‹ Les mains blanchesChapitre 2 sur 3 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Albi est une ville rose, dominée par une cathédrale rose et baignée par un cours d'eau rose. Toutes ces pudeurs lui confèrent une grâce du meilleur ton.

C'est une ville qui se fait aimer comme une personne timide, gauchement penchée sur de vieux souvenirs. Ses principaux monuments sont fendus de fenêtres étroites. On dirait qu'ils ont peur d'ouvrir les yeux. Son archevêché, rose aussi, n'a guère que des regards méfiants de meurtrières vers la rivière proche. En réalité, c'est un arrogant et un batailleur, et toute la ville, derrière lui, ne doit être si rose que d'un reflet d'anciens carnages. Néanmoins, on l'aime aussi pour son passé tumultueux, la vieille cité aux murs de briques et à la rivière couleur d'épée rouillée. Sainte Cécile, à qui l'église métropolitaine est dédiée, n'a dû chanter là que des airs de bravoure. Dieu s'y sent si peu

en sûreté qu'il a cru devoir s'entourer d'une forteresse.

La cathédrale d'Albi est en effet une citadelle plutôt qu'un temple. Son clocher a des carrures de donjon. Ses ouvertures semblent destinées à laisser passer des pièces d'artillerie autant que les sourires des anges. A ses autels, l'officiant devait lever d'une main l'hostie et de l'autre la pertuisane. C'est bien au Dieu des années que fut consacré cet édifice.

Mais la sévérité de Sainte-Cécile se tempère par un portail d'une richesse merveilleuse, qu'elle porte au flanc méridional. Ainsi, des guerriers arboraient parfois une éblouissante breloque sur leur armure. Et l'on sait qu'à l'intérieur il y a des fresques uniques en France, un jubé qui n'a pas de rival au monde. Si cette cathédrale se trouvait en Italie ou en Allemagne, tous les Français iraient la voir, car elle ne ressemble à aucune autre. Mais, ayant le tort d'être en France, quelques Anglais seulement vont lui faire une visite.

Cependant, les esthètes de Paris commencent à se diriger vers elle et pas mal de poètes lui apportent leurs dévotions.

Parmi ceux-ci, las journaux parisiens signalèrent un jour le beau Jérôme Flack.

En ce temps-là, Paris s'intéressait fort aux actes publics et privés de Jérôme Flack.

C'était un garçon de trente-deux ans, d'esprit souple et de musculature parfaite, que les élégantes commendaient à se passer. Chaque année, il y a ainsi trois ou quatre beaux gars sur le front desquels les grandes mondaines croient voir se lever une étoile, et dont elles

daignent illuminer leurs salons. Il faut savoir deviner les hommes de génie.

Jérôme Flack avait-il du génie? Sans doute, puisque c'était l'avis d'une centaine de personnes — il n'y en a pas davantage qui fassent l'opinion. C'était aussi son avis, au moins autant que celui des autres, et il ne faisait rien pour le laisser ignorer de l'univers. On l'appelait « le beau monsieur Réclamier », désignation qui a servi, depuis, pour beaucoup de ses confrères.

Sa figure, en effet, avait des agréments. Il était potit, mais bien pris. Ses cheveux retombaient à la Bonaparte. Il ne portait ni barbe, ni moustache. Cette ressemblance avec le grand Empereur l'obligeait à une certaine sévérité de costume. Il arborait ordinairement de longues redingotes grises. La plupart de ses compagnes étaient tenues de porter des robes empire. Celles qui se permettaient des vêtures de style Louis XVI, évidemment, ne l'aimaient pas. Ce léger travers ne nuisait pas à sa renommée, au contraire. Quand on a du talent, il importe de le mettre en valeur par quelques ridicules de bon goût.

Le talent de Jérôme Flack était réel. Il avait publié deux livres de vers charmants, dont l'un, la Déesse écroulée, lui avait valu la Bourse de voyage des Poètes. H écrivait à présent, dans un grand quotidien, des chroniques fort belles, qui ne disaient pas grand'chose, mais le disaient admirablement. En sortant de là, les lecteurs étaient éblouis, comme s'ils avaient plongé la tête dans une eau parfumée, toute cliquetante de pierres précieuses. Que leur en restait-il à la dernière ligne? Un peu de bruit dans les oreilles... Mais c'était déjà beaucoup.

Donc, M. Jérôme Flack était venu passer quelques jours dans l'Albigeois. Il avait l'intention d'y situer un poème dramatique pour l'Odéon.

Cela devient très difficile de situer des poèmes ou des romans. On a toutes les peines du monde à trouver un pays vierge sur quoi la frénésie descriptive des littérateurs ne se soit pas trop exercée. L'Italie était déjà banale du temps de Mme de Staël. L'Orient est impraticable depuis Loti et Farrère ; Rudyard Kipling garde les Indes.

Si l'on signale tant d'expéditions polaires, depuis quelque temps, c'est que le souci de découvrir des horizons nouveaux tourmente la jeune littérature. On croit généralement que ce sont des explorateurs qui partent ; mais on voit bien que ce sont des littérateurs qui reviennent. Il n'y a qu'à lire les magazines, d'ailleurs très intéressants, où sont relatées leurs aventures. A quoi servirait, en effet, de découvrir les pôles, sinon à établir des décors inédits autour d'une savoureuse histoire d'amour? Cela vaut la peine, évidemment, de gréer des bricks et de se plonger dans les banquises boréales.

Jérôme, cependant, avait peu de goût pour les banquises. Et, après avoir bien étudié sa carte de l'Europe, il estima qu'Albi, au point de vue littéraire, était presque aussi neuf que le Spitzberg. Aucun auteur de premier ordre n'avait, depuis vingt ans, promené son style de ce côté. Il pouvait donc y risquer le sien.

Il explora la ville avec intérêt. Il fit de nombreuses stations devant Sainte-Cécile, Saint-Salvy et l'archevêché. Il entra, examina, prit des notes. Le soir, rentré de bonne

heure à l'hôtel, il ordonnait ces notes, faisait son plan, ébauchait la physionomie encore brumeuse de ses personnages. Le matin, il allait faire un tour dans la campagne. Il vit le panorama de la Drèche, les ruines de Castelnau, le village moyenâgeux de Cordes.

C'était le mois d'avril. Des coins de banlieue avaient des aspects émouvants. On y sentait le printemps aux prises avec les buissons. Sous ses griffes, des arbustes échevelés s'éclaboussaient de rose.

Tout seul — qu'il est étrange d'aller tout seul, en cette saison-là, dans une belle campagne ! — Jérôme Flack marchait allègrement, content de lui et du monde. Les bons lutteurs doivent rester chastes.

Pourtant, une après-midi, aux portes de la ville, pas bien loin de la gare, une vision soudaine le troubla. Une jeune fille se penchait au-dessus de la route, sur une terrasse bordée d'iris d'Espagne. Jérôme avait toujours aimé les iris d'Espagne. Il ralentit ses pas pour regarder ces fleurs et il estima qu'elles n'étaient pas seules agréables. La jeune fille qui fleurissait parmi elles méritait également ses regards.

Elle était blonde. Elle avait le visage irrégulier, mais éblouissant de fraîcheur. Les yeux étaient hardis ; la bouche gourmande. A cette bouche, un fruit devait mûrir, dont il serait bon de se désaltérer, un soir prochain.

C'est toujours une chose délicieuse que ces rencontres inattendues. Quatre yeux qui croisent leurs rayons sym pathiques pour la première fois doivent sentir entre eux un peu d'avenir qui tremble.

Ceux de la jeune fille étaient noirs, avec des reflets fauves. Ils ne se détournèrent pas. Albi, c'est déjà le Languedoc ; et les yeux des femmes, dans cette province méridionale, se baissent rarement.

Ceux de Jérôme furent charmés par cette belle assurance. Mais quelque chose qui les charma davantage, ce fut de voir les joues s'empourprer. Oui, elle rougissait, la jolie Albigeoise. Elle avait compris que les regards de ce jeune homme lui lançaient des louanges ; et ce fut presque un sourire qui le remercia.

Jérôme ôta son chapeau pour saluer. Mais l'inspiration était malheureuse. Là-haut, le buste de la jeune fille recula; et un beau rire prit sa volée sur la terrasse. Les iris seuls continuèrent à se pencher sur le poète. Ils étaient exquis; mais leur expression, au bout de la tige molle, avait on ne sait quoi de go^ guenard.

« Je crois qu'on s'est fichu de moi, » pensa-t-il en renfonçant son chapeau sur ses yeux.

Et il continua de longer la haute terrasse.

Mais, comme il arrivait à l'extrémité, il entendit une sorte de bruissement au-dessus de sa tête, et, devant lui, sur le trottoir poussiéreux, un pétale violet tomba.

Vivement, Jérôme releva la tête. Comment cette fleur était-elle tombée si près de lui, presque sur lui? Une offrande du vent? Ou bien?...

Une invisible main n'avait-elle pas frappé les iris, làhaut, pour en détacher ce pétale tendre, couleur de deuil et de regret?

Mais vainement il regardait la terrasse : la tête de la jeune fille ne s'y remontrait pas. Il n'y avait plus, làhaut, que du silence et des parfums.

Alors Jérôme Flack ramassa le pétale violet, l'enroula dans la boutonnière de son veston et partit. Seulement, il regarda l'avenue, les haies, les maisons basses, la ville proche, pour bien graver dans sa mémoire la topographie du paysage, et il se dit : « Je repasserai par là. »

Le lendemain, quand il repassa, ses yeux ne virent làhaut rien d'extraordinaire. Mais ses oreilles furent agréablement surprises.

Une voix, deux voix, des voix de jeunes filles, semblaitil, et assaisonnées de ce mol accent du Languedoc, de ces inflexions câlines qui font ressembler la récitation d'une prière à un roucoulement d'amour.

« Sûrement — se dit-il — la jeune fille d'hier est là. C'est elle, cette voix chantante, parfumée comme si elle sortait de ses iris d'Espagne. »

Il s'arrêta pour écouter.

« Mais, Dieu me pardonne ! c'est des vers 1 »

Il suspendit sa respiration pour mieux entendre; et alors ce fut lui qui rougit.

Non seulement c'étaient des vers, mais c'étaient de ses vers ; des vers de la Déesse écroulée.

Une flamme d'orgueil lui brûla le visage. On récitait

l6 LES MAINS BLANCHES

de ses vers sur la terrasse, la première strophe de sa Prière à l'amour :

L'impétueux été mord les lèvres des roses.

Sous l'étreinte du lierre, un pin tendre a gémi.

Le vent dit aux blés mûrs des choses, oh 1 des choses

Si folles qu'un bleuet se referme à demi.

Jérôme souriait, sourcillait, soupirait. Il était heureux. Jamais il n'avait été plus heureux. Parmi les jouissances humaines, y en a-t-il beaucoup de supérieures à celles-là? Dans un pays inconnu, entendre des lèvres inconnues murmurer de ses vers, une âme s'enchanter au contact de son âme?... Naguère, en revenant de Saint-Cloud, Jérôme avait entendu deux bons vieux parler de sa dernière chronique, parue le matin même, et c'avait été délicieux, certes. Mais c'étaient là des personnes âgées, et d'âme grise comme leurs tempes. Aujourd'hui, c'était une jeune fille qui lui rendait, à son insu, le même hommage. C'était une fraîche, une admirable Languedocienne — car il ne voulait pas se souvenir du nez, qui lui avait paru trop grand, la veille ; des j^eux qui lui avaient paru trop petits ; de la bouche, presque vulgaire avec la grosseur de ses lèvres charnues.

Vulgaire, une bouche qui déclamait du Jérôme Flack? Allons donc 1 Elle ne serait plus pour lui qu'un gouffre de roses, la source de toutes les inspirations. Par elle, Polymnie en personne devait parler.

Il regarda la balustrade fleurie de la terrasse. Elle surplombait la route de trois ou quatre mètres. Pourquoi ne pas escalader le mur?

Cette tentation lui frôla les méninges.

Mais il vit, là-bas, au niveau de la route, une étroite barrière de fer ; et, derrière cela, quelques marches de pierre fruste. Résolument, Jérôme Flack se dirigea vers cette barrière. *

Là-haut, la voix continuait, légèrement voilée, semblait-il, et pas très naturelle :

Les prés nus sous mes pas ont des moiteurs d'épaules.

La source hoquetante a des spasmes humains.

Là-haut, sur les talus, et là-bas, sous les saules,

Partout je vois l'Amour qui m'attend, l'arc dans les mains.

Pour le coup, le poète n'y tint plus.

— L'arc aux mains, mademoiselle ! L'arc aux mains, je vous en prie ! lança-t-il en ouvrant la barrière.

Il monta rapidement la quinzaine de marches. Et, parvenu à la dernière, il salua :

— Bonjour, mesdames ! Je n'aime pas beaucoup qu'on estropie mes hémistiches. Veuillez noter que ce n'est pas l'arc dans les mains, mais l'arc aux mains. A part cela, je suis votre humble esclave...

Il se découvrait avec un glorieux enjouement.

Mais un double cri s'éleva. Deux robes s'enfuirent, honteuses, terrifiées, comme à l'approche d'un diablotin faisant sauter le couvercle d'une boîte. Jérôme vit les deux robes s'engouffrer par la porte d'une vi^la voisine. Et avec quel bruit cette porte se referma !

Le poète se trouva bien plus penaud que la veille. Devait-il encore s'en aller? Non, certes. A tous les carreaux de cette porte ou de ces fenêtres, on devait le regarder, et avec quel effarement ! Reculer n'aurait pas été brave.

ï8 LES MAINS BLANCHES

Il n'hésita donc point. Il se dirigea vers la porte, d'un pied alerte.

La porte était fort vernie. La maison paraissait neuve ; maison plaisante, vaste, sans prétention. Des croisillons de bois dans les murs ; des volets verts aux fenêtres ; des petits rideaux à carreaux verts et blancs. Partout des plantes grimpantes : lierres, vignes vierges, clématites, rosiers, passiflores — une véritable exposition d'horticulture.

Un chien aboya. Sans se troubler, Jérôme monta les quatre marches du perron. A droite de la porte, une petite pomme de pin en cuivre pendait au bout d'une chaîne. Il tira sur cette chaîne. La porte s'ouvrit peu après et un valet de chambre parut,

— Vous désirez, monsieur?

— Faire passer ma carte à mademoiselle.

— A Mlle Madeleine ou à Mlle Renée?

— Aux deux.

Le valet prit la carte, la lut, la fit tourner dans ses doigts courts, puis laissa entendre :

— Je vais voir si ces demoiselles sont là.

Au loin, la grosse cloche de la cathédrale tinta sur la ville. Cette cloche ne donnait-elle pas, jadis, pendant les guerres de religion, le signal des arquebusades?... Jérôme se dit :

« Je me suis lancé dans une aventure un peu folle. Comment en sortirai-je? »

Il sourcilla fortement. Il sourcillait ainsi quand il cherchait une rime rare. Autour de lui, un silence glacial. Mais, par bouffées, des chuchotements derrière une porte.

Ces demoiselles étaient probablement là, se concertant à voix basse, pour savoir ce qu'elles devaient faire.

Après deux longues minutes, la porte s'ouvrit et une femme corpulente parut ; une femme de cinquante ans, en bigoudis, en caraco, avec des bagues à beaucoup de ses doigts grassouillets. Ses sourcils avaient le hérissement de* nuages qui annoncent la foudre.

Elle tenait là carte à la main. Elle la fit passer sous son ceil gauche, si près qu'elle eut l'air de vouloir l'y introduire.

— C'est vous, monsieur... monsieur Jérôme Flock?

— Flack, madame; Flack.

— Bon. Je veux bien, moi. Flack ou Flock... Oui demandez- vous?

1 — Une charmante jeune fille qui récitait quelquesunes de mes strophes, tout à l'heure, sur la terrasse.

— Des quoi?

— Des strophes, des vers.

— Ah ! des vers?... Son institutrice lui avait donné un pensum, peut-être...

Le poète se raidit.

Comment devait-il prendre cette réflexion saugrenue? Il fit passer sur son visage le jplus olympien des sourires.

— Évidemment, ce ne pouvait être qu'un pensum, madame. Mais vous remercierez pour moi Votre institutrice, puisqu'elle m'a donné l'occasion de faire votre connaissance. Il m'a suffi de vous voir pour deviner à quel point les Muses étaient honorées dans cette maison. Et vous présenterez, je vous prie, à ma jolie pénitente, les plus respectueux de mes hommages...

Flack s'inclina et fit demi-tour vers la porte. La grosse dame parut vivement s'étoruTer.

— C'est pour tout ça? demanda-t-elle.

— Oui, c'est pour tout ça.

— Vous ne veniez pas pour affaires?... Mon mari est absent et je vous prierais...

— Non, madame, je ne venais pas pour affaires. Je ne comprends pas la signification de ce mot. C'est du patois d'ici?

— Mais, alors, de quel droit osez-vous pénétrer?...

— Du droit qu'Apollon confère à tout poète d'aller redresser l'un de ses vers quand il l'entend bousculer par une interprète novice, d'ailleurs charmante... Qui m attend l'arc aux mains, madame ! L'arc aux mains et non pas dans les mains... Je suis votre serviteur lyrique- La corpulente Albigeoise béait de stupeur. Qu'était

ce fou?... Machinalement, elle regarda les étagères de l'antichambre pour savoir si quelque bibelot n'y avait pas été dérobé.

Jérôme descendit les quatre marches du perron et marcha vers la petite barrière. Il ne se félicitait pas. L'aventure tournait mal. S'être imaginé qu'on avait un culte pour lui dans cette villa bourgeoise, fleurie d'iris d'Espagne, et constater que la maîtresse de maison — car c'était la maîtresse, évidemment — ne connaissait même pas exactement le nom de Jérôme Flack !

D'un pied courroucé, il broya les graviers menus de la terrasse. Où donc était la sortie? Il ne la trouvait pas, dans son exaspération de grand homme méconnu. Il tourna bien pendant trente secondes entre des caisses de

citronniers. Mais le clocher de Sainte-Cécile sonnant toujours là-haut, sur la ville de briques, lui rendit le sens de la direction. Il aperçut la quinzaine de marches frustes et les descendit rapidement.

Sur la route, il marcha droit, sans lever la tête vers les iris. Il ne daignerait plus accorder un regard à ce logis de philistins.

Mais, comme il arrivait à l'extrémité de la terrasse, il tressaillit. Des pétales violets tombaient encore de làhaut, devant lui, autour de lui, sur lui. Ce n'était plus une fleur, mais dix, vingt fleurs qu'on lui jetait, silencieusement, à pleines mains. Et, s'étant retourné, il vit ces mains qui, de là-haut, lui faisaient la douce offrande.

Il n'en pouvait plus douter ; c'était bien pour lui. Révoltée, sans doute, par les façons de la mère, la fille essayait de réparer par ses façons à elle. Et quelles délicieuses façons !

« Merci, mademoiselle ! Vous êtes charmante ! » lança Jérôme de nouveau conquis, de nouveau fou.

Il ne pouvait pas voir la figure ; elle devait se cacher pudiquement. Mais il était certain que cette figure s'illuminait alors d'un bienveillant sourire. Et la sienne rayonna.

Sur le mur, il avait découvert une plaque : Iris-Cottage. C'était le nom de l'habitation. Il inscrivit ces mots, déplorablement britanniques, sur son calepin, et remonta, d'un pas ailé, vers la cathédrale guerrière.

Une heure après, il demandait au gérant de son hôtel :

— Qui donc demeure à Iris-Cottage?

— Iris-Cottage? sur l'avenue de la Gare?

— Oui, je crois, sur l'avenue de la Gare... Une belle villa de style normand, avec la terrasse bordée d'iris?

— C'est M. Lahouguère.

— Et que fait-il, ce M. Lahouguère?

— De la chaux. C'est l'un des plus grands fabricants de chaux de la région.

— Riche?

— Excessivement. Chacune de ses filles aura au moins un million de dot.

Jérôme ne sourcilla pas... La rime rare, il n'avait plus besoin de la chercher : elle s'offrait à lui.

« Un million de dot, » voilà un bel hémistiche et qui mérite l'entière approbation des Muses. Les Muses, d'ailleurs, se gardent bien de le repousser.

Les poètes modernes se laissent volontiers dorer sur tranches. Presque tous ceux qui sont célèbres gagnent cinquante mille francs par an : un peu moins qu'un chanteur de café-concert. Il est vrai que, pour gagner ces res pectables sommes, les poètes sont obligés : les uns, de faire des conférences et de rouler comme des commis voyageurs ; les autres, de faire des pièces de théâtre et de collaborer avec des modistes ; la plupart de ne s'exprimer qu'en prose et de renier leur Parnasse natal. Mais le public admet, à présent, qu'ils aient du linge et qu'ils nç couchent pas sous les ponts.

Du reste, à toutes les époques, les grands poètes ont été de grands seigneurs. Virgile avait des terres fort productives et des villas somptueusement meublées. Horace traitait Mécène fort dignement chez lui. Ronsard recevait le roi de France et Voltaire le roi de Prusse. Byron et Lamartine entreprenaient des expéditions lointaines et gréaient de confortables vaisseaux. Hugo transforma son Hippocrène en Pactole. Il y a bien Verlaine, qui ne tira du sien qu'un filet d'absinthe ; mais aussi Verlaine est fort discuté.

Sans doute, Jérôme Flack était un disciple passionné de Verlaine, car il se tenait au courant de toutes les modes littéraires de son époque.

Mais il l'admirait jusqu'au lit d'hôpital, exclusivement. Et, pour son propre compte, il se promettait bien de ne pas le suivre jusque-là.

Il était trop intelligent, d'ailleurs, pour professer, comme certains critiques du temps de Mûrger, que la richesse est nuisible aux poètes. Qui sait ce qu'un Hégésippe Moreau ou un Gilbert auraient pu écrire de chefsd'œuvre s'ils n'avaient pas eu le souci du pain quotidien? La gloire est grande dame, et, pour obtenir ses faveurs, un bel habit est aussi recommandable qu'un veston râpé.

Un million de dot : ces quatre mots avaient laissé le beau Jérôme soucieux. D'abord, s'il faut tout dire, il s'était promis de conquérir, par les voies les plus rapides, cette vague départementale assez entichée de lui pour le couvrir de fleurs. Ne fût-ce que pour se venger de l'odieuse mère, il aspirait à cette prouesse folle ; et, sans

doute, il y parviendrait aiséméfît. Il en avait déjà quelques-unes de ce genre à son actif. Mais ce million inattendu lui laissait des scrupules et lui imposait le respect.

Bien des fois, de charitables mondaines avaient voulu le marier. Et toujours elles lui avaient proposé des dots considérables. Mais ces dots, quand il s'agissait de les fixer sur un contrat, se réduisaient déplorablement. Les millions fondaient de semaine en semaine ; et, à la veille des fiançailles, ils n'étaient plus que d'imperceptibles lingots, ils se muaient en des rentes douteuses : « Vous savez, chez monsieur, je ne puis vous promettre que quinze mille francs par an, mais je vous garantis des relations de premier ordre. » Ainsi s'exprimaient la plupart des pères de famille. Et ils énuméraient des directeurs de haras ou des chefs de bureau.

Jérôme était peu sensible à de telles grandeurs. Il avait déjà un pied dans les meilleurs salons de Paris, et de telles relations le laissaient froid. Il était probable que cette petite fille à' Iris-Cottage ne frayait pas beaucoup avec les princesses. Mais si Son Eminence le Million était vraiment de ses intimes...

Comment la revoir? Chez elle ! Perspective modérément séduisante. La forte maman aux belliqueux bigoudis devait monter la garde.

Mais, en province, il y a toujours un endroit où les galants aventureux peuvent retrouver la dame de leurs pensées : l'église. La tradition poétique exige d'ailleurs une église au début de toute affaire sentimentale. Il y a une église entre Pétrarque et Laure. C'est dans

une église que se rencontrent beaucoup d'amoureux chez Musset.

Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier, Résonner l'éperon d'un hardi cavalier...

Oh ! Sainte-Cécile d'Albi, noble cathédrale couleur de front rougissant, que vous avez dû favoriser, depuis le quinzième siècle, de romanesques entrevues ! Vous n'avez pas de piliers ni de recoins obscurs, puisque vous êtes constituée d'une nef toute plane, sans bas côtés ni transept. Mais c'est probablement que, dans le Midi, les cœurs ont besoin de plus de lumière et peuvent battre l'un près de l'autre sans dissimulation. La pudeur, cette délicieuse hypocrisie de la chair, est fille du Nord.

Jérôme revint à Sainte-Cécile ; mais ce ne fut pas pour s'émerveiller devant les statues de Constantin ou de Charlemagne qui gardent le chœur miraculeux. Il ne regarda que des chaises, les banales chaises formées de gros bâtons tournés sans art, et qui sont une offense à la beauté des églises françaises.

Que ne revient-on aux molles jonchées du moyen âge ou aux tapis précieux des sanctuaires espagnols?

Donc, Jérôme regardait les chaises tour à tour. Elles n'étaient pas très nombreuses, d'ailleurs. Il passait entre les rangées. Et bientôt il se pinça le nez d'un petit air glorieux. Il avait trouvé.

Sur le bois de l'un de ces sièges, bois enrichi de velours bleu pour l'aisance des coudes et des genoux, une plaque de cuivre lui avait révélé ce nom sympathique. « Madame Lahouguère. » A gauche et à droite de ce prie-Dieu, deux

autres sièges du même style devaient appartenir à la famille.

« Ma petite admiratrice occupe l'un d'eux, » se dit le poète avec une pointe de fatuité. « Lequel? »...

Le côté gauche est le côté du cœur.

Jérôme posa ses genoux sur le prie-Dieu de gauche. Puis, il se recueillit un instant. Au loin, dans le choeur invisible, un bourdonnement de prières montait. Et il lui sembla que ces prêtres, agenouillés sous cette ronde magnifique de statues, ne pouvaient décemment demander au ciel qu'une chose : le bonheur de certain poète nommé Jérôme Flack.

Il s'associa humblement à leurs prières.

Le bonheur, c'est-à-dire, le succès : la croix bientôt, l'Académie ensuite ; mais, pour commencer, le beau mariage : première pierre de toute maison bien construite.

Flack médita :

« Si Mme Lahouguère n'est pas une impie, elle viendra s'agenouiller ici, demain dimanche, à l'heure de la grand'messe ; et, probablement, ses filles l'accompagneront. Il conviendra donc de prendre place derrière elles, sur l'une de ces chaises anonymes offertes aux génuflexions du vulgaire. Et, pour que Mlle Madeleine me reconnaisse tout de suite, je pavoiserai ma boutonnière d'un iris... Au fait, Mlle Madeleine ou Mlle Renée?... Ah 1 ténèbres du cœur humain ! Ne devrais- je pas deviner laquelle des deux j'adore? »

Il sortit de l'église et rentra dans sa chambre d'hôtel pour arrêter l'architecture de sa future œuvre.

LES MAINS DORÉES If

Mais il avait des distractions. Cette récente pluie d'iris affolait encore son cerveau. Il eut hâte d'assister à la grand'messe.

Le lendemain matin, après un petit quart d'heure de méthode Muller : tours de reins, reptation sur la descente de Ht, etc., etc.. — Oh ! vieil Homère, poète voyageur à la lyre poudreuse, si l'on t'avait dit qu'un jour viendrait où des poètes s'adonneraient à de tels exercices, pour escalader alertement les cimes du Parnasse ! — Jérôme Flack se tuba et s'habilla.

Il était extrêmement élégant. Les fautes de vestiaire l'irritaient comme des hiatus. Il ne se déplaçait jamais sans un petit convoi de malles où ses chapeaux s'alignaient comme des livres dans une bibliothèque, et où ses pantalons s'appendaient, de tout leur long, pour ne pas briser le pli — tels des condamnés sur un rang de potences. — M. de Buffon n'écrivait pas sans manchettes ; M. Flack n'écrivait pas sans sous-pieds.

Quel costume convenait-il de revêtir pour cette grand'messe? A Paris, la question ne se serait pas posée. Mais, chez ces bons Albigeois, peut-être importait-il de faire des concessions au goût local. Un veston n'aurait point paru assez religieux. Or, en ce temps-là, on ne portait guère plus de redingote. Un veston- jaquette, d'un vert olivâtre, avec ganse noire comme une enveloppe de deuil; un pantalon gris, un gilet de velours noir rehaussé de petites pointes de feu, comme si le coeur faisait explosion là-dessous, voilà ce qui lui parut mériter les approbations d'un Albigeois de goût pour cette matinée.

Il opta donc pour ce costume. Et, cinq minutes avant la messe, il pénétra dans la vaste nef.

Presque toutes les chaises alignées sur les dalles devaient appartenir à des familles. Il alla donc en prendre une, dans un tas, près de la porte, et il vint la placer derrière celles de Mme Lahouguère. C était à gauche, à dix ou douze mètres du jubé. L'une des étroites fenêtres de droite, frôlées par le soleil, lui jeta aux pieds une profusion d'améthystes. Dans ces splendeurs, il attendit.

L'office commença. Les chaises de la famille Lahouguère demeuraient inoccupées ; mais tandis qu'on entonnait le Kyrie eleison, un zonzon de robes passa, près de lui, entre deux rangées de fidèles. Il releva la tête, et vit des jupes, assez élégantes, ma foi, prendre possession des chaises de Mme Lahouguère.

Plus de doute ; l'une appartenait à l'élue. Mais laquelle?

Jérôme les examina tour à tour.

Et, d'abord, il fut très embarrassé. Il ne reconnaissait plus son admiratrice.

Les prie-Dieu où elles venaient de prendre place lui révélaient que c'étaient là les deux filles de Mme Lahouguère : Madeleine et Renée. Mais, sans cette particularité, il ne l'aurait pas compris tout seul. Après tout, il l'avait à peine vue, sa semeuse d'iris; son visage ne lui était apparu que trois ou quatre secondes, en raccourci, sur une balustrade. Et, comme il y avait beaucoup pensé depuis lors, son rêve, ainsi qu'il arrive toujours, avait légèrement déformé l'image réelle. Puis, ce costume différent, cette voilette, ce chapeau babylonien...

Cependant, comme l'une était blonde et l'autre brune,

il devina aisément à laquelle il devait offrir ses ferveurs. Elle était blonde, la jeune fille aux iris. Mais, l'autre jour, elle lui avait paru plus blonde qu'à présent.

Quant à la brune, c'était une personne trop jeune, encore insignifiante, indigne d'exprimer son admiration à un poète français. Il ne la regarda plus.

La blonde — Madeleine, évidemment — ne manquait pas de qualités. Elle était grande et bien faite. Sa chevelure semblait magnifique. La chevelure, c'est un peu la fleur de la femme. Jérôme avait écrit, sur les cheveux, des vers qu'il avait la fatuité de croire définitifs :

Cheveux : sylve touffue, odorante et sacrée, Ou des baisers frileux s'en vont nicher le soir...

Mais le poète s'aperçut que, pour examiner le reste de la physionomie, il s'était mal placé ; il ne voyait plus que la nuque. Il prit sa chaise et la transporta plus loin, de manière à voir le profil.

Cela fit une sorte de scandale. On se retourna pour savoir qui osait ainsi, pendant l'évangile, troubler la paix du saint lieu. La blonde Madeleine se retourna comme les autres, et alors... oh ! alors, ce que ses joues s'empourprèrent !

Certainement, elle n'avait pas encore vu le poète ; et le découvrir là, si près d'elle, semblait la bouleverser.

Jérôme constata que ses épaules se haussaient comme si elle manquait de souffle. Il ne fut pas mécontent du résultat et il continua tranquillement à inventorier... Le nez, assez bien, malgré sa grandeur ; le menton, un peu trop fort ; la lèvre inférieure, hélas I excessive ; mais l'en-

semble fort séduisant, malgré tout, et le buste parfait.

En somme, on pourrait la montrer aux duchesses, une femme de cette architecture. D'ailleurs, elle portait fort bien la toilette. Son chapeau n'était pas grotesque, et, avec les modes actuelles, une femme qui ne se coiffe pas ridiculement a du mérite. Oui, oui, elle ferait une associée très présentable.

Et, déjà, le poète à profil d'empereur la Voyait à son bras, dans une robe empire; et à eux deux, ils enchaîneraient la victoire. Napoléon n'avait Conquis qu'une partie de l'Europe : on allait essayer de compléter son œuvre.

Depuis qu'elle avait vu son poète à deux mètres du prie-Dieu, la jeune Albigeoise essayait vainement de cacher son émotion. Elle remuait à tout propos, suivait mal l'office, restait debout quand il fallait s'asseoir. A la raideur de son cou, il était visible qu'elle aurait voulu tourner la tête et qu'elle ne l'osait pas. Jérôme la regardait fixement, longuement ; ses yeux l'enveloppaient de leur lumière grise, avec une acuité d'hypnotisâtion.

Il aimait croire à la puissance de ses yeux. Quelquefois, en des réunions mondaines ou même au théâtre, il s'était amusé à concentrer ses regards sur un dos de jolie femme, et, une fois sur deux, il voyait cette femme se retourner comme si elle avait entendu son appel mental.

Il voulut recommencer l'épreuve. Il envoya ses rayons les plus impérieux vers le dos de cette jeune fille et, puérilement, comme un magnétiseur professionnel, il pensa : Je veux que tu te retournes ! Je veux i... »

Elle ne se retourna pas.

Avait-elle un mauvais caractère?...

Mais, peu après, Jérôme Flack fut satisfait. Là-bas, de l'autre côté du jubé, la sonnette annonça le mystère sublime de l'Élévation. Les fronts se courbèrent, le silence plana. Dieu descendait, et des fidèles fermèrent leurs yeux pour mieux le sentir pénétrer dans leur cœur. Malgré sa ferveur religieuse, dont il n'admettait point qu'on doutât, Jérôme releva les siens un peu plus tôt qu'il n'aurait convenu. H ne put s'empêcher de regarder sa voisine, tout en baissant la tête. Mlle Lahouguère avait une tenue fort édifiante. Elle priait, agenouillée, le front très bas et les mains jointes. Mais, quand la sonnette eut annoncé la fin du mystère, Jérôme vit, dans cette tête penchée, deux yeux noirs qui le regardaient, lui... Ce fut si bon qu'il faillit en rougir. Il tressaillit comme s'il avait été touché dans ses moelles.

Brave petite fille ! Malgré ses sentiments chrétiens, et bien sincères, ceux-là, elle n'avait pas seulement songé à Dieu pendant les recueillements de l'Élévation. Elle avait profité de sa posture de pénitente pour examiner, sans qu'on s'en aperçût, ce Parisien jeune et célèbre, dont elle savait parfaitement le nom. Elle sentait qu'il était là pour elle, et son cœur tendre de départementale en devait rester délicieusement meurtri.

Oui, Jérôme Flack fut satisfait. Il devinait l'impression produite. Il se pinça le nez et sourcilla deux ou trois fois, comme pour accommoder sa vue à la lumière d'un avenir éclatant.

Et, demandant pardon à Dieu pour le geste profane qu'il allait commettre, — mais tous les poètes de tous les

pays n'ont-ils pas associé leur religion à leur amour? — il prit son calepin étroit, relié en maroquin vert, crayonna hâtivement quelques mots, détacha la feuille sans bruit et la plia discrètement en quatre.

Bientôt s'acheva la messe. Après un dernier signe de croix, beaucoup de fidèles s'en allaient. Mais la jeune Madeleine resta clouée à son prie-Dieu. Sa jeune sœur voulut partir. Elle faisait aussi le signe de la croix, se levait, se tournait vers la sortie.

« Eh bien ! tu veux moisir là? » demanda-t-elle presque à voix haute. Jérôme comprit qu'il n'avait pas été reconnu par cette cadette. Il s'en félicita.

Lui aussi s'attarda sur sa chaise, religieusement pensif. Et, dans sa main droite dégantée, se cachait le petit papier plié en quatre.

« Eh bien, reste ! moi, je file !» dit l'impatiente Renée en suivant sa mère.

Sa sœur blonde ne bougea pas. C'était de la timidité sans doute. Pour sortir, il lui fallait passer devant le poète, car il était placé entre elle et la porte. Et comment passer devant un jeune homme si entreprenant, dont elle percevait sur sa nuque les regards tenaces?

Jérôme ne regardait pas seulement la nuque. Il considérait aussi le manchon, un manchon de skungs, énorme, ainsi que le voulait le goût actuel. Là dedans, une mère aurait pu emporter son enfant pour aller en ville. Sur ce manchon, le poète devait avoir des desseins secrets. Mais comme la jeune fille se mettait à rougir d'être bloquée là, il eut pitié d'elle. Il partit, afin de lui laisser la route libre. Il se dirigea vers la sortie, délibérément.

Mais, avant d'arriver à la porte, s'étant assuré que son admiratrice avait quitté sa chaise, il revint brusquement sur ses pas.

En deux secondes, il l'eut rejointe. Elle n'eut ni la place ni le temps de se garer. Jérôme la regarda profondément dans les yeux, avec un imperceptible sourire, et lui glissa son billet dans le manchon.

Ce fut fort bien fait. Jamais pick-pocket n'opéra plus alertement dans une cohue du métropolitain. Personne, alentour, ne dut s'en apercevoir. Et, sans se retourner, Jérôme continua d'aller vers le chœur, s'arrêta devant la statue de Charlemagne « à la barbe florie », et parut s'enfoncer dans d'esthétiques méditations.

« Pourvu qu'elle ne le laisse pas tomber ! » pensa-t-il, b.usquement soucieux.

Mais il se rassura ; aucun papier ne traînait sur les dalles de l'église. Le manchon gardait bien le billet doux. Et Jérôme estima que les modes actuelles avaient du bon. Avec les manchons exigus d'autrefois, de pareils tours de force auraient été difficiles.

Et, comme la cathédrale se vidait, — la cathédrale poétique par excellence, où avait officié M. de Bernis, l'auteur de tant de fins madrigaux à Mme de Pompadour, — Jérôme Flack laissa là Charlemagne « à la barbe florie », pour s'en aller respirer, au dehors, le bon printemps languedocien.

Mlle Madeleine Lahouguère suffoquait. Mais oui, elle suffoquait !... Elle avait pu lire le billet doux, en route, pendant que sa jeune sœur s'attardait à causer avec des amies. Le papier plié en quatre portait ces mots :

« Que vous êtes belle ! Je sens mon cœur entre vos mains ; ne lui faites pas de mal ! Quand vous reverrai-je? Le jour où vous pourrez me recevoir chez vous, placez un livre sur la balustrade, bien en évidence. Dans cette admirable église, où Dieu m'entend et me voit, j'ose dire que je vous aime. — J. »

De cette lecture, Madeleine restait bouleversée. Il lui semblait que, de ce papier, une poussière de poivre était montée à ses yeux. Pourquoi l'avait-elle reçu? N'aurait-elle pas dû le rejeter de son manchon? Elle pensait bien que ce jeune homme aux yeux si insolents ne lui glissait pas là une image de sainteté ! Sans doute, elle avait vu le geste, deviné le motif ; et, pourtant, ses doigts avaient pressé le papier menu, tout chaud encore d'une autre pression. Elle ne l'avait pas jeté sur les dalles ; elle ne l'avait pas jeté davantage le long des rues... C'était un autographe, en somme. On ne jette pas les autographes des poètes... Justement, elle qui recherchait les autographes des poètes...

La jeune Madeleine savait très bien à qui elle avait affaire, le jour où Jérôme Flack était passé le long de sa terrasse.

Il s'était figuré, le candide poète, — le plus roué des poètes a plus de candeur que la plus ingénue des femmes, — il s'était figuré que ce beau sourire tombé de là-haut, ces pétales d'iris écroulés sur sa route, constituaient l'hommage spontané d'une petite Albigeoise, touchée par l'agréable physionomie d'un promeneur inconnu : ce n'était pas cela du tout.

Madeleine avait appris, par les journaux, que le poète Jérôme Flack venait faire une « cure d'art » dans la bonne ville d'Albi. Elle avait découvert sans peine à quel hôtel il était descendu. Et, plusieurs fois déjà, aux Lices, les jours de musique militaire, elle était passée devant lui sans qu'il s'en doutât. Comme elle s'était procuré sa photographie, il lui avait été facile de le reconnaître.

Il s'était imaginé aussi, l'infatué littérateur, que ces vers de lui, entendus là-haut, sur la terrasse aux iris d'Espagne, révélaient une admiratrice de hasard, et qu'un peu partout, dans l'Albigeois comme dans d'autres pays civilisés, d'honnêtes bourgeois pouvaient passer leurs après-midi à se réciter de ses strophes... Encore une illusion de poète. Toute cette scène avait été truquée, comme on dit en argot de théâtre. Madeleine Lahouguère avait très bien vu venir Jérôme Flack; et c'était à dessein qu'elle avait déclamé, sur son passage, cette Prière à l'amour dont les vers lui étaient absolument inconnus la semaine précédente.

Certes, le geste n'en était pas moins flatteur, mais il faut dire que les muses tourmentaient aussi Mlle Madeleine Lahouguère. Elle était poète elle-même. Comme beaucoup de jeunes fifies de sa génération, elle avait son

petit cahier bleu, ou vert, ou mauve, sur lequel, chaque soir, elle écrivait des lignes inégales terminées par des sons à peu près égaux. Et c'était vraiment des vers — avait déclaré un jeune bibliothécaire de la ville, un homme compétent, qui venait de concourir pour le prix Goncourt.

Dans ces conditions, il est facile de se représenter l'émoi produit sur Madeleine par l'amvée d'un poète célèbre comme Jérôme Flack.

Bien des prestiges ont décru en France ; mais l'auréole des poètes semble encore intacte aux yeux de tous. Et cela nous fait comprendre que les moindres gestes d'un bon poète français soient quelquefois commentés et suivis avec autant d'enthousiasme que ceux d'un général victorieux. Dans ces poètes, la foule aime à voir les derniers chevaliers de l'idéal et se figurer que l'abnégation, la loyauté, la noblesse de caractère, toutes choses de plus en plus rares au cœur des hommes, se sont réfugiées au fond de ces cœurs élus.

Le cœur de Jérôme Flack donnait-il asile à toutes ces vertus magnifiques? Sans doute, puisque c'était un cœur de poète lauré entre tant de poètes. Et Madeleine n'aurait pas admis qu'il fût desséché comme celui d'un bookmaker de Saint-Ouen.

Quelle fierté d'avoir été distinguée par un tel homme ! Était-il marié? C'est la question qu'elles se posent toutes, d'abord. Non, certainement, il n'était pas marié. Il ne serait pas venu seul à Albi. Est-ce qu'une femme pourrait quitter, fût-ce huit jours, un poète si beau et si connu?

Il était garçon, il était libre et il brûlait d'amour pour elle : ce petit papier en faisait foi... Ah ! sans doute, elle avait été suffoquée, d'abord ; mais à la réflexion, quelle aventure merveilleuse !

Elle avait dix-neuf ans. Elle était parfaitement élevée. Jamais elle n'avait permis à un homme, jeune ou vieux, ie lui glisser des papiers dans son manchon, de lui murmurer la moindre parole douteuse. Mais un poète n'est-il pas une sorte de surhomme?

Non, elle ne put pas déchirer le billet audacieux, l'autographe. Pourtant, elle sentait bien qu'il lui serait difficile de coller ce papier sur son album, parmi ceux des écrivains célèbres qui avaient bien voulu, déjà, lui adresser quelques lignes de leur écriture. Que fallait-il donc en faire?

Rentrée chez elle, à Iris-Cottage, Madeleine prit le billet de Jérôme, le lut deux fois, trois fois, de toute la force de ses yeux noirs, afin de graver, dans la pulpe de son cerveau, ces mots qu'elle estimait divins. Puis elle cousit secrètement ce papier dans son corsage, entre l'étoffe et la doublure, à la place du sein gauche. Ensuite elle descendit pour déjeuner.

Elle ne mangea presque rien, ne prononça pas quatre mots, n'entendit guère les paroles des autres. Ce n'était qu'un repas familial. Autour de la table, papa, maman, Renée, le directeur de l'usine et l'institutrice. Tous jouaient activement de la fourchette. Il s'agissait d'être à deux heures et demie sur le champ de courses. Là un aviateur déjà célèbre devait voler au bénéfice des victimes d'un tremblement de terre. Les trois quarts des Albigeois

assisteraient à cette fête. Comme tout le monde, Madeleine s'était promis d'y aller. Ils étaient si rares, les aviateurs qui venaient rayer, de leurs ailes rigides, le ciel d'Albi ! C'était une attraction unique. Et puis toute femme qui a un cahier bleu doit s'intéresser particulièrement à l'Aile. Poètes et aviateurs sont frères.

Vous montez par l'hélice et nous par la pensée !

Ainsi chantait une ligne du cahier bleu.

Mais, depuis un instant, Madeleine hésitait, Qu'iraitelle faire au champ de courses? M. Flack y serait-il? Probablement non. Il avait dû voir survoler aux Moulineaux, à Versailles, à Reims, partout. La fête serait médiocre pour lui. Et, s'il n'allait pas voir l'aviateur, où passerait-il son après-midi dominicale? N'aurait-il pas la tentation de faire un tour du côté d'Iris-Cottage? Si engageants, ce beau soleil, cet air tiède !... Or, à Iris- Cottage, il n'y aurait personne de deux heures et demie à cinq. Tout le monde, sauf le jardinier-portier, serait autour de l'aviateur. Le valet de chambre et les bonnes avaient obtenu la permission d'aller le voir... Oh ! conseils de la solitude ! Un livre pourrait être si facilement posé, là-bas, sur la balustrade ; un livre qui serait visible de la route...

Madeleine se blâma. Non, il ne fallait point. Qu'aurait-il pensé, l'audacieux poète? Et qu'aurait-il fait?

Elle sortit de table en même temps que les autres, s'habilla comme les autres. Elle irait voir l'aviateur, elle aussi.

A 2 h. 25, comme l'auto s'avançait, Madeleine eut un

léger vertige. On la vit pâlir. Décidément, ça n'allait pas. Ce mal de tête, ces étouffements...

— Tu t'es encore trop serrée ! déclara M. Lahouguère. Les hommes ont des idées baroques. Comme si une

femme était jamais serrée !... Madeleine dut aller respirer sur la terrasse.

— Pauvre petite ! je vais rester avec toi ! dit sa mère.

— Non, non ! Je ne voudrais pas vous priver, maman.

— Mais si tu es malade?

— Ce n'est rien. Ça va passer... Seulement, je crois que je ferais bien de ne pas sortir... Allez, allez, vous autres ! Vous me raconterez, ce soir. D'ailleurs, je verrai peut-être d'ici. Je vais prendre une lorgnette.

Elle s'assit dans un fauteuil de rotin, au bord de la terrasse, et n'essaya plus de se lever. Ses jambes tremblaient trop. Sûrement, elle serait tombée, là-bas, au milieu de la foule. Et quelle affaire !...

On l'embrassa ; on lui fit des recommandations :

— Ne lis pas surtout ! dit maman. Tu lis beaucoup trop depuis quelques jours.

Et papa murmura :

— Tu sais où est l'eau des Carmes? deux gouttes sur un morceau de sucre...

Et Renée déclara :

— Je vais dire au jardinier de veiller sur toi. Il pourrait encore s'en aller à l'auberge, cet homme.

— Laisse-le donc tranquille ! — conseilla Madeleine — je n'aurai besoin de personne. Amusez- vous bien !... Vous entendez? Vous allez arriver trop tard.

La demie sonnait à Sainte-Cécile. L'auto partit, alour-

die de six personnes. Madeleine regarda s'éloigner sa famille. Quand ce bolide poussiéreux eut disparu au loin, elle soupira.

Pendant quelques secondes, elle resta immobile sur son fauteuil vert, les yeux vagues, comme ceux d'une mourante. Puis elle tira d'un sac une petite glace et regarda son visage.

C'était donc cela qui avait séduit un poète, un grand, grand poète?

Elle redressa quelques cheveux, rentra sa lèvre inférieure, qu'elle savait trop proéminente ; découvrit le plus possible son front, qu'elle savait un peu bas pour l'esthétique d'un poète ; et avec un doigt, elle accentua la courbe de ses sourcils, qui étaient fort beaux. Elle regarda aussi l'édifice bronzé de ses cheveux, la richesse avouable de sa taille... C'était tout cela !

Elle eut envie d'improviser quelques vers libres pour célébrer les divers éléments de sa personne qui lui valaient une telle victoire.

Et de nouveau, elle s'immobilisa dans son fauteuil, pour mieux sentir la fermentation du bonheur au fond d'elle.

Oui, vraiment, c'était du bonheur, un immense bonheur. A chaque mouvement de sa respiration, elle entendait une sorte de crissement près du sein gauche. C'était le papier cousu là tout à l'heure. Il lui faisait chaud, il lui brûlait le cœur, ce cher petit papier. Elle l'effleurait avec sa main gauche et le froissait afin de l'entendre davantage. Sans ce petit bruit, elle aurait pu douter de la belle aventure.

Elle en était là, maintenant : à trouver son aventure admirable et à la chérir. Elle ne s'en blâmait plus. Et d'ailleurs, qu'avait-elle fait de mal? Que ferait-elle de mal, quand bien même elle irait mettre un livre sur la balustrade? quand bien même il monterait, le beau poète, et tomberait à ses genoux?

Elle aspira l'air violemment.

« Je deviens folle ! » se dit-elle, en se levant avec brusquerie.

Elle marcha vers la fontaine... Il y avait une petite fontaine près de là ; un simple robinet au bout d'un tuyau dissimulé dans un étui de fonte, pour l'arrosage du jardin. Madeleine tourna le robinet, reçut un peu d'eau dans sa paume et s'en rafraîchit le front. Elle aurait voulu se mouiller de même la poitrine, se glacer le sang, les os, les moelles.

Mais elle pensa que cette eau froide allait lui faire un front ridiculement rouge ; elle cessa.

Le long de la route, les iris s'effeuillaient ; l'appui de la balustrade brillait au soleil. C'était une longue bande grise, polie en certains endroits par l'usure des coudes. Que de fois, Madeleine avait rêvé là, regardant s'il venait, le Prince Charmant qu'attendent toutes les jeunes filles ! Elle croyait y voir encore toute son enfance penchée, sur cette route poussiéreuse, qui va vers le Tarn et Sainte- Cécile.

Elle était si amusante, cette route. Il y passait beaucoup de monde, plus de cent voitures par jour — on les avait comptées ! — et des troupeaux quelquefois. C'est si beau, un troupeau qui passe dans la poussière... Un jour, un

cabri, déjà barbu, s'était dressé contre la balustrade, pour brouter une pendeloque de lierre... Oh ! que Madeleine avait eu peur !

Maintenant, qui donc voulait monter à cette balustrade? Ne fallait-il pas encore avoir peur, bien plus peur?

Elle recula, craignant qu'à travers les balustres le poète ne l'aperçût. Et, tout à coup, une belle résolution lui vint ; celle de rentrer, de s'enfermer dans sa chambre. Ne seraitce pas plus prudent?

Mais elle s'arrêta sur le perron. Bah ! du moment qu'elle ne mettait aucun livre sur la balustrade, que le signal n'était pas fait?...

Elle s'assit sous la véranda. De là, elle n'entendait presque plus les passants sur la route. De temps à autre seulement, des talons plus robustes, martelant le trottoir, l'intriguaient. Qui marchait ainsi? Un homme jeune, certainement, et pressé, décidé... Ne s'arrêtait-il pas?... Mais Madeleine souriait en secouant la tête :

« Du moment que je ne mets pas de livre... Et je n'en mettrai pas ! »

Elle était bien sûre de ne pas céder. Il aurait pu se figurer des choses, le bel audacieux ; croire que c'était là une conquête par trop facile. Non, non ! pas de livre ! Qu'il attendît, qu'il s'énervât, qu'il la vouât aux dieux infernaux ! Et que bientôt il écrivît, à cause d'elle, une poésie vengeresse, un chef-d'œuvre de passion et de douleur !

A demi-voix, elle se récita la malédiction de Don Paez :

Amour, fléau du monde, exécrable folie...

Oh ! pourtant, s'il allait se briser le crâne contre un mur de Sainte-Cécile?

Madeleine se rapprocha de la balustrade.

En ce moment, le petit portail de fer grinça.

Elle frémit. Qui venait donc? Ses yeux s'embuèrent comme les vitres d'une maison qui brûle.

Elle vit une tête se hausser, de marche en marche ; une tête grossière de paysan. Ce n'était que le jardinier. Madeleine en poussa un léger cri.

— Ah ! Benoît ! Vous m'avez fait peur !

— Pardon ! Excuse, mademoiselle !

Il avait un petit paquet à la main.

— Je viens de chez les Segaîon. Il paraît que Mademoiselle avait prêté des livres à leur fille. On m'a chargé de les rapporter, avec beaucoup de mercis.

— Des livres?... Ah oui !

— Où faut-il les mettre, mademoiselle?

— N'importe... Posez-les là, sur la balustrade. Spontanément, cette réponse était sortie de ses lèvres.

Qui donc commandait à ses lèvres? Quelle étrangère haïssable? Elle n'était donc plus la maîtresse de sa langue, ni des ses pensées, ni de ses nerfs?

Elle regarda le jardinier poser les livres sur la balustrade; deux livres, deux romans à dix-neuf sous, inoctavo, très visibles de la route, évidemment. Le beau Jérôme n'en avait demandé qu'un.

Elle regarda ces livres. Oui, certes, ils paraissaient beaucoup. Comme ils étaient simplement brochés, le vent ne trouvait guère de résistance dans leurs feuilles. Brusquement, Madeleine vit une de ces feuilles se lever,

se retourner, comme sous le pouce d'un lecteur invisible.

« Oh ! il va croire que c'est le signal ! » se dit-elle, avec une sorte de picotement à la nuque. « Il va le croire, sûrement !... Benoît !... Où êtes- vous, Benoît? »

Elle n'entendit aucune réponse. Le jardinier avait disparu. Et c'était fâcheux. Elle voulait lui dire d'emporter ces livres, de ne plus les laisser là.

Elle fit quelques pas pour les retirer elle-même, et s'arrêta bientôt. N'était-ce pas dangereux de les retirer ellemême? Elle pouvait se montrer involontairement. Et si elle se montrait, ce jeune fou pourrait en conclure qu'il était attendu... Elle laissa le vent feuilleter les livres.

A partir de ce moment, les bruits divers qui montèrent de la route lui martelèrent le cœur. Elle s'imaginait que chaque pas c'était le pas de Jérôme ; chaque voix de passant, sa voix. Toutes les voitures l'amenaient. On apporta un télégramme à trois heures et demie. N'était-ce pas lui qui s'excusait?... Ce n'était pas lui.

Elle s'énerva. Elle aurait voulu crier, tempêter, battre quelqu'un. Elle craignait qu'il ne vînt, ou bien qu'il ne vînt pas... Elle ne savait trop.

Quatre heures cinq, quatre heures dix. Là-haut, dans le ciel, un point noir ronflait : l'aviateur et son aéroplane. Mais elle s'intéressait peu, à présent, aux « ravisseurs de ciel »

Elle ne regarda pas le vain jouet qui bourdonnait làhaut. Sans doute, plus tard, ce jouet pourrait influer sur l'appareil humain, lui apporter d'autres activités, le faire vibrer vers d'autres buts : mais que ferait-il pour l'amour? Rien. Les insectes obscurs qui s'aiment au revers d'un sil-

Ion n'ont-ils pas toutes les voluptés des génies qui s'adorent dans les étoiles? Le ciel est bon. Il descend vers ceux qui ne peuvent monter jusqu'à lui.

Les doigts de Madeleine se crispaient sur son sein et le petit papier cria comme s'il entrait dans la peau.

Mais elle frémit. Le portail de fer avait de nouveau grincé.

Lui ! ce ne pouvait être que lui cette fois.

Elle n'eut que le temps de se cacher derrière les arbres.

C'était Jérôme Flack, en effet. Elle put le reconnaître à travers le feuillage.

Il montait promptement les marches. Il avait l'air de commencer un assaut. Qu'il lui parut charmant !

Il avait encore changé de costume. Chapeau gris à l'espagnole ; complet veston de même couleur, mais plus foncé d'un ton ; cravate chaudron ; chemise molle en tussor.

Il s'arrêta dès qu'il fut sur la terrasse et il regarda de tous côtés.

N'apercevant personne, il se dirigea vers la maison, monta les quatre marches du perron et sonna.

« Il ne doute de rien ! » pensa Madeleine.

Et cette audace lui semblait une séduction de plus. . Elle rougit. Elle se demanda ce qu'il fallait faire. Aller vers lui? le recevoir? C'était bien intimidant et si incorrect ! Un homme de lettres, un homme de génie — avaient déclaré quelques journalistes. — Qu'aurait-elle su lui dire, elle, l'obscure provinciale? Et puis, une jeune fille bien élevée devait-elle accueillir en tête-à-tête, à l'insu de ses parents, un cavalier si intrépide?

Elle soupira. Et, profitant de ce que le poète s'hypnotisait sur le bouton de la porte, elle fit quelques pas, dis • crètement, mit une haie de rosiers entre elle et lui, et alors, rassérénée, certaine de n'être pas découverte, elle marcha, sans bruit, du côté de la serre. Elle entra dans cette serre. De là, elle pourrait voir sans être vue.

C'était un bâtiment vitré au toit arrondi vers le soleil et garni de stores verts. Là étaient quelques plantes frileuses : des boutures de lauriers-roses, des mimosas et des eucalyptus jeunets, encore dans leurs pots. A l'abri d'un store déroulé, Madeleine regarda vers la maison.

Jérôme stationnait toujours devant la porte. Il avait dû sonner de nouveau. Il regardait les fenêtres, le balcon. Et il devait trouver bien singulier que, dans une villa de cette apparence, il n'y eût pas un domestique pour ouvrir.

Impatienté, il s'en retourna vers la terrasse, longea les balustres et les iris, s'arrêta devant les livres. Madeleine rougit encore. Quels étaient ces livres?

Deux romans quelconques, avec beaucoup d'action, et peut-être même gais. Mon Dieu ! qu'allait penser le poète? Des romans romanesques et gais ! Ah ! elle devait baisser rapidement dans son estime !

Quelques secondes, il s'immobilisa près de ces volumes. Puis, les ayant feuilletés d'un doigt beaucoup plus rude que ceux du vent, il consolida son chapeau sur sa tête, regarda de nouveau la maison et parut disposé à repartir.

Alors la jeune fille sentit s'alourdir ses yeux comme si des larmes s'y amassaient. Elle appuya son front sur la vitre de la serre et songea.

Ce pouvait bien être sa vie qui se jouait à cette minute. En se montrant, elle l'aurait probablement conquis, ce beau jeune homme, promis à toutes les gloires. Elle aurait pu mêler sa vie à la sienne, être célèbre comme lui, fêtée comme lui, éprouver avant sa mort ce bonheur total des êtres qui ont conscience d'avoir brillamment tenu leur place au magnifique banquet.

En ne se montrant pas, elle allait décourager ce jeune homme, le froisser, l'éloigner pour toujours. Et alors, que deviendrait-elle? La femme d'un industriel quelconque, riche d'argent peut-être mais pauvre de renommée, et dont le souvenir ne serait célébré par aucun poète.

Pourtant, il n'y avait pas d'hésitation possible; elle ne se montrerait pas, puisqu'elle était une jeune fille bien élevée.

Ah ! Charlotte et Juliette, El vire et Graziella ! Vous ne fûtes pas toujours des femmes correctes, et voilà pourquoi vous êtes immortelles. Quels hommes de génie se seraient penchés sur vous si vous aviez été des filles de l'Albigeois, empêtrées dans les « convenances » et n'ayant la permission de parler à un jeune homme qu'après une présentation dans les règles, sous l'œil sévère des parents !

Elles étaient mortes, les grandes amoureuses chantées par les poètes ; mais, ce soir-là, Madeleine Lahouguère, fille d'un obscur marchand de chaux, les sentait toutes revivre en elle, comme les roses de son jardin auraient bientôt, dans leurs jeunes parfums, les vieilles roses de Jéricho.

Elle pleura. Jérôme Flack ne paraissait plus. Où étaitil? Reparti probablement? De cette place, elle ne pouvait

pas voir l'escalier de sortie qui menait à la route. Il avait bien dû s'en aller.

Et, en percevant un bruit de pas nerveux sur le trottoir voisin, Madeleine sentit ses pulsations s'espacer, comme si son cœur n'avait plus eu la force de battre. •

Elle se retourna vers la route; et, fermant les yeux, elle envoya un baiser dans cette direction, comme au fantôme fugitif de son bonheur.

Mais elle cria tout à coup ; elle cria d'une voix folle de femme qu'on heurte, qu'on tue. Par la porte ouverte de la serre, le poète entrait.

« Enfin ! je vous trouve !... »

Il avait dû la chercher à travers le jardin, comme un chasseur expert.

Madeleine vit ses bras qui se tendaient, ses yeux aux lueurs de victoire...

Elle recula, f risse nnante, et dut s'évanouir.

...Ces deux amoureux qui jouent du cor de chasse dans les blés... Ce paysan qui les épie, une faucille à la main... Le berger qui apprend l'art de jouer de la flûte à sa bergère, en lui passant son bras rond autour du cou... Les deux enfants nus qui pèchent à la ligne et qui prennent une anguille rouge, après avoir failli prendre une ferme sans perspective qui se carre par derrière... Ce socle sur lequel im lion bonasse fait des effets de croupe en

louchant vers un écriteau tenu par un Amour, et qui porte ce titre : L'art d'aimer...

« Ah ! dit Madeleine en se dressant sur son coude. Je suis dans ma chambre ! »

Elle avait reconnu les camaïeux de son lit, la vieille étoffe blanche et rose dont les dessins minutieux s'inspiraient du poème d'Ovide.

« Qui donc m'a portée dans ma chambre?... »

Elle aperçut la tête glabre de Benoît qui s'approchait.

— Eh bé ! ça va-t-y mieux? Mademoiselle a dormi? Elle se rappela. Elle se remit complètement debout et

regarda vers la fenêtre.

— Quelle heure est-il?

— Cinq heures bientôt.

— C'est vous, Benoît, qui m'avez?...

— Bé oui ! Voyant que Mademoiselle s'était trouvée mal, je l'ai transportée ici. Je ne savais trop... Personne à la maison... Mais à présent, Angèle est rentrée.

— Ahl

— Elle est partie téléphoner au docteur. En attendant, si Mademoiselle veut prendre quelque chose?...

Madeleine découvrit un verre à moitié plein sur le chiffonnier. Il y avait aussi un sucrier, une petite cuillère, un flacon d'eau de mélisse, panacée classique d'Iris- Cottage.

— C'est pour moi tout ça?

— Oui, mademoiselle. C'est Angèle qui a préparé.

— On m'en a fait boire?

— Mais oui ! Mademoiselle ne se souvient pas?

— Non... Mais c'est inutile de téléphoner au docteur.

Je vais très bien... Dites-moi? Vous avez vu, quand je me suis trouvée mal?

— Non, mademoiselle. Je suis arrivé trop tard. Ce monsieur...

— Quel monsieur? demanda Madeleine avec assurance.

Le vieux jardinier considéra sa maîtresse avec ses yeux finauds, pendant quatre secondes. Il sentit immédiatement qu'il y avait là quelque chose de délicat, dont il valait mieux ne pas parler. Il fit un mouvement de déglutition, comme pour ravaler des mots prêts à sortir, et sans prononcer une syllabe, il ramassa un oreiller qui était tombé sur la descente de lit.

— Eh bé... je ne sais pas, moi... Ce monsieur... qu'était avec mademoiselle...

— Il y avait un homme avec moi? Par exemple ! Ah, oui ! attendez donc ! reprit Madeleine qui avait eu le temps de mettre un peu d'ordre dans ses idées. A la serre, n'est-ce pas? C'est à la serre que j'ai eu cette faiblesse?

— Oui, mademoiselle.

— Il y avait un homme, en effet...

— Oui, mademoiselle.

— Ah I j'y suis ! j'y suis ! Je me rappelle parfaitement... Qu' est-il devenu, cet homme?

— Je ne sais pas, mademoiselle.

— Est-ce que vous le connaissez, vous?

— Je ne l'avais jamais vu.

— Moi non plus. Ce qu'il m'a fait peur !...

Les yeux de Benoît continuaient à la regarder.

— Ce qu'il m'a fait peur ! répéta Madeleine en tâtant ses cheveux. J'étais là, dans la serre, en train d'arroser les mimosas. Figurez- vous que je vois un jeune homme entrer derrière moi, sans crier gare... Et comme il n'y avait personne à la maison... Ah ! j'en ai poussé, des cris ! Et ça ne m'étonne pas que je me sois trouvée mal... Vous l'avez vu repartir?

— Bé oui !

— Ah ! Qu'est-ce qu'il a dit?

— Qu'il reviendrait.

— Il a de l'aplomb ! Et pourquoi faire?... Si j'avais pu aller voir l'aviateur, comme tout le monde ! Mais enfin j'étais souffrante... Et ensuite qui aurait pu croire?... Un inconnu, un passant qui se permet d'entrer chez nous... Ce que j'ai eu peur ! Je ne veux plus rester seule à la maison... Mes parents ne sont pas revenus?

— Pas encore, mademoiselle.

— Eh bien, ce n'est pas la peine de leur raconter. Ils se mettraient dans des états... Ils croiraient peut-être qu'on a voulu m' assassiner... Et puis on pourrait vous gronder, mon bon Benoît !

— Ah ! mademoiselle, je me suis absenté si peu de temps ! Il y a un camarade de régiment qu'était de passage à Albi...

— C'est bien, c'est bien ! Vous ne pouviez pas deviner, vous non plus. Quelle histoire !... Vous pouvez me laisser. Je me sens très bien... Remportez ce plateau, voulezvous? Et dites à la cuisinière... Mais je descends moimême...

A la cuisinière Angèle, Madeleine tint approximative-

ment les mêmes propos qu'au jardinier Benoît. Elle déclara ne pas connaître cet homme qui l'avait tant effrayée, dans la serre, par son arrivée inattendue... Sans doute ce n'était pas un voleur : il avait de trop bonnes manières... Mais enfin... Et Angèle, comme Benoît, fut invitée à ne pas ébruiter l'événement.

Là-dessus, Madeleine retourna au jardin. Ses jambes tremblaient un peu ; ses yeux s'alourdissaient. Le grand air lui fit sentir plus vivement un point névralgique à la tempe. Et, dans sa poitrine, elle perçut une oppression grandissante, comme si une main brutale lui prenait le cœur, pour toujours.

Elle revint à la terrasse et mit sous son bras les deux livres qui étaient restés sur la balustrade. Ensuite, elle regarda les traces de pas sur le gravier.

Ce talon, c'était le sien ce trou rond avait été fait par sa canne. Toutes ces empreintes lui jetaient du feu à la face.

Elle fit le tour de la maison et reconstitua, grâce aux pas encore visibles, le chemin parcouru par l'audacieux visiteur. Il avait piétiné autour de la fontaine ; elle y piétina pareillement. Et la tentation lui vint de poser son soulier sur la trace d'un soulier de Jérôme. Comme il avait le pied petit pour un homme !

Elle s'immobilisa là, un quart de minute. De ce sol, foulé par lui, montait une électricité mystérieuse. Elle crut sentir des picotements à sa cheville, comme si elle s'était aventurée sur une fourmilière.

Mais elle se dirigea vers la serre voisine. La porte était encore ouverte. A l'intérieur, elle remarqua un jeune

eucalyptus renversé avec son pot. Et ce spectacle l'impressionna. Comment était-il tombé, ce pot? Que s'était-il passé dans cette serre?

Elle ferma les yeux ; elle ne se souvenait clairement de rien.

Elle s'assit près du pot renversé, sur une chaise de fer, et songea.

Puis, brusquement, elle sortit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre. Devant la psyché du cabinet de toilette, elle se regarda longtemps. Les cheveux paraissaient en bon ordre. Pas la moindre rougeur au visage. Elle examina ses mains, ses poignets. Tout cela était blanc, pur, de la pureté de chaque jour. Alors, elle se dit :

« Il n'a pas dû me toucher, même le bout du doigt. Je le sentirais encore. »

Et, après cette réflexion, il lui sembla que son cœur s'allégeait, se libérait de la poigne brutale.

Pourtant, un jeune homme si audacieux...

Il avait donc pu la voir défaillir, dans cette serre, loin de tous, sans que ses lèvres éprouvassent la tentation de s'approcher, de se poser sur une main, sur une mèche de cheveux?

Madeleine toucha vivement une mèche de ses cheveux qui voulait tomber sur son oreille. Pourquoi ses cheveux étaient-ils défaits de ce côté-là?... Oh! ne pas savoir! ne jamais savoir ! Etre condamnée à rêver, toute sa vie, autour d'un soupçon, d'une vague conjecture ! Un baiser de poète : l'événement le plus prodigieux qui puisse émouvoir une jeune fille qui se croit poète ; ignorer si on le reçut ou si on ne le reçut pas !

Pourquoi s'était-elle évanouie? Toujours ce déplorable état nerveux qui déjà, au couvent, pour la moindre surexcitation, la jetait dans des crises...

La famille fut rentrée à six heures, après un tour aux Lices. Benoît et Angèle avaient certainement observé la consigne : aucune question indiscrète n'irrita Madeleine. On ne parla que des prouesses de l'aviateur.

On dîna. Madeleine garda son mutisme. Parfois, un léger prurit lui chauffait un coin de joue, ou bien un sourcil, ou même le lobe d'une oreille... « Si c'était là? » pensait-elle. Et les pulsations faisaient sonner ses tempes comme des cloches.

Que de choses la science a découvertes ! Des fluides inconnus qui transmettent la voix, des rayons qui font voir l'intérieur des corps. Quand trouvera-t-on le fluide ou le rayon qui révèle la trace d'un baiser?

Presque toute cette nuit, Madeleine se posa l'insoluble question.

« Mais Benoît a vu, peut-être? », se dit-elle.

A sept heures du matin, elle alla interroger Benoît.

Elle n'en put rien tirer. Quel tombeau, ce jardinierconcierge ! Et la même incertitude l'affola. Faudrait-il donc le demander à lui-même?

A midi, elle songea :

a Oui ; il a dû!... Serais- je si troublée autrement? Il a dû... Je sens ma tête frémir comme le sillon qui a reçu la semence. »

Mais elle s'interrompit dans ses méditations, pensant que cette dernière phrase était digne de figurer en bonne place dans le cahier bleu. Et, le soir, en effet, elle l'y

écrivit, sur ce vélin précieux où tintaient, un peu à la débandade, les clochettes de son jeune lyrisme.

Elle noircit deux pages, fébrilement. Oh ! les soumettre au grand homme, un jour, et lui dire : a Voilà ce que vous m'avez inspiré ! »

Elle poussa un soupir de soulagement. Le cahier bleu était pour elle une sorte de confessionnal. Quand elle sortait de là, elle était plus rassérénée.

Elle dormit mieux, cette seconde nuit. Aucune nouvelle de Jérôme Flack, le lendemain. Qu'avait-il donc dit à Benoît? Qu'il reviendrait?... Ces Parisiens ! Il ne devait plus penser à sa petite admiratrice.

Après dîner, sa mère lui dit :

— Quelle robe mets-tu, ce soir?

— Ce soir?...

Madeleine se secouait, ne comprenant pas.

— Oui, ce soir, pour aller à la Préfecture...

— Ah ! si je pensais...

Elle avait oublié la soirée de la Préfecture, comme la plupart des choses terrestres.

— Je n'y vais pas, répondit-elle.

— Voyons ! tu as promis !... Nous y allons tous les quatre.

Madeleine parut rêveuse.

— Eh bien, oui! j'irai! décida-t-elle. Puisque c'est promis- Cette idée lui était venue tout à coup : « S'il y était,

par hasard, à la réception de la Préfecture? Pourquoi pas? Un poète de passage à Albi... Et le nouveau préfet passait pour avoir des lettres !... »

— J'irai. Je mettrai ma robe paille...

A dix heures moins le quart, toute la famille monta dans l'auto.

M. Maxime Lahouguère, étant l'un des plus grands industriels d'Albi, ne pouvait manquer d'assister à une réception de la Préfecture. Il était, d'ailleurs, conseiller général et aspirait à représenter son arrondissement au Palais-Bourbon. Sa femme et ses filles se devaient aussi de paraître à toutes les fêtes importantes de la ville. Leur abstention eût été remarquée.

A dix heures précises, la famille entra dans les salons.

D'un large regard, Madeleine fit le tour des invités. Elle aperçut tout de suite Jérôme Flack.

Oh ! l'étreinte mystérieuse au cœur, la poigne brutale et souveraine !

Il était bien là. Et même elle apprit bientôt qu'il y avait dîné. La préfète causait avec lui, dans un abandon flatteur. Elle lui présentait les Albigeois notables. Et Mme Lahouguère, l'ayant reconnu, béa de stupeur. Quoi donc? Ce louche individu qui avait fait irruption à Iris- Cottage était le héros de la soirée? Les belles dames gloussaient autour de lui? Les gros bonnets de la région le traitaient d'égal à égal?

Mais la préfète s'approchait :

— Vous connaissez le maître, madame Lahouguère? Venez, que je vous présente à lui ! Vous aussi, mademoiselle... Vous n'aurez pas tous les jours l'occasion de voir un grand poète...

Madeleine avait de légers frissons. Certes, ce devait être du bonheur, un bonheur très réel qui descendait en elle ;

car, une fois les présentations faites, on pourrait se revoir, peut-être s'écrire.

Pourtant, renoncer à ce beau mystère, aux pittoresques intrigues, à des débuts d'amour chantant comme un poème ! S'en aller parler de fadaises devant un buffet, lorsqu'on voudrait inaugurer une langue mélodieuse en quelque planète inédite...

— ... Est-ce que vous accepteriez un verre d'orangeade, mademoiselle?...

Voilà bien ce qu'il fut obligé de lui dire, après d'autres paroles quelconques, sans avoir l'air de la reconnaître. Oh ! qu'elle avait mieux aimé, malgré tout, le heurt du manchon dans l'église et l'irruption fougueuse dans la serre.

— ... Mais oui, monsieur, avec le plus grand plaisir, répondit-elle machinalement à la correcte proposition.

Il offrit le verre d'orangeade. Elle but sans lever les yeux. Elle s'imaginait qu'il aurait pu en boire aussi, d'une lampée, toute la liqueur noire, si elle les avait tournés vers lui. Avec tant de persistance, il la dévisageait !... Peut-être cherchait-il à reconnaître l'exacte place des joues, du front, où, dans la serre, tandis qu'elle défaillait- Madeleine se secoua légèrement, comme si un essaim de moucherons voulait se poser sur ses cheveux.

Cependant, il ne lui parlait jamais que de choses banales puisque d'innombrables oreilles l'écoutaient. Mais brusquement, l'arrivée d'un ténor devant le piano ayant détourné l'attention des invités, Jérôme prononça :

— Je vous aime, je vous aime ! Comme je suis heureux

de vous retrouver ici!... M'avez-vous pardonné? J'étais fou, dimanche! Que j'ai pensé à vous!...

Puis, tandis qu'elle frissonnait de l'entendre, il murmura, sans qu'un muscle de son visage trahit le changement de thème :

— Très réussie, la petite fête. Vous avez une société fort brillante à Albi. Quelle est donc cette charmante femme qui entre?... Je vous aime!... Et ce ténor? Il vient de Toulouse, paraît-il?... Je vous aime... Pas mal, ces salons. Albi est une noble ville... Je vous aime... Quel dommage qu'il n'y ait pas de trains rapides... Je vous adore... entre Paris et Albi !... Tous les artistes se précipiteraient. Je vous adore, mademoiselle Madeleine — oui, on m'a dit votre nom. Vous me pardonnerez de l'avoir retenu? — Certainement Amiens, Reims, Bourges, Rouen, Chartres, Laon, Beauvais ont de belles cathédrales, mais Sainte-Cécile d'Albi... Je vous aime. Si vous saviez comme je pense à vous, comme je suis obsédé par vous! Croyez-vous aux sortilèges?... Sainte-Cécile avec son baldaquin, ses fresques, sa clôture de chœur... Je vous aime, je vous aime... Je ne vais plus savoir dire que cela. Oh! que c'est bon!

Ainsi, l'entraînant parmi les invités, il lui parlait de choses quelconques, lorsqu'on pouvait entendre, et lui faisait de tendres aveux, quand ils étaient seuls. Et tout cela était dit à peu près sur le même ton, avec une maîtrise admirable de séducteur professionnel.

Madeleine en était bouleversée. Elle n'osait pas quitter le bras de cet homme, car toutes les puretés de son âme semblaient tomber, à ce souffle ardent, comme la couronne

blanche d'un pommier sous une rafale. Elle ne trouvait presque rien à répondre. Elle se sentait incapable de raisonner, de prononcer une phrase convenable. Jamais on ne lui avait tenu de tels propos. Toutes ces paroles entraient en elle comme des oiseaux violents dont le chant irrite et subjugue.

D'ailleurs, elle sentait que vingt jolies femmes l'enviaient, en ce moment, d'accaparer le grand homme ; et cela ne donne-t-il pas du courage?

Elle alla où il voulut : mais il fut généreux et la reconduisit simplement auprès de sa famille.

Le ténor avait commencé. Madeleine s'assit, lasse comme si elle avait gravi une montagne. Mme Lahouguère n'avait pas cessé d'entendre parler du poète et, autour d'elle, tous et toutes l'avaient comblé de louanges. A travers sa face-à-main, dont le chiffre en brillants lançait de glorieux éclairs, elle regarda ce beau jeune homme, envers lequel, naguère, elle avait eu tant de torts...

— Monsieur Flack, êtes-vous pour longtemps à Albi?

— Certainement, madame. Albi est une si belle ville...

— Eh bien ! n'oubliez pas que je reçois le mardi, après quatre heures...

Ce printemps fut celui de Madeleine. Toute femme, belle ou laide, a eu le sien : c'est le printemps du premier amour. Durant cette saison-là, tous les rayons semblent

converger sur un seul corps, tous les parfums se condenser dans un seul esprit. Madeleine se sentit devenir quelque chose comme le centre du monde, ou tout au moins du Languedoc.

Elle se parachevait, se vernissait, ainsi qu'un instrument neuf dont la nature allait se servir bientôt, pour de mystérieuses fins. Ce fut, pendant quelques mois, l'un des plus savoureux fruits de vie en train de mûrir dans l'Albigeois. L'admiration des hommes la suivit comme un bourdonnement.

On la demanda fort en mariage. Certes, son million de dot y était bien pour quelque chose. Mais elle avait des preuves sincères que, même pauvre, les hommages ne lui auraient pas manqué.

Cependant, à toutes ces demandes, que lui transmettaient quelquefois ses parents, elle opposait de souriants refus. Elle était fixée. M. Jérôme Flack ou personne. Inutile d'insister. On aurait pu lui présenter l'héritier présomptif d'un trône : « Mille regrets, monseigneur ! j'aime l'un des princes du Parnasse. Apollon sera l'un de nos témoins. »

A ce propos, elle fit une poésie charmante, dont fut honorée la première page d'un nouveau cahier bleu.

Donc, elle serait Mme Jérôme Flack, et avant longtemps, semblait-il. A cette perspective, elle se sentait enlever de terre, et toute son âme partait vers l'azur, comme une fumée. Éblouissement des sommets proches !

M. Flack venait chaque mardi à Iris-Cottage. Il y était reçu par tout le monde et il devenait extrêmement convenable — ce qui surprenait le valet de chambre, et sur-

LES MAINS DORÉES 6l

tout le jardinier. Plus de procédés romanesques. Il se calmait comme un secrétaire d'ambassade. Peut-être avait-il compris que les grands moyens devenaient inutiles et que la partie était gagnée, la jolie proie conquise. Il ne fallait plus attaquer que les parents. Et, pour ceux-ci, la correction s'imposait*

Us ne plaisantaient pas, les fabricants de chaux, avec l'étiquette. Ils s'étaient bien aperçus que ce jeune Parisien en voulait à leur fille aînée et ils avaient pris sans retard des renseignements sur son compte. :

Déplorables, les renseignements. Ce monsieur, reçu dans les meilleurs salons de Paris, était le fils d'un petit tailleur de village. Aucune fortune. Son père avait fait faillite ; une de ses sœurs chantait dans un concert des colonies. Et voilà ce qu'un préfet recevait à sa table. O mœurs !

Toutes ces taches furent étalées sous les yeux de Madeleine. Elle s'y montra insensible. Quand il aurait été fils de balayeur public et balayeur lui-même, son beau poète, elle n'en aurait pas démordu. Elle serait sa femme, puisqu'il daignait accepter son cœur novice.

A personne, elle ne parlait de lui, de son amour. Elle était fière de porter ce secret dans son cerveau comme dans un tabernacle inviolable. Aucune oreille humaine, d'ailleurs, ne lui semblait digne d'entendre le nom de Jérôme Flack. Mais, de temps en temps, lorsque son bonheur l'étouffait, elle allait murmurer ce nom à ses bêtes, à ses rosiers, à sa source. « Jérôme Flack m'aime ! » écrivait-elle sur des bouts de papier. Puis elle allait enterrer ces papiers parmi les racines de ses iris, afin qu'au printemps prochain leurs fleurs fussent plus bleues.

Un soir, elle regarda ses vieux agendas, les menus carnets où elle avait noté ses faits et gestes de petite fille, et là, sur le blanc des marges, elle écrivit : « Tout ça est faux. Je n'existais pas, puisque je ne connaissais pas Jérôme. »

C'était le 17 mars qu'elle avait vu Jérôme pour la première fois, aux Lices. De cette date, elle voulut faire partir la création du monde. Le 17 mars, c'était le premier jour de Y « Ere Flackienne ».

Le 17 avril, elle alla communier à Sainte-Cécile. Tous les 17, à l'avenir, seraient des dates saintes ; elle se défendrait de parler à d'autres qu'à Dieu — ou qu'à Lui.

Jérôme quitta la ville dans les premiers jours de mai. Il avait fait une moisson suffisante de documents et d'impressions. Il ne restait plus qu'à broder.

Quand il fut parti, Madeleine se demanda comment elle pourrait vivre. L'air d'Albi manquait d'oxygène. Mais la séparation devait être brève.

Souvent, M. Lahouguère allait à Paris. Ses affaires l'y retenaient quelquefois pendant huit jours. Pourquoi n'y prendrait-il pas un appartement? Est-ce que, dans sa situation de fortune, il n'avait pas le devoir d'initier sa famille aux joies de la vie parisienne? de la conduire aux premières célèbres, de la guider à travers les vernissages retentissants? Et puis la culture spirituelle de ces dames exigeait qu'on fit des sacrifices.

— Quand je pense que nous n'avons jamais vu M. Saint Crispin ! dit Madeleine avec mélancolie (M. Saint-Crispin était alors le conférencier à la mode).

— Ni M. de Farfadet ! soupira sa sœur cadette (M. de

Farfadet, en ce temps-là, était le cotillonneur à la mode).

— Ni les expositions de blanc dans les grands magasins ! gémit Mme Lahouguère sous ses moustaches vénérables.

C'étaient des arguments décisifs. Que pouvait faire, contre pareille ligue, le débonnaire marchand de chaux?

Il consentit donc à devenir Parisien, trois ou quatre mois par an. Il loua, non pas un appartement dans une maison privée, mais quelques chambres et un salon dans un hôtel confortable. Et toute la maisonnée partit bientôt pour Paris.

Ainsi Madeleine eut l'occasion de revoir son jeune dieu.

Il travaillait beaucoup. Il daigna lui montrer quelques pages de l'œuvre nouvelle, notamment le premier acte, qui se passait aux portes d'Albi. Les iris y jouaient un grand rôle ; Madeleine en fut hère, en fut émue. Un peu d'elle allait chanter dans ce poème. Elle passait au rang des inspiratrices. De ce nouveau Michel-Ange, elle serait la Vittoria Colonna. Cela ne devait-il pas suffire à l'ensorceler? Elle, la fille d'un chaufournier, dont toute l'existence avait été saupoudrée de chaux (on ne parlait guère d'autre chose à la maison), elle allait respirer l'encens et peut-être devenir immortelle à côté d'un homme immortel.

Parfois, elle s'interrogeait avec un léger malaise. De quelle nature était-il donc, ce violent amour qu'elle avait voué à son poète? Était-ce bien de l'amour au sens divin du mot? N'était-ce pas aussi de l'ambition, de la vanité, de l'égoïsme? Aurait-elle fait attention au beau Jérôme, s'il avait été, non pas un poète déjà connu, mais un usinier quelconque, un avocat ou un médecin? Ce

qui l'attirait en lui, n'était-ce pas surtout sa future gloire et sa situation mondaine? Ne pensait-elle pas un peu trop que Mme Jérôme Flack aurait un beau salon, qu'elle connaîtrait toutes les élégances, que la plupart des hommes influents de son époque seraient à ses pieds?

Mais à quoi bon approfondir? Elle se rappela un vers du dix-huitième siècle :

Raisonner sur l'amour, c'est perdre la raison.

Madeleine constatait l'emprise violente de ce jeune homme sur son cerveau, et entreprendre là-dessus la moindre analyse lui semblait un sacrilège enfantin. Elle lui consacra une page de son nouveau cahier, presque tous les jours, sauf peut-être les jours d'exposition de soieries.

Cependant, chaque fois qu'elle demandait à son père : « Eh bien?... Pour quand? » les sourcils de son père montraient de déplorables fronces. Décidément, il manquait d'enthousiasme, le brave chaufournier. Il craignait de faire le malheur de sa fille en la livrant à cet homme de lettres. Les nouveaux renseignements étaient plus décourageants encore. L'homme de lettres menait une drôle de vie. Il se montrait avec des actrices, courtisait un peu trop des financiers, se couvrait de dettes. Il ne payait pas son valet de chambre et il avait des autos au mois. Pas sérieux... Et M. Lahouguère espérait bien que sa chère Madelon se refroidirait petit à petit.

Plus d'un an s'écoula. Madeleine était aussi ardente que le premier jour.

Là-dessus, la pièce de Jérôme entra en répétitions.

Cela s'appelait la Reine M ad, et ce titre constituait déjà un hommage sans prix. L'Odéon ayant demandé trop de coupures, ces quatre actes avaient été apportés à la Porte-Saint-Martin.

On sait quel cyclone souffle à travers la vie d'un auteur dès qu'une de ses pièces est répétée sur une grande scène. Madeleine fut initiée aux trépidations du monde des théâtres, cette sphère bizarre où les tremblements de terre sont la norme et la tranquillité un cataclysme.

Conférences avec des costumiers, querelles avec des décorateurs, audition de grandes coquettes — et même de petites, — communiqués aux journaux, concessions k des protégées de commanditaires, béquets par ci, rognures par là, exaltations, aplatissements, matins où l'on croit que la pièce ira aux nues, soirs où l'on est sûr qu'elle croulera sous les huées : tout cela forme, autour des auteurs, une atmosphère houleuse, à travers laquelle l'honnête public ne discerne pas bien s'il a affaire à des demi-dieux ou à des trois quarts de fous.

Ce n'était pas cette atmosphère qui pouvait dépoétiser le beau Jérôme aux yeux ingénus de Madeleine. Paris n'était guère alors qu'une ville d'exhibitions, où tout était déformé par l'hypertrophie théâtrale. Il devenait Inélégant d'y parler d'autre chose que de théâtres, d'attribuer la moindre importance aux choses qui ne sont pas du théâtre. Le théâtre y tenait lieu de cour. Les potins de théâtre y avaient remplacé les caquets de l'Œil-de-Bœuf. C'est au théâtre qu'on allait chercher le bon ton. C'est du théâtre que partait la mode. Les découvertes d'un savant ne comptaient pas auprès des

créations d'un acteur. On pouvait se vanter impunément de n'avoir jamais mis les pieds à la Bibliothèque nationale ; mais qui donc aurait osé dire qu'il ne connaissait pas le Grand Guignol?

Peu à peu, la famille Lahouguère se parisiana fort décemment. Et, au jour de Madame, on s'entretint bientôt du jeune premier de ci, de la chanteuse légère de là, aussi bien que dans les salons les plus aristocratiques de la vallée d'Auteuil. Et Madeleine se rappelait avec confusion que chez elle, autrefois, on ne parlait que de grèves ou d'épidémies, de catastrophes de chemins de fer, d'explosions de bateaux de guerre, ou d'autres faits sans importance.

Dans les premiers jours d'avril, Jérôme envoya un coupon de loge pour la répétition générale de la Reine Mad, et cette gracieuseté fut accueillie par de légitimes transports. Madeleine considéra ce papier avec une secrète épouvante. Elle n'aurait pas vu d'un autre œil le trépied enfumé de la Sibylle.

1 Si la Reine Mad était un succès, il y avait de grandes chances pour que le mariage fût célébré sans retard ; mais, si c'était un échec...

j De son côté, M. Lahouguère compte beaucoup sur ce rectangle de papier rose, mais lui ne faisait pas des vœux ardents pour le succès. Il avait assez de jugement. Il sentait fort bien que si la pièce tombait à plat, que si les critiques faisaient siffler le moindre bout de lanière, l'auteur sortirait considérablement amoindri de l'aventure. Et Madeleine voudrait-elle encore d'un auteur diminué, hué, ridiculisé? Le jour où la firme Jérôme Flack ne vau-

drait plus rien sur le marché littéraire, quelle femme tant soit peu sensée oserait payer un million le droit de porter ce nom? Madeleine devait avoir quelques grains de bon sens.

Le fameux jour arriva. Depuis plus d'une semaine, Madeleine allait brûler un cierge à Notre-Dame-des-Victoires. Jérôme, lui, ne faisait de dévotions qu'à sept éléphants blancs, alignés par ordre de taille sur sa table à écrire. On sait que l'éléphant blanc portait bonheur, il y a quelques années. Depuis, on a reconnu que ses mérites étaient moindres que ceux de l'escargot. Tout dégénère.

Depuis longtemps, la robe de Madeleine était prête. Une merveille. Une robe de channeuse maïs, à trois volants, avec rouleau d'autruche blanche à la jupe et aux manches. Par là-dessus, Madeleine porterait une coiffure en casque, inspirée de Minerve, déesse de la sagesse et de la victoire. Et, par là-dessous, de miraculeux souliers de satin très découverts, avec talons hauts de dix centimètres, et laissant voir, sur le bas blanc, trois X de moire étroite enrubannant chaque pied comme un œuf de Pâques.

Renée était jalouse. On ne lui avait pas permis de telles élégances. Elle n'avait pas encore déniché de poète. Mme Lahouguère elle, portait sur ses cheveux un diadème sensationnel, sous un paradis énorme, à gerbes retombantes, qui lui donnait l'air de promener un petit jet d'eau. Et M. Lahouguère lui-même congestionnait ses mains valeureuses dans d'impeccables gants blancs.

A neuf heures, le rideau se leva ; et dès que la toile du fond parut, le fabricant de chaux s'épanouit.

« Ah ! mes enfants !... »

Sa voix tremblait d'émotion. Albi, le pays natal, le bon pays, toujours cher, quel qu'il soit, au Parisien qu'on est devenu. Sainte-Cécile, l'archevêché, le pont sur le Tarn,

— toute la famille prononçait Tar, — la vieille cité de briques, presque aussi vermeille que l'italienne Bologne, s'érigeait entièrement devant les spectateurs, avec des touches trop rouges peut-être sous le ciel trop bleu. — Mais l'optique théâtrale? — Et de revoir ce paysage coutumier, tel qu'il se montrait d'Iris-Cottage, Mme Lahouguère se mettait à sourire, quoiqu'elle sût combien le sourire faisait paraître sa bouche grande. La jeune Renée elle-même — pourtant mal disposée à l'endroit du poète

— eut des trémoussements d'aise. Quant à Madeleine, elle commença d'applaudir, et ses mains claquèrent deux fois l'une contre l'autre. Mais, des fauteuils d'en face, des fronts courroucés se retournèrent et son enthousiasme s'assagit. Il ne fallait pas compromettre, par un zèle anticipé, le succès du chef-d'œuvre.

Le premier acte plut, mais sans excès. On toussait un peu à l'orchestre. Le catarrhe aussi est une opinion. Si Madeleine fut contente?... heu ! heu ! On ne fit relever le rideau qu'une fois. La salle était froide. Oh ! les battre, ces gelés !

Où était Jérôme? Que faisait-il? Elle savait que certains auteurs, le soir des répétitions générales, s'en vont là-haut, aux deuxièmes galeries, pour mieux connaître les impressions du public, du vrai ; que d'autres, nerveux, sont en train de f ivmer des cigarettes sur le boulevard ; que certains se cachent, effondrés dans un fiacre, à la

sortie des artistes, comme des gens qui font le guet ; que quelques-uns enfin, les grands seigneurs, affirment ne plus mettre les pieds au théâtre depuis que le public y est admis. Jérôme — elle en avait reçu l'assurance de lui-même — tâcherait de rester jusqu'au bout dans les coulisses, conseillant, stimulant, bataillant jusqu'à la victoire proclamée ou la défaite honteuse. Était-il content? lui? Oh ! qu'elle aurait voulu savoir !... Mais il avait défendu toute tentative d'approche. On ne pourrait aller le voir qu'entre le III et le IV, puisque la fin du III, selon lui, devait déclencher le succès.

Mais il fut visible, après le deuxième acte, que le succès serait acquis auparavant. Beaucoup de vers portaient ; ils tombaient sur la salle comme des obus lumineux suivis de petites explosions admiratives. On ne laissait plus aux tirades lyriques le temps de s'achever. On les acclamait de confiance. Ainsi on tend les bras, avant qu'elles n'aient touché terre, à de belles captives qui sautent par une fenêtre.

On ne toussait plus à l'orchestre. Et bientôt aux galeries supérieures, on se moucha. Des larmes. Oh ! joie ! des larmes ! On pleurait... Oh ! la sincérité des cœurs I Seul témoignage qui ne mente point ! On pleurait... Parmi les félicités humaines, celle-ci est, sans doute, l'une des meilleures : voir pleurer des inconnus pour quelques vers qu'on leur jeta.

Ceux qui ont ressenti cela, un seul jour, n'ont plus le droit de réclamer grand'chose à la vie. Ils furent dieux, quelques instants, et les gestes irrévérencieux des hommes ne les intéressent plus.

Madeleine pleura, elle aussi, mais de fierté, d'espérance. Oh ! qu'elle aimait son poète ! Impatiente, elle attendit l'entr'acte.

Il y eut cinq ou six rappels à la chute du rideau. Jérôme avait prévu juste. La dernière scène déterminait la victoire, le triomphe.

— Allons le féliciter! dit Madeleine en consultant la glace de la loge. C'est permis maintenant.

Et, à sa suite, la famille entière se dirigea vers les coulisses, par le couloir de droite.

M. Lahouguère était resplendissant. Réfractaire d'abord il n'avait pas bien compris ce délire d'un minier ou deux de personnes poussant de petits cris de bonheur pour des syllabes plus ou moins sonores qu'on leur envoyait dans les oreilles. Mais progressivement, la contagion l'avait gagné aussi ; le bacille théâtral, qui se développe si bien dans une atmosphère surchauffée, parmi les effluves des cheveux teints et des épaules moites, sous un jour artificiel, sans aucune communication avec l'air pur, cet incroyable microbe, propagateur de mirages et d'exagérations, opérait également en lui, et avec d'autant plus de force qu'il y trouvait un terrain neuf... Oui, ce Flack était un type !

Le chaufournier alla donc, dans la bousculade du couloir, et il regarda ces hommes célèbres, ces femmes éblouissantes dont l'Europe sait le nom, et qui ne murmuraient, ce soir, qu'un seul nom : Flack.

Qu'il y en avait de belles ! Et quelles élégances ! Des décolletages à faire frémir, des arrangements de cheveux d'une hardiesse !... Il y en avait une, jolie comme les

anges, qui proclamait, avec une voix de charretier : « C'est épatant ! Ce que je le gobe, ce petit Jérôme ! » Et Madeleine, d'entendre cela, eut envie de l'étrangler. Mais elle ne put s'empêcher de lui sourire.

Toutes deux se glissèrent, frémissantes, dans un groupe d'habits noirs qui s'écrasaient devant la porte des coulisses. Oh ! les trois malheureux volants et les anneaux d'autruche ! Le paradis de Mme Lahouguère, heurté par un chapeau de soie, fit pencher son jet d'eau de façon inquiétante. Mais il fallait avancer quand même.

Tout ce beau monde allait féciiiter le poète. Et, dans la foule, il y avait des académiciens, des sénateurs, des hommes considérables, dont on se chuchotait les noms : « Comment allez- vous, monsieur le ministre? » disait-on, là-bas. Et, plus près : « Puis-je vous offrir un bras, madame la duchesse? « Jérôme allait recevoir les louanges des plus loués.

Quelques marches. Une descente dans du rouge, sous l'électricité blanche, et voici la porte, par cent personnes assaillie, qui fait communiquer la salle avec la scène. Pénombres, portants, décors, silhouettes d'acteurs entrevus ; beaux visages dont les lèvres ont trop de rouge, les yeux trop de bleu, les cheveux trop d'or; rires ca nailles, tutoiements brefs; parfums de fruit défendu à travers les feuillages artificiels... Mme Lahouguère baissa les yeux pour traverser ce plateau de perdition.

Mais il fallait prendre un petit escalier à droite. Patiemment toute la famille, Madeleine en tête, suivit la foule. Et en quelques secondes, on arriva dans une pièce violemment éclairée : le cabinet directorial.

Là, le jeune triomphateur était debout, le dos au mur, et l'on déniait devant lui, processionnellement, comme devant un marié illustre : et c'était son mariage avec la gloire.

De loin, Madeleine vit sa silhouette grêle, son profil net d'empereur un peu congestionné. Il suait à grosses gouttes. C'avait été plus chaud qu'à Austerlitz.

« Maître... cher maître... illustre maître !... » C'était un bêlement continuel de tous et de toutes. Et il le supportait fort bien. Ses sourires se répandaient à gauche et à droite. Ses mains secouées et meutries laissaient à tous une miette de son cœur. On le tutoyait très haut. On l'embrassait avec frénésie. Des gens qui ne l'avaient jamais vu se jetaient à son cou. L'angélique personne à voix de charretier lui laissa une glorieuse tache de poudre sur le revers de l'habit. Ah ! mais, c'était donc vrai qu'elle avait le droit de l'appeler Jérôme? Que lui disaitelle si longtemps?

Et deux autres femmes, à sa suite, lui prodiguèrent pareillement des marques de tendresse. Puisque l'une avait commencé, laquelle aurait consenti à paraître moins intime?

Le ministre, d'un air protecteur, lui regarda la boutonnière. Lui, ce serait du rouge qu'il mettrait là.

Cependant, le tour de Madeleine arrivait. Qu'allait-elle lui dire? Oh ! la peur d'être sotte ! Elles devaient avoir tant d'esprit, toutes celles qui l'embrassaient... Elle craignit que son cœur n'éclatât comme une petite bulle rouge au souffle du grand homme.

— Passez, vous autres ! dit-elle à sa famille, en s'effaçant

Elle voulut être la dernière à le complimenter.

Maman, Renée, papa lui présentèrent tour à tour leurs félicitations embarrassées de départementaux, qui ne savent, et se sauvent vite... Madeleine était devant lui.

Elle s'attendait à le voir sourire, à l'entendre s'exclamer. Pas du tout. Il lui montra le même visage qu'à tout le monde. Il n'y avait pas un rayon de plus dans ses yeux. Madeleine trembla.

« Je vous aime, vous aime, vous aime !... » dit-elle, à voix basse, en s'échappant pour faire place à d'autres complimenteurs.

Et elle ne fut même pas sûre qu'il eût entendu, que leurs mains se fussent serrées. Elle redescendit vers la scène avec un bruit de mer dans les oreilles.

Mais elle sentit deux bras la serrer tout à coup dans les coulisses.

« Tu sais? Quand tu voudras ! » lui disait son père en l'embrassant.

Et il resplendissait.

Oh ! elle comprit très bien ! et ses yeux s'humectèrent. Il consentait, le bon papa. Il ne mettait plus d'opposition au mariage. Un si étonnant jeune homme, que la Fortune et la Gloire allaient tutoyer aussi sans doute, comme ces femmes rousses...

« Quand tu voudras, Madelon ! Tu peux le lui dire ! a

Mais Madelon s'en allait, courbée un pea, sur ses talons hauts, et attentive à ne pas trébucher parmi les obstacles des coulisses.

Une sonnerie aiguë trillait on ne sait où, dont Texas-

pération électrique faisait se hâter tous ces pantins électriques.

Un mois et demi après, la Reine Mad quittait l'affiche.

Malgré l'enthousiasme des premiers spectateurs, et les dithyrambes de la presse, et les communiqués d'un lyrisme somptueux, cela ne prit pas.

Il y a toujours, à Paris, vingt mille personnes prêtes à tout avaler : élixirs généreux ou tisanes amères, quand la mode exige qu'on l'avale. Et cela fait de quinze à trente soirées assez brillantes. Puis, c'est l'honnête bourgeois qui vient, celui qui n'est pas encore initié aux élégances littéraires. A celui-là, on ne fait boire que ce qui est à son goût. Jérôme Flack n'avait rien de ce qu'il faut pour lui plaire. Certes, il avait l'épithète inattendue, et la période souple, et la philosophie au poivre fin dont se délecte l'appareil papillaire des blasés. Mais, sur les hommes sains, tout ce beau style glissait sans laisser un trait durable. C'était la pluie fine d'automne, dont se réjouissent quelques feuilles hautes, mais qui ne va pas jusqu'aux racines profondes.

Après la vingtième représentation, les recettes tombèrent lamentablement. Ce fut le coup brutal pour l'auteur ; mais Madeleine devait en souffrir beaucoup moins. Le poète à profil d'empereur descendit sensiblement de son trône. Il redevint gentil. Peut-être avait-il entrevu, dans les fumées trompeuses de la répétition générale, des

perspectives plus éclatantes que celles dont dispose la Me d'un marchand de chaux. Madeleine le soupçonna de faire sa cour à la fille d'un Argentin dont la dot, partout proclamée, était d'une demi-douzaine de millions. Cette jeunesse aussi avait été invitée à la répétition générale. L'Argentine se refroidissait-elle? Madeleine n'osa pas approfondir.

Jérôme revenait. Il soupirait. Il faisait allusion aux promesses récentes. Et M. Maxime Lahouguère, honnête négociant, ne pouvait pas reprendre sa parole.

Les fiançailles eurent lieu. Le mariage fut fixé à l'hiver prochain. Et Madeleine entra de plain-pied dans les somptuosités de son rêve.

Ce furent quelques mois délicieux et harassants. Que de fatigues ! mais que d'espoirs !

Et d'abord, la famille Lahouguère dut déménager. Son hôtel se situait avenue Carnot, elle dépendait de la paroisse Saint-Ferdinand des Ternes. Et décemment, un poète devait-il se marier à Saint-Ferdinand des Ternes? Jérôme ne le crut pas. Un tel nom lui porterait malheur. Il convenait que la cérémonie fût célébrée dans une église plus reluisante. Laquelle? La Madeleine? Bien banal. Mais Saint-Sulpice? Sainte-Clotilde?

Jérôme engagea sa fiancée à chercher un domicile dans ces quartiers-là.

Elle trouva sans peine .Un hôtel de la rue Saint-Dominique, sans Américains, mais assez luxueux et paisible.

Ensuite, il fallut chercher un appartement pour les futurs époux. Jérôme s'en occupa. Ce fut très laborieux. Un poète de la valeur de Jérôme Flack ne devait pas avoir

le home de tout le monde. Là aussi, là surtout, il fallait de la personnalité. Musset pouvait écrire ses vers dans une mauvaise chambre d'hôtel, mais on n'aurait pas compris qu'un poète moderne pût recevoir sa muse dans un logis vulgaire, dont l'aménagement ne fît pas sensation.

Il finit par découvrir son affaire, avenue du Trocadéro, dans une maison en construction. Seulement, il fallut que l'architecte remaniât tout, que la salle à manger devînt la salle de bains ; le fumoir, le salon ; et le salon, la librairie.

Jérôme fit en outre des plans laborieux pour un jet d'eau qui devait jaillir dans le vestibule, et pour un aquarium qui lui semblait indispensable dans le petit salon. Tout les hommes de génie dont la demeure était célébrée par les gazettes s'entouraient actuellement d'eaux vives, comme des dauphins. Il y en avait dans l'escalier de l'un ; il en pleuvait à travers les verres coloriés de la voûte d'un autre.

En outre, Jérôme exigeait des mosaïques par-ci, des arabesques par-là. Il en donnait lui-même les croquis, à la fois barbares et raffinés, aux hommes d'art, un peu ahuris, qui avaient l'honneur de parer sa future maison. Tout devait être personnel là dedans ; aucun article de magasin. Les étoffes, les tapis, les moindres galons seraient tissés, ornés, coloriés pour lui, et les modèles détruits ensuite. Des soieries lie-de-vin se marieraient avec des velours vert pomme. Il y avait tant à faire dans le royaume infini des nuances !

Le grand salon serait pompéien, circulaire, avec des murs incrustés de chrysolites. Il y aurait, en relief, des

flores discrètes allant porter, épanouies, sous la corniche, des fruits aux tons de cendre. Et tous les hauts esprits comprendraient le symbole.

Sept lampes électriques, au plafond, seraient disposées de manière à figurer la constellation de la Grande Ourse. Dans la librairie, les ampoules représenteraient celle de Pégase. Et, dans le revoir — un coin délicieux ; cabinet de débarras aux autres étages — les lumières affecteraient la forme de la Croix du Sud.

En même temps, Jérôme Flack hantait l'hôtel Drouot, aux naphtaliens effluves. Certes, il n'y trouvait jamais ce qu'il désirait ; mais il y faisait souvent des acquisitions mémorables. Tantôt, c'était un tour de puits en pierre à ferrures gothiques. (Et ce serait un porte-parapluie superbe.) Tantôt, c'était un tabernacle espagnol à colonnes torses (dans quoi on dissimulerait l'odieux téléphone).

Madeleine trouvait cela bien étrange et osait s'en étonner. Mais ce n'était qu'une petite fille du Languedoc, inapte à comprendre les goûts d'un grand homme de Passy.

Ce n'était pas tout. Il convenait de fonder une collection bien personnelle. Tout le monde collectionne quelque chose : tableaux, coffrets, porcelaines, timbres-poste, boutons de culotte ou blagues à tabac. Que collectionnerait-il, lui? Après de laborieuses réflexions, Jérôme se décida pour une collection de saints Jérôme. C'était simple, mais il fallait le trouver.

En quelques semaines, il dénicha plusieurs douzaines de saints Jérôme : peintures, statues, broderies, bois sculptés. La matière n'était pas rare. Ce saint grabataire

et savant a été fort exploité par les artistes. Il passe trois ou quatre saints Jérôme par jour, à l'hôtel Drouot, presque autant que de faux Greuze. Mais les saints Jérôme sont tous vrais, car personne n'en demande plus.

Chaque soir, le poète rentrait chez lui avec un personnage peint, ancien ou moderne, de grandeur variée, mais toujours nu, se recueillant devant un livre, un crucifix et une tête de mort, ce qui commençait à effrayer la domesticité. Il comptait bien acquérir, en dix ans, une collection remarquable.

Mais il n'importait pas seulement de préparer le nid parisien; il fallait songer aussi à la maison des champs. Et, d'abord, où l'édifier, la maison des champs? « Dans votre beau pays d'Artois, peut-être? » insinua Madeleine. Elle savait que tous les jeunes écrivains ont un culte pour leur pays natal, à cause des racines, des fameuses racines, qu'il est bon d'aller retremper de temps en temps. Or, comme Jérôme Flack était de l'Artois...

Il sourit modérément à cette proposition de l'ingénue fiancée. Oui, certes, il en était de l'Artois ; mais sa famélique et terne parenté y habitait toujours. Et il ne tenait pas à être tutoyé par des tailleurs et des gardes champêtres. Il aimait beaucoup mieux s'installer dans un château historique des bords de la Loire. Eh ! mon Dieu ! quand on pense qu'Azay-le-Rideau n'a pas trouvé d'acquéreur au prix de trois cent mille francs...

Une autre question intéressante, c'était la marque de l'automobile. Jérôme se fit envoyer les catalogues d'une douzaine de constructeurs et il alla étudier sur place la constitution du châssis, le fonctionnement des moteurs.

Nous ne vivons plus dans ce dix-neuvième siècle engourdi où Victor Hugo prenait l'omnibus.

La candide fiancée commençait à nourrir des inquiétudes. Il lui semblait que son poète ignorait par trop l'art de compter. Où irait-on de ce train-là ! Appartement de dix-huit mille francs à Paris, château en Touraine, limousine de 24 chevaux... Il faudrait plus de cent mille francs par an. Or, papa ne verserait qu'un demi-million le jour du contrat. Il se contenterait, ensuite, de faire une rente de vingt mille francs. Jérôme comptait-il donc façonner à la grosse des chefs-d'œuvre productifs? La Reine Mad n'avait pas rapporté cinq cent louis nets.

Mais lorsqu'elle voulait exprimer ses craintes et parler chiffres, Jérôme la regardait avec des yeux lointains, glacés d'ironie. Des chiffres à lui, un poète 1... Il s'éloignait en déclamant quelques strophes sur le vil métal.

Madeleine s'épouvantait. Elle commençait à voir clair au fond de son grand homme. En était-elle aimée, au moins? Elle pâlissait un peu en se posant la question, et son cœur assez perspicace lui donnait la réponse, dans une contraction instinctive.

C'était donc de la ruse, de la diplomatie sentimentale, ces gestes audacieux de la terrasse, de Sainte-Cécile, de la serre? Il connaissait déjà le chiffre de la dot ! Il était allé vers elle comme un administrateur vers une mine bien prospectée, au rendement précis... Ah 1 lui dire non ! Refuser d'être sa femme !

Mais quel scandale 1 Tous les journaux avaient annoncé les fiançailles. Des reporters, des photographes avaient consacré l'événement. Et puis...

Non, quand elle procédait à l'examen de son cœur, elle ne se reconnaissait pas le droit d'être sévère ; s'il y avait quelque ombre de calcul du côté de Jérôme, il y en avait de son côté aussi. Elle avait voulu se paj^er un grand homme : cela vaut cher.

Les mois s'écoulèrent. Il fallut songer à la robe de mariage. Madeleine la désirait très moderne ; et un couturier de la rue Taitbout lui proposa un modèle fort beau, se rapprochant de la toilette nuptiale qu'il venait d'édifier pour la fille d'un lord. Mais Jérôme se récria : « Comment? Une robe moderne? Lui, l'homme au profil césarien, montrerait à son bras, devant tout Paris, une robe de style moderne? L'insolence était flagrante. Il fallait une robe empire; la propre robe de Joséphine, la robe du sacre à Notre-Dame. Toute autre lui serait une offense. Et il sortit de ses cartons une gravure d'après David, sur quoi le couturier de la rue Taitbout aurait à se régler.

Madeleine céda. Son sentiment fut bien, alors, qu'elle devait céder toute sa vie.

Pour son costume de marié, Jérôme fut aussi péremptoire. La famille Lahouguère s'attendait à le voir endosser un habit noir. Ces départementaux !... Il commanda une redingote grise. Pour lui, elle était tout indiquée, d'ailleurs. Quant au chapeau, il hésita. Le bicorne napoléonien n'était plus porté. Il fallait choisir' entre l'ignoble chapeau melon et l'abject tube de soie. Il opta pour ce dernier modèle : un chapeau de soie grise qui rachèterait par certain mouvement de ses ailes ce que sa forme avait de bourgeois et d' anti-lyrique.

Alors les invitations furent lancées. Sainte-Clotilde pou-

LES MAINS DORÉES 8l

vant contenir trois mille personnes, on en invita six mille. Ce fut laborieux. Il fallut mettre à contribution plusieurs corps constitués : l'Institut, la Société des Gens de lettres, la Société des Auteurs, l'Association des Journalistes parisiens, le Cercle de la Critique, les théâtres, les deux Salons, etc., etc.

Il y eut trois sortes de cartes : les blanches pour les personnes du cortège, donnant droit au chœur ; les roses, donnant droit à la grande nef ; les bleues, dont les titulaires se répandaient modestement dans les nefs latérales. On s'étoufferait sans doute un peu. Mais qu'est un mariage sans évanouissements et côtes défoncées?

Il fit beau. Quoique la cérémonie ne dût commencer qu'à midi, l'église fut pleine à onze heures trois quarts. On se battit vaillamment aux portes. Sous l'ombre des piliers, des cartes bleues grignotaient des sandwiches. Un cinématographe s'installait devant le grand portail.

A midi trois quarts, le cortège se présenta. Il était fort brillant. Beaucoup de têtes connues. On se les nommait sur les marches, avec ces gloussements qu'ont les poules dans les basses-cours, lorsqu'un épervier passe.

La mariée était admirable. Sa robe empire lui allait fort bien. Jérôme avait eu raison.

Quant à lui, très calme dans sa redingote grise, qui faisait gloser, il avait l'air de passer une revue : celle des hérauts attachés à sa gloire.

Sur son passage, le long de la nef, des cheveux ardents d'actrice lui jetèrent à la face des reflets de soleil. La marche aux étoiles...

Devant lui, Madeleine allait, au son des orgues. Et

malgré tout, la flamme des hautes félicités s'allumait dans ses yeux noirs. De l'amour? de la tendresse?!.. Non sans doute, ce mariage ne lui en apportait guère. Mais que de compensations ! Victoires et souverainetés !... Elle les aurait à ses pieds, les hommes les plus influents ; elles constitueraient son escorte, les femmes les plus belles. Sa vie allait couler, comme un fleuve aux cent bras, parmi les artistes, les savants, les penseurs, parmi tout ce qui fait l'orgueil d'une époque et la gouverne et l'enchante. Oh ! petite fille d'Albi, si fière, jadis, d'être saluée par M. l'ingénieur des ponts et chaussées !

Elle allait le prononcer d'une voix forte, ce oui solennel qui devait l'unir devant Dieu à Jérôme Flack, d'une voix forte et reconnaissante. Ce oui serait l'appel à toutes les élégances morales et physiques, l'appel à la célébrité, à la puissance, au plaisir, à tout ce que doit souhaiter, en somme, une femme intelligente. Et qu'importait si l'Amour, le petit dieu à fossettes, était un peu oublié dans son coin, comme un invité de la troisième catégorie?

Des lèvres à peine rougies de Madeleine, le oui sacramentel s'envola, craintif malgré tout, étouffé, à peine perceptible, Là-haut, sur la croix de l'autel, le Christ ne dut pas l'entendre.

Deux heures après — six mille mains à serrer, cela demande bien deux heures, à raison de cinquante par minute — les mariés sortirent, les doigts meurtris par les étreintes, les bras démanchés, la nuque endolorie, la gorge sans salive, les jambes sans force.

En descendant les marches du porche, Madeleine sentit

son regard attiré par quelque chose de blanc qui tranchait, à gauche, dans une cohue noire... Une mariée. C'était une autre mariée, dont la noce venait d'être célébrée sans doute en quelque chapelle modeste de la basilique, une nlle du peuple, toute rose dans sa robe blanche, et qui, redevenue badaude, contemplait, au milieu de ses quatre invités, le beau mariage.

Mais celle-là souriait, insoucieuse. Et, comme elle était petite, elle appuyait sa joue contre l'épaule de son homme.

Oh I cette joue sur cette épaule ! l'image de la confiance, le symbole de la tendresse ! Elle n'aurait pas, cette quelconque, de grands hommes dans son salon, de belles dames à ses thés. Elle ne régnerait pas sur son époque ; mais elle régnerait probablement sur un cœur. Elle pourrait, aux heures de tristesse, appuyer sa joue sur une épaule... Ah ! n'était-elle pas plus enviable?

Madeleine ferma les yeux. Elle eut peur qu'on n'y vit une brume de larmes.

— Ma chère amie, reprocha doucement Jérôme, vous n'avez pas l'air de vous douter qu'on nous cinématographie...

C'était vrai. Madeleine avait oublié cette mécanique, là-haut, qui devait représenter, pour Paris et l'univers, les fastes de son beau mariage.

Elle se raidit et marcha d'un pas d'automate, vers sa limousine pleine de roses.

Après la lune de miel — fort courte et passée à Fontainebleau — M. et Mme Flack s'installèrent dans leur appartement.

Le poète avait grand besoin de travailler. Il passa des journées entières dans son studio. Son chien — un saintbernard aux lenteurs d'ours — eut seul la permission de rester auprès de lui. Les Muses ont besoin de solitude.

Cependant, comme il savait qu'un peu de tendresse est dû à une jeune mariée, Jérôme autorisait volontiers sa femme à prendre chez lui les fonctions de secrétaire.

Il avait toujours eu quelque belle secrétaire — des jeunes filles généralement, de celles qui se destinent à la littérature et qui, peu familiarisées avec la syntaxe (on ne peut pas tout savoir), ont besoin de conseils.

Trois jours après la noce, en pleine forêt de Fontainebleau, sa femme avait osé lui montrer un de ses cahiers bleus. Il n'avait pas sourcillé.

— Mais c'est très bien, ma petite ! Des dons, beaucoup de dons... Il faudra seulement travailler vos participes et vos subjonctifs. Et puis, si vous tenez absolument à ce que ce soient des vers, apprendre ce que c'est que les diphtongues et l'élision des e muets. Mais nous en recauserons !

Elle était désolée. Le bibliothécaire d'Albi lui avait pourtant déclaré que c'étaient des vers...

Elle se promit de piocher les participes, et même de

chercher à se reconnaître dans ce chiendent des diphtongues. Mais une jeune mariée a si peu de temps...

Néanmoins, elle fut une assez bonne secrétaire. Elle aimait tant écrire à des gens connus ! Malheureusement, elle ne savait pas encore imiter l'écriture de Jérôme, pour les autographes. Mais elle s'y mettrait vite.

Le soir, quand son mari ne sortait pas, ce qui était rare, elle venait s'asseoir tout contre lui et faire ce qu'elle appelait « son ronron » en le regardant, sans rien dire, de ses yeux noirs, qui auraient voulu être si attirants.

Mais il semblait réfractaire au fluide. Cependant, comme il était bien élevé, il lui récitait, à propos des yeux, des vers admirables de Sully Prudhomme :

Biens ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore..

Quelquefois, elle lui frôlait la joue avec ses cheveux dénoués, odorants comme des nuits d'Asie. Et alors il lui déclamait les vers évocateurs de Baudelaire :

O toison moutonnant jusque sur l'encolure, O boucles, ô parfums chargés de nonchaloir...

Comme elle savait que ses mains étaient parfaites, elle en faisait passer un doigt près de ses lèvres, de temps en temps, sous prétexte de lui renouer la cravate ou de recourber la mèche napoléonienne. Et, sur les doigts de la femme, il déclamait des strophes de Victor Hugo :

Dieu prit sa plus molle argile Et son plus pur kaolin...

Mais, s'il n'alla pas jusqu'à baiser les mains de sa femme, Jérôme leur rendit du moins un hommage flatteur.

— Si nous les faisions mouler? Ce serait gentil de voir sur ma table ces deux menottes-là! J'adore les bibelots vivants.

Madeleine consentit avec joie. Les mains furent moulées, puis traduites en marbre. Les belles mains blanches, fines, ailées, semblait-il, de leurs cinq doigts !...

Sur la table de son rnari, elle alla les regarder de temps en temps. Candides mains I Elles avaient cru apporter un cœur; on n'en avait pas voulu, du cœur. On avait seulement vu qu'elles apportaient un million. Pour mieux les représenter, Jérôme aurait dû les commander en or. Mais, puisque d'autres mains sont aussi méconnues...

Un jour, Madeleine demanda :

— Que fait-on de ces papiers?

Elle montrait des coupures de journaux envoyés par une agence et toutes relatives à Jérôme Flack. Il répondit :

— Ces papiers? On les colle et on en fait des albums... Tenez, comme ceci.

Dans un coin de la bibliothèque, il montra mie douzaine de cahiers très longs, peu larges, fort épais, qui s'habillaient de reliures somptueuses, toutes différentes.

C'était là une des particularités du beau Jérôme. Depuis longtemps déjà, il confiait à ses secrétaires, et quelquefois à une sincère admiratrice, femme du monde ou étoile de petit théâtre, les papiers consacrés à ses gestes par les journaux et les revues. Ces admiratrices les collaient avec plus ou moins de piété, sur des albums fournis par elles ; et leur coquetterie, guidée par le grand homme, était de joliment habiller ces recueils. Chacune avait le droit de lui en offrir un, rien qu'un ; et cela cons-

LES MAINS DORÉES Sj

tituait une série un peu bigarrée, mais si intéressante !

Il y avait là des tomes reliés en maroquin vert avec des chiffres en brillants, et d'autres qui se revêtaient de peau blanche avec des coins d'or. Quelques-uns avaient des housses de soie provenant peut-être d'anciennes robes ou de corsages mémorables. Il y en avait un en linon ailé de dentelles et de nœuds jaunes. Tous exhalaient des parfums dissemblables, quelques-uns très affaiblis, deux ou trois violents encore... Et chaque fois que Jérôme en ouvrait un, il le flairait en fermant les yeux.

Madeleine rougit devant cette rangée de hauts registres. Elle en devinait aisément la provenance.

— Alors, vous me permettez de continuer la série? demanda-t-elle avec une ironie douloureuse. Quel honneur !

Jérôme baisa le joli menton qui venait de montrer un si drôle de pli — peut-être le pli des larmes — et il déclara, très gentiment modeste :

— Oh ! ce n'est pas bien grave ! Des hommages de femmes confrères à qui j'ai pu rendre des services... Vous savez le format? 40 X 18... Je suis sûr que le vôtre sera un petit, chef-d'œuvre.

Le vôtre! ...Elle eut envie de l'étrangler. Alors elle n'aurait droit qu'à un, elle non plus?

Elle resta quinze jours sans acheter le cahier. Mais elle finit bien par l'acquérir. Elle prit les mesures. Ils étaient tous, en effet, du format 40 x 18. Quelle discipline ! Et Madeleine visita des papetiers.

Quelquefois, la nuit, pendant que Jérôme assistait à quelque banquet d'écrivains, elle allait flairer ces albums

tour à tour. Et, l'imagination aidant, elle croyait reconnaître des parfums.

— Mais c'est Clotilde !... Et ça? Mme Langlebon, je parie?... Et voici la belle Terbrach toute crachée... Oh ! les guenons ! Et elles ont l'audace de paraître ici encore !

Beaucoup de femmes venaient faire des visites au poète. Il avait un jour pour lui seul. C'était le dimanche, de quatre à sept. Il recevait dans la librairie, et il n'aimait pas beaucoup que Madeleine poussât la porte à ces heures-là.

— Tu comprends, mon petit, je suis homme de lettres de mon état ; et toutes ces dames ont quelque chose à me dire touchant ma profession. Elles sont femmes de lettres comme moi, ou actrices, ou directrices de feuilles mondaines. Ah ! ce n'est pas gai tous les jours, va I

Lui, d'ailleurs, ne paraissait jamais au jour de sa femme, qui était le vendredi, et il lui semblait qu'on devait le laisser également tranquille.

Madeleine n'insista pas. Elle refusait d'être jalouse. Jalouser, c'est aimer : aimer, c'est porter la chaîne... Oh ! pourtant, le souvenir de cette joue sur une épaule...

Elle fut très mondaine. Elle eut la gloire d'aller chez des duchesses. Quelques-unes vinrent même chez elle. En peu de temps, elle fut initiée aux élégances intellectuelles et morales, car il y a des modes pour le cerveau comme pour le cœur. Elle sut assez vite de quoi il était bienséant de parler, et dans quels termes. Elle connut les étiquettes que tous les Parisiens notables portent sur leur dos, et se trompa rarement sur leur compte. Elle savait toujours quel était le livre à lire, la pièce à voir, la musique

à célébrer, le jugement à émettre sur tel événement social ou mondain. Elle fut révolutionnaire quand le bon ton l'ordonna, et patriote dès qu'il le fallut.

Cependant, elle n'était pas toujours d'instinct à l'avantgarde des idées ; et Jérôme semblait quelquefois la trouver rétrograde et peu souple. Il n'approuvait pas toujours ce qu'elle rapportait de chez les modistes, ni les opinions qu'elle proférait sur l'art culinaire. Ainsi, elle s'était oubliée, un soir, devant un jeune auteur, à déclarer qu'elle n'aimait pas l'éther dans les ragoûts, ni même sur les fruits. C'était une opinion discutable. Il est patent que beaucoup de grands hommes de demain veulent de l'éther dans leurs menus, et d'autres ingrédients de vive nouveauté... En s'exprimant si nettement contre les éthéristes, Madeleine pouvait bien avoir desservi son mari. Petite mangeuse de cassoulet, va !

Bientôt Madeleine s'aperçut que Jérôme la menait de moins en moins dans les beaux salons. Aux spectacles sensationnels, il faisait semblant de n'avoir qu'un fauteuil pour ne pas amener sa femme. Et ceci devenait grave. Madeleine se crut en droit de réclamer.

Pourquoi s'était-elle unie à ce poète? Pour avoir une situation mondaine, pour briller à côté de lui, vivre dans l'encens qu'il respirait, lui. Et il se permettait de la laisser à la maison?

Du reste, ses parents commençaient à se plaindre également, et avec quelle violence ! Jérôme les semait sans pitié. Il ne les invitait jamais à ses grandes fêtes. Il ne les présentait pas aux ambassadeurs. Toutes les fois qu'ils avaient l'honneur de dîner chez lui, c'était dans d'insi-

pides réunions de famille, sans la moindre étoile des Français au programme. On les traitait comme des gens immontrables. Et papa Lahouguère se déclarait volé. Il menaçait de couper les vivres. Comme il avait des ambitions législatives, il aurait fort désiré connaître des ministres. Et son gendre, qui en avait toujours un ou deux dans sa manche, quel que fût le ministère; ne le présentait jamais à la moindre Excellence. Pouvait-on appeler cela un gendre?

Pour comble d'infortune, Madeleine comprit, deux ans après le mariage, qu'elle allait être mère. Une infortune? Non ! Au fond d'elle, sa petite âme provinciale était si heureuse t Mais sa mentalité de Parisienne affolée d'élégances ne pouvait que s'affliger. Elle sentait que Jérôme allait profiter de la situation pour sortir seul de plus en plus.

En effet, sous prétexte de ménager sa femme, il ne la conduisit plus nulle part. Et il y en aurait eu, au cours de cette saison, des choses à voir, à faire...

L'enfant naquit. Un garçon. Jérôme le baptisa « Victor- Louis », deux noms napoléoniens. Et il dit à la maman radieuse d'avoir rempli sa mission sacrée de créature et de créatrice : « Vous allez le nourrir, j'espère? Vous avez le cœur trop bien placé pour méconnaître vos devoirs. »

Elle ne les méconnut point. Avec émotion, elle donna le sein à son enfant. Elle se souvenait de la femme d'un autre poète qui avait nourri son enfant comme elle, et qui, gentiment, lorsqu'il fallait dîner en ville, se le faisait apporter pendant que ces messieurs étaient au fumoir.

Mais Jérôme n'admit guère qu'on se livrât à dépareilles

fantaisies. Risquer d'enrhumer Bébé? de le tuer dans quelque accident de voiture? Ah ! mais non !... Une mère digne de ce nom devait comprendre que sa place était au coin du feu.

Et, quand Victor-Louis fut sevré, ce fut son éducation qui devait empêcher Madeleine d'accompagner le grand homme à travers Paris. Elle trouva que son mari exagérait. Il était trop bon père, décidément. Quel intérêt avait-il donc à la cloîtrer? Avec qui s'exhibait-il, à ces premières, à ces vernissages? Il y avait une femme, probablement.

Elle recevait des lettres anonymes. Toutes accusaient. Quelques-unes précisaient.

Mais Madeleine rejetait ces papiers avec horreur. Disaient-ils la vérité? Sans doute. Mais que lui importait?

Elle s'était tracé un plan de conduite : fermer les yeux sur les incorrections sentimentales de son mari ; ne jamais laisser voir qu'on pouvait l'aimer, qu'on pouvait souffrir, mais se montrer sévère pour sa vie publique, réclamer sa part dans l'association, marcher à con côté, devant tous ; et, puisqu'il était incapable de lui donner de la tendresse, obtenir de lui quelques-uns de ces honneurs dont on le comblait : se montrer avec lui sur ces sommets où il parvenait; avoir le masque du bonheur sinon le visage.

Depiùs longtemps, l'album de Madeleine était complet. Elle en avait acheté deux autres qu'elle avait, malgré la consigne, habillés de la même façon : avec des morceaux de sa première robe de bal. Un soir, tandis qu'elle collait une coupure dans le dernier de ces

albums, ses regards tombèrent sur une ligne qui l'intrigua :

« Remarqué dans la brillante assistance... (une longue énumération suivait et, parmi les noms cités ) : M. et Mme Jérôme Flack. »

Madeleine lut le commencement de cet article pour savoir de quel événement c'était là le compte rendu. Elle s'aperçut qu'il s'agissait d'une lecture sensationnelle faite par un poète illustre dans une salle de conférences.

« Mais je n'y étais pas ! » se dit-elle à voix basse.

Elle se rappelait fort bien, l'autre soir... Elle avait une envie folle d'entendre ce grand poète, qui déclamait si bien, qui se montrait si peu... Mais Jérôme n'avait encore qu'une entrée, une seule — il l'avait montrée — et d'ailleurs Bébé toussait beaucoup depuis quelques jours...

Madeleine demeura pensive un instant. Puis, de ses jolies mains un peu énervées, elle continua de coller des coupures.

Trois jours après, l'une de ses nouvelles amies, Josette Salmon, vint la voir. C'était une brune superbe, au nez busqué, aux yeux chauds, et dont les épaules sentaient un peu comme le septième album de Jérôme. Elle avait beaucoup d'esprit, mais un esprit assez amer depuis quelque temps. Elle tournait au féminisme outré, à l'anarchie agressive. Tous les quatre ou cinq jours maintenant, Madeleine recevait sa visite.

— Eh bien, chère amie, comment avez-vous trouvé cette pièce? demanda la brune Josette au cours de la conversation.

— Quelle pièce?

— Hier soir. La première de Don Juan trompé.

— Mais je n'y étais pas !

— Vraiment? On m'avait pourtant assuré... Votre mari, non plus, n'y était pas?

— Jérôme? Je crois que si.

— Ah ! bien, c'est ça. On aura confondu... Que faitesvous donc là encore? Un tricot pour Bébé? Couvrez-le bien, cet amour ! Il gèle aujourd'hui.

La semaine suivante, dans l'extrait d'un journal qui relatait l'inauguration d'une statue, Madeleine remarqua ces mots soulignés au crayon bleu :

« Nous avons reconnu sur l'estrade... M. et Mme Jérôme Flack... »

— Encore ! s'écria-t-elle. Il y a donc une autre Mme Jérôme Flack? Et les journaux parlent d'elle? Tout le monde la prend pour moi?

Elle eut des insomnies persistantes durant une quinzaine. Elle se trouvait gravement offensée. Si vraiment Jérôme conduisait une autre femme aux premières, la promenait de fête en fête, s'exhibait avec elle partout, il était coupable, vraiment très coupable. Et quand même il n'aurait jamais baisé le bout des doigts de cette femme, c'était aussi grave, au point de vue mondain que s'il trompait bel et bien sa femme légitime.

Madeleine voulut savoir immédiatement toute la vérité.

Une répétition générale était annoncée à l'Opéra pour le surlendemain. Elle découvrit que Jérôme avait les fauteuils 68 et 70. Alors elle alla trouver le secrétaire général, qu'elle connaissait un peu, et lui demanda une place. Il ne restait plus que des strapontins. « N'importe,

je me contenterai d'un strapontin ! » dit Madeleine. « Ce n'est pas pour moi, Un ami de province, qui est venu nous surprendre... Il sera encore très heureux. »

Elle emporta le petit papier. C'était le strapontin 104 bis. Elle l'avait choisi. Son mari serait tout près, à trois ou quatre mètres. Elle pourrait voir.

Sous prétexte d'aller dîner chez son amie Josette, elle partit à sept heures et demie. A huit, elle fut à l'Opéra.

Elle avait une robe de velours noir, très simple, presque pas décolletée. Aucune aigrette dans les cheveux. Mais sa main balançait un large éventail, de plumes sombres, couleur de ses yeux.

Lentement, les fauteuils se garnirent. L'orchestre attaqua l'ouverture. Le rideau se leva.

Les deux places de Jérôme demeuraient inoccupées. Au premier entr'acte seulement, le poète parut. Il n'arrivait pas seul. Devant lui, marchait une femme blonde, grande, fort belle, qui n'avait pas l'air d'avoir vingt ans. Elle était admirablement habillée : une robe maïs avec des broderies vertes. Dans les cheveux, deux roses vertes. Quoique fort décolletée, elle avait une assez bonne tenue. Presque pas de poudre, ni de rouge aux lèvres, ni de bleu aux yeux. Une ravissante chose, toute saine encore, et qui devait sentir bon l'honnêteté récente.

Les mains de Madeleine s'étaient crispées. Elle commençait à pâlir comme si son cœur se vidait goutte à goutte.

C'était donc cette belle fille que les journalistes prenaient pour Mme Jérôme Flack?

Douloureusement, de toute la puissance de ses yeux qui

brûlaient, Madeleine la considéra. Elle la vit sourire à deux messieurs, tendre sa main à une dame. Les mêmes messieurs et la même dame reçurent la poignée de main et le coup de chapeau de Jérôme. On les traitait bien comme un ménage. Depuis longtemps, ils devaient se montrer ensemble au théâtre.

Personne encore n'avait salué la véritable Mme Flack. Et de se sentir si méconnue, si seule, près de son mari, dont tant de gens murmuraient le nom, près de cette jeune femme sur qui tant de lorgnettes se fixaient, Madeleine se trouvait malheureuse à crier, à battre, à tomber sur Jérôme et à lui arracher les yeux devant tout ce monde. Qui l'aurait blâmée?...

Mais les lumières décrurent. Le deuxième acte allait commencer. Madeleine ferma les yeux ; et, tout bas, pendant que l'orchestre préludait, que les acteurs chantaient, elle se dit, le long de l'acte, cent et cent fois de suite, en joignant ses mains sous l'éventail :

« Oh ! mon petit Louis ! Sans toi, sans toi !... »

Et des larmes détrempaient ses plumes noires.

Quand le rideau se baissa, elle partit, tout d'un trait, vers la porte rouge de la sortie, comme si le lustre en se rallumant, lui avait fait peur.

Elle reprit son manteau, se jeta dans une voiture et se fit conduire à la maison.

— Vous pouvez aller vous coucher, Rosa, dit-elle à la femme de chambre qui veillait près du berceau de Victor- Louis.

Et, quand elle fut seule, Madeleine s'agenouilla devant son enfant endormi.

g6 LES MAINS BLANCHES

Elle savait que Jérôme était bon père quoiqu'il fût mari médiocre. Sans doute, après le spectacle, après le souper, vers deux ou trois heures du matin, il viendrait jeter un regard sur le berceau... Madeleine l'attendit là.

C'était son ancienne chambre de jeune fille. D'Albi, elle avait fait venir la couchette Louis XVI et les tentures de Jouy : ces étoffes vieillottes qui représentaient l'Art d'aimer.

Quelle dérision ! Il y a donc un art d'aimer? Et la marquise en sait beaucoup plus que la bergère? l'agrégé de philosophie beaucoup plus que le toucheur de bœufs?... Ah ! dans ce cas, elle avait été une bien mauvaise élève ! Pour elle, l'art d'aimer, c'était surtout l'art de souffrir.

Elle prit la main de son enfant — main molle, toute moite de paix — et l'appliqua sur son front.

Qu'allait-elle faire? Que dire à Jérôme? La scène s'annonçait pénible. Mais tant pis ! Il fallait s'expliquer, et tout de suite. Elle savait quel fardeau de lâcheté s'amasse au fond des heures. Le lendemain, la semaine suivante, elle n'oserait plus. Mais, ce soir, la plaie saignant encore...

Parler de divorce? Non, elle avait des sentiments religieux. Jamais eh> ne demanderait le divorce. Et puis il y avait ce petit.

Alors, la séparation? Qui souffrirait le plus d'une se-

paration? Que serait-elle, une fois séparée? La fille d'un marchand de chaux, une femme sans relations, déchue, expulsée de ces milieux d'art si attachants, et si capiteux qu'on ne peut plus s'en passer lorsqu'on les a connus. Quoi qu'il devînt, Jérôme resterait toujours au premier plan de la vie parisienne. Mais elle?

Sans doute, depuis qu'elle était mère, ces joies frivoles, ces piquantes mondanités, ces luxueuses parades lui avaient été rares ; mais elle pouvait y goûter encore, de temps à autre. Officiellement, elle était toujours la femme d'un homme célèbre, et bien des hommages lui restaient dus.

Elle songeait à d'autres qui s'étaient trouvées dans le même cas, et qui avaient quitté leur mari, de gré ou de force. Qu'étaient-elles devenues? De ternes pauvresses que tous les anciens amis avaient lâchées, et qui, après quatre ou cinq ans de luttes, de rages, d'humiliations, se trouvaient trop heureuses de venir passer quelques instants auprès de leur grand homme remarié, pour se retremper dans l'atmosphère de gloire. Et l'on en citait une qui envoyait des fleurs le premier de l'an, à la nouvelle épouse, à cette femme pour laquelle on l'avait chassée, parce que cette nouvelle épouse, adulée de tous, pouvait lui être utile et ajouter quelques douceurs au pain fade des vieux jours.

« Ah ! tu seras un homme, toi ! gémissait Madeleine en ravalant ses larmes au chevet de son enfant. Tu seras un homme et tu ne connaîtras pas nos misères ! Tu feras souffrir ! Tu me vengeras ! Ah ! mon petit ange ! »

Elle lui baisait la main, par intervalles, en refermant les

98 LKS T.ÏAIN3 BLANCHES

yeux, comme on communie. Ensuite, le souci de l'explication imminente la redressait.

Donc, pas de divorce ! pas de séparation ! Demander seulement la justice et la correction mondaine. Exiger que son mari ne se montrât plus qu'avec elle, ne permît pas qu'une autre femme pût être prise pour elle. Ah I s'il refusait même cela...

A cette hypothèse, Madeleine sentait ses doigts ?e contracter, et, regardant au loin, dans l'avenir, ses yeux s'arrondissaient d'épouvante.

« Mon Dieu ! soupira-t-elle en laissant retomber sa tête au bord du berceau. Mais il consentira, n'est-ce pas, mon Louiset? Il t'aime. Il ne voudra pas que ta mère meure? »

Elle pleurait sur la main molle de l'enfant. Lui, entendant vaguement à travers son sommeil cette voix familière, — la voix qui avait crié pour le tirer du néant, — bougea un peu.

« Ma vie 1 ma vie ! » balbutia Madeleine en le baisant sur ses paupière?.

Pourquoi donc ce bonheur nç lui suffisait-il point : le bonheur maternel, le seul peut-être que la nature accorde encore, sans lésiner, à la femme dont l'amour fructifia? Mais, à Paris, aux premiers rangs du monde, dans l'atmosphère déformante où l'art, la mode, la frivolité plongent tant de cerveaux, qui donc sait voir la réalité, le contour exact des choses

La pendulette, sur la table, marqua minuit, une heure. Jérôme ne revenait pas. A deux heures, Madeleine fut déprimée. L'une après l'autre, sournoisement, les minutes

faisaient leur œuvre obscure, chacune distillant sa goutte de lâcheté ; Madeleine souhaitait presque, à présent, que Jérôme ne revînt pas.

A deux heures cinq, elle tressaillit. Un battement étouffé de portes. De l'air déplacé qui froisse le silence. Un glissement de pas sur la moquette. Jérôme parut, en habit, tête nue, près de la portière de vieux Jouy.

— Tiens ! Encore là !... Pourquoi donc? Rien de nouveau? Louiset n'est pas malade, je suppose?

— Non. Louiset se porte bien.

— Et vous?

— Moi?... Qu'est-ce que ça vous fait?..-.

Il tourna un commutateur pour donner toute la lumière et s'approcha de sa femme. A voir ce menton saillant, ces lèvres décolorées, ces yeux rétrécis, il comprit que l'air était orageux,.

— ... Mettons que ça ne me fasse rien ! dit-il bénignement... Ça ne vous réussit pas d'aller dîner avec Josette I

— Je n'ai pas dîné avec Josette.

— Vous m'aviez pourtant dit...

— Je mentais.

— Où avez-vous donc passé la soirée?

— Ça vous regarde?

— Non. Mais excusez une curiosité bien légitime.

— Je l'ai passée à l'Opéra.

— A l'Opéra?

— Tout près de vous.

Le front de Jérôme ne se plissa pas. A peine une brève aspiration des narines trahit-elle un peu de surprise.

— A l'Opéra? bruit-il de nouveau après avoir pris

un temps. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous désiriez?...

— Ça aurait servi à quelque chose !

— Qu'en savez-vous?

— Je vous ai prié vingt fois de me conduire à vos premières, à vos soirées chez les prétendus camarades... Mais vous aviez d'autres personnes à y mener !... Comment s'appelle cette jolie fille qui passe maintenant partout pour Mme Jérôme Flack?

— Oh ! qui passe...

— Parfaitement. Il y a des gens qui croient. Les journalistes croient, puisqu'ils impriment. J'ai lu des tas de fois. Tout le monde a lu-. Et j'en ai assez, vous savez?

— De quoi donc, chère amie?

— De la vie que vous me faites. Je suis la risée de Paris. C'est intenable! Je ne vous demande pas de la tendresse, je ne vous en ai jamais demandé, — je sais qu'il n'y en a pas en vous, — mais ce que je veux, c'est du respect.

— Vous trouvez donc que je ne vous respecte pas?

— Je trouve.

— Les femmes sont bien difficiles !

— Vraiment?

— Parce que je me suis permis, comme tous mes confrères, de mener quelquefois au théâtre une personne qui n'est pas de ma famille...

— Vous appelez ça : quelquefois? Toujours ! Et pas Seulement au théâtre ! Vous les menez aussi ailleurs.

— Où donc, ailleurs?

— Eh ! qu'est-ce que ça me fait?... Menez-les où vous

voudrez ! Mais je vous défends de vous afficher ainsi. Du moment qu'on peut vous croire un mauvais mari, vous l'êtes.

— Qu'entendez-vous par un mauvais mari?

— Oh ! s'il faut vous apprendre le français... L'expression parut malheureuse. Jérôme parut piqué.

— Je ne sais pas s'il faut m'apprendre le français ; mais, ce qu'il me semble bien, c'est qu'à vous, il faudrait apprendre beaucoup de choses, et d'abord ce que c'est qu'un homme de lettres.

— Oh ! je commence à le voir I

— Tant mieux ! Quand vous l'aurez vu tout à fait, vous saurez que l'existence d'un homme de lettres qui veut arriver ne doit pas se régler sur celle d'un brave usinier d'Albi.

— Ne vous moquez pas des braves usiniers d'Albi.

— Certes ! je n'ai jamais eu l'intention...

— Vous êtes aussi bourgeois qu'eux. Vous vous tenez moins bien, voilà tout.

— Affaire d'appréciation. Moi, je trouve que je me tiens très bien pour un homme de lettres.

— En vous exhibant parfois avec ces belles personnes?

— Mais oui. Et voilà justement où vous m'approuveriez, si vous aviez un jugement sain. Encore une fois, un écrivain, un artiste a le droit de mettre un peu d'air dans sa vie, il en a même le devoir.

Et cyniquement, avec une belle inconscience, Jérôme exposa quelques-unes de ces folles théories qui étaient en honneur, avant la guerre, dans beaucoup trop de milieux parisiens.

— Un artiste ne devrait pas se marier, disait-on autrefois, et l'on avait raison si, par ce mot de mariage, il faut entendre une étroite union de petites gens, un contrat scrupuleusement tenu, en vertu duquel on s'engage à vivre côte à côte, jusqu'au dernier souffle, en se témoignant, imperturbablement, une tendresse exclusive. Autrefois, lorsque le mariage était un sacrement de ce genre, les artistes ne se mariaient pas, et ils faisaient bien. Un artiste a pour première obligation, s'il veut honorer sa carrière, d'user et d'abuser de la vie.

— Jolie thèse!

— Thèse juste, surtout. Voyez Musset, S'il s'était marié, s'il avait été bon époux et bon père, il n'aurait pas écrit la Nuit d'octobre. Ou, s'il l'avait écrite, par miracle, vous ne la connaîtriez pas. Si Hugo avait été bon épouj et bon père, nous n'aurions pas eu la Tristesse d'Olympio. Lamartine, bon époux et bon père, n'aurait pas écrit le Lac. Beaudelaire, Vigny...

— Assez ! Alors, d'après vous, un poète, pour être digne, doit mener une vie scandaleuse?

— Que ces mots sont donc excessifs 1 Vous appelez scandaleuses les divines aventures auxquelles nous devons les chefs-d'œuvres de tous les temps, sans lesquelles rien de vraiment beau n'aurait peut-être jamais été fait?

— Vous exagérez 1

— Croyez-vous? Cherchez un peu !... Ce qui serait scandaleux, chère amie, et maladroit et impardonnable de la part d'une femme intelligente, mariée, à un artiste, ce serait de mettre des entraves à l'épanouissement des forces, des dons de cet artiste ; ce serait de l'appauvrir

de l'anémier, de le courber stupidement sur son pot-au-feu, de le condamner aux ronrons domestiques, de lui défendre les beaux coups d'ailes au dehors...

— Merci!

— Oui, vous devriez me remercier quand Je tâche à me faire une existence harmonieuse, éclatante, enviée, parce que vous en seriez récompensée la première.

— Des récompenses comme cela...

— ...sont les plus belles que la femme d'un écrivain puisse recevoir.

— Vous avez le paradoxe trop insolent, mon cher !

— Ainsi, cette jeune fille que vous avez vue tout à l'heure, à mon côté...

— Une de mes récompenses?

— Parfaitement. Un jour ou l'autre, vous pourrez avoir du bonheur par elle... C'est un prix du Conservatoire ; elle dit mes vers admirablement ; elle est belle et jeune et pas bête du tout. On lui prédit un grand avenir. Elle sera bientôt l'une des reines de Paris. Elle entrera probablement au Français. Et voyez-vous de quel secours pourra être pour moi, pour vous, une personne de cette tournure?

— Pour vous, peut-être ; mais, pour moi...

— Pour les deux, puisque nous sommes mariés, vous et moi ; puisque nous portons le même nom, et que les succès de l'un doivent rejaillir fatalement sur l'autre. Est-ce que tous les auteurs n'ont pas, dans tous les temps, cherché à se faire une escorte d'hommes d'esprit et de femmes charmantes? N'est-ce pas une quarantaine de personnes comme cela qui gouvernent plus ou moins

104 LES MAINS ELANCHES

directement quarante millions de Français? Que peuvent le travail, l'opiniâtreté, le génie, sans le concours de ces personnes? Un Dieu a besoin d'apôtres ; un poète aussi. Et les apostolats efficaces ne sont plus exercés par des pêcheurs vêtus de haillons, mais par des pécheresses bien nippées.

— Vous êtes odieux.

— Parce que véridique? Allons ! reconnaissez qu'il convient de se montrer pour qu'on s'aperçoive de votre existence, et que, mieux on se montre, mieux on vit. Je me montre. Je m'entoure d'amis et d'amies qui, tôt ou tard, feront l'opinion, à Paris et ailleurs. Vous pouvez appeler ça de la légèreté : je l'appelle, rnoi, de la prévoyance. Je fais parler de moi ; donc mes oeuvres feront parler d'elles... Mais je rougis d'avoir à dire ces vérités élémentaires. Au fond, je suis convaincu que vous pensez comme moi.

— Ah ! mais non ! Pas du tout ! Je vous prie de croire...

— Eh bien, tant pis ! Ça prouve que vous retardez un peu, chère amie.

— Ou que j'avance! Il viendra bien une époque de propreté...

— N'employez donc pas de grands mots ! Notre époque n'est pas plus malpropre qu'une autre. Nous la voyons mieux, voilà tout. Jamais un écrivain, c'est-à-dire un homme qui veut s'imposer à l'attention d'une élite, sinon d'une foule, n'atteignit son but en se terrant, en travaillant dans l'ombre, comme un enfant bien sage. De plus en plus, puisque la carrière s'encombre chaque année

davantage, il faut de la parade, de l'ostentation, du bluff, comme on dit à présent.

— Et des fredaines !...

— Pourquoi pas?

— Malheureux ! Vous n'avez pas un grain de sens moral.

— J'ai du sens commun ; et je m'afflige que vous ne le compreniez pas.

— Je ne le comprendrai jamais; et je trouverai toujours ces théories ignobles. Il ne fallait pas vous marier, si vous aviez du mariage des artistes, une telle conception. Vous m'avez épousée — non point par amour, je le sais bien...

— Voyons, voyons !

— Par calcul, par simple calcul ; mais je n'étais pas dupe. Moi aussi, je vous ai épousé par calcul.

— Vraiment?

— J'ai voulu avoir un grand homme, ou quelqu'un qui pût le devenir, je l'avoue. Mais, puisque je l'ai payé, ce grand homme, j'entends qu'il reste à moi.

— Vous parlez admirablement la langue des affaires.

— C'est la seule qui puisse être parlée, à l'avenir, entre nous. Vous êtes à moi. J'ai fait les sacrifices nécessaires pour cela. Vous resterez donc à moi. Vous n'irez plus au théâtre sans moi ; vous n'irez plus chez vos grandes dames sans moi ; vous ne recevrez pas votre beau monde ailleurs que chez moi ; vous ne laisserez pas imprimer que vous avez une autre femme que moi.

— C'est tout?

— Pour le moment.

— Et si, par hasard ou par distraction, j'oubliais quelques-uns de ces... commandements?

— Je ne vous y engage pas.

— Que feriez-vous donc?

— Ce que je ferais?...

Elle s'était dressée, face à lui, et ses dix doigts contractés froissaient la soie de sa robe. Elle haletait. Un de ses souffles fit sentir à Jérôme une âme exaspérée, prête à toutes les violences.

— Tiens ! Vous n'êtes pas mal comme ça 1 ironisa-t-il d'une voix mélodieuse. Je baise vos belles mains.

Il essaya d'en porter une à ses lèvres. Mais il sentit un ongle entrer dans sa peau. Il recula. Un peu de sang coulait sur son menton.

— Eh bien, soit ! dit-il entre ses dents. Ah ! c'est comme ça?... Languedocienne, va !

Il essuya sa lèvre avec son mouchoir, se pencîia sur son fils toujours endormi, et le baisa au front. — * Bonne nuit, petit Parisien 1 Et il s'en alla, d'un pied alerte, vers la galerie. Madeleine frissonnait. Elle marcha vers son enfant.

— Parisien... dit-elle à demi-voix. Il se figure donc, pauvre Louiset?... Il se figure donc que tu en seras un aussi, toi, de ceux qui ne croient à rien, qui ne respectent rien, qui ont cette belle morale?... Oh ! non, non ! tu ne seras pas un Parisien de cette espèce ! tu seras plutôt un homme de chez nous, un homme du Languedoc ! Dieu m'aidera !

Elle se remit à genoux et fit sa prière du soir. Quand elle eut fini, elle se signa, non pas avec sa pauvre main

de femme désabusée, mais avec cette main d'innocent, qui devait exorciser, comme celle de Dieu.

Le mouvement réveilla le petit. Il ouvrit les yeux, tourna la tête ; et sa voix inhabile, empâtée de sommeil, « Papa !... Où est papa?... »

Madeleine lui ferma la bouche avec sa joue ardente.

Cela n'avait servi à rien. Quelques jours d'hésitation, de gêne, d'hypocrisie. Ce fut tout. Après un mois, Jérôme repartit vers ses destinées avec son rythme habituel. Autant de sorties mystérieuses. Pas plus de réceptions à domicile. On aurait dit que Jérôme s'intéressait de moins en moins à sa femme, qu'il s'ennuyait auprès d'elle, rougissait d'elle. Il ne lui soumettait plus ses projets. Il passait des traités qu'elle ne soupçonnait pas, écrivait en des journaux des articles retentissants qu'il ne lui signalait pas.

Quand ils prenaient leurs repas en tête à tête, il ne desserrait pas les dents. Sa pensée lui demeurait constamment étrangère. C'était peut-être plus grave que l'abandon physique : l'abandon moral ; que le divorce des corps : celui des esprits.

Lorsque, par hasard, ils allaient passer la soirée ensemble chez des amis, il la laissait au seuil du salon et ne faisait plus attention à elle. Au retour, énervée par sa solitude, elle lui demandait quelquefois :

— Pourquoi ne m'avez-vous pas présentée à la princesse?

Il répondait, sans conviction :

— Je croyais que vous la connaissiez.

Elle consultait les glaces, pour savoir si elle était devenue un monstre ; car enfin, il fallait trouver une raison à tout cela. En quoi donc avait-elle démérité? Grossissait-elle? S'habillait-elle mal?... Les glaces ne lui révélaient rien d'extraordinaire, et son aigreur s'en augmentait.

Cependant, il y avait des jours où Jérôme daignait s'apercevoir qu'elle existait, et c'était quand Louiset avait quelque bobo. Alors, le poète s'entretenait avec sa femme, s'inquiétait, demandait conseil... Que fallait-il faire pour Bébé? Le docteur ne se trompait-il pas? La médecine tâtonne encore...

Il devenait presque aussi gentil quand c'était Madeleine elle-même qui tombait malade. Il venait s'asseoir à son chevet et prenait la température, tâtait le pouls, rendait à sa voix les inflexions de jadis tendres.

Oh ! être malade tout le temps !... Madeleine aurait voulu retarder la guérison, tricher... Mais son mari était si clairvoyant ! Et puis, cet incorruptible thermomètre...

Dès qu'elle était de nouveau sur pied, Jérôme rentrait dans sa tour d'ivoire et s'enfonçait dans son mutisme glacial.

Elle fit de valeureux efforts pour se rapprocher intellectuellement de lui.

Craignant qu'il ne la trouvât pas assez cultivée, elle lut des philosophes et se lança vers les hauteus métaphy-

siques. Redoutant qu'il ne la jugeât poète médiocre, elle piocha de nouveau des traités de versification.

Elle parvint, un jour, à faire accepter un de ses poèmes par une revue nouvelle.

Avec quelle joie orgueilleuse elle montra sa première œuvre imprimée à son mari !

Mais lui en parut beaucoup moins fier. Il dit seulement :

— Je croyais que vous deviez prendre un pseudonyme?...

Sur Madeleine, le mot claqua comme un soufflet.

Allait-elle donc le haïr définitivement?

Son amie Josette venait toujours la voir. Et même, depuis quelques semaines, ses visites étaient plus fréquentes. Peut-être devinait-elle là une âme fraternelle meurtrie par l'homme, l'être odieux, et croyait-elle devoir lui apporter son baume féministe. Chaque fois, elle lui laissait quelque brochure violente où les exploits des suffragettes britanniques — de celles qui exagèrent — étaient hautement approuvées, où les vitrioleuses de France étaient couvertes de fleurs.

Peu à peu, le vestiaire de cette femme se modifiait ; il devenait de plus en plus masculin. Ses cheveux aussi perdaient leur beau brun de teinture; Josette devenait rousse. Quelle idée! Elle ne savait donc que faire pour marquer de plus en plus mal? Mais elle était toujours bien amusante !

Un soir, elle arriva, un journal à la main.

— Vous l'avez lu? On l'a acquittée !

— Qui ça?

— Mme Stock ; cette femme qui a tué son mari...

— Ah ! oui ! Pourquoi donc l'avait-elle tué?

— Pour des tas de choses... Incompatibilité d'humeur. Ali ! la brave femme I...

— Vous trouvez?

— Comment, si je trouve?... D'abord — a priori, comme disent ces messieurs — une femme qui tue un homme a droit à toutes nos sympathies. Et il faut croire que celle-là mérite aussi la sympathie des hommes, puisque ce sont des hommes qui l'ont acquittée.

— On acquitte beaucoup, depuis quelque temps.

— Oui, ça marche... Et, d'ailleurs, dans des affaires comme ça, il faudrait voir qu'on n'acquittât pas I Je vais lui envoyer ma carte, à cette pauvre Mme Stock... J'ai entendu dire que la Ligue féministe allait lui offrir un banquet : vous en serez, j'espère?

— Vous irez?

— Parbleu I... A propos, voyez le joli cadeau qu'on vient de me faire !

Et Josette aux cheveux couleur d'épi mûr, aux épaules toujours sculpturales, mais aux yeux bridés par le désenchantement, tira un écrin oblcng de son réticule.

— Qu'est-ce que c'est?

— Ouvrez !

Madeleine ouvrit l'écrin et vit un browning fin comme un joyau, qui s'aplatissait sur des capitons de satin bleu. Elle frissonna légèrement.

— Oh ! Vous portez ça sur vous?

— Bien sûr que je le porte ! Vous n'en avez donc pas?

— Non.

— C'est drôle !

ITT

Et, dans cette exclamation, Josette laissa percer un bel étonnement, peut-être un peu de mépris. Elle demanda :

— Mais vous en avez un, dans quelque armoire?

— Pas même 1

— Ah?

Madeleine paraissait honteuse. Elle osa dire, néanmoins :

— Croyez-vous donc qu'une femme...

— - Comment donc? Mais la plupart de mes amies en ont un.

— Par exemple !

— D'où sortez- vous?... N'avez-vous pas remarqué ces jupes-tailleur qu'on fait maintenant avec des poches?

— Oui, j'ai entendu dire.

— Eh bien, parmi ces poches, il y en a une pour le revolver.

— C'est une plaisanterie?

— Pas du tout. On n> pas toujours de manchon, n'est-ce pas? surtout l'été. Alors, où voulez-vous que nous le mettions, le revolver? Dans le réticule? Bien embarrassant ! Et pas comnode à prendre, là dedans- Alors, un couturier de la ruo de Rivoli a eu cette idée : la poche pour browning, C'est un succès fou.

— Ça se porte aussi derrière, comme chez les messieurs?

— Ah I non ! Derrière, ça serait laid. Ça se porte devant, un peu sur le côté. C'est plus pratique.

— i Drôle de mode 1... Vous croyez que ça va prendre?

— Pourquoi pas? Puisque les hommes ont tous un

revolver, maintenant !... Nous sommes aussi exposées qu'eux, je suppose?

— Mais nous ne saurons pas nous en servir aussi bien qu'eux.

— Vous êtes sûre? Je tire très bien, ma chère.

— Vous avez donc essayé?

— Mais oui.

— Où ça?

— Mais partout : chez des armuriers, au tir aux pigeons, dans des baraques à Neuilly. D'ailleurs, j'espère que mon cercle aura bientôt un tir.

— Votre cercle de femmes?

— Certainement. Vous n'avez donc pas lu le dernier numéro?

— De quoi? de la Femme libre?... On y annonce la création d'un tir?

— On s'en occupe. Je suis de la commission. Et je vous jure que si ça ne tient qu'à moi...

— Mais vous devenez une femme terrible I

— Parce que je prends mes précautions? Vous ne serez jamais une femme sérieuse!... Femme de poète, va!... Mais si nous prenions notre thé? Où dénichez- vous ces amours de gâteaux? Vous m'aviez promis l'adresse. Et le grand homme, comment va-t-il? Toujours sorti?...

Madeleine n'aimait pas beaucoup cette femme. Elle la jugeait trop amère, trop excentrique. Puis, sa bouche avait trop de rouge. Elle n'avait plus l'air très comme il faut.

Deux ou trois fois, elle avait voulu savoir ce qu'en pensait Jérôme. Mais Jérôme n'avait pas été bavard :

« Méfiez- vous ! avait-il dit cependant. C'est une toquée ! »

D'autres amies, qu'elle avait essayé de faire parler, s'étaient montrées plus sévères encore. « Qu'elle était belle sous l'Empire ! » dit la plus indulgente.

Madeleine crut découvrir que Josette Salmon avait joué deux ou trois fois la comédie dans un théâtre du boulevard, qu'elle avait publié un livre de vers, jadis, sous un pseudonyme oublié, qu'elle avait failli épouser un général... Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'actuellement elle vivait seule et ne faisait point parler d'elle.

Difficilement, Madeleine pouvait lui fermer sa porte. C'était son amie la plus fidèle, la plus assidue, qui lui apportait, plusieurs fois par semaine, les potins savoureux de Paris, qui comblait Louiset de cadeaux.

Elles étaient rares, depuis quelque temps, les femmes d'un tel esprit qui daignaient perdre leurs après-midi auprès de Mme Jérôme Flack.

Maintenant, était-ce bien pour Mme Flack toute seule que cette femme était si aimable?

Quand elle se demandait cela, Madeleine sentait une légère piqûre du côté de son cœur. Mais combien de ses belles amies, dont la voix s'assombrissait en demandant des nouvelles de Jérôme, la meurtrissaient aussi intérieurement 1

Josette continua de venir. Plusieurs fois, elle emmena Madeleine au théâtre ; elle l'emmena surtout à des conférences ultra-féministes. Et, peu à peu, Madeleine put écouter sans sourire le verbe fougueux des revendicatrices.

Mais oui, c'était raisonnable souvent ; il y avait du vrai dans leurs doléances, leurs sommations. Mais quelles têtes I

Presque toutes vieilles, les revendicatrices. La plupart avaient des visages ravagés, des yeux ardents, où se voyaient des reflets de lointains incendies. Si la gloire est souvent le deuil d'un bonheur — selon l'expression de Mme de Staël — le féminisme — le trop violent — est toujours le deuil d'un amour, sinon de plusieurs.

Mme Jérôme Flack ne se trouvait-elle pas dans les conditions requises pour faire une féministe de cette espèce-là? N'y avait-il pas des deuils en elle?

Un jour, Josette Salmon lui proposa d'aller au Palais de Justice. On y devait juger une autre femme qui avait tué son mari. Affaire sensationnelle. Très difficile d'avoir des places. Pourtant, Josette en avait obtenu deux. Elle obtenait des places partout — on ne savait comment. Et Madeleine lui sut. gré de son attention. Avec beaucoup d'intérêt, elle assista aux débats. Foule énorme. L'accusée était fort sympathique. Une brunette qui blésait en baissant les yeux. Le type classique de la candeur. Elle avait des mains grassouillettes. Madeleine, ayant de jolies mains, regardait toujours celles des autres. Et ces mains grassouillettes, un peu courtes, semblaient n'avoir jamais fait que des pâtés de sable.

Pourtant, elles avaient tué. Le mari le méritait bien, sans doute, puisqu'il avait été volage... Elles avaient tué sans hésitation. Deux balles dans le dos, une nuit, pendant que l'inconstant dormait.

En pleurant, la brunette avouait tout, devant les jurés. Les larmes détrempaient son crêpe. Et les jurés étaient émus.

Le président fut impartial ; le défenseur pathétique.

Le dernier qui parle a toujours raison pour certaines peuplades du Beloutchistan — assurent des explorateurs. Les jurés de Paris sont un peu de ce pays-là. Ils acquittèrent la brunette, et l'auditoire trouva que c'était bien fait. On applaudit au fond de la salle. Josette ne put retenir un « bravo ! » et Madeleine, si sensée généralement, donna aussi son approbation.

Ce jugement satisfaisait beaucoup de personnes. Il était à la mode. Il y a une mode pour la justice comme pour les chapeaux. Depuis quelque temps, on acquittait à Paris la plupart des femmes qui se débarrassaient d'un infidèle. Et, connaissant le goût du jour, les jurés ne voulaient point passer pour des attardés.

En province, on condamnait encore quelquefois. Mais c'était fort explicable : on ne connaît pas tout de suite, à Lons-le-Saunier, le bon ton de Paris.

Madeleine était femme. Elle avait un cerveau très malléable, parfois. Tous les courants nouveaux emportaient ses frêles idées. Elle accepta donc, sans résistance, la doctrine à la mode.

Jadis, au théâtre, un homme avait conseillé : « Tue-la !. . . » « Tue-le I » ripostaient les femmes à la ville. Et les juges n'y trouvaient rien à redire.

A dater de ce jour, Madeleine crut avoir, comme beaucoup de femmes françaises, des droits nouveaux sur son mari. Son optique d'épouse dédaignée changea. Des choses qui, naguère, lui avaient semblé insignifiantes, lui parurent énormes. Jérôme n'était plus seulement un époux léger, il devenait un tortionnaire abominable. Coup sur coup, deux autres acquittements de femmes

Il6 LES MAINS BLANCHES

meurtrières furent prononcés, l'un à Paris et l'autre à Versailles. Le mouvement se dessinait. Pourvu que l'instrument du crime fût le revolver, toute femme abandonnée pouvait tuer. Seules les joueuses de couteau ou les verseuses de poison étaient condamnées encore. Pourquoi? On n'en savait rien.

Un soir, Josette arriva bouleversée chez son amie :

— Heureusement, j'ai toujours un revolver sur moi! confia-t-elle. Figurez-vous qu'hier, en sortant du théâtre, j'ai été bousculée par un individu qui voulait me chiper mon réticule. Je lui ai montré mon browning à la hauteur de ses moustaches, et il s'est trotté... Ah î mon petit ! il n'y a plus de sécurité pour nous !

Quelques Jours après, une demi-mondaine abattit un acteur de trois balles dans le dos. Il n'y avait pas de préméditation, — vinrent dire des témoins, — cette dame ayant toujours un revolver sur elle.

Et pourtant, Madeleine n'avait pas encore de revolver. Mais elle commençait à s'en repentir. Et, comme quelquesunes de ses connaissances en portaient un dans leur réticule ou leur manchon (elles se les montraient volontiers en grignotant des gâteaux), Madeleine craignait de se trouver en état d'inélégance.

Un jour de décembre, Josette Salmon lui demanda :

— Que vais-je vous offrir pour votre petit Noël? Entre amies, on pourrait bien se dire... A propos, vous n'en avez toujours pas?

Madeleine comprit. Elle montra un sourire confus.

— Eh bien, vous en aurez un ! A dimanche !... Quelle drôle de petite femme ! Elle a le superflu chez elle, et les

objets de première nécessité... Je vous le choisirai moimême... un modèle charmant que j'ai vu quelque part. Ça s'appelle Baby. Comment préférez- vous? noir ou nickelé? Le noir est plus sérieux... Mes souvenirs au jeune maître !...

Et, la veille de Noël, Madeleine vit, en effet, arriver un amour de browning, dissimulé au fond d'un sac de chocolats fourrés. Elle eut presque peur en voyant cet instrument de mort parmi ces friandises. Quelle drôle d'amie elle avait là !...

Prudemment, elle prit ce joujou de métal. Il était chargé.

Les jours suivants, pour faire plaisir à Josette et lui marquer que son cadeau était le bienvenu, elle mit volontiers ce revolver dans son manchon. Elle ne l'oublia jamais quand Josette venait la prendre dans sa voiture.

Au mois de mars, Mme Salmon l'emmena chez une de ses tantes qui demeurait à Billancourt. Et, dans le jardin de cette tante, elle expédia quelques balles pour s'entretenir la main. Madeleine l'admira. Josette tirait comme un homme.

— Et vous, Madelon? Montrez-nous votre force !

— Oh! moi!... répondit-elle en rougissant.

Elle n'avait jamais tiré. L'aveu scandalisa Josette.

— Mais pourquoi? Vous avez peur?... Quelle poule mouillée ! Il faut pourtant vous y mettre !... Nous allons tirer ensemble. Donnez-moi votre main. Là !...

Et, la main pressée, guidée par les doigts de son amie, Madeleine tira, en fermant les yeux. Elle eut un sourire d'étonnement. Ce n'était pas bien terrible, en effet.

Il8 LES MAINS BLANCHES

Elle tira de nouveau, toute seule... Oh ! bien de. travers !... Mais elle ferait des progrès.

Josette fut contente. Elle la baisa sur les deux joues.

— i Vous me remercierez un jour ou l'autre! Vous verrez ça !

— Mais je vous remercie déjà !

— L'avez- vous dit à votre mari?

— Quoi donc?

— Que vous aviez un...

— Non, avoua Madeleine, avec un soupçon de pourpre aux joues.

• — Vous avez bien fait. Les hommes sont toujours disposés à se moquer de nous...

En effet, Madeleine n'avait point parlé du browning à Jérôme. Elle ne lui parlait plus de rien. La mésintelligence croissait. Bébé seulement les obligeait quelquefois à échanger quelques paroles. Ce n'était point que Jérôme fût beaucoup plus coupable que naguère, mais Madeleine croyait devoir juger sa conduite avec beaucoup plus de sévérité. Si des jurés trouvent naturel qu'une femme tue un homme notoirement inconstant, que penaeraient-ils d'un homme qui va donner à des étrangères 1© meilleur de son cerveau, qui les associe à sa gloire et en fait ses compagnes spirituelles? Au jugement de Madeleine, cérébrale penchée sur des cahiers bleus, ce crime-ci était bien plus grave que l'autre. Et, du reste, Jérôme ne commettait-il pas l'un et l'autre?

A la fin de ce mois, il fut prié d'aller faire une douzaine de conférences en Italie. Il accepta. Deux de ces conférences devaient être données à Rome. Les journaux

l'annoncèrent, et l'un d'eux fit entendre que le conférencier serait reçu à la cour.

Madeleine lut ce journal avec une grande tristesse.

Elle aurait tant voulu suivre Jérôme ! Elle ne connaissait pas encore l'Italie. Elle n'avait jamais vu qu'en rêve Naples, Rome, Florence, Venise. Depuis si longtemps elle aspirait à visiter ces pays heureux où la nature, l'histoire et l'art ont collaboré pour l'émerveillement des poètes et des heureux ! Oh I parcourir ces villes au bras d'un homme acclamé ! Avec lui, admirer les plus beaux tableaux du monde, entendre des louanges royales, être présentée au Saint-Père !

Madeleine fit des bassesses. Bien humblement, elle pria Jérôme de se laisser accompagner. Elle ne serait pas gênante. S'il voulait être seul, de temps en temps, pour faire quelques excursions à Tivoli, à Ravenne, à Paestum, il irait seul. Mais qu'il daignât lui montrer Rome et Venise 1

Il entendit cette requête avec un certain malaise.

— Et Louiset? demanda-t-il gravement, lorsque Madeleine eut fini.

— Louiset a quatre ans bientôt. Il n'a presque plus besoin de moi. Nous le confierons à ma mère.

— Si c'était pour huit jours... Mais je dois rester trois mois en Italie. Je prépare un ouvrage sur la Sicile. J'ai besoin de me documenter. Et laisser pendant trois mois cet enfant...

— Nous pourrions l'emmener avec nous?

— L'emmener? Y pensez-vous? Avec la femme de chambre, alors? Et douze malles?... Vous savez qu'il n'y

a pas de franchise de bagages en Italie !... Et trois ou quatre chambres à l'hôtel, dans chaque ville où nous irions?... Et le changement de climats? Passer les Alpes avec un enfant, en cette saison !... Louiset qui a toujours quelque bobo en avril... Non, vous le sentez bien vousmême, ce n'est pas possible. Ce serait même dangereux. Une autre fois, chère amie. Quand Bébé sera un petit homme, je vous promets.

Elle eut besoin de tout son orgueil pour ne pas crier, sangloter, se livrer à quelque geste de dépit. Était-ce bien à cause de Louiset que Jérôme ne voulait pas d'elle?

Josette Salmon avait lu les journaux, elle aussi. Elle accourut.

— Eh bien, voilà un beau voyage ! s'exclama-t-elle en baisant son amie sur les deux joues. Vous en êtes, naturellement?

Madeleine se demanda s'il n'y avait pas un peu de cruauté dans cette question. Elle avoua que non, elle n'en était pas.

— Pauvre petite ! s'apitoya Josette.

Et, pour la consoler sans doute, elle l'emmena, trois jours après, dîner dans un restaurant italien de la rue Saint-Marc.

A huit heures, elles se placèrent toutes deux autour d'une petite table voisine d'un escalier en colimaçon. Cet escalier conduisait aux cabinets particuliers de l'étage supérieur.

Presque aussitôt, une dame entra vivement, envoya un bonjour souriant au garçon et se dirigea vers l'escalier.

A demi-voix, Josette dit :

— Vous savez qui c'est?

— Non.

— La baronne de Branchelin.

— La poétesse?

— Oui... Regardez donc son sautoir !

Madeleine braqua son face-à-main. Elle vit une femme brune, petite, alerte, au corps enfantin, avec des yeux longs et mouillés. C'était une authentique Égyptienne qui avait eu la fantaisie d'écrire des vers français. On les avait tout de suite estimés admirables. Un notaire, foudroyé d'amour, l'avait épousée naguère. Ils étaient d'ailleurs en train de divorcer... Cette apparition se perdit en quelques secondes, dans l'escalier étroit.

Madeleine dit :

— Je n'ai pas vu le sautoir. Elle avait un sautoir?

— Extraordinaire. Il y avait des ferblanteries !

— Et elle vient ici dîner, seule?

— Oh ! quelqu'un doit l'attendre là-haut !

En faisant cette réponse, les lèvres de Josette eurent un pli étrange, qui laissa voir trois ou quatre dents sur le côté gauche. Un terrier qui va mordre a de ces expressions :

Mais elle versa de l'asti spumante à son amie.

Durant ce dîner, Madeleine parut rêveuse. Elle n'écouta guère Josette, qui, pourtant, n'avait jamais eu plus d'entrain.

Par la spirale de l'escalier, venaient des éclats de rire, des éclats de voix. L'une de ces voix (une voix d'homme) troublait singulièrement Madeleine. Mais Josette lui versait abondamment de l'asti.

A huit heures trois quarts, comme on n'entendait plus rien, là-haut, Madeleine posa brusquement sa serviette.

— Allons-nous-en 1

— Quoi? Pas de dessert?

— Non. J'ai fini.

— Voyons 1...

— Restez si vous voulez. Moi, je file.

— Qu'est-ce qui vous prend?

Sans s'expliquer, Madeleine demandait son manteau et gagnait la porte. Elle avait peur de voir redescendre la baronne par cet escalier, et surtout de voir quelqu'un descendre à sa suite.

Mais elle ne posa pas de questions le lendemein matin, à son mari. Et, le soir, Josette l'emmena dîner ailleurs.

Jérôme devait partir le 28 mars. Le 27, pendant le déjeuner, sans que Madeleine lui demandât la moindre explication, il exposa ses projets : il prendrait, le lendemain matin, à la gare de Lyon, le train direct Paris- Modane, qui part à onze heures et demie. Il serait à Turin le lendemain, à huit heures vingt-cinq. Là, il ferait sa première conférence. Puis, il irait à Milan. De Milan, il passerait à Venise, de Venise à Bologne, de Bologne... Mais cela n'avait pas l'air d'intéresser Madeleine...

Le lendemain, 28, jour fixé pour le départ, Josette Salmon téléphona de bonne heure à son amie :

« Une petite balade printanière, voulez-vous? J'ai découvert un coin charmant sur la ligne de l'Est. Il y a des lilas. Faites-moi l'amitié de venir avec moi. Nous passerons l'après-midi. Déjeunez de bonne heure. Rendez-

vous à midi et demi, à la gare, au quai d'embarquement pour les grandes lignes... Attendez-moi jusqu'à une heure. C'est promis?... »

Madeleine promit. Elle pensait : « Josette comprend que j'ai besoin de m'étourdir aujourd'hui. C'est pour ça qu'elle m'emmène. Elle est gentille... »

L'égoïsme, la méchanceté de Jérôme, partant seul pour l'Italie et la Sicile, révoltaient Madeleine. Jamais elle ne pourrait lui pardonner cela.

Elle déjeuna toute seule à onze heures. A midi, elle partit pour la gare de l'Est. Où voulait la conduire cette folle de Josette? Bah ! cela n'avait pas d'importance.

Elle embrassa Louiset, longtemps, dans le cou, là où elle croyait trouver l'odeur de sa propre chair encore...

« Ah ! mon revolver » 1 pensa-t-elle dans la galerie.

Ce n'était pas le moment de l'oublier... Pour aller dans ce coin de banlieue... Mauvaise réputation, l'Est...

Elle monta dans une voiture. A midi vingt-cinq, elle arriva devant la gare.

Elle se fit descendre à gauche, devant les colonnes. Ce devait être par là, les grandes lignes.

En effet, elle vit les guichets de Mulhouse, de Belfort, les guichets pour l'Italie... Tiens ! on va donc aussi en Italie par l'Est?... Elle ne savait pas.

Et sa pensée évoqua son mari, qui devait être, en ce moment, du côté de Dijon. Ah 1 Dijon ! une belle viile aussi I la capitale de la Bourgogne... Elle ne la connaissait pas.

Madeleine regarda. Pas de Josette. Elle aperçut un

passage, à droite, vers les quais d'embarquement. Elle marcha de ce côté.

C'était bien l'endroit du rendez-vous. Des bibliothèques, des bancs. Au loin, sous le ciel gris, deux convois étaient formés. Tout ce coin de gare fumait de locomotives.

— Ce sont bien les grandes lignes, monsieur?

— Oui, madame 1 Toujours pas de Josette.

Midi quarante; midi quarante-cinq... Madeleine commençait à s'énerver. Elle regarda les livres étalés devant les deux bibliothèques, tout en surveillant les allées et venues des voyageurs. Il y avait un soldat endormi sur un banc de bois.

A midi cinquante, Madeleine vit arriver une petite femme brune, mince, vive...

— Tiens 1 dit-elle entre ses dents.

Elle reconnaissait la dîneuse du restaurant italien : Mme de Branchelin, la poétesse. Derrière elle, deux porteurs étaient surchargés de valises, de sacs, de cartons. L'un de ces sacs attira l'attention de Madeleine.

— On dirait celui de Jérôme 1 réfléchit-elle. C'est bizarre !

Mme de Branchelin s'arrêta devant la grille des contrôleurs, comme si elle attendait quelqu'un.

Et Madeleine, toujours femme, remarqua que la poétesse avait un bien intéressant manteau de voyage : taupe avec petit col d'hermine...

Mais elle frissonna. Elle venait de voir Jérôme... C'était bien Jérôme qui arrivait du côté des guichets, très affairé, ses billets de chemin de fer à la main.

Il rejoignit Mme de Branchelin, la fit passer devant lui et marcha vers le contrôleur.

Alors, Madeleine sentit un souffle de feu sur sa face. Elle comprenait bien. Son mari emmenait Mme de Branchelin en Italie. C'était avec elle qu'il irait à Rome, à Naples et à Venise. Tout cela devait être combiné depuis longtemps. La veille, Jérôme n'avait parlé du train Paris- Modane que pour dépister les espions en cas de surveillance. Ayant fait croire qu'il partait à onze heures du matin par le Lyon, il serait tranquille pour partir à une heure de l'après-midi par l'Est...

— Ah ! bourreau ! bourreau ! cria Madeleine en se précipitant.

On entendit quatre détonations sous le hall vitré,

Jérôme tomba.

Page 1