !... La gloire littéraire, la seule qui l'eût jamais tentée, Madeleine la voyait là, lui semblait-il ; et cette gloire s'offrait comme une belle fille qui chante. Repasserait-elle jamais si on lui fermait la porte? Évidemment, au premier regard, les mémoires d'une femme qui tua son mari, cela n'était pas une matière supérieure qui pût projeter sur son auteur une lumière immortelle. Mais il y a la manière en tout. On peut faire un édifice de premier ordre avec de vulgaires matériaux.

Et puis, ce n'était pas seulement une question de gloire. Derrière la robe de cette passante, l'argent, presque toujours, fait un joli bruit. Et n'allait-on pas avoir besoin d'argent bientôt?

Madeleine se rappelait que son père n'avait rien versé depuis la mort de Jérôme. Il semblait chaque jour plus hostile. Tout ce tumulte judiciaire, autour de son nom, l'exaspérait. Et Louiset, qui allait devenir un homme?...

Oui, après cinq ou six entrevues avec le persuasif Mauribar, elle céda. Elle accepta d'écrire l'histoire de sa vie. Cela s'appellerait Femme de Grand Homme. Et le mémorialiste de la Métropole, qui ne doutait pas d'ailleurs du talent de sa nouvelle collaboratrice, — comment se serait-il permis? — se réservait le droit de mettre tout cela au point, moyennant d'honnêtes droits d'auteur. Il ne toucherait que cinquante pour cent.

Un traité fut passé. Madeleine était un peu éblouie. De cinq à dix mille francs selon le succès de l'ouvrage en librairie : voilà ce que son papier timbré lui laissait entrevoir. Et n'était-ce pas un beau début? Sully Prudhomme n'avait jamais gagné autant.

Étourdie par le verbe doré du journaliste, Madeleine en était là. Elle ne savait plus discerner entre le cabotinage et le génie. Depuis six mois, mille journaux, à travers le monde, n'avaient-ils pas publié son portrait? Sous une telle bourrasque de papier, une tête de femme ne sait pas toujours se tenir. La sienne tournait avec une vitesse croissante.

Elle se mit immédiatement au travail. Mais M. Mauribar veillait...

— Non. non !... Permettez, chère madame ! Ce début serait faiblard. Pour se faire suivre de ses lecteurs, il faut les abrutir du premier coup. Croyez-en ma vieille expérience. Voyons ! Qu'y a-t-il de plus saillant dans votre

jeunesse? Tâchez de vous rappeler! Pas d'enlèvement? Non?... Aucune somnambule ne vous a prédit que vous tueriez quelqu'un? Non?... Dommage ! Cela nous aurait fait un premier chapitre. Eh bien ! nous allons réparer ça. Je vais vous conduire chez Mme Angkor... Vous ne comiaissez pas Mme Angkor? C'est une femme charmante. Une étoile de la chiromancie qui se lève. Elle va examiner votre main et, d'après vos lignes, elles trouvera que vous deviez tuer votre mari. Seulement, au lieu de dire que la prédiction fut faite après coup, nous attesterons qu'elle a été faite il y a dix ans. Mme Angkor n'y verra pas d'inconvénients sérieux. C'est une femme qui apprécie beaucoup la publicité. Elle sera très heureuse de laisser croire qu'elle vous a connue dans votre jeunesse et qu'elle vous annonça, en examinant votre main, cet événement fatal. Nous irons chez elle demain soir. A neuf heures, ça vous va?... Je vais lui téléphoner... Et n'ayez pas trop de scrupules à ce propos. Si vous croyez que Saint-Simon et les autres n'ont pas un peu triché quand il s'agissait de faire mousser une petite histoire?... Ce n'est pas tricher ; c'est se mettre en frais de politesse pour le public. Vos mémoires débuteront ainsi fort bien.

Madeleine se laissa donc conduire chez la devineresse à la mode, — ou à la veille de l'être, — et se laissa raconter tout ce qu'on voulut.

Elle recevait trente lettres par jour. On lui demandait souvent des autographes, quelquefois des consultations. Des femmes trahies exposaient leur cas et sollicitaient un conseil.

En même temps, des peintres innombrables se présen-

taient, tous décorés, quelques-uns illustres, qui mettaient leur palette à sa disposition. Des sculpteurs sollicitaient aussi l'honneur de reproduire ses traits dans le marbre ou i'airain. Le beau portrait qu'il y avait à faire pour le prochain Salon !

Un imprésario se présenta de même, qui voulait l'emmener en Angleterre, en Amérique, dans tous les pays civilisés. Elle n'aurait qu'à se montrer quelques minutes sous prétexte de conférence. Et même si la conférence la gênait.;.

Une fabrique d'armes des environs de Saint-Êtienne lui offrit la gérance de l'une de ses établissements. Le mobilier de son ancien appartement étant devenu inutile et n'éveillant du reste que des souvenirs fâcheux, Madeleine résolut de s'en débarrasser. Déjà quelques experts, flairant le vent, lui avaient proposé leurs services. Madeleine choisit un commissaire-priseur fort honorable, un de ceux qui agitent le marteau d'ivoire à la plupart des ventes sensationnelles. Cet homme d'expérience conseilla de faire dix mille francs de publicité. En outre, il dit à sa cliente :

— Je vous réserverai un fauteuil près du bureau. Venez en crêpe !

— Oh ! Il faudra que j'assiste?

— Ça vaudrait beaucoup mieux, surtout pour la première vacation.

Après avoir inventorié les meubles et les objets d'art, l'expert lui dit en douceur :

— Je me permettrai, madame, d'inscrire au catalogue deux ou trois bibelots qui ne vous appartiennent pas. Cela se fait dans la plupart des ventes...

En effet, à trois heures et demie, le jour de la première vacation, l'expert annonça, d'une voix subitement aggravée, où voulait se trahir une émotion bien légitime :

— Nous allons mettre en vente un revolver automatique, système browning, modèle de dame, calibre 6 millimètres 35. Nous ajoutons l'écrin...

Et après un léger silence en point d'orgue, l'expert déclara :

— Ce revolver a très peu servi.

Madeleine fut révoltée. Voilà donc l'un des bibelots!

JLIle s'était bien gardée de mettre son revolver dans l'inventaire. Le greffe l'avait saisi, d'ailleurs. Mais l'expert, estimant sans doute que l'instrument du crime ferait un bon prix, avait ajouté à la liste des objets un pistolet quelconque.

Cet homme avait du jugement. Tout le monde voulut voir le fameux browning. On se le passa de main en main. Il pouvait bien valoir deux louis. Il fut adjugé pour la somme de 275 francs.

Aussi trois quarts d'heure après, l'expert annonçat-il sans sourciller la vente d'un autre browning... Il y eut une sorte de murmure. Mais l'expert ne se démonta pas. Ne pouvait-il y avoir deux ou trois revolvers dans la même famille?

Celui-ci ne monta qu'à 64 francs.

— Et c'est peut-être le vrai ! dit tout haut le collectionneur radieux qui venait de l'acquérir.

Le lendemain, l'infatigable expert présenta deux autres brownings, à une heure d'intervalle. Mais, quoique le public fût renouvelé, la dernière arme ne fut adjugée

que 33 francs. L'expert ne s'y retrouvait guère. Aussi 1' « instrument du crime » ne fut-il plus offert.

Cependant ces incidents divers, que Madeleine rapportait ingénument à sa famille, finissaient par indigner M. Lahouguère. Renée elle-même semblait bouder à sa sœur. Personne, à la maison, ne lisait les Mémoires, ou ne voulait avoir l'air de les lire. La Métropole n'entrait pas dans l'appartement. Madeleine était priée de se faire adresser son journal ailleurs, si elle voulait le recevoir. Et cette hostilité générale lui était un objet d'étonnement. La prenait-on toujours pour une gamine?

A la faveur de cette publication, elle continuait de se tenir au premier rang de l'actualité. Chaque jour, quelque folle proposition lui était faite. Ainsi, un soir, elle reçut la visite d'une révolutionnaire notoire, directrice de la Serve. C'était un de ces êtres hybrides qui détestent l'homme, font profession de foi de mépriser l'homme et singent l'homme en tout jusque dans son argot et son costume. Cette fille d'Eve problématique venait demander à Madeleine de vouloir bien accepter la présidence d'un banquet, un banquet de protestation féminine où seraient exclusivement invitées des dames divorcées. Toutes les acquittées qui avaient tué leur mari — on en comptait déjà une douzaine — se groupaient autour de la présidente, à la table d'honneur.

Quoique Madeleine fût déjà blasée sur les extravagances de cette sorte, elle ne put dominer un sentiment de stupeur. Certes, présider une réunion de femmes de lettres, cela lui aurait été doux, mais de femmes dont le seul mérite avait été de tuer un homme...

C'était dans le petit salon que l'entrevue avait lieu. La pièce voisine était la salle à manger. Là, comme tous les soirs où il restait chez lui, M. Lahouguère s'attardait seul, en lisant ses journaux devant un verre de fine Champagne longuement savouré. Il avait encore l'oreille excellente,' et Madeleine se demandait s'il n'entendait pas cette folle de directrice. Les maisons neuves ont de si minces cloisons...

— Allons, Chère madame, dites oui bien vite ! Acceptez cette présidence et vous ferez une bonne œuvre. Il faut montrer que nous sommes prêtes à secouer la tyrannie de l'homme, que nous en avons assez, que nous allons faire notre 89, et, au besoin, notre 93. Vous seriez sans excuse de ne pas vous joindre à nous. D'ailleurs, le moment sera bien choisi. Vous allez probablement lancer votre bel ouvrage : Femme de Grand Homme, et notre banquet va faire un sacré tapage, vous savez? Et puis, je peux vous dire qu'une de nos belles convives a l'oreille d'un ministre ; et savez-vous ce que nous lui avons demandé? Qu'on vous décore !

— Oh ! madame !... balbutia Madeleine avec une tache de pourpre aux pommettes.

— Eh bien, quoi? Ça vous fait peur?...

— Me décorer, moi....

— Oh ! vous, femme de lettres, naturellement ! Ce sera la femme de lettres, seule, qui aura l'air de recevoir la croix. Mais, au fond...

Comme la directrice de la Serve en était là, Madeleine vit s'ouvrir la porte de la salle à manger. M. Lahouguère parut, en veston, en pantoufles, très pâle, malgré le petit

verre de fine dégusté à loisir. Sa main tremblait vaguement sur le bouton de la porte.

— Madeleine, j'ai besoin de toi. Aie donc l'obligeance de venir par ici ! dit-il en faisant sonner son bel accent d'Albigeois.

La jeune femme fut surprise par ce ton inaccoutumé.

— Mais, papa...

— Viens par ici ! répéta-t-il avec force.

La dame de la Serve crut devoir intervenir :

— Monsieur, j'étais venue proposer à madame votre fille... Je vous prie de lui accorder encore une minute...

— Madame, tous mes regrets. J'ai absolument besoin de dire deux mots à ma fille.

Il s'avança, prit Madeleine par la main et la fit passer dans la salle à manger comme on pousse une gamine. Ensuite, il referma la porte sur elle, vint retrouver la visiteuse et lui indiqua, du doigt, la galerie voisine :

— Madame, vous ignorez peut-être de quel côté se trouve la sortie. C'est de ce côté-là. J'ai bien l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.

La directrice de la Serve s'estomaqua légèrement. Ce despote en pantoufles lui semblait assez réussi.

— Par ici, madame !

— Bien, bien, monsieur! dit-elle en baissant instinctivement la tête, en se faisant très humble. Et chaque fois que, devant elle, M. Lahouguère ouvrait une perte, elle se courbait avec un sourire aigu, comme pour faire la révérence.

Dans l'escalier seulement, elle put reprendre ses esprits,.

— Quel butor ! dit-elle à demi-voix. Non, mais, quel butor ! Il l'aura mérit", celui-là, notre 93 !

M. Maxime Lahouguère en avait assez. Il avait parfaitement entendu les propositions que cette femme venait d'adresser à Madeleine, et il n'avait pas pu s'empêcher d'intervenir. Son fond trouble de paysan ternissait sa face d'homme du monde. Il voulait mettre un terme aux excentricités de sa fille. La laisser continuer dans cette voie lui aurait paru criminel.

Dès qu'il eut refermé la porte sur l'indésirable visiteuse, il rejoignit Madeleine.

Il la trouva dans la galerie. Elle semblait fort émue.

— Eh bien, papa, vous avez des façons ! Traiter ainsi une femme L.

— Tu trouves que c'est une femme? Je l'ai traitée comme un homme qu'elle voudrait être, et comme une folle dangereuse qu'elle est.

— Ça, c'est une appréciation.

— L'appréciation de toutes les personnes sensées. Viens par ici, j'ai à te parler sérieusement.

Il revint dans la salle à manger. Il parlait haut. Il avait au front la barre des mauvais jours. Il mit son bonnet en bataille sur l'oreille gauche — car il était fort chauve et restait toujours couvert de peur de s'enrhumer. Il poussa d'un poing robuste un fauteuil de cuir vers sa fille.

— Assieds-toi ! ordonna-t-il.

Et Madeleine sentit qu'il fallait obéir.

— Ma petite, je dois te déclarer que ça ne peut pas durer comme ça. Moi, ta mère, ta sœur, nous sommes excédés. Tu es en train de nous rendre ridicules.

— Oh!

— Ridicules et odieux. Si tu persistes, nous serons obligés de nous débarrasser de toi, d'une façon ou d'une autre, je t'en préviens.

— Oh ! papa ! que voulez-vous dire?

— Qu'on fait enfermer les gens nuisibles.

— Moi ! vous me feriez... Je vous nuis donc?

— Tu ne fais que ça. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que tu ne t'en rends pas compte, malheureuse ! Depuis que tu es mariée, tu n'as fait que nous nuire.

— Mais comment? Expliquez-moi comment?

— Tu as la candeur de le demander? Tu crois donc qu'on peut tuer son mari sans déshonorer sa famille?

— Je n'ai déshonoré personne. Les jurés m'ont acquittée.

— Innocente ! Les jurés, peut-être, c'est-à-dire douze Français sur quarante millions. Mais tous les autres t'ont condamnée, va ! L'opinion publique n'acquitte pas, elle. Et tu t'en apercevras bien.

— C'est trop fort ! Il y a un jugement rendu. Si j'ai tué mon mari, c'est qu'il méritait d'être tué. La preuve en est qu'on ne m'a pas punie.

— Tu seras punie, souviens-t'en ! Une femme honnête ne tue ni son mari ni personne. Il faut vivre à l'époque de démence où nous sommes pour ne pas voir cela, pour

ne pas comprendre qu'une femme qui tue doit expier, d'une façon ou d'une autre. Tes juges, aussi fous que les autres, n'ont pas voulu t'inniger l'expiation eux-mêmes ; le monde s'en chargera, sois tranquille... Malheureusement, nous expierons aussi, nous qui sommes innocents et nous avons commencé déjà.

— Des idées I

— Des idées, mon bilan? Des idées, mon grand livre?... La dégringolade de ma maison, des idées?

— Elle dégringole tant que ça?

— Trois cent mille francs de déficit depuis cinq mois. Les preuves sont à ta disposition.

— Etes- vous sûr que j'en sois la cause, moi?

— Parfaitement. Avec tes coups de revolver, ton procès, tes mémoires, tes excentricités de toutes sortes, tu as jeté le discrédit sur ce nom de Lahouguère qui n'avait pas une tache autrefois. Aujourd'hui, personne n'ignore que c'est le nom d'une femme, qui a tué. C'est peut-être excellent pour vendre des feuilletons pendant quelques semaines ; mais, pour vendre de la chaux, ça ne vaut rien. je fassure. Et si tu ne faisais que nous ruiner...

— Qu'ai-je fait encore?

— Tu m'as tué, politiquement,

— Tué?

— A la lettre. J'ai été conseiller général de mon canton pendant douze ans. Aux dernières élections, j'ai échoué. Pendant ce temps-là, tu étais à Saint-Lazare ; tu n'as pas eu l'air de t'en apercevoir.

— Maïs si! QvLe voulez- vous que j'y fasse? Il y en a d'autres qui ont échoué... Je n'y suis pour rien.

— Tu y es pour tout. Jamais, sans toi, je n'aurais échoué. J'étais assez populaire, là-bas... « Famille d'as sassin ! » voilà ce qu'on m'a jeté à la face dans les réunions, ce qui a été insinué sur des affiches que je te montrerai, si tu veux. Sans toi, je n'aurais pas perdu ma situation politique. Sans toi, je serais député maintenant. Et, une fois député... Mais il n'y a plus rien à faire. Politiquement, je suis un homme mort. Je dois renoncer à tous mes rêves. Je ne serai jamais rien à cause de toi. Et s'il n'y avait pas d'autres victimes.

— Qui ai-je tué encore?

— Demande-le à ta sœur, pauvre inconsciente.

— A ma sœur?... Elle se plaint donc de moi, ma sœur?

— Un peu. Tu brises sa vie, tout simplement. Tu l'as déjà brisée.

— Je n'aurais jamais cru ça, par exemple !

— C'est pourtant la vérité. Il y a six mois, il était question d'un beau mariage pour elle.

— Eh bien?

— C'est raté.

— M. Malterre?...

— Vient de nous dire non.

— C'est un malheur, mais enfin... Je ne suis pas responsable de l'inconstance d'un homme...

— Il aurait été constant, cet homme. Mais il a le défaut de beaucoup d'autres : il n'aime pas les familles à scandale. Il se serait allié à la nôtre avant ton aventure ; mais, après, il nous a tourné le dos.

— Renée est jeune. Elle trouvera d'autres partis,

— Tu crois ça? Il y a un autre jeune homme qui était

amoureux d'elle, l'an dernier, et dont elle n'avait pas voulu. Nous avons fait pressentir la famille par un ami commun ; et maintenant, c'est ce jeune homme qui ne veut plus de ta sœur.

— Qui ça, le petit Bellyac?

— Non. Gaston Fosse. Il se défile, lui aussi. Tout le monde se défilera. Et voilà de tes coups.

— C'est impossible. Il n'y a là qu'une coïncidence...

— ... fâcheuse.

— Et puis, si ces deux imbéciles n'ont pas voulu... Deux provinciaux, en somme.

— En effet. Deux provinciaux, deux hommes de sens commun. Mais j'ai bien peur que les Parisiens ne partagent les mêmes vues provinciales, à propos de Renée. Ah ! tu peux te vanter d'avoir fait le bonheur de ta famille!

— Mais ce n'est pas ma faute ! s'écria Madeleine, ébranlée par ces reproches, ces preuves. J'ai tant souffert 1

— Parce que ton mari te négligea? Parce qu'il fit attention à d'autres femmes? Crois-tu donc avoir été la seule? Si elles s'avisaient de supprimer leur mari, toutes celles qui se sont trouvées dans ton cas, il resterait bien peu d'hommes sur la terre... Pauvre écervelée ! Voilà ce que c'est que d'avoir vécu parmi les intellectuels, comme tu dis. Tu t'es fourré dans la tête un tas d'idées fausses... Je suis sûr que si tu étais restée à Albi, si tu y avais épousé un brave homme d'industriel comme moi, tu aurais pu éprouver les mêmes désagréments sans te livrer aux mêmes incartades. Tu aurais souffert ; mais tu te serais résignée, comme toutes les femmes raisonnables.

— |'4€st facile à conseiller, la résignation ! Voir son mari partir pour l'Italie avec une autre...

— Dans tous les cas, si on ne se résigne pas, on ne va pas commettre des actions irréparables. On peut excuser une altercation violente, une crise de nerfs, des représailles, tout ce qu'on voudra; mais jamais des coups de revolver. On devrait couper les mains aux gens qui se servent d'un revolver. Ce serait une leçon pour les autres. Mais laisser des instruments pareils à la disposition des femmes...

— Non? Les hommes seuls auraient le droit, d'après vous?...

— Je ne dis pas cela. Les hommes peuvent en faire un aussi mauvais usage. Mais il est indiscutable que les femmes sont plus nerveuses, moins pondérées que les hommes ; et que, si elles se mettent à porter des revolvers, elles seront tentées de s'en servir pour un oui, pour un non, et l'existence deviendra une fusillade continuelle. Malheureusement quand on est mort c'est pour longtemps ; et la folie d'une minute doit s'expier toute la vie. Ne crains rien, tu n'as peut-être pas eu le temps de t'en repentir encore, de ta petite prouesse, à cause de ces farceurs qui t'entourent, t'étourdissent, t'aveuglent... Mais ça viendra, et c'est une belle vieillesse que tu te seras préparée.

— Papa, vous ne devriez pas me dire des choses pareilles 1

— C'est possible. Mais tu m'excuseras. J'ai toujours été franc, et je t'aimais assez, il me semble, pour te parler à cœur ouvert.

— Je le sais, que vous m'aimiez. Et vous commuerez, je l'espère. Je vais tant m' appliquer à demeurer digne de vous !

— Tu auras beaucoup à faire, ma pauvre petite.

— Oh ! ne me découragez pas !

— Non. Mais il faut pourtant que je te dise encore deux mots, pour lesquels je t'ai interrompue, tout à l'heure, quand tu manigançais quelque nouvelle étourderie avec cette femme, et les voici : je t'engage, si tu veux continuer à vivre avec nous, — et c'est très sérieux, tu sais? je m'exprime au nom de tous tes parents, — je t'engage à faire moins parler de toi, à terminer le plus tôt possible la publication de tes mémoires, et surtout à mettre à la porte les gens qui, comme cette folle de tantôt, veulent te traîner partout à la façon d'une bête curieuse. Il est de notre dignité de ne plus permettre ces choses-là. Tu as bien compris?

Madeleine regardait son père avec des yeux effrayés, comme si elle découvrait en lui un homme nouveau.

— Embrassez-moi 1 dit-elle. Oh ! je vous en supplie, embrassez-moi !

Elle tendit son front. Des lèvres se posèrent bien sur ce front ; mais étaient-ce des lèvres de père?

— Embrassez-moi mieux ! Comme autrefois, papa !... Il tâcha. Mais elle crut sentir que la bouche manquait

de fermeté, de tendresse. Et puis les mains appuyaient si peu sur les épaules...

Cependant, elle perçut la chaleur d'une larme sur ses cheveux. Ce fut plus triste encore.

C'était évidemment l'homme d'autrefois qui pleurait,

l'homme généreux et bon qui souffrait de ne plus pouvoir aimer sa fille.

De tout son cœur impétueux, qui, lui, était encore le même, la jeune femme rendit le baiser. Mais elle pleura, elle aussi, en comprenant que son père ne l'aimerait jamais plus comme autrefois, et que ces balles odieuses, qui n'avaient voulu supprimer qu'un mari, meurtrissaient en outre ua père, blessaient définitivement une sœur, rompaient le fragile lien familial.

Cette nuit même, en proie an repentir, Madeleine pénétra dans la chambre de Renée. Elle voulait lui demander pardon. Elle ne pouvait pas attendre jusqu'au lendemain. Les dernières phrases de son père lui serraient la gorge comme un lasso.

Elle trouva Renée endormie. Elle la secoua et se mit à genoux au pied du lit en pleurant.

Mal éveillée, Renée la regarda, de ses yeux troubles, arrondis d'incertitude.

— Mais qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle en s'asseyant. Elle tournait la tête, écoutait les bruits du dehors,

comme si elle avait cru à un incendie ou à un cambriolage,

— > Dis-moi que tu m'aimes ! demanda Madeleine en lui prenant la tête dans ses mains, en l'attirant contre sa joue. Dis-moi que tu m'aimes encore, je t'en supplie !

Renée la considérait avec une stupeur croissante.

— Tu n'es pas devenue folle?

— Non, non 1 Je souffre ! Pardonne-moi ! Je veux que tu m'aimes I N'est-ce pas que tu m'aimes comme aupara-; vant? Dis, dis?.,.

Renée haussa les épaules.

— Si tu me laissais dormir?... bredouilla-t-elle.

— Non ! Si tu ne me dis pas que tu m'aimes.

— Eh bien, je t'aime, là !

Et, avant de se refermer, les yeux de la jeune fille regardèrent au loin, vers on ne sait quel horizon noir. Elle soupira, et ses mains se contractèrent sur l'oreiller d'un air cruel.

Madeleine eut beau lui parler, Renée ne lui répondit plus.

Il devait être minuit. Dans la rue, les bruits se raréfiaient. Madeleine s'en alla, grondante, en défaisant ses cheveux pour la toilette nocturne.

« Eh bien ! tant pis ! Qu'elle boude !... Qu'ils boudent tous ! »

Elle dormit peu.

Le lendemain, elle voulut s'expliquer avec sa sœur : mais il lui fut impossible de la tenir dix minutes en tête à tête. Depuis quelques jours, d'ailleurs, Renée sortait beaucoup. Conférences, matinées théâtrales, thés dansants, promenades archéologiques.

Elle s'était toquée d'un cathédralier, récemment. Il y avait alors un beau conférencier qui menait quelques femmes du monde à Reims, à Beauvais, à Chartres, partout où de nobles pierres attestaient la suprématie de l'architecture française.

Un matin, Renée annonça :

— Je pars pour Rouen avec les Amis du moyen âge.

Ce jour-là, comme il faisait beau, Madeleine alla passer quelques heures à Saint-Cloud avec son fils. Et qu'aper-

çut-elle sous les futaies solitaires? Sa sœur au bras du beau conférencier.

La découverte était fâcheuse. Renée avait donc une intrigue? Et quelle intrigue? Il était marié, l'archéologue à la barbe jupitérienne. Comment finiraient-elles, ces escapades sentimentales à travers des bois où le printemps entrait en folie?

Et Madeleine fut ainsi amenée à faire d'étranges réflexions.

C'était devenu un beau brin de fille, que Renée. Depuis deux ou trois ans, elle recevait beaucoup d'hommages. Certes, ce n'était pas une vicieuse. Avec plaisir, elle se serait mariée. Mais, s'il ne se présentait plus de mari digne d'elle?...

Que deviennent-elles, généralement, les iolies filles sans religion, qui ne trouvent pas de mari?

Madeleine eut peur de conclure.

Si sa sœur ne se mariait pas, à qui la faute? Si elle tournait mal, à qui la faute? La rigoureuse logique lui répondait : A toi ! C'est toi qui fais tout. En tuant ton mari, tu as tué moralement ta famille. Tu as poussé ton père à la déconsidération, peut-être à la ruine. Et tu as condamné ta sœur au célibat.

— Ah ! je me fais des histoires ! éclata Madeleine avec un geste brusque, pour chasser de son front ces idées fâcheuses.

Mais elles y rôdaient inexpugnablement. Et des remords commençaient à se lever en elle, des épouvantes aussi. La belle maturité que tout cela lui réservait ! Un père et une mère aigris ; une sœur haineuse. Et tous les pa-

rcnts ne lui témoigneraient-ils pas la même hostilité?

Après l'acquittement, quelques-uns avaient eu l'air de lui rendre leur estime. Elle avait reçu des lettres, des visites, des poignées de main cordiales, de celles qui restituent bien un cœur. Mais n'était-ce pas là un pétillement de sympathies passagères, l'effet d'une publicité tapageuse qui assure toujours, auprès des personnes dont on parle, des empressements, des curiosités, des manifestations de tendresse plus ou moins sincères?

Quelles personnes dont trois mille journaux ont publié la photographie ne reçoivent pas les effusions de l'univers?

Mais, peu à peu, la parenté s'était calmée autour de Madeleine. Les amabilités se révélaient plus rares, comme les coupures de presse. Et, au fond, tous ses parents, même les plus dévoués de naguère, avaient cessé de la chérir. Ceux qui s'appelaient comme elle n'étaient pas fiers de porter ce nom. Un LaJiouguère, marchand de vins à Bordeaux, ajouta Vital à sa raison sociale. Un autre, qui se lançait dans la carrière artistique, prit bravement un pseudonyme.

Un événement se produisit bientôt, qui acheva d'édifier Madeleine.

Elle avait une marraine charmante, riche et sans héritiers directs, qui habitait les environs de Castelnaudary. Naguère, cette femme avait exprimé le désir de laisser sa fortune à sa filleule Madeleine. Tout le monde s'attendait donc, dans la famille, à ce que la jeune veuve recueillît la plus grande partie de ce bel héritage. De son vivant, Jérôme Flack lm-mênie v avait compté. Il y avait

là deux ou trois cent mille francs qu'il considérait comme faisant partie de la dot de sa femme. Le testament en faveur de Madeleine était déjà rédigé sans doute, la bonne dame l'avait du moins laissé entendre.

Mai* le coup de tête de Mme Flack pouvait avoir tout gâté. Mme Bordieu — ainsi se nommait la marraine — avait oublié de féliciter sa filleule après l'acquittement. Or, elle tomba au commencement de l'automne. Madeleine paitit pour Castelnaudary. Et, certes, elle devait reconnaître que ce petit voyage n'était pas complètement désintéressé. Les temps devenaient durs. Un quart de million n'était pas négligeable. Louiset bientôt serait un homme. Puisque l'argent — malgré l'avis des poètes — est l'introducteur le plus attitré des hautes joies, il convenait d'en répandre le plus possible sur la route où allaient s'élancer les pieds impatients de ce petit homme. Une bonne maman devait donc monter la garde auprès de la providentielle marraine.

Hélas ! quand elle fut à Castelnaudary, Madeleine sentit que la marraine était fort bien gardée. Il y avait à son chevet un vigilant neveu, flanqué d'une nièce intrépide. Et, d'ailleurs, Mme Bordieu ne reconnaissait plus sa filleule. Était-ce la gravité de la bronchite ou une simple feinte de vieille femme qui a changé d'opinion?

C'était bien ceci. Mme Bordieu mourut quelques jours après. Le dernier testament fut ouvert. Il était daté du mois qui avait suivi l'acquittement de Mme Flack. Celle-ci n'héritait pas d'un centime.

Ce fut une grosse déception. Madeleine en resta longtemps accablée.

Elle ne pouvait plus conserver le moindre doute. Son père ne s'était pas trompé dans ses prédictions pessimistes. En tuant, Madeleine s'était tuée elle-même. Aucun parent ne voulait plus la voir. Tous la reniaient. Tous avaient reçu l'éclaboussure. Un peu de sang qu'elle avait répandu resterait sur ce nom de Lahouguère comme une tache indélébile au fronton familial.

Ah ! qu'avait-elle fait? Où était-elle cette perfide Josette Salmon q'ii l'avait poussée au meurtre? Elle avait raison de se terrer.

Madeleine se sentait d'humeur à partir pour Pétersbourg et à la cravacher, la diabolique intrigante.

Elle revint à Paris. De mauvais plis commençaient à déshonorer son cou. Des craquelures se montraient sur ses tempes. L'infortune vieillit. Les années de déception comptent triple. Et, parmi les divers contre-coups de son algarade, celui-là se révélait particulièrement sensible. Perdre la considération, c'est quelque chose ; mais perdre la beauté?...

« Pourtant, je n'ai que trente-deux ans », se dit-elle, un soir, dans un cri de révolte.

Balzac a pu croire que la femme de quarante ans était finie. Mme de Castiglione a pu écrire qu'après trente ans, pour une femme, vivre, c'est mourir. Mais c'étaient des idées risibles, qui pouvaient avoir cours sous Napoléon III. A présent, n'est-ce pas après la trentaine que les femmes de de Paris sont le plus heureuses? Avant trente ans, elles ne savent pas être heureuses ; elles n'osent pas. Et le bonheur veut aussi être conquis.

« Ah ! que je suis sotte ! Je n'ai plus de famille? Mais

l'humanité !... Deux ou trois douzaines de personnes pourries de préjugés me lâchent stupidement? Mais le reste du monde ! »

Elle voulut espérer encore. Non, la vie n'était pas finie. Elle commençait seulement. Ah ! se livrer à elle ! aller sans souci vers elle ! et lui demander tout ce qu'elle a de bon, dans ses réserves généreuses, pour les créatures humaines ! tout, tout !

Elle étirait ses bras, ses bras toujours beaux, au bout desquels s'ouvraient, pour de problématiques moissons, ses mains toujours admirables.

Parce que ces mains avaient pressé, un jour, une gâchette de métal, elles ne cueilleraient donc rien, jamais, sur l'arbre symbolique du bonheur? Ah ! certes, si ! Désespérer eût été ridicule. Elles feraient encore de tendres gestes, ces belles mains ; elles s'alourdiraient de riches moissons. Si les roses du printemps s'effeuillaient, il y avait les roses de l'automne, les plus exquises, déclarent les connaisseurs.

Madeleine baisa ses mains longuement : elle mit une résille de baisers autour de tous ses doigts, pour les exciter à l'action, à la conquête... Elle eut confiance.

Et, sur une table, — sa table à écrire, que surplombait une statue de l'Amour enlevant son bandeau, — elle chercha, parmi les cartons fraîchements reçus, les invitations à des soirées, à des conférences, à des vernissages. Lequel de ces papiers devait lui apporter du bonheur? lui donner l'occasion de « refaire sa vie », de trouver à travers le monde l'Être mystérieux, unique, marqué par le destin, auprès duquel cette vie serait une suite d'enchantements?

En fermant les yeux» Madeleine aspira l'odeur de ces innombrables papiers, comme si elle avait voulu flairer l'avenir à travers leurs bristols fragiles ou leurs cartons opaques.

— J'irai partout! décida-t-elle.

Et, pendant cinq minutes, elle écrivit, fébrilement, pour notifier qu'elle acceptait des invitations.

Sa main tremblait de temps à autre, comme si elle tenait déjà dans sa paume un cœur ardent.

ÏII

Où était-il, le cœur ardent?...

Elle ne le voyait pas bien dans cette cohue de cœurs où le sien voulait s'aventurer.

Non, vraiment, ils n'ardaient pas.

Des flammes superficielles, peut-e"tre; quelques feux follets çà et là sautillant ; mais aucun incendie profond.

Madeleine reconnaissait difficilement son Paris. Naguère, avant l'événement, les hommages ne lui avaient pas manqué. Chaque semaine, presque chaque jour> elle avait rencontré un Parisien intrépide, aux yeux lumineux et aux propos lyriques, dont elle aurait pu faire son chevalier servant. Toutes celles qui ont tant soit peu d'épaules sont aussi bien partagées, du reste.

Or, actuellement, les épaules semblaient encore fort présentables ; et pourtant, les chevaliers servants, les vrais, ceux dont les services auraient pu durer plus de huit jours, ne foisonnaient pas.

Celles, elle inspirait à tous une grande curiosité ; mais, sous cette curiosité, il était difficile d'entrevoir la moindre goutte de tendresse.

Et même elle devait s'avouer qu'il y avait souvent une teinte de répulsion dans l'accueil qu'on lui réservait partout. Dès que son nom était prononcé dans un salon, les .regards convergeaient, aigus, sur son visage ; mais les mains ne se tendaient qu'avec mollesse vers les siennes.

Il y avait de légers reculs dans les poitrines, des contractions imperceptibles au coin des lèvres, et presque des frissons sur la plupart des peaux.

« La Femme qui assassina... » Elle surprit ces mots, un soir, dans un petit cercle où l'on parlait d'elle. Et cette phrase, dérivée d'un roman célèbre, lui fit comprendre brutalement la sorte de figure qu'elle ferait désormais dans le- monde. « La Femme qui assassina », cette pancarte resterait attachée à son cou comme une étiquette indestructible. Partout, on murmurerait ces quatre mots sur son passage. Et les personnes qui ne les prononceraient pas les penseraient.

Qu'importaient les circonstances du meutre, l'acquittement en cour d'assises, l'absolution de la Justice officielle? Son père l'avait bien dit : la Justice privée, elle, n'absolvait pas, le monde n'acquittait pas. Pour tous, excepté pour une demi-douzaine de jurés, elle serait toujours criminelle.

Même dans les milieux où l'action directe, les représailles contre l'homme, le mâle, l'ennemi, étaient ouvertement prônées, Madeleine — elle s'en apercevait pem à peu

— produisait la même impression réfrigérante, se heurtait aux mêmes hostilités instinctives.

Il suffisait qu'elle arrivât quelque part pour que la conversation tombât ou perdît son caractère d'intimité joviale. On ne parlait plus que de généralités, et avec quelle voix factice !

Quelquefois même, elle n'avait qu'à s'approcher d'un groupe pour que ce groupe se rompît, se disséminât. Bientôt sa présence ferait partout le vide.

On l'avait beaucoup invitée d'abord — elle était si actuelle ! Et quels sont les salons qui se ferment devant les personnes dont l'univers s'entretient? Mais l'univers s'était mis progressivement à parler d'autre chose, et << la Femme qui assassina » ne pouvant se maintenir au premier rang des conversations mondaines, les portes des salons sérieux s'ouvraient avec plus de difficulté devant elle. On oubliait son adresse. Les intimes de naguère ne lui donnaient plus signe de vie. Elle avait beau faire des visites, déposer des cartes, prendre des nouvelles des santés défaillantes, être généreuse le premier de l'An ou le jour des anniversaires : on ne lui envoyait plus que de rares cartons.

— Vous m'excuserez, chère amie. Si vous saviez comme j'ai été patraque tout cet hiver ! lui disaient les anciennes relations quand elle les heurtait dans un grand magasin.

Ou bien on lui servait la phrase traditionnelle :

— J'ai été en deuil... J'ai si peu reçu !... Mais nous allons nous revoir, j'espère. Embrassez votre fils pour moi.

Madeleine pleurait de se voir ainsi rejetée. Mais que

pouvait-elle faire? Elle sentait bien que tout devenait inutile, que plus elle serait aimable et plus elle recevrait d'affronts. Le mouvement était donné. Paris ne voulait plus d'elle. Aucune femme honorable ne consentirait plus à paraître dans une maison où « la Femme qui assassina » était reçue.

« Allez à la Maison Centrale ! Vous y serez comme chez vous ! » Ce conseil odieux lui fut apporté, un matin, par une lettre anonyme qui sentait si bon la lavande ambrée I

Oh ! le souvenir des jours où Paris et la France la couvraient de fleurs ! Ces premiers mois après le mariage où les académies, les ambassades, les duchesses venaient boire son thé ! Un jour, une reine de passage l'avait invitée à venir la voir dans un hôtel de la rue de Rivoli. Et maintenant, des femmes d'épiciers en gros refusaient de la recevoir !

Madeleine s'aigrissait. Ce n'était pas ces amertumes qui pouvaient restituer à son visage de blonde le vernis des vingt ans. Toutes les défaites vieillissent. La fontaine de Jouvence voisinait avec un temple de la Victoire.

Elle s'apercevait brusquement qu'en perdant son mari elle avait presque tout perdu. Si les ambassadeurs et les princes l'avaient reçue chez eux, c'était uniquement parce qu'elle portait un nom célèbre. Son mari serait mort de façon naturelle que plusieurs salons à panaches lui auraient été fermés petit à petit. Mais la plupart des salons bourgeois auraient continué à lui ouvrir leurs portes. Ces balles seulement, ces malencontreuses balles lui interdisaient l'accès des uns et des autres. Elle s'était mise hors du monde. Jamais plus sa présence ne ferait

plaisir nulle part. Jamais plus elle ne serait aimée.

Sa vie était faite. Impossible d'en recommencer une autre. Partout « la Femme qui assassina » serait montrée du doigt. Partout on lui ferait sentir qu'ayant donné la mort, elle était indigne de vivre. Jamais des hommes ne pourraient demeurer en tête à tête avec elle sans un sentiment d'oppression, de gêne. Leur premier regard était généralement pour ses mains. Ils voulaient tous savoir comment elles étaient, ces mains qui avaient tué. C'était la partie de son corps qui les troublait le plus.

Quelquefois, en parlant, elle faisait un geste involontaire, au cours duquel l'une de ses mains s'approchait du visage de l'interlocuteur, et, aussitôt, elle découvrait sur ce visage une sorte d'effroi.

Quand ils avaient examiné ses mains, les gens regardaient son costume, principalement aux endroits susceptibles d'abriter des poches» On reculait devant son manchon. Le moindre de ses réticules hypnotisait les voisins : « Où 'peut-elle l'avoir? t> semblaient-ils se demander en songeant au revolver.

Car on ne se figurait pas qu'elle pût sortir sans revolver, qu'elle ne dût pas faire feu sur le prochain pour la moindre contradiction. Et c'était sans doute pour cette raison qu'elle n'obtenait jamais de personne une audience un peu longue, une conversation soutenue.

Jamais on ne lui baisait les mains.

Non, depuis cela, — elle avait beau évoquer ses souvenirs, — personne n'avait eu la gracieuseté de lui baiser les mains...

Ah ! si ! dans un banquet grotesque, une horrible mé-

Lïï.3 MAINS ROUGES IfjQ

gère, à l'heure des toasts, pour marquer sa haine du mâle, avait porté à ses lèvres cette main jolie qui avait tué un mâle. Et, à présent, en se rappelant le geste de la mégère, Madeleine éprouvait des nausées. Elle souffrait particulièrement de ne plus pouvoir abandonner ses mains aux lèvres des hommes. Le baiser sur la main, c'est l'hommage par excellence, le signe du dévouement et de la soumission. Baiser la main, c'eçt chercher le cœur.

Cette préoccupation devint bientôt pour Madeleine une véritable hantise ; elle voulut se faire baiser les mains, la droite surtout, celle qui... Et, pour cela, il n'y eut pas de coquetteries, d'agaceries, qu'elle ne mît en œuvre. Dès qu'un homme s'approchait pour la saluer, elle allait vers lui, la main tendue, offerte, haute, pour que le geste s'imposât et que la bouche n'eût presque pas à se baisser.

Mais aucun homme n'avait l'air de comprendre; ils repoussaient tous sa belle avance ; on aurait dit qu'ils devinaient son intention et se plaisaient à la narguer.

Pour les encourager un peu, elle soigna extraordinairement ses mains et voulut qu'elles fussent irrésistibles, qu'on ne pût les voir sans les aimer, les vénérer. Elle voulut surtout que ces mains fussent blanches, si blanches qu'on ne pensât point à la symbolique tache rouge que certains yeux devaient y voir. Et, pour les rendre blanches, elle recourut à toutes sortes de pâtes, de pommades ou de lotions. Elle fit préparer des infusions d'aulnée et y plongea ses doigts plusieurs fois par jour. Elle fit composer une mixture où entraient de la cire, du spermaceti et de l'huile d'amandes.

La nuit, elle couchait gantée. Une manucure vint la

visiter deux fois par semaine. Peut-être négligea-t-elle ses yeux, ses cheveux, ses joues ; mais, pour ses mains, elle aurait fait des folies. Tous ses doigts eurent des ongles éblouissants auprès desquels auraient pâli les roses les plus nacrées de la Chine. Vains chefs-d'œuvre ! On continuait à tenir ces doigts à distance. Ils auraient pu être blancs comme neige : la tache rouge s'y serait montrée encore pour les yeux des hommes.

Indignée, Madeleine couvrit ses doigts de bagues. Elle avait entendu dire que certains ont ce goût étrange, un peu bas, de baiser de préférence les doigts somptueusement bagués, comme si leur respect allait uniquement à la richesse. Ne citait-on pas une main de douairière sur qui les lèvres des hommes déniaient comme sur une châsse parce qu'elle portait un saphir de soixante-quinze mille francs?

Mais Madeleine en aurait eu pour cent cinquante mille, autour de ses phalanges, que les lèvres des hommes ne s'en seraient pas émues.

Quelquefois, rageant de voir que les pierreries n'y faisaient rien, elle sortait sans bagues, les mains agressives dans leur blancheur impudique.

Et les lèvres boudaient toujours. Cela devenait exaspérant.

Et quelles horribles mains, à côté des siennes, — mains grasses d'étrangères, mains déformées de parvenues, — le recevaient abondamment, le baiser si flatteur !... Oui, mais celles-là n'avaient pas joué du revolver; celles-là, belles ou laides, n'avaient jamais touché l'Arbre de mort.

Dans son exaspération, Madeleine arrivait à tressaillir,

LES MAINS ROUGES l6l

à grincer des dents, presque à crier de douleur, quand elle voyait un homme baiser une main de femme. Ces déférences pour d'autres lui semblaient des offenses à elle. Tous les Parisiens devaient savoir qu'un baiser sur la main lui aurait été infiniment doux ; et tous les Parisiens s'entendaient pour le lui refuser.

Avec quels gémissements elle allait retrouver son fils, chaque soir, après être rentrée ! « Baise-les, toi ! » disait-elle en lui mettant ses mains sur la bouche. « Encore ! encore !... Tiens, là, entre les doigts ! Et là aussi ! partout !... Baiseles, mon trésor ! baise-les bien, les mains de ta maman ! »

Il les baisait, docile, ne comprenant pas encore — il était si jeune ! — pourquoi sa mère tenait tant à cette caresse. Mais, quand il serait âgé, quand il saurait, voudrait-il lui-même?...

A cette répulsion que ses mains produisaient sur le monde, Madeleine sentait combien elle était haïe, combien elle était moralement seule. Que de fois déjà elle avait fait cette remarque : lorsqu'elle discutait avec quelqu'un, il était fort rare qu'un auditeur prît son parti. Elle avait beau énoncer des vérités élémentaires, on ne lui accordait pas plus de crédit que si elle avait proféré d'impudents mensonges. Les chapeaux qu'elle approuvait n'étaient du goût de personne. Les livres qu'elle prônait, les tableaux qu'elle admirait faisaient hausser les épaules de son entourage. Elle était condamnée à n'avoir jamais plus raison.

D'ailleurs, elle eut l'occasion de constater qu'un tel état d'esprit n'était pas seulement celui de ses proches. Elle dut faire un procès à un fournisseur qui lui avait

vendu, sous le nom de loutre, une étole en splendide lapin. Elle perdit ce procès. Elle perdrait certainement la plupart de ceux qu'elle serait tentée d'entreprendre. Dans son casier judiciaire, les juges découvriraient aisément qu'elle avait tué son mari ; et quels hommes ne seraient pas influencés, plus ou moins consciemment par des antécédents de cette nature? Les avocats de la partie adverse avaient beau jeu de plaider contre « la Femme qui assassina ».

Oui, on l'avait acquittée une fois; mais qu'elle ne s'avisât plus de demander justice î Madeleine comprit alors toute l'étendue de sa détresse. Comme sa famille l'avait rejetée, la société la rejetait. Elle ne pouvait plus compter sur personne, sur rien. Le présent lui de* venait intolérable et l'avenir lui était fermé.

Tant qu'elle s'appellerait Madeleine Lahouguère, veuve Jérôme Flack, elle irait à travers le monde, comme la bête galeuse, marquée à l'épaule, dont il faut éloigner le troupeau.

Un homme aurait eu la ressource de s'expatrier, de prendre un faux nom, de laisser pousser sa barbe et de recommencer au loin, sous un physique nouveau, une existence nouvelle. Mais une femme?... Où aller? Que faire? Si, par hasard, en Amérique ou ailleurs, elle parvenait à se créer une situation pendant quelques mois, ne serait-elle pas bientôt démasquée, reconnue, replongée dans sa honte récente?

Alors? Continuer à exploiter le scandale? Aller retrouver ces hommes qui, après l'acquittement, lui avaient proposé des tournées de conférences, des exhibitions plus ou

moins littéraires? Mais, en supposant qu'elle eût consenti, eux ne consentiraient plus. Il était éventé, le scandale. On ne parlait plus, depuis longtemps, de Mme Flack. D'autres personnages occupaient le monde. Aucun éditeur, actuellement, n'aurait accepté un livre d'elle ; aucun imprésario ne l'aurait engagée, même pour un bouiboui de province. Trop tard! Le bateau était passé.

Ah ! couper les mains qui avaient fait cela! broyer le front qui avait conçu cela!...

Elle n'avait plus le courage de lutter. Ses ressorts intérieurs se rouillaient. Elle fut malade. Elle espéra ne pas guérir. Mais il lui fallait expier, sans doute, car la mort ne vint pas.

Un matin, sur le boulevard du Palais, elle vit passer « un panier à salade t. Et, de cette boîte lugubre, sans jour, sans air, elle entendit monter des éclats de rire. Oui, là dedans, on riait, on était heureux. Ceux-là aussi avaient tué peut-être, tout au moins volé : mais ils seraient condamnés probablement ; ils expieraient et la vie leur redeviendrait douce. Expier, c'est racheter. Elle, jamais, ne pourrait racheter. En l'acquittant, on l'avait condamnée à la flétrissure intérieure, plus lourde à porter que l'autre. En l'acquittant, on l'avait fait condamner, non seulement par tous, mais par elle-même. Elle en venait à envier les forçats, les recluses, les hommes qui cassent les pierres dans des pays méphitiques, les femmes qui font des travaux avilissants dans des maisons centrales, tous ceux qui déforment ou déchirent leurs mains pour les punir d'avoir tué.

Au moins, ces criminels sont respectés dans leur monde.

Ils ont leur société, leurs joies. Société repoussante, évidemment, et joies louches. Mais l'isolement progressif auquel le monde condamnait Madeleine était-il beaucoup préférable? Elle avait la liberté apparente, mais l'hostilité des êtres l'encellulait de toutes parts. Elle pouvait circuler à travers des foules, mais elle restait toujours dans son désert.

Ses parents voyaient bien qu'elle souffrait. Ils essayaient parfois de lui devenir plus tendre ; mais ils n'y parvenaient pas toujours. Un son de voix par-ci, un regard par-là, une expression de visage, un silence réprobatif lui faisaient sentir, à leur insu, l'irréparable déchéance.

Ils donnaient à dîner une fois par semaine, et ils n'insistaient pas beaucoup pour que Madeleine parût à leur table.

Quand ils repartaient pour Albi, leur froideur lui faisait entendre que la Bretagne ou la Touraine étaient des pays charmants qu'elle ne connaîtrait jamais trop. Et, certes, Madeleine comprenait que, dans l'Albigeois, encore plus que dans l'Ile-de-France, on ferait le vide autour d'elle et que sa présence ne pouvait être souhaitée par personne.

Il y avait des soirs de dépression, de neurasthénie, où elle regardait d'un drôle d'air les pavés de la rue, des hauteurs de son troisième étage.

Et, un matin, elle annonça froidement à sa famille qu'elle allait se faire religieuse.

Elle s'attendait à des révoltes, des déchirements, des supplications : « Tu nous quitterais, ingrate?... Après ce que nous avons fait pour toi !... » Aucune de ces paroles ne fut prononcée.

— Ah ! s'étonna simplement son père. Et où irais-tu? Sa mère dit :

— Il te faudrait partir pour l'Italie ou l'Espagne.

Et sa sœur :

— Si tu vas à Zarauz, rappelle-moi au souvenir de Germaine.

Et tous les trois lui donnèrent l'assurance que Louiset serait bien soigné.

Si elle avait conservé des illusions sur sa famiile...

Mais, sur ces entrefaites, Louiset fut victime d'un accident ; et les sources de la maternité, trop longtemps con tenues, bouillonnèrent au fond de Madeleine.

L'accident aurait pu être grave. En se rendant au cours avec sa gouvernante, Louiset avait été renversé par une automobile. Une roue lui avait éraflé le côté ; un bras était meurtri ; quelques gouttes de sang tachaient même le veston.

En voyant ce sang de son fils, Madeleine s'alarma, et ses idées mobiles de femme changèrent de direction. Elle ne voulut plus abandonner son fils. Il ne fut plus question d'entrer dans un couvent. Pauvre Louiset 1 ne l'avait-elle pas trop délaissé déjà?

Elle l'avait bien aimé d'abord ; mais elle devait s'avouer que, depuis le jour affreux, — le jour rouge, — elle ne s'était pas sentie complètement à son aise devant les yeux de cet enfant. Ils lui rappelaient trop les yeux du père. Il y avait trop de reproches dans cette lumière grise au fond de laquelle se développait une âme. Mais, à présent, ayant vu dans les yeux des autres, tous noirs, elle se

trouvait neureuse d'avoir encore cette lumière-là pour éclairer sa vieillesse proche.

Le cher petit ! Qu'elle était injuste ! Elle se plaignait de n'avoir plus de parents, de n'avoir plus personne; mais ne l'avait-eîle pas, lui? Un fils, cela ne peut-il remplacer l'humanité entière? Une mère peut-elle chercher ailleurs son univers?

— Je me croyais seule, et je t'ai, toi ! se dit Madeleine en lui baisant les yeux, en lui baisant ce bras tuméfié par lequel la mort avait voulu le prendre.

Elle résolut de vivre pour lui, dorénavant, et de braver pour lui toutes les haines accumulées. Peut-être, un jour, trouverait-elle en lui sa revanche. Si elle en faisait un beau jeune homme parfaitement élevé, sérieux, actif, fort ; s'il devenait l'un des maîtres de son époque, elles viendraient à lui, les foules ; il en recevrait, des hommages ; et un peu de l'encens vers lui projeté s'égarerait sur sa mère. N'en connaissait-elle pas, de ces mamans qui, par elles-mêmes, n'avaient aucun mérite, mais qu'on fêtait partout et qu'on accablait de caresses parce que leur fils était quelqu'un?

Ahl être de celles-là I Pourquoi non? Louiset avait l'air intelligent ; il pouvait réhabiliter sa mère, lui restituer sa place dans la société parisienne — car Madeleine avait surtout cela sur le cœur : sa déchéance mondaine ; c'était sa marotte de vouloir redevenir l'une des reines de Paris. Que fallait-il donc pour reprendre ce sceptre? Sait-on jamais?... Peut-être sumrait-il de quinze années de patience, de labeur, d'obstination. Oui, si la chance la favorisait tant soit peu, tout pouvait se réparer.

Elle avait voulu être femme de grand homme? Elle serait mère de grand homme. Et la vie, quoique aux deux tiers vécue, aurait encore de magnifiques douceurs.

— Oui, c'est toi ! C'est toi qui vas me sauver I... Ah ! cher petit ! disait-elle en serrant son fils sur sa poitrine, en le couvrant de larmes chaudes, à travers lesquelles un avenir merveilleux semblait lui apparaître.

Elle ne voulut plus demeurer avec ses parents. Elle déménagea. Elle alla s'installer à l'autre bout de Paris, rue Cardinet, dans un appartement exigu, au sixième étage. Plus de gouvernante ! Plus de femme de chambre ! A peine une bonne à tout faire. Elle-même conduirait son fils au cours. Elle-même l'instruirait. Elle ne chercherait plus à sortir, à recevoir, du moins pendant quelques années. Porte close pour tous ! Bonsoir, le monde ! Elle n'allait plus vivre que pour lui, le futur Maître du monde.

Victor-Louis grandissait. Il promettait d'être fin, laborieux et beau. Il ressemblait à son père. Il avait un front large, des cheveux noirs, un nez régulier, une bouche mince, un menton pointu, des pommettes saillantes. C'était bien une sorte de Bonaparte enfant. Madeleine en éprouvait une grande fierté, quelques inquiétudes aussi. Elle n'aurait pas voulu qu'il ressemblât tant à son père.

Elle se demandait s'il n'existe pas des concordances

l68 LES MAINS BLANCHES

fatales entre le physique et le moral d'un homme. Ressemblant corporellement à Jérôme, Louiset ne serait-il pas, comme lui, frivole, inconstant et cruel? Ne voudrait-il pas se lancer dans la littérature ou dans l'art? Ne serait-il pas amené ainsi à rechercher quelle fut l'existence de son père? Ne l'admirerait-il pas? Et, s'il l'admirait trop, quels sentiments éprouverait-il pour sa mère?

Devant cet enfant, elle ne parlait presque jamais de Jérôme. Ses parents s'abstenaient aussi de faire la moindre allusion au poète. Mais tout le monde ne garderait pas la même réserve. Louiset aurait des camarades, au lycée ou ailleurs. Et il serait bien étonnant qu'un jour ou l'autre il ne connût pas la vérité, tous les détails du drame affreux. Ce drame avait fait un tel bruit !

Ce n'était pas là l'un de ces événements dont les auteurs sont oubliés après quelques mois. Jérôme Flack occupait encore l'esprit des lettrés. Sa fin tragique lui avait conféré une gloire nouvelle. On réimprimait ses livres. Madeleine redoutait l'époque où son fils pourrait lire les livres, les journaux.

En attendant, il avait bien fallu expliquer à Louiset comment il était devenu orphelin. Pour cela, elle ne s'était pas livrée à des débauches d'imagination. Une grippe infectieuse : voilà ce qu'elle avait déclaré, d'accord avec ses parents. En trois jours, ce pauvre papa, si gentil, avait été emporté, malgré les meilleurs docteurs de Paris... Et Louiset avait entendu ces paroles sans le moindre étonnement. Il ne soupçonnait rien encore.

Chaque soir, après l'avoir bien bordé dans sa couchette, Madeleine l'embrassait silencieusement. Puis elle lui

tendait ses mains, afin qu'il les baisât ; elle les appuyait sur la bouche, les retournait, écartait les doigts, les uns après les autres, pour que les baisers purificateurs allassent partout. Elle avait besoin de cette absolution quotidienne ; elle n'aurait pas pu dormir sans cela. Et Louiset la lui accordait généreusement, l'inconsciente absolution.

Il était si habitué à baiser la main droite de sa mère, qu'il la gardait chaque soir dans les siennes, pendant une minute ou deux, et qu'il ne l'abandonnait qu'après avoir mis, à toutes les phalanges, des gaines sonores de baisers.

Afin de maintenir son fils dans ces bonnes dispositions, Madeleine plaça autour de lui une douzaine de portraits qui la représentaient à diverses époques. La chambre de Louiset en fut presque entièrement tapissée. Portraits de Madeleine enfant, de Madeleine première communiante, de Madeleine jeune fille... Mais elle n'y plaça aucun des portraits qui avaient paru dans les journaux. De ceux-là elle aurait pu lui montrer des centaines. Elle les cacha tous. Elle fit un paquet — et combien volumineux — des coupures concernant le procès, les enferma dans une malle hors d'usage et descendit le tout à la cave. I

Et rien, dans la chambre de son fils, pas plus que dans les autres pièces du logement, n'évoqua le souvenir de Jérôme Flack. Pas un portrait, pas un livre. Que ne pouvait-elle changer de nom, modifier l'état civil de son fils, rayer, sur ses cahiers et ses livres d'écoliers, ce nom de Flack, qui, pour ses oreilles de veuve, devait toujours avoir un son brutal de détonation?

Dans la chambre de Louiset, au milieu de la cheminée,

elle plaça ses mains, les deux mains jointes de marbre blanc que Jérôme avait voulues autrefois, sur sa table à écrire.

Elle refusa de îe mettre dans un lycée. H lui semblait que, entouré de camarades turbulents, il ne resterait pas huit jours sans connaître la réalité tragique. Elle lui fit donner quelques leçons à domicile, par des professeurs divers, et presque toujours elle voulut assister à ces leçons.

Elle apprit le rudiment du latin pour lui ; elle se repencha, pour lui, sur ses livres d'anglais, d'allemand. Elle vécut ainsi des journées fort douces. Pour être une mère complète, il faut offrir soi-même à son enfant le suc de la science, comme le lait de ses seins, et nourrir l'esprit, après avoir nourri le corps.

Louiset eut douze ans.

Un soir, comme elle entrait chez lui pour se faire baiser les doigts suivant sa coutume, Madeleine crut le voir cacher sous son oreiller quelque chose. Elle éprouva un choc léger au cœur. C'était là l'une des premières dissimulations, l'acte louche qui signifie, entre une mère et un fils : « Nous avons nos secrets et nos âmes se séparent. »

Madeleine n'eut pas l'air d'avoir surpris le geste. Sans y faire la moindre allusion, elle embrassa Louiset ; et sur ses doigts, les baisers de l'enfant sonnèrent bientôt aussi nombreux et aussi tendres.

Mais deux heures après, quand il dormit, elle revînt dans la chambre, silencieusement, et passa une main discrète sous l'oreiller.

Elle y trouva un morceau de journal ; et sur ce journal était un portrait de Jérôme Flack.

Madeleine eut une sorte de frisson. Elle emporta ce papier pour l'examiner à loisir.

C'était un journal littéraire, d'un assez grand format, qui consacrait chacun de ses numéros à un poète vivant ou récemment décédé. Le tour de Jérôme Fiack était venu. Un article fort élogieux entourait le portrait. Madeleine le lut d'un bout à l'autre et respira. Le panégyriste avait gardé une sage réserve ; il ne faisait aucune allusion à la mort violente du poète. Une seule ligne « prématurément enlevé aux lettres françaises » pouvait donner l'éveil. Mais c'était si vague... Une grippe infectieuse aussi peut enlever prématurément quelqu'un aux lettres françaises.

Madeleine fut convaincue que son fils ne savait rien encore. Cependant il avait caché le journal. Pourquoi? N'avait-il pas des soupçons? Il sentait donc que sa mère pouvait s'affecter de lire un papier de cette sorte?

Elle résolut de le surveiller de plus près.

Mais, quoi qu'elle fît pour l'empêcher de sortir seul, son fils avait, plusieurs fois par semaine, l'occasion de s'échapper. C'était une lettre urgente à mettre dans la boîte, une course pressée à faire chez un fournisseur, lorsque la servante n'était pas libre et maman pas habillée... Du reste, il arrivait à l'âge où l'on part sans demander la permission.

Beaucoup de cheveux blancs parurent alors sur les tempes de Madeleine.

Bientôt il lui sembla que les baisers de Louiset manquaient de fermeté. Ils lui glissaient sur les mains comme

des gouttes de pluie sur du métal, appuyaient peu, se faisaient de plus en plus rares.

Une nuit, quoiqu'il ne fût pas déshabillé depuis deux minutes, Madeleine trouva que son fils dormait. C'était bien étrange. Elle eut beau le secouer : il ne se réveilla pas. Elle eut l'impression que Louiset faisait semblant de dormir afin d'échapper à la petite corvée quotidienne : à ces baisers sur les doigts qui donnaient la force de vivre.

Elle s'alarma.

Secrètement, le lendemain, elle fouilla dans les poches de son fils, dans la couchette, dans l'armoire. Sous cette armoire, — un bahut Louis XIII aux pieds ronds, — elle trouva un livre, la Déesse écroulée, l'un des plus célèbres ouvrages de Jérôme.

Madeleine eut froid au cœur. Elle regarda ce livre. C'était une édition récente. Louiset avait dû l'acheter lui même, avec ses maigres économies d'adolescent.

Certes, il était bien naturel que Louiset voulût connaître les œuvres de son père. Mais cette façon de les cacher sous des armoires inquiétait à bon droit Madeleine.

Le livre, quoique neuf, avait été fort lu. Il y avait des coups d'ongle par-ci, des signets de papier par-là. Entre deux feuilles, une violette desséchée. En tête de la poésie qui se trouvait là, Madeleine découvrit ce titre : A mon fils. C'était l'un des morceaux les plus connus de Jérôme. Plusieurs anthologies l'avaient publié depuis sept ou huit ans.

1 Madeleine eut envie de jeter cette violette et de dé-

chirer ce feuillet. Mais ne serait-ce pas se trahir? Tristement, elle replaça le livre sous l'armoire.

Les jours suivants lui furent lourds. Deux mois après, il n'y eut pas un livre sous l'armoire, mais cinq. Presque toute l'œuvre de Jérôme était là. Pour acheter les deux autres volumes, Louiset n'attendait sans doute que d'être assez riche.

Cette année, la veille de la Toussaint, Madeleine s'aperçut que son fils achetait des fleurs. Elle n'avait pas prié souvent sur la tombe de son mari. Trop de souvenirs détestables montaient pour elle de cette pierre. Mais, cette année, elle crut devoir faire une visite à la tombe. C'était au cimetière Montparnasse qu'on avait inhumé Jérôme. Elle y alla le 3 novembre. Et, comme elle l'avait craint, elle trouva sur la pierre les fleurs de Louiset : les chrysanthèmes jaunes à cœur vert, entrevus dans un placard de la chambre.

C'était significatif. Cet enfant avait bien un culte pour son père.

Visiblement, il cherchait de plus en plus à lui ressembler. Il prenait pour modèle ce portrait découvert naguère dans un journal. Il collait ses cheveux sur ses tempes, les contraignait à ébaucher une mèche victorieuse. On pressentait que le premier vêtement de son choix serait une redingote grise.

Mais il put se procurer d'autres portraits de Jérôme de beaux cartons en vente chez un libraire du quartier Latin.

Un jour, Madeleine en trouva un bien en vue sur la table de travail de Louiset. Il ne se cachait pas sous

l'oreiller, celui-là; il se carrait en pleine lumière, avec un petit air agressif, dans un cadre de bronze.

Et les semaines suivantes, plusieurs images du poète furent épinglées tout à tour sur les murs de la chambre : portraits découpés dans des journaux, des revues. Ils devenaient aussi nombreux que ceux de Madeleine; ils étaient plus grands ; ils menaçaient de les recouvrir et de prendre leur place.

A cette époque, Louiset paraissait fort studieux. Il passait la plupart de ses après-midi en des bibliothèques. Madeleine se demandait ce qu'il pouvait faire là dedans. Un jour, elle alla le chercher à la Nationale. Elle s'aperçut que son fils lisait une collection de la Gazette des Tribunaux.

Ce titre l'effraya. Elle comprit que Louiset faisait des recherches sur le procès. Il devait savoir, déjà, que son père n'était pas mort d'une grippe infectieuse, qu'il avait été tué à la gare de l'Est, un jour où il s'apprêtait à partir pour l'Italie. Et, certainement, il n'ignorait plus qui l'avait tué.

Madeleine sentit que l'orage était proche. Elle eut envie de s'enfuir.

Elle n'osait plus, le soir, offrir ses mains à baiser : si son fils les repoussait? Elle n'osait plus rester longtemps en face de lui : s'il se mettait à l'interroger?

Sans doute, le plus simple aurait été de prendre les devants, de tout avouer, de dire, en se jetant au cou de Louiset : « Eh bien, oui ! j'ai tué ton père ! Mais je mérite ton pardon, puisque mes juges m'ont pardonné. Embrassemoi l

Voilà certainement ce qu'il aurait fallu faire tout de suite, avant que ce pauvre enfant ne fût effleuré du moindre soupçon. Mais quelle scène pénible 1 quelle confession douloureuse !

Lâchement, elle avait laissé des mois, des ans s'écouler. Et, maintenant, elle n'osait pas davantage aborder ce sujet effroyable.

Plusieurs semaines passèrent encore. Louis manquait d'appétit. Il s'anémiait, il ne s'amusait pas. Le ciné, qui l'avait tant intéressé naguère, le laissait froid. Dans son front, qui devenait énorme à mesure que le bas du visage s'amenuisait, il y avait des yeux d'une expression singulière, trop lourdes de pensée et graves, quelquefois, comme ceux d'un vieillard. s

Il se mettait à écrire, à composer des vers. Madeleine trouva quelques brouillons dans un tiroir de la commode. C'étaient des vers pitoyables et sans style, mais ardents et sincères comme tant de méchant vers. Un de ces vagues poèmes portait la dédicace : « A la mémoire de mon père. »

Les doigts de Madeleine se crispèrent sur cette feuille.

Ainsi donc Louiset vénérait la mémoire de son père. 11 devait savoir toute la douloureuse histoire, maintenant. La Gazette des Tribunaux, d'autres feuilles consultées peut-être l'avaient suffisamment édifié. Il devait savoir quel mari haïssable était Jérôme Flack ; il n'ignorait plus que cet homme avait oublié tous ses devoirs envers sa femme, qu'il la délaissait sous tous les rapports; qu'il se proposait de passer trois mois en Italie avec une femme divorcée... Il savait tout cela, que les journaux avaient raconté abondamment au cours du procès : néanmoins,

il adorait son père et lui consacrait ses premières poésies.

Comment vivre, dorénavant, à côté d'un enfant pareil? Pouvait-il adorer son père sans détester sa mère? Il allait la haïr comme tout le monde la haïssait. Il n'aurait pas pour elle d'autres sentiments que les parents, les amis, les quelconques. Il lui tournerait aussi le dos ; il la jugerait aussi criminelle, la dérisoire acquittée.

Et s'être figuré que la réhabilitation, la revanche viendraient de lui !

Un soir — Louiset avait plus de quinze ans alors — Madeleine constata qu'aucun de ses portraits n'ornait plus les murs de la petite chambre. Les mains de marbre blanc aussi avaient été enlevées de la cheminée. A la place des portraits décrochés, il y avait d'autres portraits : ceux de Jérôme.

Madeleine s'attendait bien un peu à tout cela, mais elle n'en fut pas moins meurtrie.

Elle crut ne plus devoir éluder l'explication.

Cette nuit, elle entra dans la chambre de Louiset.

Il n'était pas encore couché. Depuis quelque temps, il travaillait fort tard.

Sans rien dire, en pleurant, Madeleine tendit ses mains et les mit sous les lèvres de son fils.

Il recula. Il eut l'air de ne pas comprendre la supplication désespérée qui était dans ce geste.

Alors Madeleine offrit de nouveau ses mains :

— Baise-les ! ordonna-t-elle dans un cri farouche.

Il ne les baisa pas. Il les écarta doucement et les ramena vers la table.

— Ah 1 tu ne veux pas?

Elle avait l'air d'une folie.

— ... Tu ne veux pas? Eh bien, puisque c'est ainsi... Elle se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit rapidement.

La rumeur de Paris entra. Une aube rousse parut au loin : la lueur- des cabarets, des petits théâtres, des restaurants de nuit ; toute la joie de Montmartre.

Louiset se leva, prit sa mère par les épaules et la fit reculer. Ensuite, paisiblement, il referma la fenêtre.

— Si tu crois qu'il n'y en a pas d'autres? dit Madeleine en se dirigeant vers la porte.

Il se posta devant cette porte.

— Mais baise-les donc ! baise-les 1 redit-elle, en lui replaçant, d'un geste obstiné, les doigts sur la bouche.

Il reprit les doigts, énergiquement, et les garda dans les siens. Il semblait vouloir les broyer.

— Alors, tu ne voudras jamais plus?... Que tu es injuste, mon Louis ! Si tu savais ! Oui, j'avoue : j'ai tué ton père; mais j'en avais le droit. Je n'ai fait rien de mal, puisqu'on m'a acquittée 1

Il lui ferma la bouche avec sa paume. Il ne voulait pas entendre ces méprisables paroles. Il savait bien qu'on avait acquitté sa mère et que la justice des hommes s'était déclarée satisfaite. Mais la sienne, apparemment, ne l'était pas.

Il appuyait sa paume de plus en plus, refusant d'écouter la défense. Il ne pouvait pas y avoir de défense. Le meurtre était sans excuse. Quoi qu'eût fait son père, il avait le droit de vivre. La conscience droite, le cœur sain de cet adolescent n'admettaient pas qu'on tuât, même un indigne. Sur un homme du peuple, grossier, malhonnête,

idiot, le crime lui aurait paru grand ; mais, sur un homme comme son père, qui avait eu du génie, le crime lui sem blait monstrueux.

Madeleine étouffait sous la pression robuste. Cependant, elle put se dégager encore.

— Puisque des jurés, des hommes qui ne me sont rien, m'ont pardonné ! articula-t-elle. Et toi, mon fils, tu serais plus cruel qu'eux?

Il employa les deux mains. Entendre parler de cela lui était un supplice. Il avait la conviction que sa mère ne pourrait jamais se justifier, quoi qu'elle dît. Il croyait connaître tous les détails de l'affaire. Il avait lu les dépositions, les plaidoiries, les commentaires des journaux. Il avait appris te rôle abominable joué par cette dame Salmon. Il savait en outre qu'une douzaine d'acquittements antérieurs, pour des crimes dits passionnels, laissaient croire aux femmes mécontentes d'un homme qu'elles avaient le droit de décharger leur revolver sur cet homme.

Mais aucun de ces arguments ne l'entamait. Et il lui semblait qu'en parlant de ce crime, sa mère le commettait une seconde fois.

Avec ses doigts, il empêchait donc le moindre son de sortir de ces pauvres lèvres, ces lèvres jadis si respectées. Mais il n'empêchait pas seulement le son ; le souffle aussi était arrêté par ces mains trop énergiques. Il sentit quelques soubresauts de sa mère. Elle chancelait, perdait connaissance...

— Mon Dieu ! Est-ce que le l'étouffé? se demandat-il en frémissant.

Il retira ses mains. Il retint sur son bras ce buste qui

défaillait. Quoiqu'elle eût recouvré la liberté de ses mouvements, sa mère ne disait plus rien. Elle s'abattit sur le parquet.

— Pardon! pardon, maman! dit-il en tombant à genoux devant elle.

Il lui releva la tête dans ses mains. L'avait-il donc tuée? tuée pour l'avoir punie d'avoir tué? Oh ! il serait cent fois plus ignoble qu'elle 1

— Tenez, maman ! tenez ! puisque cela vous fait plaisir...

Il lui prit les mains et les baisa, longtemps, la droite surtout, celle qui...

Madeleine respirait mieux. Elle se ranima sous la bonne caresse. Elle regarda son fils.

Il pleurait. Elle pleura, elle aussi ; et son cœur, dans un soupir, lui monta aux lèvres.

— Oui, tu as raison — murmura-t-elle. — Je sens pour la première fois que tu as raison, malgré tout ; que lu ne peux pas, que tu ne dois pas me pardonner ! Si j'ai tué, ce n'est pas par ma faute. Je n'étais plus moi ; j'étais une de ces femmes quelconques, sans raison, sans conscience, que l'éducation et les mœurs d'avant guerre étaient en train de faire de beaucoup de femmes ; je n'étais qu'une écervelée, poussée par un tas d'écervelées... Oh ! que je t'aime d'être juste ! et que je serais heureuse si tu m'étranglais !... Tiens ! tiens ! je l'ai mérité ! Presse ! encore !... J'ai tué : tue-moi ! Presse ! presse ! Dieu me pardonnera peut-être ensuite !

Elle se transfigurait. Ses larmes lui mettaient plus de lumière sur le visage, comme la souffrance y avait mis

l8o LES MAINS BLANCHES

plus de beauté. Jamais Louis n'avait trouvé sa mère si émouvante. Il lui baisa le front et il sentit que leurs âmes s'étaient subitement rapprochées. Oh ! un jour, elles seraient de nouveau l'une tout près de l'autre peutêtre?... Mais quel jour? Que de douleur, auparavant, devrait battre cette sorte de muraille noire qui les séparait ! Des ans et des ans, sautant là-dessus avec leurs pieds lourds, comme des voleurs de jeunesse, pourraient seuls, à la longue, effriter la muraille.

Doucement, avec des gestes résignés, Madeleine reprenait les mains de son fils, pour qu'il les appliquât de nouveau sur sa bouche, sur son cou, et qu'il pressât fort.

— Tu ne veux pas? reprochait-elle, câline.

Et c'était bien sincère. Elle serait morte avec joie sous les mains de ce fils, pour expier le crime de l'avoir fait orphelin.

Mais Louis la repoussait, silencieusement. Il ne voulait plus toucher à la bouche, quoi qu'elle dît. Et ses yeux se fermaient comme s'il était encore un enfant, un petit enfant qui a peur.

— Non, maman ! non ! — prononça-t-il — je ne vous toucherai plus. Pardonnez-moi ce que j'ai fait tantôt. C'était la première fois que vous me parliez de mon père, et je souffrais tant ! Vous le sentez bien, n'est-ce pas? que je souffre ! que je souffrirai toujours peut-être, que vous ne pouvez pas être pour moi une mère comme les autres, qu'une arrière-pensée restera quand même entre nous?... Et vous le sentez que votre main, à présent, m'est pénible à voir?... Pourriez-vous m' estimer si je vous parlais autrement?... Et vous vouliez me faire baiser

LES MAINS ROUGES l8l

encore cette main?... C'était cruel, avouez-le! Je n'ai pas pu, tantôt. Mais courage, maman ! je pourrai peutêtre un jour... Quand nous aurons assez pleuré, comme ce soir, je pourrai, je pense... Ne m'en veuillez pas, maman ! Et surtout n'ouvrez plus des fenêtres, comme tout à l'heure. Il faut vivre. Je suis sûr que je vous aimerais encore moins si vous ne viviez pas. Il faut vivre. Peu à peu, mes idées changeront peut-être, puisque tout change... Pleurons, ma pauvre maman !

Il se tut. Il appuya quelques secondes sa tête sur celle de Madeleine, comme il faisait autrefois, au temps heureux de l'ignorance, quand il avait besoin d'être consolé pour un bobo. Et le silence fut meilleur autour d'eux.

Dehors, Paris bruyait toujours. Et, par-dessus les tringlettes des brise-bise, les lueurs de Montmartre paraissaient plus hautes. A cette heure, la joie et la folie crépitaient plus violemment sur ce qui avait été la Butte Sainte.

Tout à coup, Louiset se redressa, marcha vers son bureau, prit un portrait et vint le mettre sous les lèvres de sa mère.

C'était le portrait de Jérôme Flack. Madeleine le baisa.

Maintenant, les mains de Madeleine étaient gantées de noir.

Depuis le soir où elle avait pleuré à côté de son fils,

elle ne portait plus que des gants noirs. Même à la maison, elle gardait presque toujours ses gants noirs. Devant Louiset surtout, elle n'osait plus montrer ses mains. Elle les cachait dans un manchon, l'hiver, et les couvrait, l'été, autant que possible, avec des écharpes ou des éventails. A sa main droite, la plus coupable, elle se jura de ne jamais porter de bague.

Elle ne les soumettait plus à aucune manucure. Aucune pâte d'amandes, aucun cold-crearn nouveau ne rehaussaient leur blancheur. Elle savait que, malgré tous ses efforts, ses parents, ses proches, son fils, la terre entière les verraient toujours rouges, ces mains démentes qui avaient tué. Jusqu'à ce que la mort les glaçât, elles devraient porter le deuil.

Madeleine n'essaya pas davantage de les faire baiser par Louis. Jamais plus l'orphelin ne les vit s'approcher insidieusement de ses lèvres. Plus tard, — avait-il dit, ■"** lorsqu'ils auraient assez pleuré... Elle pleurait souvent, elle ; mais lui ne devait pas s'en apercevoir.

Des années passèrent, grises. M. Maxime Lahouguère mourut, à peu près ruiné. Renée, sa fille cadette, après avoir essayé de faire du théâtre, épousa un cabot obscur. De ces deux faits, Madeleine put se croire particulièrement responsable. Et ses mains se replongèrent dans leurs gants noirs avec plus d'humilité.

Puisque Louiset savait tout, à présent, on pouvait le mettre au lycée voisin, qui était le lycée Carnot. Il était déplorablement en retard. A dix-neuf ans, il n'avait encore aucun baccalauréat. Il fut donc admis au lycée en qualité d'externe.

Il ne s'y révéla pas un élève brillant. Il eut peu de camarades. Il n'était pas entraîné aux effusions. Il ne connaissait aucun jeu. Son nom de Louis Flack lui attira quelques sympathies, lorsqu'on sut qu'il était le fils du poète. Mais il avait toujours peur qu'on ne lui parlât de la mort de son père, et il se dérobait.

C'est à cet âge, entre dix-huit et vingt ans, que les tempéraments se forment, que les mentalités se deisinent. Le tempérament de Louiset ne s'annonça pas comme des plus vigoureux. Son enfance avait été trop isolée et trop mélancolique. Toutes les luttes l'effrayaient.

Vainement, il essayait de ressembler à son père : il n'en serait jamais qu'une réduction débile. Peut-être en porterait-il les sentiments, mais il n'en accomplirait pas les actes.

Il n'accusait aucune vocation violente. Il écrivait des vers, mais il ne se croyait pas capable d'acquérir la moindre gloire poétique. Les fils de poètes vraiment inspirés font de la finance.

Il avait eu des velléités d'entrer dans la marine ; et il fallait peut-être considérer en cela le désir de s'éloigner le plus possible de sa mère. Mais, depuis qu'il vo},-ait souffrir réellement cette mère, il n'osait plus la quitter.

Pourtant, il faudrait faire quelque chose bientôt. On n'était pas riche. Madeleine n'avait plus qu'une petite rente de six mille francs, que sa mère lui servait encore, et les droits d'auteur de Jérôme Flack. Ces droits s'élevaient à trois ou quatre mille francs par an, grâce à diverses réimpressions et aussi au succès d'un acte posthume : Pierrot apache, qui semblait devoir se maintenir

au répertoire de l'Odéon. Mais les droits d'auteur diminueraient probablement très vite, et il n'était même pas certain que Mme Lahouguère pût envoyer longtemps les six mille francs annuels.

A vingt ans, pourvu enfin de quelques diplômes, Louiset se fit inscrire à l'École de droit. Et sa mère songeait que, naguère, elle avait espéré faire de lui l'un des maîtres du monde. Certes, beaucoup de maîtres du monde ont passé par l'École de droit, mais quelques balayeurs publics y ont passé aussi.

Les soirs où Louiset paraissait content, où les flammes de la jeunesse brillaient nettement dans ses yeux, Madeleine osait s'approcher de lui, les mains nues. Mais elle ne persistait guère. Elle voyait si vite que ses mains faisaient horreur encore et que les lèvres de son fils se contractaient.

Alors, elle s'en retournait, les larmes aux yeux; et, pour que Louiset fût indulgent aux mains maudites, elle allait cuisiner quelque bon plat avec la servante. Il lui semblait qu'au moyen de beaucoup de travail, ces mainslà pourraient se purifier un jour. Il faudrait qu'elles fussent déformées, avilies, presque noires, pour devenir symboliquernent blanches. Ah ! les misères prochaines se chargeraient de ce soin sans doute !

Elle cousait beaucoup. Elle recourait rarement à des corsetières, à des modistes. Toutes les chemises de Louiset étaient son œuvre. Avec quel art elle brodait les initiales V. L. F. au coin de ses mouchoirs de jeune homme 1 Vraiment, s'il ne venait pas baiser bientôt ces mains actives, Louiset serait injuste.

LES MAINS ROUGES l8$

Quand elle se piquait un doigt en sa présence, elle poussait un petit cri, pressait la peau pour faire jaillir le sang, et ce qu'elle était heureuse de voir pointer une goutte rouge !

Mais Louiset ne devinait point ce qu'il fallait à cette blessure. Il allait chercher de l'arnica.

Pour le fléchir, elle portait de moins en moins des vêtements de couleur. Ses épaules aussi se recouvraient de noir. Elle n'avait pas observé un deuil bien rigoureux autrefois, après la mort de son mari ; elle s'en repentait à présent, et on la vit, avec surprise, revenir à ce deuil peu à peu, de sorte que quinze ans après son veuvage, elle commença seulement à paraître veuve.

En outre, elle affectait de donner à ses robes la coupe que Jérôme avait aimée. Elle recherchait le style Empire, puisqu'il la voulait habillée et meublée ainsi. Et, puisqu'il avait collectionné des saints Jérôme autrefois, elle aurait acheté, maintenant, tous les saints Jérôme des antiquaires, si elle avait été riche.

Et ce n'était plus seulement pour désarmer le sévère Louiset. Elle faisait cela de son plein gré. Tout ce qui avait plu à Jérôme lui paraissait plaisant. Ah ! s'il avait revécu, comme il aurait trouvé en elle une femme docile !... Ne se mettait-elle pas à l'aimer?

Ce n'était point vainement que, depuis tant d'années, les journaux chantaient à l'envi les louanges de Jérôme Flack, que les critiques déclaraient ses vers charmants, qu'une remuante école poétique se réclamait de Verlaine et de lui. Comme Charles Guérin, comme Albert Samain, Jérôme Flack était devenu, à la faveur d'une mort hâtive,

l86 LES MAINS BLANCHES

l'un des poètes les plus fêtés par la jeunesse. Vieux, démodé, auteur de quarante volumes pesants, il aurait cueilli moins de lauriers sans doute. Mais la piété des survivants entourait la tombe de ce camarade mort tragiquement, et qui avait eu la bonne grâce de ne pas encombrer la carrière.

Ah ! que Madeleine aurait été fière de lui, maintenant ! Mais, l'ayant tué, pouvait-elle décemment s'associer à sa gloire?

Elle n'osait plus signer Flack. Il lui semblait qu'elle n'avait pas le droit de porter ce nom.

Des admirateurs du poète obtinrent, du conseil municipal, l'assurance qu'une voie nouvelle d'Auteuil s'appellerait rue Jérôme-Flack. Tous les journaux l'annoncèrent. Madeleine fut très heureuse. Oh ! s'en aller habiter cette rue avec son fils ! Pouvoir donner son adresse : « Madame Jérôme Flack, rue Jérôme-Flack, à Paris. » Mais n'aurait-on pas trouvé l'audace grande? Quelque petit journal du boulevard, — une de ces feuilles qui ne respectent rien — n'aurait-il pas flétri fougueusement cette veuve qui avait l'impudeur d'élire domicile dans une rue portant le nom d'un homme assassiné par elle? Et cette fois, vraiment, le petit journal n'aurait pas eu tort.

Oh 1 ce passé, toujours ! Cette folie d'une minute, pesant sur toute la vie et empêchant le bonheur de s'approcher 1

En secret, Madeleine allait déposer des fleurs sur la tombe de Jérôme — en secret, parce que, si elle avait fait trop manifestement cette visite, on l'aurait attribuée au désir de braver l'opinion ou d'émouvoir le public par

LES MAINS R0UGE9 187

une mise en scène paradoxale. Et pourtant, elle n'avait jamais été plus sincère. Il y a des contagions de sentiments. Toutes les femmes savent qu'une belle moisson d'amour en appelle d'autres.

Madeleine pouvait-elle résister à ce courant de sympathie et d'admiration qui entraînait le siècle vers Jérôme Flack? Oui, elle se remettait à l'aimer mieux qu'autrefois. Elle croyait qu'à présent elle lui pardonnerait tout : infidélités, dédains, outrages. Elle se rangeait à la théorie du surhomme. Elle admettait que les actes d'un Pascal ou d'un Victor Hugo ne doivent pas être soumis à la même appréciation que ceux d'un Trissotin ou d'un Homais, que le génie a droit à toutes les indulgences et qu'il ne convient pas de chercher des taches aux mains qui portent haut le flambeau sur le monde. Toutes les noirceurs personnelles doivent disparaître dans l'immense rayonnement.

Madeleine se blâma d'avoir jugé son beau poète comme elle aurait pu juger un vérificateur des poids et mesures. Il devait y avoir autant de différence dans leurs culpabilités qu'entre leurs travaux.

Elle évoquait les années enfuies, le temps où elle avait eu la douceur — si peu appréciée alors 1 — de s'appuyer sur le bras d'un noble artiste, de vivre dans la même atmosphère lumineuse que lui, de le voir projeter du beau, du rêve ou de la foi sur son époque. Elle se remettait à lire ses vers et les trouvait merveilleux. Elle s'étonnait que certaines pièces, par elle inspirées, ne l'eussent pas émue aux larmes jadis, puisqu'elles émouvaient, à présent, presque tous les amants lettrés de la France... Et,

l88 LES MAINS BLANCHES

comme son fils, elle aurait bien rimé une ode, si elle s'était cru encore le moindre talent poétique, pour célébrer les mérites du cher disparu.

Oh ! pourtant, Louiset comprendra bientôt sans doute qu'elle a de véritables remords ! Le monde sentira aussi qu'elle voudrait expier, au prix de dix ans de tortures, la faute d'une minute ! Et alors, n'obtiendra-t-eîle pas enfin le pardon de Louiset, des parents, de tous?

C'est avec cette espérance que Madeleine vécut.

Un soir, son fils lui apporta un journal qui annonçait une grande nouvelle : on allait élever une statue à Jérôme Flack. Un comité se formait. Des personnages considérables en faisaient partie. Un sculpteur célèbre signerait le monument. L'État fournirait le marbre.

C'était au jardin du Luxembourg, dans une escorte de poètes, que ce nouveau poète serait immortalisé. Un ministre viendrait présider l'inauguration. Des discours seraient prononcés, des poèmes récités. Et la Comédie- Française, dont cette vague de gloire emportait les résistances dernières, allait monter la Ronde des Dieux, trois actes en vers de Jérôme Flack, qui n'avaient encore paru qu'en librairie. Tous les bonheurs à la fois !

De ces bonheurs, Madeleine voulut sa part. Certes, elle ne se montra pas. Mais son fils, lui, put s'entretenir avec les membres du comité, le sculpteur, les artistes de la Comédie-Française, le secrétaire du ministre de l'Instruction publique ; et c'était un peu de la vie brillante d'autrefois dont Madeleine recevait de furtifs reflets.

Le sculpteur fit demander à la famille quelques anciens portraits de Jérôme; et ce fut, pour Madeleine, l'occa-

sion de remuer un tas de vieux papiers enfouis en des malles : des monceaux de souvenirs qu'elle avait voulu, d'abord, cacher à Louiset et qu'elle était si heureuse de retrouver à présent...

Les vieux papaiers ont d'étonnantes vertus. Leur odeur de passé grise, émeut, évoque. C'est de la poudre de jeunesse qui remonte au cerveau et fertilise le cœur. Il y a des puissances de résurrection en eux. Madeleine se sentit refleurir.

Que Jérôme était beau sur ces portraits d'autrefois ! Quelle finesse dans son profil ! Et la lumière des yeux? La force de ce sourire où l'on ne savait trop s'il y avait de la tendresse ou de la cruauté?

Jadis, c'était surtout l'écrivain qu'elle avait vu en lui ; actuellement, elle pensait à l'homme. Et ses regrets augmentaient chaque jour d'avoir détruit un tel homme.

Lorsque son fils venait d'avoir une entrevue avec le sculpteur, elle lui posait mille questions, comme une amoureuse interroge ceux qui ont pu parler de son ami. Toutes les personnes qui souscrivaient pour l'érection de la statue, elle aurait voulu les remercier. Et, toujours, elle était obligée de se faire cette réflexion : « Non, tu n'as pas le droit... Oublies-tu que c'est toi qui l'as tué? Tes remerciements seraient considérés comme des injures... »

On fixa la date de l'inauguration. Louiset reçut une douzaine de cartes d'invitation à la cérémonie. Il les distribua au petit bonheur. Madeleine n'osa pas en demander une. Oh ! pourtant, qu'elle aurait voulu assister !... Mais

I90 LES MAINS ELANCHES

qu'aurait-on dit? La femme qui assassina? C'aurait été un scandale...

Son fils put deviner ce vœu secret ; mais il ne songea pas un instant à le satisfaire. Évidemment, ce serait un scandale. Sa mère ne devrait jamais se montrer au Luxembourg, près de la statue de Jérôme Flack. Si quelque étudiant l'y avait reconnue, il l'aurait sifflée.

Madeleine souffrit et se désespéra. Il lui semblait qu'elle avait assez expié. Du moment que les plus grands crimes se prescrivent en dix ans, elle se disait que le sien — ce crime qui n'en était pas un puisqu'on l'avait acquittée — devait être prescrit aussi. Et peu à peu, dans sa cervelle exaspérée, un projet s'ébaucha, très ferme : celui d'assister quand même à l'inauguration, d'y assister incognito, sous une épaisse voilette noire. Qui la reconnaîtrait? Elle avait changé, depuis dix-sept ans... De loin, bien effacée, elle écouterait les discours, les poésies. Et, à la fin, elle s'approcherait de la statue, enlèverait sa voilette, s'agenouillerait devant le socle et demanderait pardon publiquement, pour son crime. Elle demanderait pardon à son mari, à ses parents, à la société. Ne serait-ce pas là un acte très digne et très louable? Qui oserait la blâmer encore?

Elle s'en ouvrit à son fils, loyalement, un matin.

Les sourcils de Louiset se froncèrent.

— Non, maman! nonl Vous ne ferez pas cela! Ce serait trop théâtral ; vous ne seriez pas comprise. N'oubliez pas que vous avez publié vos Mémoires. On croirait que vous voulez recommencer. Il vaut mieux vous abstenir.

Et Louiset lui donna le conseil d'aller passer la journée de l'inauguration à Versailles. Il y avait, à Versailles, une certaine Mme Duverdier, modiste enrichie, qui voulait bien continuer ses relations avec Mme Flack.

Madeleine fut blessée par cette réponse. Alors Louis persistait? quel fond de cruauté dans cet enfant !

Néanmoins, elle consentit à partir pour Versailles. Sod fils la mit dans le train.

Mais Versailles lui parut particulièrement ennuyeux, ce jour-là. Et, sans songer une minute à franchir le seuil de son amie la modiste, elle reprit le train pour Paris — un train qui se dirigeait vers la gare Montparnasse. Et la gare Montparnasse est si près du Luxembourg...

A quatre heures, tandis que la cérémonie commençait, Madeleine pénétra dans le jardin. Elle n'avait pas pu se retenir. Elle devait être inconsciente. Ses jambes l'avaient portée là sans l'approbation de son cerveau. Si elle raisonnait encore, c'était pour se dire qu'elle, Mme Jérôme Flack, ne pouvait pas ne pas assister à une fête organisée en l'honneur de Jérôme Flack. Autour de cette idée centrale, toutes les autres considérations s'effaçaient.

Elle n'avait pas de carte d'entrée. Le sévère Louis n'en avait laissé aucune à sa disposition. Mais mie simple carte de visite suffirait sans doute. Elle marcha, confiante.

C'était une molle journée de juin. Il y avait de l'indulgence dans l'air. Les roses du vieux jardin, derrière le musée du Luxembourg, se penchaient comme des lèvres qui pardonnent. Des moineaux, en jouant, faisaient crouler des fleurs de marronniers. Madeleine reçut un pétale

blanc sur sa main gantée de noir... Il lui sembla que cette main recevait l'absolution d'en haut.

Elle arriva au coin des Poètes. Le monument nouveau lui apparut, clair sur la foule sombre. Des milliers de personnes s'aggloméraient là.

Bientôt, elle se trouva devant une barrière défendue par des gardiens. Sans hésiter, elle montra sa carte :

— Vous êtes?... demanda un officier de paix.

— Mme Jérôme Flack, la veuve du poète à qui l'on élève la statue.

La carte l'attestait, en effet. Et Madeleine montra plusieurs autres cartes pareilles, pour bien prouver son identité.

— Passez ! lui dit l'officier de paix.

Madeleine avança. Elle ne reconnut personne. Elle crut pénétrer dans une foule quelconque. C'était toujours ainsi, maintenant.

Il y avait deux catégories d'invités. La première seulement pouvait pénétrer dans l'enceinte réservée, sous une tenture rouge à franges d'or.

Elle montra de nouveau sa carte, et la seconde barrière lui fut ouverte.

Là-bas, près d'un homme non décoré qui devait être le ministre, elle aperçut son fils. Elle se troubla un peu. Des gens la dévisageaient. Peut-être quelqu'un l'avait-il reconnue. Elle rougit comme une petite fille.

Il n'y avait plus de sièges libres. Elle resta debout. En ce moment, un homme gros, sanguin et chauve, lisait un papier devant la statue. Il y avait des palmes et des drapeaux sur le piédestal. Les yeux de Madeleine se brouil-

LES MAI Nd RuouES IÇ3

laient. Toutes ces louanges adressées à son mari l'exaltaient de façon singulière. Il lui sembla que Jérôme la regardait, de là-haut, avec ses yeux de marbre. EDe eut peur de se mettre à pleurer devant tout ce monde, ou bien de perdre connaissance.

Mais, derrière l'orateur sanguin, un petit jeune homme s'agita tout à coup. Celui-là, Madeleine crut le reconnaître. Elle avait été assez tourmentée par lui, naguère, à l'occasion de certains droits d'auteur de Jérôme, dont ce petit monsieur réclamait une part. C'était le représentant de la famille Flack. En sa qualité de neveu du poète, et s'appelant Flack comme lui, ce jeune habitant de l'Artois n'avait pas cherché longtemps sa vocation : il faisait de la littérature.

Dînant toute cette cérémonie, il avait déployé un grand zèle. Le ministre, tantôt, devait lui décerner la rosette d'officier de l'Instruction publique.

Or, l'apparition de cette femme vêtue de noir, là-bas, venait de le bouleverser. Il l'avait reconnue, lui aussi, et son indignation paraissait grande. On le vit parler à l'oreille de quelques personnes en gesticulant de manière insolite. Et, après l'avoir entendu, ces personnes se retournaient vers Madeleine, avec des mines effarées. Un mouvement se produisit. Des rumeurs montèrent.

— C'est trop fort !

— Voilà du toupet !

— A la porte !

L'orateur dut s'interrompre. Et Madeleine vit le neveu de Jérôme s'avancer vers elle, suivi par deux commissaires.

— Qu'êtes-vous venue faire ici, madame? Ce n'est donc pas assez de l'avoir tué?...

Madeleine entendit ces paroles outrageantes ; elle vit les regards haineux, les gestes brutaux.

Elle sentit sur son bras la poigne d'un agent qui l'emmenait.

« Pardon ! » dit-elle, d'une voix étouffée, en regardant la statue, en essayant de se mettre à genoux, au milieu de la foule, et de faire amende honorable, ainsi qu'elle l'avait projeté.

Mais on ne comprit pas. Elle ne put pas se mettre à genoux. On l'emportait, on la chassait. Des cris hostiles éclataient de toutes parts. On savait qui elle était maintenant, on se rappelait le drame ; et les injures montaient des bouches, les menaces crispaient des mains. Une femme lui cria : « Misérable 1 » Une autre essaya de lui cracher à la figure.

— Louis ! Louis ! appela-t-elle avec terreur. Où es-tu, Louis?

Mais son fils ne venait pas. Il devait être incapable de se frayer un passage à travers cette foule agitée. Des agents emportèrent Mme Flack, sous les vociférations. Et la musique de la garde républicaine joua l'un des morceaux les plus brillants de son répertoire.

Tous les soirs, pendant une semaine, Madeleine eut le délire.

Elle ne pouvait oublier l'outrage. Huée, chassée devant tout Paris... Et Louiset qui n'était pas accouru pour la protéger ! Elle n'avait plus de fils. Elle n'en avait jamais eu. Depuis l'âge de raison, cet enfant l'avait détestée; il la détesterait toujours. Jusqu'à la mort, ils resteraient ennemis. Et quelle épouvante d'avoir pour ennemi un être fait de sa chair !

Elle guérit cependant. La fièvre cessa d'enfumer son cerveau et de tenailler ses muscles. A son chevet, Louis corrigeait des épreuves, pour une réimpression des Sirènes enlisées, l'un des premiers livres de son père. Il lui parlait très rarement.

Quand elle fut sur pied, à peu près rétablie, il ne resta presque plus à la maison. Parti du matin au soir. Même aux heures des repas, il était quelquefois absent. A son retour, si sa mère l'interrogeait, il prétextait toutes sortes de courses, de démarches.

Il allait avoir vingt et un ans. C'est l'âge où beaucoup de fils délaissent leur mère, même quand ils la chérissent.

Il passa devant un conseil de revision et fut ajourné. 1 lui manquait cinq millimètres de tour de poitrine. Il s'en affecta. Il rentra plus tard, la nuit.

Un jour, il annonça :

— J'ai trouvé un emploi chez un notaire. Je commencerai le quinze...

Il était fier de travailler enfin. Madeleine aussi fut contente. Mais elle comprit bien que c'était un peu plus d'isolement et d'abandon qui se préparait. L'étude du notaire était située sur la rive gauche. Louiset affirma qu'il ne pouvait pas venir déjeuner tous les jours... Madeleine vit s'approcher, sur sa route grise, le fantôme d'une vieillesse glaciale. Ses derniers jours ressembleraient à un enlisement dans de la cendre.

Pourtant, quelques mois après, les yeux de Louis s'éclairèrent à côté d'elle. Il devint plus assidu et plus loquace ; il avait sur sa peau un vernis de joie et un parfum de bonne fortune.

Un soir, il dit à sa mère :

— Vous avez entendu parler de Mme Valmorel?

— Quelle Mme Valmorel? La femme de l'acteur?

— C'est ça.

— Bien sûr, j'en ai entendu parler... Elle a été assez malheureuse !

— Je vous crois !... Elle vient à l'étude presque tous les jours.

— Elle divorce?

— Oui, elle divorce ; mais malgré elle. Son mari épouse une Américaine : quatre millions. Alors il lâche sa première femme : une sainte.

— Oh ! une sainte !... Voilà un bien grand mot.

— Il n'est pas trop grand pour elle. A tous les points de vue, c'est une sainte, une martyre. Son mari la trompait, la battait, la privait de tout... Et elle l'adore!

— Si c'est une imbécile?

— C'est une femme de cœur. Ah ! ce n'est pas celle-là qui...

Madeleine releva la tête.

— ...Qui?

Louiset n'acheva pas. Elle comprit tout de même.

Une sainte, cette Mme Valmorel, parce qu'elle aurait eu vingt fois l'occasion de revolvériser son mari, si elle avait voulu être aussi sévère que d'autres, et qu'elle n'en avait rien fait ; une sainte, parce qu'elle souffrait sans se venger, parce qu'elle avait les mains blanches.

Madeleine trouva blessante pour elle cette sympathie de Louiset pour une femme si résignée. Était-ce de la sympathie seulement?

Des semaines passèrent. Un jour, Louiset proposa, timide :

— Voudriez-vous venir à la Comédie-Française, demain soir? Mme Vermorel a une loge ; elle nous offre deux places... Il n'y aura qu'elle et nous.

Madeleine eut un sursaut.

— Non, mon chéri, non ! Je n'irai pas à la Comédie- Française, demain soir.

— Vous êtes pourtant libre !

— Ah ! oui, je suis libre !... Mais je ne veux pas connaître cette femme.

— Pourquoi donc? Parce qu'elle a toujours fait son devoir?

— Peut-être ! avoua Madeleine.

Et c'était bien là le cri de son cœur. Cette femme,

qui n'avait pas tué, ne pouvait lui être qu'antipathique. La voir serait un supplice.

Pourquoi Louiset s'y intéressait-il encore? N'était-ce pas précisément parce que cette femme représentait pour lui l'antithèse morale de sa mère? En l'aimant, ne prouvait-il pas, une fois de plus, qu'il haïssait sa mère? Et il devait l'aimer, le malheureux !...

Madeleine avait senti juste. Peu après, Louis s'épancha.

Il lui avoua sa tendresse pour la répudiée ; son plus cher désir était d'en faire sa femme.

— Vous consentirez, maman. Dites-moi que vous consentirez !... Oh ! vous me feriez tant de plaisir !

Il avait pris la main de sa mère, la droite, et il la pressait, la caressait.

Madeleine frémit. Elle eut l'impression que si elle répondait oui, son fils la baiserait peut-être, cette main coupable, depuis si longtemps repoussée... Elle la retira brusquement.

— Non, non ! Je ne peux pas ! répondit-elle. Tout ce que tu voudras ; mais pas ça, mon Louiset, ! J'aimerais mieux te voir épouser une indigne, une fille d'ouvrier, la dernière des dernières... Mais cette Mme Valmorel !... Comment vivrais-je avec cette femme devant moi? Y penses-tu? Ce serait un reproche de tous les instants. Ce serait me faire sentir toujours que j'ai été une misérable... Oh I avoue que tu l'aimes uniquement pour ça ! Elle ne doit plus être jeune; elle n'a peut-être jamais été jolie... Et tu l'aimes pour ça : parce qu'elle n'a pas tué, quand, moi, j'ai tué ! Et tu ne veux l'épouser que pour ça : pour me martyriser un peu plus. Au fond, ce n'est pas de

l'amour que tu as pour elle : c'est simplement de l'horreur que tu as pour moi, Tu ne t'en doutes pas peut-être ; mais c'est ainsi. Et c'est plus affreux encore. Ça prouve que tu as dans le sang, dans les moelles, l'horreur de ta mère... Ah ! mon Dieu ! C'est trop. Que ne m'a-t-on envoyée au bagne, guillotinée?... Cela aurait mieux valu cent fois.

Elle pleurait. Elle était au paroxysme de la douleur.. Ce dernier incident jetait sur son fils une lueur sinistre. Elle voyait définitivement en lui une âme étrangère, une âme implacable. Il n'y avait plus rien à tenter. Non seulement, elle serait toujours au ban de la société, dans l'ombre de son crime ; mais son fils, inconscient bourreau, voulait lui donner, dans la personne d'une belle-fille, un bourreau de plus.

Que ne la tuait-il, tout simplement? Ah ! qu'il aurait été plus généreux !

Louiset resta deux jours sans reparaître rue Cardinet. A son retour, il ne parla plus de Mme Valmorel, il ne parla de rien.

Il maigrissait. Il souffrait, lui aussi. Ses gestes avaient quelque chose d'inquiétant, de saccadé, qui révélait en lui une perturbation nerveuse.

Comme sa mère ne se rétablissait pas vite, il manda un médecin nouveau, un aliéniste.

Et, dans un moment de lucidité, Madeleine se demanda si son fils n'avait pas conçu le projet de la faire enfermer.

Certes, l'hypothèse ne présentait rien d'invraisemblable. N'avait-elle pas donné, à diverses reprises, des

preuves de neurasthénie aiguë, sinon de véritable démence? Et que fait-on, actuellement, des neurasthéniques? Ce qu'on faisait naguère des fous : on les isole.

Madeleine se vit séparée de son fils, internée dans une maison de santé, enterrée vivante dans une cellule. Et tout cela parce qu'elle avait obéi inconsciemment aux suggestions d'une Josette, parce qu'elle avait accepté un revolver de ses mains et tué.

Pourquoi donc avait-elle tué? Parce qu'elle avait cru en avoir le droit. Et pourquoi l'avait-elle cru? Parce que, avant elle, dix femmes ayant tué leur mari avaient été acquittées. Aurait-elle jamais pensé à faire feu sur son mari si toutes les femmes qui s'étaient livrées à de tels actes avaient été condamnées par les tribunaux? Non, certes. La condamnation de ces femmes aurait démontré que leurs actes étaient criminels ; Madeleine, élevée dans la crainte du mal, ne se serait point permis d'en commettre de semblables.

La femme a plus que l'homme l'esprit d'imitation. Elle est plus influençable, plus accessible à toutes les modes, qu'elles soient plastiques ou morales. La mode ayant été, pendant quelques ans, d'absoudre les amoureuses meurtrières, beaucoup de femmes gémissantes s'arrogeaient le droit de vengeance brutale.

La vengeance est une prérogative sacrée à laquelle toute créature peut avoir recours; mais la vengeance naturelle seulement, c'est-à-dire celle qui s'exerce par la force des muscles : à coups de poing ou de pied, de griffes ou de dents, comme se vengent tous les êtres, l'homme excepté. De telles vengeances, rien d'irréparable ne ré-

suite presque jamais. Ce n'est que blessures guérissables. Mais l'homme est un animal perfectionné, dont la vengeance emploie, non seulement des moyens naturels, mais des procédés scientifiques. Une épouse malheureuse, réduite aux ressources de la nature, égratignerait fort cruellement le visage du traître ; et, six mois après, l'effet de la vengeance, comme celui de la trahison, serait oublié. Mais la nature se compliquant de science, l'épouse malheureuse va jouer du revolver au lieu de jouer des ongles, et tue quand il aurait suffi de corriger.

Cependant, insoucieux, les jurés acquittent, sans avoir l'air de se douter que leur indulgence constitue un encouragement à la répression scientifique, c'est-à-dire au crime. D'où leur est donc venue, tout à coup, cette manie d'acquitter?...

Madeleine était assez intéressée dans la question pour essayer d'approfondir ce récent état d'esprit des jurés français. Beaucoup de moralistes s'en inquiétaient d'ailleurs, plusieurs journaux avaient entrepris là-dessus des enquêtes retentissantes. Madeleine voulut lire tout cela et se faire une opinion.

Elle crut discerner ainsi que les jurés acquittaient pour plusieurs raisons :

i° Parce que le résumé du président des assises ayant été supprimé à la fin des débats, c'est l'avocat de l'accusé qui prend le dernier la parole ; et beaucoup de jurés, comme tous les gens simples, estiment que la dernière cloche a toujours le meilleur son.

2° Parce que le recrutement des jurés étant devenu, comme toute chose en France, une affaire politique, les

hommes d'ordre sont évincés et les révolutionnaires favorisés. Or, par tempérament, les révolutionnaires sont moins enclins à châtier des criminels qu'à contrecarrer des juges — devant lesquels, d'ailleurs, ils sentent qu'ils auront peut-être à comparaître, un jour. — « Ce président a une tête qui ne nous revient pas — confiait un juré à un journaliste. (Enquête relatée dans la Revue hebdomadaire.) Pour l'embêter, nous allons acquitter tout le monde! »

3° Parce que l'accusation est devenue plus molle que la défense, et cela pour les raisons que voici : l'intérêt d'un avocat général n'est pas de faire condamner des criminels ; il aura de l'avancement quand même, pourvu qu'il soit recommandé puissamment au ministre ; par contre, l'intérêt de l'avocat défenseur est d'obtenir des acquittements à tout prix, car il sait que plus ses acquittés seront suspects, plus il aura de gloire, de profits et de clients.

4° Parce que les jurés, choisis par esprit démocratique dans une classe plus inférieure, ont moins d'idées générales que les jurés d'autrefois, et pensent à l'individu plus qu'à la société. Du reste, les lenteurs de la justice émoussent en eux le sentiment de la répression. Comme il s'écoule souvent un an ou deux entre l'acte criminel et son jugement, les mêmes hommes impulsifs, qui auraient été implacables vingt-quatre heures après le crime, n'éprouvent guère que de l'indifférence vingt-quatre mois plus tard.

5° Parce que, dans le monde des ouvriers ou des petits commerçants, dont le jury est la représentation directe, tous les meurtres dits passionnels sont considérés comme

des choses de théâtre ou de roman, non comme des affaires sérieuses. Cela semble être de la littérature plutôt que de la vie, et comme on ne demande pas aux spectateurs de condamner le traître à la chute du rideau, le jury estime qu'il n'a pas à intervenir pour décider du sort de tels personnages. Qu'ils s'arrangent 1

6° Parce que, les Parisiens ayant cru devoir afficher des sentiments humanitaires pour être dans le goût du jour, il semble inconvenant de demander à des Picards ou à des Bourguignons des sentiments d'une autre nature. C'est ainsi qu'après la capitale, Marseille, Lyon et Bordeaux ont acquitté les femmes qui tuent, pour être dans le mouvement. Il faut être de la Roche-sur- Yon ou de Bourges pour oser juger, au vingtième siècle, comme on le faisait au dix-neuvième.

Patiemment, Madeleine Usait donc tous les articles de journaux ou de revues qui se rapportaient à ces questions. Et, de tant de lectures, elle concluait, avec la plupart des criminaîistes, que les jurés trop cléments étaient aussi coupables, souvent, que les accusés dont les actes leur étaient soumis. Sans eux, n'aurait-elle point pardonné à Jérôme? Sans eux, ne serait-elle pas plus heureuse? Si, des Mme B..., des Mme P..., des Mme L... et tant d'autres meurtrières n'avaient pas été acquittées par le jury, aurait-elle pu s'exposer, elle, l'honnête Albigeoise, à comparaître devant un jury?

Il était donc logique de s'en prendre au jury pour toutes ces déchéances et toutes ces tortures. Le jury était réellement responsable de la mort de Jérôme et de toutes ses conséquences; le jury méritait d'être châtié. Il fallait

faire un exemple pour le ramener au sentiment de sa mission, pour l'empêcher d'acquitter encore et de déterminer ainsi, à travers la France, d'incalculables séries de meurtres, de ruines, de désespoirs.

Une femme acquittée qui oserait frapper le président de son jury ne ferait-elle pas une œuvre salutaire? Cela ne pourrait-il pas provoquer une réaction désirable?

A une époque où il faut porter des coups retentissants ; où rien de louable ne s'accomplit qu'à force de scandale et de publicité; où il faut aller jouer du revolver à la Chambre ou au Palais pour faire cesser un abus, et se livrer à des gestes de fous pour obtenir des réformes sages, y avait-il d'autres moyens que celui-là : commettre des violences sur la personne d'un juré, pour amener les jurés à remplir plus consciencieusement leur mission préservatrice?

Et si, se détournant des intérêts généraux, Madeleine examinait son cas particulier, elle trouvait ceci : elle avait été acquittée, non pas à l'unanimité, pas même à la majorité, mais par six voix contre six, à la faveur de cette clause qui fait bénéficier l'accusé de l'indécision résultant du partage égal des voix. Donc, si le président de son jury, usant de son influence, avait déplacé une voix, voté luimême ou fait voter un de ses collègues contre elle, l'acquittement n'aurait pas été prononcé. En France, des douzaines, des centaines de femmes peut-être, considérant que celles qui tuent sont encore exposées à un châtiment sévère, n'auraient pas commis des meurtres et elles se seraient chrétiennement résignées.

i II était coupable, par conséquent, le président du jury

qui avait jugé Madeleine. En absolvant ce crime, il avait forcément provoqué des crimes. Ne devait-on pas l'en punir?

Madeleine était parvenue à un état d'exaspération dangereux. Elle avait trop souffert, sans doute, pour conserver une vision juste des choses. Une plante qui éprouve des résistances du côté de la lumière se penche, se déforme et finit par perdre son équilibre. Dans un cerveau, l'intelligence contrariée peut subir d'analogues déviations.

Depuis sa première jeunesse, Madeleine avait voulu briller, être une femme à la mode, s'épanouir dans une atmosphère de luxe et d'art. Or, elle s'apercevait que, à cause d'un acte violent, dont se froissent les consciences délicates, elle avait irréparablement perdu sa situation mondaine ; qu'elle aurait beau pratiquer toutes les vertus : on la considérerait toujours comme entachée de toutes les fautes; qu'elle serait vainement une mère idéale : son fils lui verrait toujours aux mains le sang du meurtre. Dans ces conditions, que pouvait-elle encore demander à la vie? Rien. Elle ne tenait plus à vivre ; elle ne voulait que se venger. Si elle avait su où était son ancienne amie Josette, elle l'aurait étranglée avec plaisir. Mais, ne pouvant s'en prendre à une femme, elle trouvait juste de s'en prendre à un homme, à ce président de jury dont la faiblesse ou l'insouciance avait provoqué l'acquittement. Ce serait là, lui semblait-il, un acte d'une belle signification philosophique et d'une portée sociale certaine.

Avant de se livrer à cet acte, elle enverrait une lettre aux journaux; elle exposerait la situation qui est faite aux meurtrières acquittées, cette sorte de réclusion

mondaine, plus atroce que l'autre, à quoi sont condamnés, de par le bon sens des foules, les êtres égarés qui tuent. Elle dirait la justice de l'opinion, d'autant plus implacable que celle des juges fut bénigne. Et si, en faisant cet exemple, en rappelant les jurés à leur devoir, elle épargnait quelques vies humaines, elle sacrifierait la sienne avec joie.

Quand elle aurait supprimé ce président du jury, elle se supprimerait elle-même. La dernière balle serait pour son propre cœur. Et, si elle se ratait par hasard, tant pis ! Cette fois, on la condamnerait évidemment. Mais achever de vivre entre les quatre murs d'une cellule pénitentiaire, cela n'avait rien d'effrayant pour elle qui se sentait prisonnière, depuis vingt ans bientôt, dans les foules de Paris.

Vinrent, pour Madeleine, quelques nuits d'insomnie et d'agitation qui furent éminemment propices à la maturité de son extravagant projet.

Un matin, fiévreuse, elle se leva et, sans faire la moindre toilette, alla fouiller dans une malle remplie de vieux journaux. Elle voulait relire quelques articles relatifs à son procès.

H lui semblait que le nom du président de son jury avait été cité dans l'une de ces feuilles.

Les recherches furent longues ; mais elle trouva. Le président du jury avait été interviewé, après l'acquittement, par un journaliste judiciaire. Son nom et ses qualités figuraient dans l'article. Il s'appelait Thiéville- Sabureau ; il était fabricant d'appareils électriques et il demeurait, 16, rue Popincourt.

LES MAINS R0UGE9 207

Madeleine nota le nom et l'adresse.

Et, dans l'après-midi, elle partit, toute seule, vers la rue Popincourt.

Au 16, elle trouva une sorte d'impasse avec des murs rébarbatifs, des constructions modestes, des usines vagues où se révélaient des pulsations de moteurs sous des toitures de verre. La loge du concierge était située à gauche, dans le passage.

— M. Thiéville-Sabureau?

La portière ouvrit des yeux froids.

— Connais pas. Ça doit pas être ici.

— M. Thiéville-Sabureau, fabricant d'appareils électriques?...

— Ah I il y a une maison d'électricité au fond de la cour. Ça peut être un employé. Il y en a tant !

— Mais non, madame. C'est plutôt le patron. Il y a vingt ans, M. Thiéville-Sabureau était le patron.

Les yeux de la portière exprimèrent une pitié généreuse,

— Ben ! vous en avez de bonnes. Si vous croyez que les

gens sont éternels... Vingt ans : il doit être mort, votiâ

Sabureau. Dans tous les cas, le patron d'aujourd'hui se

nomme Prunette. Allez-y voir si vous voulez. Deuxième

porte à droite. Y a une plaque.

Madeleine alla voir. Et, après quelques moments d'en-'

tretien avec un contremaître, elle apprit que le directeur

actuel avait succédé, depuis plusieurs années, à M. Thié-

ville-Sabureau, lequel était retiré des affaires. Quant à l'adresse de celui-ci, nul ne la connaissait chez M. Prunette.

Madeleine dut recourir à une agence. Elle finit par trouver son président du jury à Nogent-sur-Marne. C'était un replet sexagénaire qui, retiré du monde, cultivait son jardin, comme un sage.

Madeleine alla passer plusieurs après-midi à Nogentsur-Marne, afin de bien connaître cet homme, ses habitudes, et l'endroit où elle pourrait facilement le rencontrer. Elle apprit que M. Thiéville-Sabureau canotait quelquefois avec un de ses jeunes amis, particulièrement les jours de grande chaleur. Sa barque était amarrée au bout du jardin. Comme un chemin public côtoyait ce jardin il serait facile de s'en approcher.

Lorsque toutes ses dispositions furent prises, Madeleine s'en retourna.

Chez elle, rue Cardinet, elle ne pensa plus qu'à l'exécution de son acte, qu'elle estimait légitime, réparateur et nécessaire. Elle se garda bien de mettre son fils dans la confidence. Louiset ne saurait pas comprendre ces choseslà.

Aussitôt, elle entreprit la rédaction de sa lettre aux journaux.

C'était d'une écriture délicate. Il y fallait de l'éloquence et de la chaleur.

Mme Jérôme Flack, veuve de poète et poète elle-même, ne pouvait pas employer le style de tout le monde ; c'était du moins sa conviction. Elle s'appliqua. Et peut-être, en rédigeant ce dernier morceau, eut-elle conscience de

cette continuelle recherche, et par conséquent de cette sorte d'insincêrité à laquelle paraissent condamnées beaucoup de personnes qui vécurent dans l'intimité des grands écrivains, ou qui s'essayèrent elles-mêmes dans des livres.

Sans doute, en allant tuer ce président du jury, elle avait la conviction d'entreprendre une œuvre utile et d'une grande portée morale ; mais n'était-elle point poussée, en outre, par le désir de faire un geste retentissant, venant bien à son heure, et susceptible de valoir à son auteur une certaine célébrité?

Nerveusement, elle écrivit, exposa ses misères, fit sa confession complète et demanda pardon à la postérité en termes qui lui parurent convenables.

Plusieurs fois, elle se relut. Il y avait une phrase dont elle n'était pas bien sûre au point de vue grammatical. Pour cela, elle aurait voulu demander conseil à Louiset ; mais elle préféra supprimer la phrase.

Quand son texte lui sembla irréprochable, elle copia la lettre. Sa main tremblait un peu. C'était à dix journaux, les plus importants de Paris, qu'elle avait résolu de l'adresser. Elle ne pouvait point la confier à une dactylographe. Elle devait donc écrire tout cela elle-même. Ce serait long.

Elle y employa ses soirées. Toute seule, la porte de sa chambre, close au verrou, elle travailla.

La seconde nuit, rompue de fatigue, elle s'endormit sur son travail, comme un enfant surmené.

Brusquement, elle entendit frapper à sa porte.

— Maman ! que faites-vous? Il est plus de minuit. Êtes- vous malade?

Elle frotta ses yeux, se dressa... Sur la table traînaient des feuillets de la lettre aux journaux. Il y en avait une douzaine. Vite, elle prit ces papiers et alla les serrer dans sa commode anglaise.

— Ouvrez-moi I recommençait Louiset en frappant toujours à la porte.

Comme toutes les femmes surprises, Madeleine voulut prouver qu'elle n'était pas en faute. Elle alla donc ouvrir. Louiset s'approcha vivement.

— Pourquoi n'êtes-vous pas couchée? A une heure du matin, comme c'est raisonnable !... J'ai vu de la lumière sous votre porte.

— Je travaillais, mon petit Louis.

— A quoi?...

Il était plus près de la table. Il regardait les papiers épars... Il aperçut une feuille qui avait glissé sur le tapis. Il la ramassa.

— Qu'est-ce que tu fais? demanda Madeleine en se précipitant.

Il approchait la feuille de la lampe électrique et se mettait à la lire. Sa mère frissonnait. Elle n'avait pas vu tomber cette feuille. Qu'y avait-il sur ce papier?

— Rends-moi ça ! dit-elle.

Mais Louis n'avait pas l'air d'entendre. Il continuait à lire.

Elle s'emporta :

— Quel garçon mal élevé 1 Je te dis de me rendre ça I Elle lui arracha la feuille des mains, avec trop de colère

évidemment.

Louiset ne prononça pas une parole. Un instant, il

regarda sa mère avec des yeux tristes. Elle eut peur. Ayant fait repasser le papier sous la clarté de la lampe, elle vit bien que cette feuille était la première de l'une de ses lettres destinées aux journaux. Elle eut froid dans toute sa chair.

— Eh bien quoi? Qu'as-tu à me regarder comme ça?... Je n'ai peut-être plus le droit d'écrire des contes?... C'est le commencement d'un conte que je veux présenter à une revue. Je te montrerai la suite quand j'aurai fini.

Louiset continuait à regarder sa mère. Il était fort maître de lui, comme toujours. Il se retourna vers la porte et dit, d'une voix qui manquait de son :

— Vous ferez bien de me montrer la suite. Le début ne me plaît pas beaucoup... Bonne nuit, maman !

Et il s'en alla, le dos un peu rond, comme si un fardeau nouveau venait de l'accabler.

Le lendemain matin, Louiset parut beaucoup plus prévenant pour sa mère. Il ne la quitta presque pas.

Le surlendemain, à dix heures, il lui annonça :

— J'ai prié le docteur Terquemde venir déjeuner avec nous.

— Quand ça, déjeuner?

— Aujourd'hui.

— Aujourd'hui ! Et tu ne me disais rien !...

— J'ai oublié. Mais ne vous tourmentez pas ! La bonne est prévenue... Un petit déjeuner tout simple. On fera monter du restaurant...

Le docteur arriva de bonne heure. Il eut un long entretien avec Louiset. Ensuite les deux hommes rejoignirent Madeleine au salon.

Le médecin avait l'air très gai. Il raconta des anecdotes charmantes. Lorsque Madeleine parlait, il l'observait avec beaucoup d'attention.

Après le déjeuner, tandis que le docteur Terquem allumait sa cigarette, Louiset dit à sa mère :

— J'ai envie de faire une promenade en auto. Voulezvous m'accompagner, maman? Nous irions du côté d'Étampes. Le docteur a justement une consultation de ce côté-là. Il veut bien nous emmener avec lui.

Madeleine parut surprise. Depuis si longtemps, son fils ne lui avait proposé une partie de campagne !

— Mais, Louiset, nous dérangerions peut-être le docteur?...

— Pas du tout, madame ! Je serai enchanté, au contraire... Connaissez-vous les environs d'Étampes? Ils sont ravissants. Pendant que je serai auprès de mon malade, vous pourrez aller faire un tour. A la rigueur, si je repartais trop tôt, vous auriez la facilité de rentrer par le chemin de fer. Je crois qu'il y a une vingtaine de trains par jour.

Il avait l'air parfaitement sincère.

— Allez mettre un chapeau, maman ! Et couvrez-vous bien ! Vous savez qu'en automobile on a toujours froid...

Elle hésitait, malgré tout. Ses regards craintifs se posaient alternativement sur Louiset, sur le docteur... Mais Louiset ajouta.

— J'aurai une loge pour le Vaudeville, demain soir. Qui pourrions-nous inviter? Il paraît que la pièce est très amusante... Vous qui aimez Daynes-Grassot...

Madeleine se rassura. Cette promenade avec un docteur

l'inquiétait un peu. Mais, puisqu'elle avait l'assurance d'aller au théâtre avec son fils, le lendemain soir...

— Je vais m'habiller ! Attendez-moi deux minutes ! dit-elle en poussant la porte de sa chambre.

Et, comme il faisait beau, elle eut honte de sa tristesse.

En bas, dans l'automobile du docteur, qui attendait devant la porte, elle trouva une gerbe de roses admirables : des roses blanches, très pleines, avec un centre légèrement carné, une forme plate, et sentant si bon ! Le premier désir d'une vierge, s'il pouvait s'exprimer par un parfum ou une couleur, serait fidèlement traduit par une rose comme cela.

— Oh ! s'écria Madeleine. Des Souvenirs de la Malmaison! Moi qui les aime tant !... C'est bien des Malmaison, n'est-ce pas, docteur?

— Je crois, madame. Mais laissez-moi vous dire que c'est à monsieur votre fils que vous devez ces fleurs. C'est lui qui vous les offre.

— Vous êtes heureuse, maman? demanda Louiset, qui avait une lueur de larmes dans ses yeux.

Pourquoi était-il si gentil? Oh ! s'il avait été gentil comme cela depuis l'affaire du Luxembourg, aurait-elle jamais écrit cette lettre aux journaux? Aurait-elle pensé à l'acte prochain?

Elle prit une rose et la tint dans sa main droite, la main vouée au noir.

Presque aussitôt, un pétale s'écroula. Il avait la nuance de la neige qui rougit et la forme d'un cœur. Madeleine le recueillit et l'enfonça par l'échancrure du gant noir.

Autrefois, quand elle était l'une des femmes les plus

entourées de France, elle avait toujours des roses de la Malmaison dans ses vases. Les admiratrices de son mari ne l'en laissaient pas manquer.

L'auto traversa Paris, franchit les fortifications, se lança dans la banlieue verdoyante.

Depuis longtemps, Madeleine n'avait pas vu des arbres, des vrais, de ceux qui ne sentent pas le pétrole comme ceux de la place de l'Étoile. Du côté d'Épinay-sur-Orge, elle aperçut enfin des plantes, et des prairies dont le vert ne rappelait pas celui des petits pois en conserves.

Elle mit sa tête à la portière, et, de tous ses poumons, respira. Elle ne pensait presque plus au président du jury...

A Étampes, l'auto ne s'arrêta pas. Après avoir laissé à gauche la tour penchée de Saint-Martin, elle tourna vers la droite, traversa les lignes du chemin de fer d'Orléans et remonta dans un vallon.

Bientôt, on arriva devant une longue maison basse, tapie sous de grands arbres, et dont la porte disparaissait sous une profusion de clématites à fleurs bleues.

Le délicieux cottage! Qu'on devait être bien làl Un nid de poètes ou d'amoureux.

— C'est ici que j'ai affaire — déclara le docteur Terquem en descendant. — Mais, au fait, si vous désiriez visiter, madame? Il y a un jardin admirable avec des essences rares, qu'on vient voir de loin.

Madeleine murmura :

— Je ne voudrais pas être indiscrète...

— Vous ne le serez pas. Vous ferez beaucoup plaisir au maître de la maison. C'est un homme charmant, un

lettré. Il a un tableau de Velasquez qui passe pour l'un des plus beaux de ce maître... Venez donc !

Ce docteur avait on ne sait quoi de persuasif... Il était bien difficile de lui résister.

Madeleine descendit. Louiset la suivit, ses roses à la main.

— Pourquoi emportes-tu ça?

— Elles s'écrouleraient peut-être dans la voiture. J'ame mieux que ce soit auprès de vous, maman.

Qu'il avait l'air étrange ! Et toujours ces yeux prêts à pleurer...

Madeleine passa sous les clématites. Et, sentant un retour offensif de l'ancien mal poétique, elle pensa que ces grandes fleurs bleues, là-haut, avaient dû recevoir, la nuit précédente, un baiser des étoiles.

En soupirant, elle se rappela qu'il y avait des fleurs pareilles, au pignon de sa maison d'Albi.

Un vestibule aux portes matelassées, puis encore un salon aux portes matelassées. Des meubles blancs, des murs blancs. Un faux air d'hôpital campagnard... Étrange habitation pour un lettré!

Il apparut, le lettré. Il avait des lunettes cerclées d'or, une redingote impeccable, égayée par une grosse rosette de l'instruction publique.

Les présentations furent faites par M. Terquem.

Et, presque aussitôt, sans prendre le temps de s'asseoir, de prononcer quatre mots, le lettré dit :

— On m'assure, madame, que vous vous intéressez aux tableaux anciens? J'ai, là-haut, un Velasquez qui intrigue beaucoup mes visiteurs et que je désire vous

2l6 LES MAINS BLANCHES

montrer pour connaître votre appréciation. Il n'est ni signé ni daté, mais je le crois de la meilleure manière de ce grand peintre.

Et, alerte, le lettré se dirigeait vers le vestibule, s'engageait dans un escalier blanc, aux marches lisses, recouvertes de linoléum.

Derrière Madeleine, Louiset et le docteur Terquem montaient moins vite. Elle crut les entendre causer à voix basse. Louiset portait toujours à la main sa gerbe de roses blanches.

— Veuillez entrer ici, madame. Le tableau est dans cette pièce.

Madeleine vit une chambre claire au parquet nu, au lit de cuivre très étroit. A la fenêtre, il y avait des barreaux de fer, extérieurement, comme dans les prisons.

Le cœur de Madeleine se contracta.

— Voici le Velasquez, madame ! dit l'homme aux lunettes d'or.

Et il montra, sur le mur, une croûte banale où rien ne paraissait que deux moustaches relevées en crocs sur une vague cuirasse aux reflets éteints.

Ébahie légèrement, Madeleine regarda.

— Tiens, tiens 1... Mais oui ! en effet... C'est très intéressant... Je ne suis pas très forte en peinture espagnole... Mais il me semble... Qu'en dis-tu, Louiset?...

Elle se retourna : elle ne vit plus Louiset. La porte était refermée. Une femme de chambre se trouvait là.

Sur le Ht blanc, Madeleine aperçut la gerbe de roses blanches...

— Ah ! mais?... dit-elle, très pâle.

Et, brusquement, de toute sa voix effrayée, elle appela :

— Louis ! Louis !...

L'homme qui l'avait conduite devant le Velasquez lui mit la main sur l'épaule.

— Calmez- vous, madame ! Monsieur votre fils a été obligé de repartir et de vous laisser ici.

— Qu'est-ce que vous racontez?... Mais c'est un guetapens !... Louis !... appela-t-elle encore en marchant vers la porte, en essayant de la rouvrir.

La porte ne s'ouvrit pas.

— Madame, il est inutile de crier. Monsieur votre fils et le docteur qui vous accompagnait ont jugé utile de vous procurer quelques jours de repos. Vous serez très bien ici. L'air y est excellent, la nourriture saine, la tranquillité parfaite... C'est dans votre propre intérêt qu'on vous a conduite à cet établissement, où mes meilleurs soins vous sont acquis. Bientôt, vos nerfs s'apaiseront et vous pourrez retourner chez vous, j'en réponds. C'est l'affaire de quelques semaines... A ce soir, madame ! Je reviendrai vous faire une petite visite à six heures.... Cette femme de chambre va rester à votre disposition... A ce soir !

Le directeur de la maison de santé rouvrit la porte avec une petite clé qu'il portait sur lui et se retira.

Agenouillée devant le lit, Madeleine pleurait, le visage dans ses mains, son front sur les roses.

2l8 LES MAINS BLANCHES

Chaque dimanche, Louiset revenait à la maison de santé, pour avoir des nouvelles de sa mère.

Elles ne furent pas excellentes, d'abord. Cet isolement brusque, surtout ces procédés inattendus, avaient cruellement affecté Madeleine.

Cependant, elle ne tarda pas à réagir. La paix lui fut salutaire. Le silence de la campagne ouata ses plaies intérieures.

Dans cette maison, elle ne conversait avec personne. Elle ne voyait que sa gardienne et le directeur. Elle ne pouvait ni lire ni écrire. Pas la moindre feuille de papier à sa disposition. Elle n'envoyait ni ne recevait aucune lettre. C'était la rupture totale avec Paris et le monde ; une sorte de végétation lente après la vie effrénée et conventionnelle. Aux parois de son cerveau, les idées lasses devaient se poser, comme des oiseaux lourds quand vient la nuit.

Elle oublia peu à peu le nom de M. Thiéville-Sabureau, le président de son jury. Elle ne pensa pas beaucoup plus à Mme Valmorel, la sainte que Louiset avait voulu lui donner pour belle-fille. L'affront qui lui avait été fait au jardin du Luxembourg cessait également d'irriter ses méninges.

N'ayant aucun journal à sa disposition, n'entendant parler d'aucune fête mondaine, d'aucune gloire nouvelle

jaillie au ciel tumultueux de la littérature ou de l'art, elle s'habitua peu à peu à vivre sainement, sous le murmure des arbres, sans remuer beaucoup plus qu'eux, sans projeter ses pensées beaucoup plus loin qu'ils ne lançaient leurs graines.

De temps en temps, elle pleurait pendant une demiheure. Mais ces larmes lui étaient un soulagement plutôt qu'une souffrance. Elle sentait du noir suinter de son front, de son cœur, de tout son être.

Elle n'éprouvait plus le besoin de cacher sa main droite; il lui semblait qu'elle redevenait blanche et pourrait bientôt se montrer comme les mains de tout le monde.

Chose étrange : elle ne demandait même plus à voir son fils. Elle se désintéressait de tout. Elle n'attendait rien, des temps futurs, que l'heure des repas : le son de la cloche nasillarde annonçant la soupe.

Elle mangeait de la soupe, elle mangeait de tout. Elle avait faim. Une existence presque animale réparait graduellement les désordres de la cérébralité.

Ainsi, elle passa l'automne.

Durant l'hiver, elle engraissa.

Louiset reçut l'assurance qu'elle pourrait sortir de la maison de. santé aux premiers beaux jours. Elle était complètement guérie.

Sortir pour rentrer rue Cardinet, dans le tohu-bohu de la plaine Monceau? Non, certes. Louis avait donné congé rue Cardinet. Puisque la campagne faisait du bien à sa mère, il jugeait imprudent de la ramener à Paris. Il fallait biffer Paris de la carte de l'avenir, rompre avec

toutes les facticités d'autrefois, changer d'air, de milieu, d'occupation, de rêves.

Il vendit tous les meubles de l'ancien logement. Il loua une maisonnette près de l'Hay — pays des roses — entre une prairie et un bois. Et là, dans un décor nouveau, avec des sièges, des armoires, des lits, des bibelots achetés simplement dans un magasin de nouveautés, il espéra que sa mère pourrait entreprendre une vie nouvelle.

Ce fut là qu'il la conduisit, au mois de mars, par le chemin de fer de ceinture, sans reprendre le moindre contact avec Paris. Cette région parut effroyablement solitaire à Madeleine. Le village était à une demi-lieue. La grand'route se devinait à peine, grâce à une rangée de plumeaux, le long desquels s'effilochait, comme du coton, la poussière des automobiles.

La maison louée par Louiset s'appelait la Marmotte. Oh ! quelle semblait bien nommée !...

Cependant, Madeleine s'efforçait d'être joyeuse. Elle avait des sourires d'enfant.

— C'est gentil !... C'est très gentil !..

Ainsi disait-elle devant la maisonnette en carton-pâte, le jardin moins large que le trottoir de l'avenue Carnot, les arbres minces et hérissés comme des brosses pour verres de lampes.

Et les meubles aussi, elle les trouva « très gentils ». Et, si elle pleura, ce fut de plaisir — elle l'assura du moins. Mais elle était vraiment heureuse de constater que son fils l'aimait encore, l'aimait mieux qu'autrefois peutêtre. Jamais il ne faisait allusion à la répudiée, à la si méritante Mme Valmorel. Ne l'aimait-il plus? Ou bien...

Par exemple, il devenait d'un autoritaire... C'était lui qui donnait les ordres à la servante, s'occupait des menus, réglait tout. Il prohiba les journaux, les livres, les divers objets qui pouvaient apporter un parfum d'intellectualité dans cette humble case. Il acheta des poules, des graines de volubilis, des outils aratoires. Il se procura un chien et un chat.

Comme la fumée d'un train paraissait, quelquefois, sur un coin du mur, il fit planter des cerisiers le long de ce mur, afin de ne plus voir bientôt cette vapeur tentatrice. Rien ne devait rappeler Paris. Rien ne devait laisser croire qu'il y eût quelque part des salles de théâtre, des salles de conférences, des maisons de couture, des expositions de tableaux, des thés dansants, chantants ou flirtants. L'univers devait commencer au rosier blanc qui grimpait sans véhémence à la grille de l'entrée, et finir aux iris anémiques de la volière — car Louiset avait fait planter des iris d'Espagne à la Marmotte, afin de rappeler à sa mère la maison natale d'Albi. Les souvenirs d'enfance devaient être seuls bons, seuls propices à la pacification définitive.

Louiset ne parlait jamais à Madeleine des événements récents. Il tâchait d'effacer en elle la trace des vingt dernières années.

Qu'elle s'ennuya, d'abord, dans cette prison pour poupées où son fils la condamnait à vivre !

— Quoi de nouveau? lui demandait-elle, en flairant dans ses cheveux l'odeur de houille, d'essence, de métro, de poussière subtile que la grosse ville de luxe et d'art avait vaporisée sur lui.

Très grave, il répondait :

— Quoi de nouveau? Des choses énormes !,.. La poule jaune a pondu un œuf.

Ou bien :

— Le cerisier numéro 3 a fait une feuille, cette nuit. Et c'était tout. Paris aurait pu sauter, la République

faire place à l'Empire, Mme Bartet passer de la Comédie- Française à l'Opéra, M. Sacha Guitry entrer dans les ordres, Madeleine n'en aurait rien su. Sa servante, avec art choisie, ne savait pas lire. Quelle supériorité sur le commun ! Les catastrophes énumérées chaque jour par les feuilles ne l'atteignaient pas.

Mais ce qui semblait terrible, certaines après-midi, à la Marmotte, c'était la solitude, le silence. Oh ! entendre crier un marchand d'habits ! grincer une voiture de livraison ! Là-bas, au bord de la route, les privilégiés respiraient au moins l'âme volante des automobiles. Et souvent, des ménagères y avaient l'occasion de maudire un motocycliste pour un caneton écrasé. Mais à la Marmotte...

Et puis, pas de visites ! Aucune relation autour de cette Marmotte.

Ah ! si ! un maniaque d'entrepreneur retiré des affaires, qui avait la passion de la photographie en couleurs et venait, trois fois par semaine, entreprendre le portrait des habitants de la Marmotte — y compris la poule jaune, et la bonne surtout, l'intéressante Picarde qui avait un eczéma sur la figure, ce qui donnait de belles taches.

Madeleine avait aussi l'agrément de voisiner avec un ancien dentiste de Paris, — naturellement retiré des affaires, — homme très aimable, qui avait chez lui une

LES MAïNS ROUGES 223

extraordinaire collection de potiches. Pendant trente ans, tous ses clients amis auxquels il ne présentait pas sa note, se croyaient obligés de lui envoyer « un bibelot » au premier de l'An; et, toujours, ce bibelot était une potiche. Qu'il y en avait, dans ses salons, des potiches en faux Delft, ou en faux Saxe, ou en faux Nevers!

De temps à autre, il avait l'avantage d'en placer une. Voici comment : naguère, une de ses clientes illustres une préfète, s'il vous plaît ! — était allée tuer son mari après s'être fait plomber une dent. Tous les journaux avaient raconté l'épisode... Et, maintenant, dans sa villa de l'Hay, l'ex-dentiste, prenant un air rêveur, disait aux gens qui venaient admirer sa collection : « Voici la potiche de la préfète!... Elle m'envoya ce cadeau le jour même où elle tua. son infidèle... Vous vous souvenez?... »

On se souvenait. Et, parfois, un visiteur ému, qui collectionnait lui aussi, louchait avec convoitise vers cette pièce historique... Le dentiste la lui cédait toujours pour trois louis.

Une douzaine de faux Delft, Strasbourg, Moutiers, Marseille ou Rouen partaient ainsi, chaque année, sous le nom de Potiche de la préfète. Mais, hélas 1 le dentiste calculait qu'un quart de siècle ne serait pas suffisant pour les écouler toutes — d'autant plus que l'on commençait à l'oublier, l'aventure de la préfète, surtout depuis que d'autres grandes dames faisaient bavarder leur browning sur le char même de l'État.

Et pourtant, petit à petit, Madeleine s'habitua aux fadeurs de cette existence. La plante humaine est forte et s'accommode assez bien des plus bizarres transplantations.

Peu de mois après son installation à la Marmotte, Madeleine s'intéressa vraiment à la poule jaune — qui lui donnait deux œufs par semaine — et même à la poule noire — qui refusait de pondre, étant peut-être féministe.

Elle se mettait à chérir Pacha, son chat au pelage tigré, quoiqu'il manquât d'humanité pour les petits oiseaux ; et surtout Apache, son chien de garde, quoiqu'il déterrât les oignons des tulipes, sous prétexte de flairer, dans toutes sortes de trous, le parfum des musaraignes ou des mulots.

Et, chose extraordinaire, elle ne bouillonnait pas d'impatience pour savoir <f ce qui se portait », la forme des nouveaux chapeaux, le style des nouvelles jupes. Dans ses coffrets, elle oubliait ses bijoux. Elle était en train de devenir la plus popote des mamans.

Louiset fut ravi. Ce devait bien être la guérison, l'oubli, la définitive paix. Il avait soigneusement veillé, d'abord, à ce qu'il n'y eût aucune sorte de revolver à la Marmotte. Un jour, désirant éprouver sa mère, il mit, sur sa table à ouvrage, un catalogue d'armurier. Il y avait de beaux brownings, perfectionnés, à soixante francs... Madeleine jeta ce catalogue au feu, et ses yeux eurent une expression d'horreur. Maintenant, elle professait que « porter un revolver sur soi, c'est déjà un demicrime ».

Quelquefois, Louiset allait faire un tour, avec elle, dans les bois du voisinage ; et tous deux, quoique un peu tristes, regardaient les progrès du printemps, la féerie incessante des floraisons.

Ils avaient vu, d'abord, — première manifestation

du renouveau, — les noisetiers dérouler leurs bourgeons gris, d'où sortent des apparences de chenilles ; ensuite, ils avaient vu les saules arborer leurs feuilles cotonneuses, les yeux des primevères s'ouvrir aux talus, les pruniers rire blanc, les pêchers penser rose, et des ajoncs aux gousses hilares faire des projets jaunes sous les ritournelles des mésanges...

Non, à l'aspect de ces choses divines, Madeleine n'éprouvait plus la tentation d'écrire des vers. Elle se rappelait que tous ses malheurs étaient probablement venus de là : de ce goût pour la littérature, la gloire et l'ostentation. Elle avait eu le tort, elle la petite bourgeoise, de se plonger sans préparation dans les milieux surchauffés de l'art, dans cette atmosphère du Paris intellectuel où il y a des modes pour les esprits comme pour les chapeaux, et où certains sentiments doivent se porter, pendant quelques mois, comme des rubans ou des aigrettes. Ainsi — et Madeleine s'en rendait bien compte à présent — ce n'avait été qu'une mode sentimentale, cette manie des femmes délaissées de faire feu sur leurs maris ou leurs compagnes ; et ce n'avait été qu'une autre mode cette manie des jurés d'acquitter les meurtrières.

Mais, ce printemps, dans son coin perdu de l'Hay, près de Bourg-la-Reine, Madeleine sentait la terre chaude et molle sous ses pas, la terre grouillante de germes et qui la ramenait aux éternelles vérités. Sa santé morale était aussi bonne que l'autre ; et bientôt peut-être elle estimerait que faire pousser du blé cela vaut autant que d'écrire des livres, que l'homme peut trouver autant de jouissances à écouter un rouge-gorge au bord d'une source qu'à en-

tendre un acteur au bord d'une rampe, et qu'une femme saine, en respirant les roses, peut se consoler de ne plus sentir les odeurs de Paris.

D'ailleurs, puisqu'il le fallait? puisque, à Paris, la fièvre, le délire, la folie auraient pu la reprendre? puisque, à Paris, Louiset ne l'aimait pas !...

Il l'aimait de mieux en mieux à la Marmotte — Madeleine en était sûre — et déjà il pouvait sentir le contact de ses mains sans frissonner d'horreur.

Ces déplaisantes mains, elle les obligeait à sarcler, à jardiner, à travailler le plus possible pour l'expiation de leur faute. Rien ne rebutait Madeleine. Il y avait des jours où elle allait éplucher les légumes, faire des savonnages, allumer le fourneau, soigner l'eczéma de la bonne ; et, plus elle voyait ses mains noircies, plus elle les sentait blanches. Elle les aurait voulues pleines de calus, déshonorées de gerçures, flétries comme des mains de paysanne.

Elle les obligeait, en outre, à être bonnes comme des mains d'infirmière. La fille du dentiste possesseur de tant de potiches tomba malade : Madeleine lui prodigua ses soins, et avec quelle fierté !

Il y avait une gamine qui passait deux fois par jour devant la Marmotte pour aller à l'école — et dans quel état, Seigneur! — Une orpheline sans doute... malpropre, décoiffée, morveuse... Madeleine l'attira en lui offrant des bonbons. Et, quand les relations furent bien établies, elle prit plaisir à mettre quelque ordre dans les cheveux de l'enfant, à la débarbouiller.

Un matin, comme la petite portait encore sur ses gros souliers la boue de la veille, Madeleine n'hésita pas :

elle se mit à décrotter ces souliers. L'enfant se laissa faire sans déplaisir. Et, pour remercier sa nouvelle maman — l'autre était partie, paraît-il, avec un plâtrier de Gentilly — elle lui apporta, un soir, une douzaine de fraises trouvées sur un talus. Et, pour que son cadeau se présen* tit bien, elle l'avait enveloppé dans un morceau de papier découvert en route et qui sentait abominablement le tabac à priser... Mais Madeleine se garda bien de sourire ; et les fraises lui parurent délicieuses.

Elle devenait singulièrement maternelle. La cinquantaine était proche. C'est l'âge où la femme se penche avec plus d'émotion sur les tout petits pour voir arriver en eux des tas de choses qui s'en vont d'elle.

Des tout petits, pourquoi n'y en avait-il pas encore à la Marmotte? Est-ce que Louiset n'aurait pas pu, déjà, lui en donner un ou deux?

Madeleine considérait Louiset. Il était toujours bien maigre, et si maussade quelquefois, si pensif 1 A quoi peut-on penser, quand on a vingt-trois ans?

Quoiqu'elle s'endolorît à évoquer certains événements de naguère, Madeleine se rappela fort bien le nom de Mme Valmorel : celle qui n'avait pas tué. Louiset l'aimaitil encore? Était-ce à cause de cette femme qu'il avait les yeux si tristes?

Elle se repentit d'avoir été sévère. Quelle poussée d'égoïsme l'avait encore obligée de si mal accueillir les premiers vœux amoureux de son fils? Sans doute, elle aurait beaucoup souffert à prendre pour belle-fille une femme comme Mme Valmorel, une femme qui lui aurait toujours reproché son crime par sa seule présence ; mais,

en souffrant, elle se serait amendée, rachetée. Et puis, était-ce la faute de Louiset si cette divorcée lui avait tourné la tête? L'amour souffle où il veut.

Oui, elle se repentit et résolut de réparer. Elle accorderait son fils à cette femme ; elle tâcherait de leur faire bon visage, à tous deux ; elle aurait la force de vivre en face de ces remords personnifiés. Pourvu qu'ils lui donnassent des petits-enfants !

Oh! être grand'mère! avoir une petite-fille et l'élever ! la faire bien droite, bien pure ! et lui enseigner « « Surtout, ne tue pas ! Quoi qu'il t'arrive, ne tue pas ! Pleure, souffre, saigne s'il le faut ! laisse-toi tuer, mais ne tue pas ! Garde tes mains blanches ! »

Dans le petit jardin de la Marmotte, un dimanche, Louiset faisait la chasse aux araignées rouges, aux pucerons verts, à ces blâmables insectes qui s'assemblent sur les nouvelles pousses des rosiers et transforment, en de hideux moignons de corolles, ce qui aurait pu être des roses éblouissantes comme les seins de Vénus.

Pour cette besogne, il avait pris de vieux gants; et penché tour à tour sur les rosiers aux tiges tendres, il écrasait les repoussantes bestioles. Sa mère le rejoignit. Derrière le mur, on entendait passer des couples en fête. Des rires de femme fusaient dans la campagne, ces rires où l'on sent des lèvres mûres pour le baiser.

Les yeux sur ses rosiers, Louis écrasait des pucerons. Madeleine s'approcha et, quoiqu'elle n'eût pas de gants, elle se mit pareillement à chasser les perfides animalcules. Elle était contente de songer que ces mains, qui avaient pu ôter la vie à un homme, allaient faire vivre des fleurs.

Tout à coup, elle dit, craintive, sans cesser de regarder ses rosiers :

— Et Mme Valmorel, Louiset?

Il se redressa. Ses regards la blessèrent, tellement ils semblaient aigus.

— Que dites-vous, maman?

— Cette femme divorcée?... Tu n'y penses donc plus du tout?...

Il se remit à écraser des pucerons entre ses doigts durs.

— Non. Je n'y pense plus.

— Ah ! Est-elle remariée?

— Je ne crois pas.

— Alors?...

Il regarda de nouveau sa mère. Elle rougissait comme un enfant.

— ...Je crois que je pourrai, mon Louiset... — prononça-t-elle en tenant toujours ses yeux baissés. ...Je crois que je pourrai, maintenant... J'ai été bien égoïste ! Pardonne-moi ! Et si tu l'aimes encore...

Il s'approcha davantage de sa mère et il l'attira doucement contre lui, et il lui baisa les paupières avec émotion. Sous ces paupières, il sentit des larmes qui s'efforçaient de ne pas tomber.

— C'est moi, maman ! C'est moi qui vous demande pardon ! — murmura-t-il. Rassurez-vous ! Je n'aime plus cette femme.

— Ah ! Pourquoi?

— Parce que, en continuant à l'aimer, je vous aurais fait beaucoup de peine... Je l'ai compris trop tard. Je n'avais pas réfléchi. Pardonnez-moi !... Si je me marie

jamais, ce sera avec une femme dont la vue ne vous causera aucun chagrin... J'ai pu oublier Mme Valmorel.

— Oh ! merci ! dit Madeleine. Vas-tu donc redevenir bon pour moi? Comme tu me rends heureuse !... Tu permets?

Elle n'osait plus guère l'embrasser, depuis Étampes. Elle lui mit les bras autour du cou et baisa son front, ses joues, tout son visage mélancolique et beau, dans lequel revivait la beauté de Jérôme.

Elle sentit que son fils lui était bien tendre ce jour-là. Et, tout à coup, croyant le moment venu — le moment terrible et si désiré qu'il ne lui aurait pas coûté de mourir ensuite — Madeleine s'approcha d'une prise d'eau, fit tourner le robinet et lava ses doigts, ses pauvres doigts de travailleuse, verdis par le massacre de» pucerons. Ensuite, elle revint auprès de Louiset, à pas indécis, avec une pâleur de communiante...

Mais Louiset ne devait pas comprendre... Il s'était remis au travail, silencieusement. Et la main de Madeleine, la main si propre, qui avait eu l'ambition de trembler sous des lèvres, recommença, parmi les feuilles, à écraser des pucerons, au son des rires dominicaux.

ÎX

La gloire de Jérôme Flack continuait à rayonner sur la ville. Sa tombe, au cimetière Montparnasse, était l'objet d'un pèlerinage annuel. Devant la statue du jardin du

Luxembourg, des étudiantes au cœur blessé déposaient fréquemment leur bouquet de violettes. Les poètes morts jeunes sont aimés des déesses.

Les journaux se disputaient les moindres bribes inédites du grand homme. Des lettres qu'il avait écrites à des camarades étaient publiées et commentées par d'importantes revues.

Un jour, l'une de ces revues fit connaître deux lettres d'amour de Jérôme. Elles étaient fort belles. Pour qui Jérôme les avait-ils écrites? Aucun nom propre n'était cité. Par un sentiment de discrétion bien explicable, on n'avait donné qu'une initiale : L. Quelle était cette Laure ou cette Lucette? Louiset ne le savait pas. Soigneusement, il cacha cette revue au fond d'un tiroir, afin que sa mère n'en eût pas connaissance. Mais, malgré toutes les précautions prises, les lettres finirent par tomber aux mains de Madeleine. Celle-ci lut, s'attrista, mais n'en laissa rien paraître. Elle non plus ne put pas mettre un nom au bas de ces lettres. Des Laures, des Lucettes, des Louises, des Lolottes quelconques, il y en avait plusieurs dans sa mémoire de vieille femme. Celle qui avait reçu ces lettres, jadis, était sans doute à présent une nécessiteuse qui, pour deux ou trois louis, avait livré ces reliques d'amour à un publiciste entreprenant.

Il faut croire que le publiciste y prit goût, car il se présenta quelques jours après à la Marmotte. C'était un fringant jeune homme, déjà chevalier de la Légion d'honneur. Ce jour-là, Louiset était chez son notaire. Ce fut Madeleine qui reçut le visiteur. Lui, tranquillement, avait déjà pris quelques notes sur la maisonnette et le jardin, et

une jumelle photographique, dissimulée dans sa poche, avait été manœuvrée plusieurs fois.

En présence de Mme Jérôme Flack, il s'expliqua sans détours :

— Madame, vous savez le succès qu'a obtenu, dans la Nouvelle Revue de France, une correspondance inédite de votre mari. Beaucoup de journaux l'ont reproduite. Elle a donné Heu à des polémiques et à des discussions fort intéressantes. Vous devez avoir chez vous, madame, pas mal de lettres de ce genre. Si vous n'en aviez plus, vous pourriez m'indiquer, certainement, les personnes susceptibles d'en avoir. Jérôme Flack était fort répandu dans le monde, même dans tous les mondes. Il écrivait admirablement. Il y a des trésors cachés en des tiroirs, et il serait aussi criminel que maladroit de les laisser perdre ou gaspiller. La gloire de votre mari nous appartient un peu, à nous tous, ses disciples, c'est un patrimoine national. Je crois qu'il serait facile de retrouver quelques fragments de sa correspondance. Par exemple, si nous pouvions composer un recueil homogène, sous ce titre : Lettres d'amour d'un Poète, nous obtiendrions un gros succès... Je suis déjà en pourparlers avec un éditeur, à ce propos, et nous en recauserons, administrativement, lorsque vous voudrez, chère madame. Seulement, il ne faudra pas trop attendre. Le moment me paraît bon... Et, puisque vous m'avez permis d'aborder ce sujet, laissezmoi ajouter que si, parmi vos vieux papiers, il restait quelque chose de Jérôme Flack, quelque fragment inconnu, le moindre bout de scénario... Les hommes de lettres sérieux prennent beaucoup de notes. On a parlé

d'un acte en vers inachevé... Si vous trouviez ce manuscrit par hasard, vous rendriez un grand service aux lettres françaises.

Madeleine avait laissé dire. Elle était démontée par l'assurance imperturbable de ce jeune homme. Elle ne possédait pas beaucoup de lettres de son mari. S'il avait écrit tendrement à d'autres, il était toujours resté concis avec elle. Et d'ailleurs, quand bien même elle en aurait eu....

Le publiciste ne s'y trompa point. Il craignit que sa démarche ne restât vaine. Cependant, il invita Mme Flack à réfléchir, et, en partant, il laissa une carte avec son adresse.

Madeleine jugea inutile de réfléchir ; mais elle pensa que Louiset ne devait pas ignorer la démarche. Elle lui en parla dès qu'il fut rentré. Louiset partagea l'avis de sa mère. Il fallait envoyer promener ce bonhomme.

Pourtant, Madeleine prit plaisir à faire des recherches nouvelles parmi les papiers de Jérôme. Des lettres d'amour, elle n'y en avait pas trouvé — Jérôme était un homme d'ordre — mais que de choses intéressantes là dedans ! Des projets de livres, des notes de voyage, quelques poèmes inédits aussi, plusieurs sonnets fort beaux qui devaient faire partie d'un volume. Garder cela, ne pas le laisser imprimer, n'était-ce pas voler quelques parcelles de gloire à Jérôme Flack?

Madeleine n'hésita plus. Elle se mit à copier ces vers, ces notes, ces ébauches de romans ou de pièces. Du tout, on ferait un livre posthume remarquable.

Avec quelle pieuse ardeur elle écrivit ! Que n'avait-elle

vingt tomes à copier? Il lui semblait qu'à chaque page sa main se purifiait, s'allégeait. Quelquefois, sur la marge d'un poème, elle trouvait des notes relatives à Louiset : « Petit-Louis fait sa première dent. — Petit-Louis a la coqueluche. — Petit-Louis a renversé mon encrier. » Ces souvenirs, montant des papiers jaunis, émouvaient Madeleine. Elle portait les papiers à ses lèvres, les flairait ou les posait sur sa joue, avec l'espoir d'y trouver encore la tiédeur des doigts qui avaient écrit cela.

Elle ne pouvait résister au plaisir d'aller le montrer à son fils.

— Comme il t'aimait ! lui disait-elle.

Et Louiset de répondre :

— Oh ! oui, il m'aimait ! J'ai déjà lu tout cela plus de vingt fois... Quand j'étais petit, j'allais au grenier, la nuit, et je lisais en cachette. Pauvre papa !... Vous savez, maman? Lorsqu'on est un si bon père, on ne doit pas être un très mauvais mari. C'était encore vous qu'il aimait en moi.

— Bien sûr ! approuvait Madeleine d'une voix faible. Elle s'en retournait copier, le dos rond et les yeux noyés

dans une brume de larmes.

Oui, en aimant son fils, il aimait la mère. Sotte de ne pas l'avoir compris ! L'enfant n'est-il pas le prolongement de la femme? L'oiseau qui picore une cerise ne prouve-t-il pas son estime pour le cerisier? Qu'importent les vergers où il va marauder ensuite?

Madeleine copiait avec un soin religieux, s'appliquant à noter toutes les variantes, pour que la postérité choisit. Et, en copiant, elle se plaisait à imiter l'écriture de Jérôme.

Autrefois, deux ou trois ans après le mariage, c'était elle qui écrivait une bonne partie des autographes de Jérôme. Si elles l'avaient su, les admiratrices !...

Elle copiait sans repos, heureuse d'abîmer ses yeux, d'engourdir ses doigts. Et, quand elle eut fini, elle voulut écrire encore pour continuer à vivre avec Jérôme. Mais, que copier? Si elle avait trouvé des brouillons de lettres d'amour, même de lettres adressées à d'autres femmes, elle les aurait transcrits, scrupuleusement, afin que son expiation fût complète. Après cela, ne lui aurait-on pas pardonné? En se livrant à ce travail douloureux, ses doigts ne feraient-il pas oublier le revolver de jadis?

Dans sa frénésie de réparation, Madeleine conçut ce projet : aller trouver quelques anciennes amies de son mari, les supplier de lui confier leurs lettres, et les copier elle-même, toutes, les plus passionnées, les plus effroyables, et en faire ce livre dont le sagace publiciste avait proposé le titre : Lettres d'amour d'un Poète.

Par quoi les poètes restent-ils immortels? par l'amour. Ceux qui n'ont pas lancé des cris d'amour, des cris douloureux et profonds comme la race, meurent bientôt dans la mémoire des hommes. Qui sait si les lettres d'amour de Jérôme Flack ne survivraient pas à ses autres œuvres? si, en publiant ce dernier livre, on ne consacrerait pas son génie?

Sa femme l'avait tué, dans un accès de haine : elle allait le faire vivre éternellement, dans une exaspération d'amour, de véritable amour, de celui qui est assez fort pour braver les préjugés humains.

Et Madeleine se mit aussitôt à l'œuvre.

Sans prévenir Louis — elle sentait si bien qu'il l'aurait encore jugée fort sévèrement — elle partit un matin pour Paris.

Elle portait des vêtements de deuil ; elle avait l'air d'une modeste villageoise avec sa robe de laine, son chapeau démodé, ses cheveux grisonnants. Elle entra dans un bureau de poste, consulta l'Almanach des cent mille adresses et chercha, dans la partie mondaine, le nom de la baronne de Branchelin. — C'était avec Mme de Branchelin que Jérôme allait partir pour l'Italie...

Madeleine trouva facilement. Baronne de Branchelin, née Boryad, 108, rue Spontini.

Elle se dirigea aussitôt vers la rue Spontini.

Mme de Branchelin n'était pas chez elle. Madeleine dut revenir. Et ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'elle fut reçue. Elle respira difficilement dans ce petit salon où une femme de chambre la fit passer. Elle attendit là deux minutes. Puis elle vit entrer une forte commère aux cheveux roux, aux yeux pastellisés de violet, à la bouche en bouton de coquelicot, et dont le visage donnait l'impression d'un de ces meubles d'art dont on a bouché les trous avec trois couches de ripolin. Était-ce donc cette poétesse merveilleuse avec qui Jérôme avait rêvé d'aller entendre les roucoulements de Venise?

Madeleine éprouva peut-être plus de pitié que de répulsion.

— Madame, pardonnez-moi d'avoir insisté pour être reçue. Mon nom ne vous est pas inconnu, sans doute?...

— Madame Jérôme Flack? interrompit la baronne

en lisant la carte qu'elle tenait à la main. Seriez-vous parente du poète?

— Sa veuve, madame.

— Ah!

De quel petit air intéressant Mme de Branchelin avait laissé partir cette exclamation 1

— ...Mais rassurez-vous, madame. Il y a vingt ans que je suis veuve et je n'ai plus grand'chose de commun avec la femme que je fus. Il est facile de vous en apercevoir.

Après un silence pesant, Madeleine put reprendre :

— Veuillez m' excuser de me présenter devant vous. Je venais vous prier, respectueusement, de vouloir bien m'aider dans un projet que j'ai conçu. Je voudrais publier la correspondance de mon mari. Vous savez l'intérêt que porte à la pensée de Jérôme Flack la jeune école littéraire. Vous devez avoir beaucoup de lettres de lui... Oh ! je sais combien ma démarche peut vous paraître délicate!... Mais, pour la gloire de mon mari, envers qui j'ai eu tant de torts, il n'y a rien qui puisse me décourager.

— Vraiment !... Mais c'est très bien, cela ! Très bien ! gazouillait la baronne en s'aidant de son face-à-main pour mieux observer la physionomie de cette singulière visiteuse.

Madeleine continua :

— Je vous prie donc, madame, de vouloir bien me confier vos lettres. Je vous jure de vous les rendre toutes. Enlevez les choses trop personnelles, si vous le désirez, afin que le public ignore pour qui elles furent écrites. Mais soyez certaine que, quoi que je puisse y trouver, je

ne m'en blesserai pas. Je ne suis plus qu'une vieille femme... Daignez être bonne pour la mémoire de mon mari, sinon pour moi, et je vous en serai bien reconnaissante. D'ailleurs, comme ces lettres sont votre propriété, l'éditeur aura sans doute l'occasion de traiter aussi avec vous ; et il va sans dire...

Mais la baronne de Branchelin eut un geste court de son bras potelé.

— Oh ! madame, pour cela...

Quelques secondes s'écoulèrent, alourdies de passé. Les deux femmes sourcillaient, méfiantes, comme si chacune avait essayé de plonger un regard furtif dans l'âme de l'autre. Mme de Branchelin ne crut pas découvrir beaucoup de noirceurs dans celle de Madeleine. Et puis, qu'avait-elle à craindre? Du chantage? Elle était « inchantable » puisqu'elle n'avait plus ni mari, ni enfants, ni personne qui pût prendre ombrage de cette vieille aventure. Il lui en était arrivé de moins reluisantes, depuis... Une femme de lettres, d'ailleurs, doit avoir le sens de la réclame. Et, si elle ne s'abusait, il se présentait là une de ces occasions...

— Madame, répondit la baronne avec assez d'aisance, il me semble, en effet, que j'ai correspondu avec M. Jérôme Flack autrefois... C'était un esprit si cultivé, si intéressant... Et il se peut bien que j'aie conservé ses lettres... Je vais voir. Mais, dites-moi : cette correspondance, dont vous entreprenez la publication, cela ferat-il beaucoup de volumes?

— Je ne sais pas encore, avoua Madeleine, — cela va dépendre...

— Avez-vous des matériaux suffisants? d'autres lettres... du même genre?

— Oui, madame, assura Madeleine, espérant par ce mensonge obtenir le consentement de la poétesse.

— Et avec qui serai- je là dedans? Des personnes honorables, j'aime à croire?

— Oh ! madame, protesta Madeleine d'un air choqué. Il y aura, des lettres adressées à moi-même.

' — Bien, bien ! J'ai confiance en vous. Je vous promets de faire des recherches dans mes tiroirs. Et, si je trouve quelque chose... Je vous demanderai pourtant la permission de voir les épreuves.

— Je vous les ferai envoyer. Merci, madame. Et Madeleine se leva.

En partant, elle put reconnaître le portrait de Jérôme, parmi quelques autres, sur une console du salon. Et son impression fut qu'elle n'avait pas été indiscrète, loin de là. Cette femme devait le crier partout, qu'elle avait été l'amie de Jérôme Flack. C'était là, probablement, le plus clair de sa gloire.

Quelques jours après, Madeleine reçut à la Marmotte un léger paquet recommandé. C'étaient les lettres. Il y en avait plus de quarante. Mais ce n'étaient pas les originaux. Mme de Branchelin n'envoyait que les photographies. Précaution bien excusable. Elle n'avait pas voulu se dessaisir d'autographes si précieux.

Madeleine lut toutes ces lettres, et son cœur se déchira.

Mme de Branchelin n'avait rien biffé, pas même son nom, pas même les passages où le trop ardent Jérôme

affirmait ne plus éprouver pour sa femme qu'une affectueuse estime.

Oh ! la baronne aurait bien pu garder cela pour elle I

Madeleine mit les lettres folles sous clef et résolut de tenter d'autres démarches. La réussite de la première l'enhardissait.

Mais elle ne fut pas aussi heureuse, les fois suivantes. Deux anciennes correspondantes de Jérôme firent la sourde oreille. Cependant une respectable tragédienne tombée dans la misère se défit, moyennant quelques louis, d'une douzaine de lettres fort tendres. Et les héritiers d'une autre étoile livrèrent aussi, à beaux deniers comptants, un paquet assez volumineux dans lequel, du reste, il se trouva trois lettres qui n'émanaient pas de Jérôme. Cette grande artiste avait été fort distraite et on ne constatait pas beaucoup plus d'ordre dans ses tiroirs que dans les compartiments de son cœur.

Madeleine classa tous ces papiers par ordre chronologique, fit quelques élagages nécessaires, arrêta provisoirement le plan du volume et se mit aussitôt à copier.

Ce fut beaucoup plus pénible qu'elle ne l'avait cru. Il lui sembla revivre tous ces martyres successifs, éprouver en quelques heures les tourments de plusieurs mois.

Jadis, elle avait pu tempérer ses souffrances par quelques doutes. Mais il était impossible de douter à présent. Les preuves étaient là. Tous ces papiers criaient la trahison. Il y avait des phrases qui la flagellaient, des mots qui se plantaient dans son cœur comme des couteaux. Oh ! qu'il savait aimer, Jérôme 1 Aimer toutes les femmes qui n'étaient pas sa femme 1

Quelles proses câlines ! Quels ronrons de félin royal ! A l'audition de telles paroles, que pouvaient-elles faire, ces pauvres femmes, sinon lui mettre aux mains, en tout abandon, le fruit mûr de leur cœur?

A certains passages, Madeleine sentait ses yeux s'obscurcir, comme si ces lueurs d'amour les lui avaient brûlés.

C'était pendant les absences de son fils qu'elle copiait. Et, à son retour de l'étude, Louiset la trouvait quelquefois bien lasse, avec un visage décomposé, des prunelles si tristes...

— Etes-vous de nouveau souffrante?... lui demandaitil, inquiet.

La nuit, il l'-entendait rêver tout haut.

Il crut devoir prier le docteur Terquem de revenir.

Mais Madeleine se raidit en présence du médecin. Elle ne tenait pas à revoir la banlieue d'Étampes. Elle sourit de son mieux, parut enjouée, calme et forte. Elle se suralimenta, les jours suivants, afin de pouvoir copier jusqu'au bout.

Oh ! quelquefois, lorsque son cœur demandait grâce, elle pensait bien à faire achever la besogne par un copiste quelconque. Mais aurait-elle expié suffisamment? Non, non ! Il fallait continuer, quand même elle devrait tomber morte avant la fin.

Et, souvent, pour se stimuler, Madeleine songeait aux saints héroïques, aux grands pécheurs de l 'Écriture qui vivaient, un cilice autour du corps, se frottaient la poitrine d'orties, s'infligeaient de perpétuelles tortures. Mais qu'étaient leurs tortures à côté des siennes? Elle, c'était

son cœur qu'elle revêtait du cilice, qu'elle frottait d'orties et déchirait sans pitié.

Un soir, ayant copié une lettre plus effroyable que les autres pour son honneur d'épouse, Madeleine se mit tout à coup à baiser sa main droite, en pleurant.

— Ah ! elle est blanche 1 Elle doit être blanche aux yeux de Dieu!... dit-elle à demi-voix.

Et, sous ses lèvres, sa main tremblait comme si elle avait été transpercée par les clous de la Passion.

Ployée par la douleur, Madeleine laissa retomber sa tête sur la table. Elle n'en pouvait plus. Son cœur se cabrait. Toute sa chair se révoltait. Elle demeura ainsi longtemps. Elle était dans un état pathologique voisin de l'anesthésie, peut-être de l'inconscience.

Mais, bientôt, elle se réveilla. Un bruit singulier, une sorte de crépitement, venait de la fenêtre. Elle rouvrit les yeux et vit un rideau qui s'allumait.

A son insu, tantôt, lorsque son front las était tombé dans dans ses mains, elle avait dû renverser la lampe à pétrole sur la table — il n'y avait pas d'électricité à la Marmotte — et cette lampe venait de mettre le feu à la cotonnade voisine.

Effrayée, Madeleine se leva, essaya de redresser la lampe et d'éteindre le rideau. Mais elle s'y prenait trcp tard. Les flammes atteignaient déjà la corniche. Et, sur la table, au milieu des papiers, une large flaque de pétrole s'enflammait, d'un seul coup, comme une traînée de punch.

Alors, Madeleine appela, cria, sonna la bonne. Celle-ci accourut. Et Louiset, qui venait de rentrer, arriva aussi.

Et il frémit en voyant sa mère entourée de flammes. Il la prit, l'entraîna, la fit sortir. Ensuite, avec la bonne, il tâcha d'éteindre ce commencement d'incendie. Il jeta des seaux d'eau sur les rideaux qui flambaient, sur la table à écrire qui prenait feu à son tour.

Mais la fumée devenait asphyxiante. Louiset dut reculer. La bonne s'enfuit aussi, et l'incendie, n'étant plus combattu, recommença de plus belle.

Alors, Madeleine reparut. Elle s'était souvenue, brusquement, que des papiers précieux se trouvaient dans ce bureau : le livre posthume de Jérôme. Il y avait aussi, sur ce meuble, les lettres d'amour qui devaient consacrer la réputation de Jérôme.

Il ne fallait pas hésiter. Madeleine rentra dans la chambre enfumée, marcha vers le bureau, ouvrit le tiroir secret et y prit le manuscrit, copié depuis longtemps, qui contenait les derniers poèmes de son mari. L'un des pieds de ce meuble brûlait déjà et Madeleine sentit l'attaque des flammes sur la mousseline plissée qui ornait le bout de ses manches.

Mais il était urgent de sauver aussi les lettres d'amour, et quelques-unes de celles-ci se consumaient sur la table. Madeleine allongea pourtant ses mains.

Quelques secondes après, elle tombait, étourdie par des vapeurs, en appelant, de sa voix honteuse : « Louiset ! Louiset ! »

Quand il arriva — il venait de courir vers une maison du voisinage pour demander du secours — Louiset trouva sa mère asphyxiée à demi, sur le palier du premier étage, à côté de la bonne. Dans ses mains entamées

par le feu, elle tenait un cahier et quelques feuilles volantes.

...Que c'est drôle ! La fenêtre n'est plus à sa place ! Et elle a rapetissé !... En voilà des idées, pour une fenêtre, de rapetisser !... Et le lit aussi est devenu petit. Il paraît d'une exiguïté à présent... Et les rideaux ont changé de couleur... Mais?

Madeleine tourne la tête. Oh ! qu'elle lui fait mal, sa tête ! Elle la tourne quand même, et regarde, et s'étonne...

— Mais c'est la chambre de Louiset ! — dit-elle entre ses dents. Pourquoi m'a-t-on mise dans la chambre de Louiset?

Elle reconnaît l'armoire, et la table, et les livres sur l'étagère de pitchpin. Elle reconnaît les murs...

Tiens, non ! elle ne reconnaît pas les murs. On a enlevé des choses, des portraits, tous les portraits de Jérôme qui étaient là auparavant. Et qu'a-t-on mis à leur place? Des portraits d'elle : portraits de Madeleine enfant, de Madeleine première communiante, de Madeleine jeune fille... Pourquoi donc y a-t-il là tant de ses portraits à la place des portraits de Jérôme?...

Elle sourcille deux ou trois fois, pensive. Et voici qu'elle découvre encore un objet bizarre sur la table : ses mains, les deux mains de marbre blanc que Jérôme avait placées, jadis, sur son bureau. Ces mains, Louiset les avait enfouies au fond d'un placard. Pourquoi les

en a-t-il retirées, ces jours-ci? Que font-elles là, ces mains blanches?

Madeleine songe, songe...

Oh ! qu'elle a mal ! Il lui semble qu'elle agite des paupières de fer — du fer rouillé qui lui écorche les prunelles.

Mais, toutes ces fioles sur la table de nuit? Ah ! mon Dieu ! elle est malade ! Elle sentait bien qu'elle était malade !... Et les paupières de fer retombent sur les yeux endoloris.

Pendant cinq minutes. Madeleine reste immobile, méditant, somnolant... Et, peu à peu, la mémoire lui revient... Oui, l'incendie. Elle a mis le feu aux rideaux en renversant une lampe, un soir... Elle se souvient parfaitement.

Mais quand donc est-ce arrivé? Comme c'est loin, tout cela !...

D'autres minutes d'immobilité, de songerie.

Évidemment, c'est la cause. Voilà pourquoi on l'a placée dans ce lit. Il doit être brûlé, son lit. Quelle affaire ! Est-ce que Louiset a réclamé à la compagnie d'assurances? Mais comme elle a été maladroite de renverser ainsi une lampe à pétrole ! Sa mère le lui disait, trente fois par jour, qu'elle était une maladroite.

Brusquement, Madeleine rouvre ses yeux, remue ses mains... Oh ! ses mains ! de fer aussi, mains de fer rouge ! Ce que ça brûle !...

Péniblement, Madeleine retire une de ses mains de la couverture... Et alors ses yeux s'arrondissent de stupeur. Elle n'a plus de mains ; elle n'a que de gros bourrelets au bout des bras, des ligatures, des tas de choses qui

pèsent, qui chauffent, qui sentent la pharmacie... On dirait des gants de maîtres d'armes.

Et alors un autre filet de lumière entre dans son cerveau, y dissipe des fumées comme un pinceau de soleil levant dans un chaos brumeux... Ses mains? elles ont été brûlées. Elle se rappelle très bien : brûlées à cause de ce cahier, de ces lettres... Abominables lettres ! Oui, le docteur est venu, elle se rappelle très bien. Et comme il lui a fait mal !... Mais c'est si loin tout cela...

Il y a donc tant de jours qu'elle est dans ce lit? Combien de jours? Et c'est à présent seulement qu'elle s'en aperçoit? Oh ! elle a dû délirer, dire des choses, toute seule ; et on l'aura crue folle encore... Pourvu qu'on ne l'ait pas ramenée à Étampes?

A cette réflexion, Madeleine redresse un peu sa tête pour mieux voir les murs. On aurait pu apporter les meubles de la Marmotte, dans cette maison d'Étampes, et les rideaux, l'armoire, le lit, les portraits, tout, afin de lui donner l'illusion...

Mais non. Elle reconnaît une éraflure dans le papier du mur; et, au plafond, elle retrouve cette fâcheuse bavure faite par l'eau de pluie. Et elle entend parfaitement le bruit de la pompe au jardin, et Apache qui jappe, et les sabots de la Picarde qui claquent sur le perron. At-elle encore oublié de les racler pour enlever la boue? Ah! la sale!...

Mais Madeleine soupire d'aise, elle est bien toujours à la Marmotte; on ne l'a pas enfermée, cette fois.

Elle baisse les paupières, soupire de nouveau, en pensant à des choses, des choses... puis se rendort.

Elle rêve que les cloches de Sainte-Cécile d'Albi sonnent sur son oreiller. Oh ! mais ce qu'elles sonnent 1 Et c'est pour célébrer le mariage d'Apache avec une locomotive, qui est heureuse, heureuse... On l'entend chanter du côté de Bourg-la-Reine. Un rêve pas plus absurde qu'un autre.

Mais les petites vrilles du souvenir se remettent à lui tarauder le cerveau. Elle bâille, s'étire, soulève à moitié ses pesantes paupières...

— Louiset ! Tu es là !

Il était là. Il se tenait debout, près du lit. Madeleine sentit sa main fraîche qui lui touchait le front.

— Eh bien, maman? On a fait dodo?

— Louiset ! Toi !...

— Vous me reconnaissez?

— Comment? Si je te reconnais?

— Enfin ! comme vous me faites plaisir !

Sur son front, Madeleine sentit des lèvres alors, des lèvres bien fraîches elles aussi, et si bonnes !

— Encore un peu de fièvre, dit Louiset, mais ça va beaucoup mieux. Oh ! la raison qui reparaît dans les yeux de ma maman !

Et il se mettait à lui baiser les yeux, doucement, comme s'il avait eu peur d'en troubler l'eau noire.

Cependant, Madeleine le regardait avec une certaine surprise. Il ne se ressemblait plus, ce bon Louiset. Il avait rejeté ses cheveux en arrière ; il laissait pousser sa moustache. Que pensait-il? Et son type napoléonien?... Un Napoléon en moustaches? Quelle hérésie ! Pourquoi donc ce nouveau visage... Il ne voulait plus ressembler à Jérôme?...

Mais lui, après s'être enquis rapidement de la température des poignets, du cou, demandait :

— Vous avez peut-être faim, maman? On va vous apporter un œuf à la coque. J'ai la permission de vous donner un œuf à la coque, et du bouillon tant qu'il vous plaira... En voulez- vous, du bouillon?

Elle répondit oui, avec une voix nouvelle qui ne lui semblait pas être la sienne, tellement le son en était faible, menu...

Elle vit Louiset partir, allègre, et ouvrir la porte.

Un moment après il reparut, accompagné par la Picarde.

— Madame est guérie, Hélène ! (cette souillon, à la joue eczémateuse et au nez patatiforme se nommait Hélène). Ah ! fichtre ! nous avons oublié la cuiller !

La bonne posa un bol fumant sur la table et redescendit pour aller chercher une cuiller. Et Louiset vint placer un second oreiller sous la nuque de sa mère, pour que la tête fût plus haute. Ensuite, il étala une serviette sur la poitrine, en renfonçant les coins de chaque côté du cou. Et, comme Madeleine s'étonnait, il expliqua :

— C'est moi qui vais vous faire déjeuner. Vous ne vous étiez pas aperçue que je vous faisais boire les autres jours? Aujourd'hui, vous allez boire et manger, puisque ça va mieux. Ne bougez pas.

Elle s'en garda bien ! Elle ne bougea pas. Il lui était doux d'obéir comme une petite fille. Elle n'était plus qu'une petite fille, qui avait son enfant pour aïeul, pour gouverneur, pour maître.

Elle but le bouillon, à lentes cuillerées. Elle ne l'aurait pas trouvé fameux si elle l'avait bu toute seule. Mais,

cfïert par la main de son fils... Elle mangea l'œuf, sans déplaisir. Elle l'aurait trouvé bien amer, présenté par la bonne... Mais, du moment que son fils trempait les mouillettes...

Mentalement, elle se reprocha d'avoir été si peu malade, au cours de son existence. Quelle douceur d'être malade ! Elle espérait bien le rester longtemps. Et, déjà, elle projetait de dissimuler, de son mieux, afin que Louiset ne s'en allât plus et qu'il fût toujours aussi gentil.

Mais elle se sentait bien fatiguée... Elle s'assoupit de nouveau après avoir mangé son œuf.

Quand elle se réveilla, elle put voir Louiset, Louiset encore. Il lisait près du lit.

— Ah ! ça va toujours? Montrez les yeux ! Ils sont bons... Alors, nous allons travailler.

— Travailler?

— Ne bougez pas !

Il approcha la table du lit. Sur cette table, il y avait des fioles, des pots, de la bande à pansements, du coton hydrophile.

— Ne bougez pas ! répéta-t-il en prenant, sous la couverture, les mains de sa mère.

Il les retira, tour à tour, avec mille précautions, comme on déplace des bibelots fragiles.

— Qu'est-ce que tu vas faire?

— Un pansement.

— Toi?

— Pourquoi pas? Est-ce que vos mains vous font mal?

— Oh ! oui.

— Pauvre maman î

— Alors, c'est toi qui me soignes?

— Bien sûr 1 Et pas trop mal, vous savez ! Le docteur m'a appris. Quand il n'est pas là, c'est moi qui panse. Je panse, donc je suis... Ne bougez pas ! Je vous guérirai, maman ! Et vos mains seront belles encore !... Ne regardez pas!

Il avait enlevé des épingles, déroulé la bande. Chaque mouvement, si léger fût-il, arrachait un cri à Madeleine. Elle sentait sa peau se déchirer et suivre des bribes de coton, agglutinées entre ses doigts.

Elle demanda :

— C'est l'incendie?... Qu'est-ce qui a brûlé? Il y a beaucoup de dégâts?

— Non ; presque rien.

— Les rideaux, il me semble?

— Les rideaux, la table et un bout de tapis... Nous avons pu éteindre assez vite. Dans quelques jours, vous habiterez de nouveau votre chambre.

— Et les...

— Les quoi?

Madeleine n'acheva point. Ses yeux se refermaient Elle avait voulu dire : « Les lettres? le manuscrit de Jérôme?... » Louiset ne dut pas comprendre. Ses paupières battirent deux ou trois fois. Il rougit même un peu. Mais il ne dit rien. Peut-être avait-il la gorge trop serrée, en ce moment, pour prononcer des paroles.

Cependant, peu à peu, il avait dénudé la main gauche ; et, malgré la défense, Madeleine leva légèrement la tête pour regarder cette main gauche.

Elle la vit rouge, tuméfiée, déformée... Et qu'elle souffrait !

Mais la main droite, qu'elle vit ensuite, lui arracha un soupir de répulsion. Oh 1 ses mains si belles autrefois !...

Cette main droite semblait encore plus gonflée. Il y avait des chairs à vif près du pouce ; l'index avait perdu son ongle, une plaie sanguinolente paraissait au médius.

Madeleine sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Elles l'ont mérité !..., dit-elle à demi-voix.

Mais Louiset venait de s'agenouiller près du lit. Et, alors, sans rien dire, ayant repris la main droite de sa mère, il la baisa.

— Oh! mon Dieu!... dit Madeleine en se transfigurant.

Elle avait relevé sa tête, pour mieux voir sa main, pour mieux voir son fils.

Il continuait à baiser la main difforme, silencieusement, religieusement; et, sous ses baisers, Madeleine se mettait à trembler, comme si on lui touchait les racines du cœur.

— Louiset ! Louiset ! Tu me baises la main !

— Oui, maman ; je vous baise la main.

— Cette main qui a...

— Chut ! Elle a pu être bien coupable, autrefois ; mais ce qu'elle a fait, l'autre jour...

— Oh ! mon Dieu ! Tu pardonnes ! tu oublies !... Je vais mourir de bonheur, tu sais?... Mon Louiset !...

— Ma pauvre maman !... murmura-t-il en continuant

à les baiser, les mains meurtries, les mains rouges, qui, désormais, pour ses yeux de fils, seraient les mains les plus belles et les plus blanches de la terre.

— Ma pauvre maman ! J'ai lu, — avoua-t-il en baissant un peu plus la tête sur la couverture, — j'ai lu ces lettres abominables. Je connais mieux mon père, à présent... Pardonnez-moi d'avoir été, pendant vingt ans, un fils injuste !... Dans un moment d'égarement, vous avez pu ôter la vie à mon père, la vie animale ; mais, depuis, vous avez voulu, au -péril de la vôtre, lui assurer une autre vie, la vie spirituelle, la vie de son génie, en sauvant quelques feuilles de papier... Maman, je vous aime 1 Et je sens que Dieu aussi vous aime !...

Madeleine pleurait. Elle ne pouvait plus rien dire. Il lui semblait que son âme fondait, à ces paroles de son enfant, comme un peu de miel au soleil.

Elle aurait voulu quitter le lit, ouvrir la fenêtre et lever ses mains avec orgueil, pour les montrer aux arbres, à la terre, au ciel, ces moignons de mains, ces ruines de mains, ces glorieuses mains qui avaient enfin payé leur rançon et qui méritaient le pardon des hommes.

— Baise-les ! Baise-les encore ! dit-elle faiblement, dans un soupir de reconnaissance. Pour tous les jours où elles te faisaient horreur, baise-les !... Ça me fait souffrir, mais baise-les quand même ! Je suis si heureuse !... Je n'ai plus besoin de tes remèdes. Baise-les, mon chéri ! tout le temps, baise-les !... Elles guériront ; elles seront de plus en plus blanches ; elles seront dignes de bercer ton fils, quand tu en auras un... Tu vas te marier vite, dis? pour me

donner un petit-fils?... La belle âme blanche que je lui ferai !...

Et, pâle de bonheur, Madeleine se rendormit, en rêvant aux douceurs de sa vieillesse prochaine : une vieillesse blanche qu'allaient cueillir ses mains blanches.

Page 1