‹ Les maisons a succursales multiples en France et à l'étranger [microform]Chapitre 1 sur 51 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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AVANT-PROPOS

Le phénomène de la concentration caractérise notre économie moderne. On peut dire qu'il existe une « loi de concentration des entreprises^ » remarquable aussi bien dans l'industrie que dans le commerce ou dans la banque. Nous désirons étudier aujourd'hui une forme de concentration du commerce de détail qui est mal connue et n'a fait encore l'objet d'aucun travail d'ensemble : nous faisons allusion à la concentration qui s'effectue grâce aux succursales.

Quand on parle de concentration commerciale, on évoque immédiatement l'image des « grands

i. Cf. Gide, Coar& d'Économie politique, Paris, 19H, p. 177.

MORIDE.

magasins » dont le Bon Marché est l'exemple le plus typique : il semble alors que toute concentration commerciale doive se manifester sous cette modalité, autrement dit : que la concentration commerciale doive toujours correspondre à une concentration des établissements. Ceci est une grave erreur. La concentration commerciale est susceptible, à l'heure actuelle, de revêtir des formes diverses : quand on s'en occupe on est surpris de sa souplesse, de sa complexité; elle peut notamment exister soit grâce à l'installation d'un seul magasin aux dimensions colossales, soit grâce à la création d'une multitude de petites boutiques^.

1. M. Saurel dit, dans son ouvrage intitulé Sociétés de crédit contre banques locales (p. 13) : « La concentration industrielle aboutit à la constitution d'un établissement énorme et unique englobant, sur un seul point, tous les rouages qui doivent concourir à la production. La concentration financière, au contraire, est caractérisée par la formation de sociétés qui ne sont autre chose que la collectivité d'établissements multiples et distincts.., . — Cette manière d'envisager les choses nous semble critiquable : concentration industrielle et concentration commerciale peuvent également se produire grâce à une collectivité d'établissements multiples et distincts.

Citons aussi les lignes suivantes extraites de La Petite Bourgeoisie aux Pays-Bas (Rapport par Oscar Pyfferoen, Bruxelles, 1902) :

« De toutes les causes qui rendent plus difficiles les conditions d'existence du petit commerce de détail, aucune n'a fait davantage sentir ses effets en ces derniers temps que la concentration des capitaux. C'est tout au moins le fait nouveau qui attire le plus l'attention, et jamais il ne s'est manifesté avec autant de force que de nos jours.

« Elle opère doublement, en hauteur comme en largeur. Elle

AVANT- PROPOS

Certes un établissement comme le Bon Marché attirera l'attention de l'économiste, mais la com-

crée ces vastes magasins, puissants soit par la réclame et le bon marché, soit par le choix et la variété des articles.

. Elle multiplie les succursales d'une maison et transforme les détaillants de jadis en de simples dépositaires, en employés dépendant d'un chef central. Les deux conceptions sont quelquefois combinées : des grands magasins installent des succursales dans plusieurs villes, même de moindre importance. Un détaillant de Bois-le-Duc m'écrit : « Il y a ici quelques grands maga- . sins qui vendent les articles d'aunages et de confections, tels n que Vroom et Dreesman (De Zon), Kreymborg et C* (que l'on « dit être une filiale de Peck et Gloppenburg, maison qui a encore « des succursales en d'autres villes)... » Certaines professions perdent de plus en plus leur indépendance par l'envahissement du capitalisme. A Amsterdam, d'après J. Loopuit, 75 0/0 du béUil abattu est entre les mains d'un nombre relativement petit de personnes disposant de capitaux plus ou moins grands, appelés des négociants en gros, dont les bouchers dépendent et auxquels ils doivent acheter la viande à des prix élevés.

« Il en est de même des débits de boissons à Amsterdam. On peut affirmer que les deux tiers en sont créés avec l'argent et pour le compte des grandes brasseries. Nombre d'autres professions, l'épicerie, par exemple, sont en voie de se transformer entièrement en dépôts d'articles de fabrique, vendus en boîtes, paquets, etc..

« II y a vingt ans, me déclarait M. Pastoors, chacun dirigeait sa propre affaire; maintenant ce sont presque partout des gérants ou des dépositaires que l'on rencontre; une maison a souvent cinq ou dix succursales. Ce sont les marchands de cigares qui ont commencé à avoir des dépôts. »

« L'on citait, en 1893, au Congrès de Booz à Rotterdam, la maison Boele de Kampen qui ouvre partout des dépôts de ses cigares. Les dépositaires ne sont pas des intermédiaires libres de se fournir à cette firme ou ailleurs, mais des employés d'une catégorie spéciale, ne débitant que les produits de cette maison. Toutefois, on faisait remarquer que c'était l'œuvre de l'énergie d'un seul homme et non d'une société, et que ce résultat méritait plutôt l'admiration. D'autre part, on se plaignait à cette réunion de la concurrence que font les fabriques en vendant directement aux consommateurs. Les fabricants deviennent peu à peu des boutiquiers, la classe moyenne doit ainsi disparaître. •

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pagnie Lipton, qui possède plus de 400 maisons de vente, répandues dans toute l'Angleterre, ne doit pas non plus le laisser indifférent.

La concentration n'implique nullement en effet V unité d'établissement ^.

Le premier mode de concentration « saute aux yeux » : en passant devant le Bon Marché, il est impossible de ne pas songer au chiffre du capital utilisé, au nombre des employés, à l'importance

1. Bourguin dit en excellents termes : « ... L'analyse qui vient d'être présentée montre suffisamment que les avantages de la concentration ne sont pas toujours attachés à la dimension de l'établissement, mais qu'ils le sont plutôt à la dimension de l'entreprise. La distinction est essentielle, car une entreprise peut réunir sous une même direction industrielle et commerciale plusieurs établissements distincts et éloignés. Il y a des limites qu'un établissement ne peut dépasser dans sa croissance sans une lourde surcharge des frais généraux, et sans une aggravation périlleuse des difficultés de surveillance et de direction ; il n'y a pas de limite, semble-t-il, à l'extension des entreprises. Une entreprise trouve donc avantage, dans certaines circonstances, à s'étendre par multiplication de ses établissements, agences ou succursales, plutôt que par agrandissement d'un siège unique. Nous en avons déjà cité quelques exemples; nous le verrons mieux encore en étudiant les trusts. » (Bourguin, Les Systèmes socialistes et l'évolution économique, Z" éd., Paris, 1907, p. 188.) Au sujet de la terminologie juridique, voir Valéry, Maison de Commerce et Fonds de Commerce, Annales de Droit Commercial, 1903, p. 209 et suiv. M. Valéry dit notamment, p. 237 : « 11 convient encore de remarquer, car cette remarque vient à l'appui de la distinction à faire entre la maison de commerce et le fonds de commerce, qu'une même maison de commerce peut posséder simultanément plusieurs fonds de commerce portant chacun un nom différent. C'est ainsi que les Grands Magasins du Louvre, VHôtel du Louvre et VHôtel Terminus de la gare Saint-Lazare appartiennent à la même société. »

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des achats et des ventes. Mais on n'éprouve plus la même impression quand on rencontre sur son chemin une succursale, semblable à une boutique quelconque : souvent on oublie qu'on se trouve en présence d une forme spéciale de concentration. Dans le premier cas, la concentration concerne et l'entreprise et l'établissement; dans le second, il y a bien concentration dans V entreprise, mais pas quant à rétablissement, la concentration de l'entreprise correspond alors à une décentralisation des établissements.

Si l'on veut essayer de caractériser brièvement la concentration qui fait l'objet du présent travail, il faut dire que la maison à succursales 7nultiples est une entreprise qui, au lieu d'être centralisée en un seul établissement, est disséminée, éparpillée entre plusieurs établissements. La caractéristique de ces firmes c'est d'avoir le « don d'ubiquité^ ». Démantelez un grand magasin et semez-en les rayons divers aux quatre coins de la ville et vous aurez une « maison à succursales multiples ». En Allemagne, on dit de Tietz : « Er bat Filialen selbst auf dem Mond » ^ il a des succursales

1. Cf. notre article de la Revue Athena, p. 148 et suiv. : Les maisons à succursales multiples, Paris, F. Alcan, janvier 1912.

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même dans la lune. Et, sur les catalogues des machines à écrire Remington, nous lisons cette phrase que toute maison à succursales désirerait afficher en lettres d'or : « Le soleil ne se couche pas sur les établissements Remington. »

Dans le combat que constitue la concurrence économique, le grand magasin c'est le gros vaisseau de guerre ou le corps d'armée quelque peu immobilisé par sa masse, les succursales constituent au contraire les vaisseaux légers, les tirailleurs qui sont et vont partout.

Toutes ces boutiques, tous ces petits magasins sont liés les uns aux autres par les fils invisibles de l'unité de direction, direction qui se trouve située au siège social.

Il se produit là, pour le commerce, un fait analogue à celui qui existe, pour la fabrication, dans le cas où l'industriel a recours à ce qu'on appelle la « fabrique collective^ ». Dans le système de la fabrique collective, le siège donne du travail à domicile, les ouvriers, au lieu d'être groupés dans l'usine, sont parsemés, ils travaillent chez eux : avec ce mécanisme, on se trouve donc en présence d'une concentration dans l'entreprise,

1. A propos de la fabrique collective, voir Le Développement de la Fabrique et le travail à domicile dans les industries de Vhabillement, par Aftalion, Paris, 1906.

AVANT-PROPOS

mais d'une décentralisation quant au procès de travail. Avec les maisons à succursales multiples il y a toujours concentration dans l'entreprise, mais décentralisation quant au procès de vente. Comme exemple de firme pratiquant, en France, le système de la fabrique collective et celui de la vente par succursales, nous pouvons citer la Belle

Cette différence entre les deux sortes de concentration commerciale - concentration à établissement unique, concentration à établissements multiples - correspond à une différence de conception dans le mode de vente. Tout commerçant, en effet, a le choix entre deux procédés : ou bien il peut s'établir en un endroit et faire venir le client jusqu'à lui, pu bien il peut aller jusqu'au client, s'établir dans sa rue, à sa propre porte' : dans le

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