Les Mains qui Lisent
LES CARACTÈRES CI-DESSUS SIGNIFIENT « LES MAINS QUI LISENT ». M. PIERRE VILLEY, LE SAVANT PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE CAEN, AVEUGLE LUI-MÊME, EXPLIQUE ICI LA GENÈSE ET LES HEUREUX EMPLOIS DE LA MÉTHODE BRAILLE QUI PERMET AUX AVEUGLES DE LIRE ET D’ÉCRIRE.
ans un hôpital de la Côte d’Azur, un soldat et un sergent marchent doucement, le long des allées du parc, sans autre guide qu’une canne. Le gradé, plus familier avec les lieux, sans doute parce qu’il est plus ; ancien dans l’infortune, conduit son comjpagnon et s’efforce de le distraire. L’autre reste muet, sa figure ravagée trahit un
profond accablement, une terreur secrète...
Mais voici qu’ils ont gagné 'un banc. Un horizon merveilleux se déploie devant eux. Peut-être pensent-ils au soleil qu’ils ne reverront plus, à la mer violette-, aux roses grimpantes au seuil de la mai&bïï 'natale.
Qu’importe : le sergent a ouvert un paquet qu’il avait sous le bras. A haute voix, il se met à lire. Oui, le sergent lit. Tl a sursesgesoux un de ces livres d’aveugles
Je sais tout
que les clairvoyants appellent des « livres blancs ». Sur les pages de fort papier jaunâtre, point de signes noirs : rien qu’une foule de petites boursouflures, grosses comme des têtes d’épingles, en relief d’un côté de la feuille, en creux de l’autre ; reliefs et creux se mêlent d’ailleurs aussi bien au recto qu’au verso, et donnent à l’ensemble de la page un aspect hiéroglyphique : mais toutes ces gaufrures sont régulièrement disposées en petits groupes de façon à former des figures toujours les mêmes qui sont les signes d’un alphabet spécial. Pour lire, les aveugles parcourent la ligne avec le doigt : la perception des
ciper à la vie intellectuelle des autres hommes, qui ouvre devant son esprit le monde lumineux des idées, les horizons de la littérature et de la science.
Pour lui, plus que pour tout autre, la lecture est une nécessité. Où trouvera-t-il les éléments d’une vie intérieure qui est chez lui d’autant plus intense que son infirmité le condamne à une activité physique très limitée et l’isole à peu près complètement du monde extérieur ? 11 n’a pour cela que les perceptions lentes et bornées de sa main tâtonnante, et celles de son oreille, plus riches, il est vrai, et plus émotives, mais qu’il ne dépend pas
L’écriture Braille" se lit de gauche à droite. Pour cette lecture , les aveugles se servent des deux mains, la gauche sert à diriger la droite qui, elle, reconnaît les divers signes.
reliefs par le toucher leur donne la notion de la lettre et du mot sinon aussi rapidement, du moins aussi nettement que les clairvoyants peuvent l’obtenir par la perception visuelle des formes : c’est simplement affaire d’un apprentissage qui n’est ni long, ni difficile, quand le sujet avait déjà quelque instruction avant de. perdre la vue.
C’est Cyrano de Bergerac que lit le petit sergent à son compagnon. Et celui-ci, peu à peu rasséréné, l’ecoute avec une attention ravie. Tous deux, maintenant, se sont évadés des misères de l’heure présente.
Ces mystérieux gmifrages sont le talisman magique qui permet à l'aveugle de pnrt.i-
toujours de lui de multiplier et de choisir à sa volonté. Sans doute la voix humaine peut le distraire et l’instruire : elle le réconforte, surtout quand elle émane d’un être aimé ; elle écarte de lui la douloureuse impression de solitude ; mais pour parler^ il faut être deux ; et puis, bien souvent peut-être, dans le milieu familial où il est appelé à vivre, les conversations ne seront pas de nature à nourrir sa pensée méditative.
La lecture lui apporte le salut : le livre est pour lui, en tout lieu et en tout temps, le compagnon jamais lassé et le consolateur par excellence. Il lui permet à la foisi et d’apprendre et d’oublier ; il affranchit et
ennoblit son esprit ; il l’arrache à la réalité douloureuse pour le faire vivre dans l’idéal. « J’ai des livres », écrit un aveugle, « c’est la résurrection, d’est le retour à la vie, à la lumière, à la liberté de l’intelligence. » C’est pourquoi une si profonde reconnaissance s’attache dans le cœur de tous les aveugles aux noms de ceux auxquels ils doivent l’inappréciable joie de pouvoir lire !
Le premier fut Valentin Haüy. La compassion lui inspira, en 1771, de tirer les aveugles de leur misère en les mettant à même de s’instruire. Ayant constaté leur grande finesse tactile, il eut l’idée de
tinguent pas toutes nettement, et le doigt, pour en suivre toutes les sinuosités, est obligé à des mouvements assez complexes. Enfin, si Valentin Haüy donnait aux aveugles la possibilité de lire, il ne leur donnait pas celle d’écrire... Mais il avait découvert le principe et ouvert la voie...
On devait bientôt réaliser les perfectionnements nécessaires : la gloire en revient à Louis Braille ; né en 1809, élève lui-même à l’institut des jeunes aveugles, il avait dès 1825 découvert l’ingénieux système qui porte son nom.
L’originalité de Braille consiste dans l’invention d’un alphabet spécial dont
Pour calculer, les aveugles utilisent un damier dont les cases forment des creux. Dans ces creux se placent à volonté des cubes portant les 19 signes servant aux opérations.
faire pour eux des livres dont les lettres seraient en relief. Il se servit pour cela de caractères typographiques ordinaires, mais de dimensions assez grandes et de contours assez simples pour que le gaufrage qu’ils produisent par empreinte sur le papier soit nettement perceptible au toucher.
Ces premiers essais furent longs et ne donnèrent que de médiocres résultats ; le premier inconvénient de ce système est dans l’énormité du moindre ouvrage ; on ne peut imprimer que d’un côté de la feuille, et avec des caractères de dimensions considérables ; d’autre part, la lecture est lente, car les lettres ne se dis-
les signes ont tous, pour élément essentiel un simple point reproduit de une à six fois sur deux petites colonnes verticales et parallèles qui peuvent comporter trois points chacune ; le nombre et les positions des points permettent 63 combinaisons, c’est-à-dire plus qu’il n’en faut pour distinguer toutes les lettres et tous les signes en usage à la fois dans l’écriture, dans le calcul et même dans la musique. En donnant aux points le relief et les distances nécessaires dans un calibre approprié pour le doigt, on obtient des caractères très nets, dont tous les éléments sont simultanément perceptibles, en sorte que la lecture n’est plus qu’un glissement
Je sais tout
régulier sur les lignes successives. Aussi les aveugles arrivent-ils à lire jusqu’à 150 mots à la minute, ce qui correspond à la vitesse ordinaire de la lecture à haute voix.
Dans la pensée de l’inventeur, l’alphabet Braille devait, avant tout, permettre à l’aveugle d’écrire lui-même. Il suffit pour cela de produire à la main, avec un poinçon, le relief des points sur le papier. La seule difficulté est d’obtenir, sans le secours de la vision, la régularité indispensable, dans l’écartement et l’alignement des points et des lettres : on y parvient aisément grâce à la tablette inventée par Braille
l’écriture manuscrite et pour l’impression. Cette dernière comporte l’emploi de caractères mobiles, dans les mêmes conditions que la typographie ordinaire. Chacun de. ces caractères ou types, en alliage de plomb, porte en relief les points qui forment un signe. Tous ces types, assez volumineux, sont répartis dans les compartiments d’un grand casier établi comme la « casse » d’un imprimeur. C’est là que l’ouvrier, le « tvpo », va les prendre pour composer. Beaucoup de tvpos en Braille sont aveugles eux-mêmes. Ils travaillent avec autant de sûreté que leurs camarades clairvoyants, mais non pas avec autant
LES MAINS QUI ÉCRIVENT I L’ÉCRITURE AU POINÇON LIBRE Pour écrire sans avoir recourt à une machine spéciale, les aveugles se servent d'un poinçon dont ils guident la marche au moyen d'une réglette et d'une planchette à jour.
lui-même ; c’est une plaque de métal tendre, creusée de sillons parallèles, sur laquelle on dispose une feuille d’un papier spécial ; dans un châssis qui maintient la plaque et le papier, peut se déplacer, suivant des intervalles équivalents à une ligne, une réglette percée de rectangles dont chacun a les dimensions exactes d’une lettre. C’est dans ces rectangles que le poinçon de l’aveugle, guidé par la réglette, imprime sur le papier les points voulus, les sillons creusés au-dessous dans la plaque ayant pour effet de ne permettre le gaufrage que dans les conditions d’écartement nécessaire.
Les signes Braille sont les mêmes pour
de vitesse, en raison de la nécessité où ils sont d’employer l’une de leurs mains à lire le texte avant de composer.
Quand la composition est terminée dans les châssis ou « formes » appropriées, on dispose ceux-ci sous la presse pour le « tirage ». La feuille de papier, épaisse et résistante, a préalablement été imbibée d’eau ; elle est ensuite étendue sur le châssis et foulée au moyen d’un molleton, assez fortement pour que les reliefs s’y enfoncent profondément, mais- sans la percer. On la retire ensuite délicatement, puis on la fait sécher.
Mieux encore que pour la typographie, les signes Braille conviennent pour la
Les miins qui lisent
stéréotvpie. On nomme ainsi le procédé qui consiste à utiliser pour le tirage, non plus la composition fixée dans le châssis, mais son moulage métallique, qu’on peut ensuite conserver indéfiniment.. On évite par ce moyen les inconvénients qu’entraîne l’impression ordinaire, ou immobilisation d’un grand nombre de caractères si l’on garde les châssis remplis en vue de tirages ultérieurs, ou nécessité, au cas contraire, de recommencer le travail de composition pour chaque tirage.
La stéréotypie en Braille est une technique très simple : au lieu de mouler la page sur le châssis du compositeur, on
treuse; or, le public des aveugles est tout à fait restreint, et d’ailleurs, avec le Braille, il est pratiquement impossible d’accuinuicr en réserve un grand nombre de volumes, à cause de la trop grande quantité de papier qu’ils représentent.
Car le papier est la grosse affaire : le livre Braille en fait une terrible consommation. Chaque caractère a un calibre d’environ 7 millimètres de hauteur sur 5 millimètres de largeur : on ne peut réduire ces dimensions, calculées pour faciliter le plus possible la perception simultanée, mais distincte, de tous les reliefs du signe. D’autre part, la nature des