‹ Les Mains qui LisentChapitre 2 sur 3 · LES MAINS QUI ÉCRIVENT I LA MACHINE A ÉCRIRE EN BRAILLE · texte numérisé non relu

LES MAINS QUI ÉCRIVENT I LA MACHINE A ÉCRIRE EN BRAILLE

L'écriture au poinçon manié à la main est lente. Pour écrire rapidement, les aveugles emploient une machine munie de six touches dont les combinaisons forment les lettres.

l’écrit directement avec un poinçon d’acier et un marteau sur une feuille de cuivre ou de zinc qui servira ensuite exactement comme un cliché de gravure. La stéréotypie a l’inconvénient de rendre les corrections plus difficiles ; elle nécessite des frais pour l’achat des plaques de métal. Mais elle est plus rapide que la typographie : surtout, elle permet de ne tirer les exemplaires que par petites quantités, au fur et à mesure des besoins. C’est là un avantage considérable : une édition typographique n’a de raisons d’être que si elle produit un très grand nombre d’exemplaires : s’ils sont trop lents à s’écouler, l’opération devient financièrement désas-

caractères n’a longtemps permis d’utiliser qu’un seul côté de la feuille. Enfin, le papier doit être assez résistant et assez épais. On comprend donc que les premiers livres en Braille aient été rares, encombrants et fort chers.

L’ingéniosité des aveugles a triomphé en grande partie de ces graves inconvénients ; par l’invention de l’écriture interlignes et interpoints, on est parvenu à utiliser le papier tant au verso qu’au recto,

On a commencé par écrire au verso dans l’intervalle laissé entre les lignes du recto, intervalle auquel on donnait précisément la hauteur de la ligne écrite ; on obtient ainsi sur chaque page une alter-

Je sais tout

nancc régulière de lignes en creux et en reliefs.

Mais cette écriture interligne oblige à augmenter l'écartement normal des lignes , elle ne représente, par suite, cju un bénéfice de 30 0 /O sur l’écriture au recto seul. Avec le système de l’interpoint, on utilise le recto et le verso tout entiers, en s’arrangeant seulement de manière à ce que les deux poinçonnages en sens inverse se juxtaposent sans se contrarier : ce n’est qu’une affaire de repérage précis, et l’expérience a prouvé que les aveugles n’ont aucune difficulté à lire un ouvrage ainsiécrit, malgré son apparence très confuse aux yeux des clairvoyants.

En pratique, l’interligne et l’interpoint sont peu utilisés pour l’écriture manuscrite malgré les facilités que procure un dispositif spécial imaginé par Ballu pour la tablette à écrire de Braille. Dans la typographie, on les réalise grâce aux ingénieux types « Balquet ».

Mais c’est surtout, en stéréotypie qu’ils sont d’un usage courant : la feuille de métal ■est repliée sur ellemême; le poinçonnage exécuté d’abord sur l’une des faces externes, donne sur une face interne le point en relief et sur l’autre une petite cuvette où il s’engage ; on poinçonne ensuite de même l’autre face externe avec les précautions nécessaires. Pour le tirage, il suffit de placer le papier à l’intérieur, et de soumettre le tout à la pression : la feuille se trouve

MACHINE A IMPRIMER EN BRAILLE Pour imprimer en Braille, on se sert de plaques en zinc portant en relief les signes de l’écriture. Au moyen d'une presse qu'une aveugle fait fonctionner on applique sur ces plaques des feuilles de papier humides.

imprimée simultanément des deux côtés.

Tous ces procédés sont d’ailleurs l’objet d’améliorations incessantes. On dispose maintenant de machines à écrire et de machines à stéréotyper avec lesquelles il suffit d’agir sur des touches qui commandent à six poinçons. On a, pour tvpographier, le remarquable appareil Garin- Comte-Balquet, qui a supprimé le travail si long de la décomposition et de la remise des caractères mobiles dans la casse, etc...

Malgré tout, les livres des aveugles restent encombrants et chers, d’autant qu’il faut une reliure spéciale pour que le tassement des pages ne fasse pas disparaître les reliefs. Ils ont en général le format de in-8°. Très volumineux, bien que relativement légers, ils pèsent, avec leurs 200 pages, souvent plus d’un kilogramme !

Or, il faut sept ou huit de ces volumes pour faire l’équivalent d’un in- 16 ordinaire.

En Braille, l’ouvrage de Sorcl sur « l’Europe et la Révolution fran-.

çaise » comporte 114 volumes ! et chacun de tes volumes coûtait avant la guerre de 6 à 8 francs 1 Aussi, une bibliothèque, même très médiocrement pourvue, est-elle un luxe que bien peu d’aveugles peuvent se payer ; encore faut-il un local assez vaste pour la loger. C’est pourquoi la pénurie de livres Braille fut sensible jusqu’à ces dernières années: peu ou point d’éditions commerciales ; trop de frais, pas assez de clients. On n’en imprimait

guère en France qu’à l’Institut des Jeunes Aveugles et chez les religieuses aveugles de Saint-Paul. L’Association Valentin Huüy a fait construire des machines à stéréotyper qui ont marqué un progrès considérable.

En outre, à l’heure actuelle, le Phare de France met en vente chaque mois plusieurs volumes nouveaux. Enfin, la très ingénieuse presse de M. Vaughan, qui a mis l’impression des livres Braille à la portée du public bénévole, a très notablement multiplié le nombre des livres imprimés.

Toujours, cependant, ce nombre devra rester limité, et c’est au moyen de manuscrits qu’on devra satisfaire une bonne partie des besoins des lecteurs aveugles. A ce point de vue, la bienfaisance a fait sin er veille.

Entre autres services inappréciables qu’elle rend aux aveugles, l’Association Valentin Haüy, fondée en 1883 à Paris, par MM.

de la Sizeranne, a constitué pour euxune bibliothèque d’ouvrages manuscrits ouverte à tous, déjà remarquablement riche, quoique encore insulfisante. Elle ne compta d’abord qu’une centaine de volumes. Elle en avait au commencement de la guerre 50.000, représentant 12.000 ouvrages, et ce nombre s’accroît de jour en jour.

Ces ouvrages, elle les prête à tous les aveugles qui en désirent : elle en expédie en province, aux colonies, jusqu’au Canada. Son catalogue est d’ailleurs assez varié pour satisfaire tous les goûts : on y trouve

des ouvrages de tout genre et de tous

auteurs; les romans sont très demandés, mais les livres d’histoire, de philosophie, de sciences ont beaucoup plus de lecteurs qu’on ne serait tenté de le supposer. Il y a même beaucoup de livres pour les tout pet’ts. Signalons tout particulièrement une abondante collection de partitions : le système Braille convient parfaitement pour la notation musicale.

En moyenne, les lecteurs de la bibliothèque Braille lisent deux volumes par semaine, mais il y en a qui en lisent plusieurs cent a in es annuellement.

Avant la guerre, la Bibliothèque prêtait 3.000 volumes par mois.

Ce chiffre s’accroît rapidement à mesure, hélas ! que s’accroissent les besoins. Il convient d’ailleurs de noter que les ou vrages prêtés sont l’objet de grands soins et peuvent faire un très long usage. Un volume qui a été lu un millier de fois peut encore servir, car l’effleurement répété du doigt sur les reliefs ne les efface pas d’une façon sensible.

Les magnifiques résultats obtenus pour la multiplication des livres blancs sont en très grande partie l’œuvre de la générosité privée qui s’est exercée là d’une façon aussi originale qu’efficace. Ce sont surtout des copistes bénévoles qui ont charge d’alimenter la bibliothèque. A l’appel lancé par l’Association Valentin Haüy, les bonnes volontés ont répondu de toutes parts. Hommes, femmes, enfants même, se sont mis à

MACHINE A ÉCRIRE MANIÉE PAR UN AVEUGLE Les aveugles peuvent écrire pour les voyants. L’agilité et la délicatesse de leur doigté, la précision impeccable de leurs mouvements font d'eux d’excellents dactylographes.

Je sais tout

l’étude de l’alphabet Braille et initiés au maniement des appareils : l’apprentissage est d’ailleurs court et le travail facile, surtout pour ceux qui peuvent employer des appareils perfectionnés. On cite des copistes qui arrivent à fournir jusqu’à 25 volumes par an...

Ainsi se développe, suivant la généreuse pensée d’Haily, une œuvre de charité qui s’impose aujourd’hui comme un devoir plus impérieux que jamais puisqu’il s’agit

désormais de rendre la vie supportable à j tant de malheureux frappés au service de I la Patrie. D’ailleurs la société se doit à ; elle-même de ne négliger aucune de ses j forces vives. Il lui importe de mettre les \ aveugles à même de collaborer à son effort ! intellectuel et moral. Les Anciens ne j disaient-ils pas qu’Homère était aveugle.

Pierre VILLEY,

professeur à la Faculté des Lettres de Caen ,

Page 1