SECTION III LA RÉPARTITION DES TITRES DES SOCIÉTÉS
Nous avons vu que les maisons à succursales multiples constituent une forme de concentration remarquable ; mais ces masses énormes de capitaux agglomérés sont-elles la propriété de quelques gros capitalistes ou au contraire appartiennent-elles à un grand nombre de petits ou de moyens capitalistes : telle est la question qui se pose. Autrement dit, la concentration des capitaux qui se manifeste objectivement, existe-t-elle aussi subjectivement, juridiquement, quant à la propriété? Savoir que le capital de telle société est de 500 millions est évidemment fort intéressant, mais connaître comment sont réparties les actions qui représentent ce capital n'est pas moins attachant. Pour répondre à la question ainsi posée, il faudrait posséder des statistiques que nous n'avons pas : il n'y a pas de documents indiquant la répartition des titres des grandes sociétés. Cependant en Angleterre les listes des actionnaires peuvent être consultées : nous avons étudié ces listes à Londres au Somerset Haus et en avons retiré quelques indications utiles.
Il serait possible d'utiliser ces documents du Somerset Haus, mais ce serait un travail colossal qui ne pourrait être que l'œuvre d'une collectivité. On verrait ainsi quelle a été l'influence de la création des grandes sociétés, non plus sur le problème économique de la production, mais sur celui de la distribution. Pour les pays autres que l'Angleterre, nous n'avons donc pu avoir que des impressions d'ensemble, basées sur nos observations.
Tantôt les titres des grandes sociétés à établissements multiples sont disséminés entre les mains de nombreux porteurs; tantôt au contraire, ils sont concentrés. Souvent ce sont les seuls membres du conseil d'administration qui possèdent les titres. Parfois, les titres sont répartis uniquement entre les membres d'une même famille (c'est le cas de la firme belge Delhaize, marque a Le Lion »). Enfin lorsqu'il s'agit d'une entreprise privée qui a été transformée en société, celui qui a vendu son affaire se voit attribuer, en général, comme prix, un paquet de titres qu'il conserve afin de garder la première place dans la direction de la nouvelle société. Prenons l'exemple de la société belge des « Grands Magasins Léonhard Tietz ». Cette société a été fondée au capital de 6 millions de francs, représenté par 12 000 actions de capital de 500 francs chacune ; il a été en outre créé 6000 ao-
lions de jouissance. Il a été attribué à M. Léonhard Tietz, en rémunération de ses apports, 10000 actions de capital entièrement libérées et les 6 000 actions de jouissance; les 2 000 actions du capital restantes ont été prises par 11 souscripteurs.
Il arrive aussi également que les titres sont possédés par les directeurs ou gérants des succursales. L'inconvénient de la vente par succursales c'est que le gérant ou directeur, n'étant pas propriétaire de l'établissement qu'il dirige, n'est peut-être pas parfois suffisamment stimulé par l'intérêt personnel. Pour remédier à ce danger, on intéresse le directeur, on lui donne un tant pour cent sur les affaires ou sur les bénéfices; mais un système ingénieux, pour éviter l'inconvénient signalé, c'est de faire du directeur ou gérant un gros actionnaire : ayant ses capitaux dans l'entreprise, il dirigera la succursale, qui lui est confiée, avec autant de zèle qu'un entrepreneur autonome. Ce procédé est surtout excellent là où il est indispensable de laisser une certaine initiative au directeur de succursale ; le fait que le directeur possède un certain nombre de titres vient en quelque sorte faire contrepoids à la liberté qui lui est laissée. Les sociétés de grands magasins à succursales multiples emploient parfois ce système.
En un mot, la concentration doit être envisagée
non seulement au point de vue de la production, mais aussi au point de vue de la distribution, donc : au point de vue technique et au point de vue juridique. Imaginons une société au capital de 200 000 fr. qui a 10 succursales; supposons que le directeur de chaque succursale possède 20 000 fr. de titres; on se trouvera alors en présence d'une entreprise ayant un caractère tout à fait original puisque chaque directeur aura en même temps la qualité d'actionnaire; ne pourraiton pas dire, dans cette hypothèse, que l'entreprise capitaliste en question, par certains côtés, aurait un caractère coopératif? Ayant posé ces généralités donnons quelques précisions pour l'Angleterre. ^
L'Express Dairy Company Limited fut fondée en 1864 au capital de £ 100000 divisé en 20 000 actions de £ 5; en 1887 les 20 000 actions sont réparties entre 10 actionnaires dont l'un d'eux possède à lui seul 19 897 actions. Les actions de la firme W. and A. Gilbey étaient réparties, en 1893, entre 16 porteurs; en 1910, entre 34 porteurs.
Les titres des autres sociétés anglaises que nous avons étudiées sont en général disséminés : c'est le cas pour Lyons, Lipton (les noms des porteurs sont contenus dans deux gros volumes), Hope Brothers, Albert Baker and Co et Aylesbury Dairy Company.