UNE LETTRE INÉDITE A PROPOS DU PRÉLUDE DU TROISIÈME ACTE
Dans son article au Journal (i) sur la première des Maîtres Chanteurs^ à l'Opéra de Paris, M. Catulle Mendès a donné une information qui n'a pas laissé de provoquer une certaine surprise.
Parlant du dénouement des Maîtres Chanteurs^ il ajoutait : (( Je ne pense pas que Wagner fût tout à fait résolu à s'en tenir à ce dénouement; je puis même affirmer qu'il avait conçu un drame, — un drame en un seul grand acte, — qui eût été la fin, ou plutôt le sens définitif des Maîtres Chantcîirs. Hans Sachs, qui n'a pas plus de quarante-deux ans, à la minute des Maîtres Chanteurs^ épousait, seize ans plus tard, la fille d'Eva et de Walther; et — S3-mbole charmant, c'était l'hymen de la plus vieille, de la plus populaire poésie,
{}) Journal du 11 novembre 1897.
qui a tout inventé, avec la poésie nouvelle, qui croit tout inventer. »
Dans les mémoires d'Emile Heckel, le promoteur des Wagiiervereine, que vient de publier la Neue Deutsche Riuidschaii (i^i^ janvier 1898), cette information se trouve confirmée.
(c M™e Wagner, dit Heckel, m'apprit vers le même temps (1871J qu'il existait quatre drames complètement terminés du maître : Ltdher^ Frédéric-Je-Grand, Hans Sachs (son second mariage) et le Duc Bernard de Weimar. »
Mais suivant les indications qu'a bien voulu me donner M. de Wolzogen, ce renseignement paraît être inexact. Les quatre drames n'ont jamais existé qu'à l'état de projets; ils ne sont même pas esquissés. En ce qui concerne Hans Sachs, Wagner aurait parlé simplement de traiter peut-être un jour l'épisode historique du second mariage de son héros avec Barbara Harscher, qui, selon les uns, n'avait que dix-sept ans lorsque Sachs, déjà âgé de soixante-six ans, convola avec elle, qui suivant d'autres, était elle-même une jolie veuve d'au moins vingt-sept ans et davantage lorsqu'elle s'unit le 2 septembre i55i au vieux poète-cordonnier.
L'idée du mariage de Sachs, m'écrit M. de Wolzogen, n'a jamais eu aucun rapport avec la fille d'Eva et de Walther; il n'a jamais été question que d'une « fille d'Eve », originaire de Nuremberg. Dans la pièce, toutefois, Walther et Eva auraient fait une apparition, mais seulement comme vieux amis de Sachs et comme invités.
Voilà tout.
Dans le même article, M. Catulle Mendès a reproduit un texte de l'analyse du prélude du troisième acte des Maîtres Chanteurs^ qui diffère assez sensiblement (non pour le fond mais pour la forme), de celui que j'ai donné page 254. Cette analyse, ainsi que je l'ai dit, a été écrite en français par Wagner et se trouve dans une lettre adressée en 1S69, à une admiratrice française, à propos d'une exécution de ce prélude, sous la direction de Pasdeloup. Voici d'après la copie qu'a bien voulu me communiquer M. de Wolzogen, d'après
le brouillon conservé à Wahnfried, le texte de ce fragment de lettre, dont je respecte le style et l'orthographe :
Au lever du rideau de ce 3^ acte, on voit H. S. dans son attelier de cordonnier, au grand matin, assis dans sa chaise de grand père, parfaitement absorbé par la lecture de la chronique du monde; il parle à son jeune garçon apprenti sans cesser de son état de parfaite absence d'esprit : après la sortie du garçon, la tête toujours appuyée sur son énorme volume, il ne fait que continuer dans ses méditations jusque là silencieuses par ces mots, prononcés enfin de haute voix : « Wahn! Wahn ! Uberall Wahn ! » ce que je ne saurais pas traduire peut-être par : folie ! folie ! partout folie ! mais cela ne donne pas le sens de « Wahn « qui est beaucoup plus général. Dieu sait, comment mon public à deviné d'avance dans cette introduction instrumentale, dont nous parlons, la situation suivante et l'état de l'âme damonH. S. Le premier motif des instrumens à cordes a été entendu (il est vrai) en même temps avec le S^me couplet du chant de cordonnier au 2^ acte, il exprimait là une plainte amère de l'homme résigné, qui montre une physiognomie gaie et énergique au monde; Eva avait compris cette plainte cachée, et navrée au fond de son âme, elle avait voulu fuir pour ne plus entendre ce chant à l'apparence si gai. Ce motif se joue et développe maintenant tout seul pour mourir dans la résignation : mais en même temps les cors font entendre comme de loin, le chant solennel, avec lequel H. S. à salué Luther et sa réformation, et qu'a rendu au poète une popularité incomparable. Après la première strophe les instrumens à cordes reprennent très doucement et dans un mouvement très retardé des traits du vrai chant de cordonnier, comme si l'homme levait son regard de son travail de métier pour regarder en haut et se perdre dans des rêveries tendres et suaves ; alors les cors continuent, aux voix plus élevées, l'hymne du maître, par laquelle H. S. à son entrée à la fête est salué par tout le peuple de Nuremberg dans un éclat tonnant des voix unanimes. Maintenant le premier motif des instrumens à cordes rentre encore, avec la forte expression de l'ébranlement d'une âme émue à fond ; il se calme, se rassied et arrive à l'extrême sérénité d'une douce et béate résignation.