RICHARD WAGNER ET HŒLZL
A propos du comédien Holzl, qui créa à Munich le rôle de Beckmesser, je dois à l'obligeance de M. Félix Mottl communication d'un spirituel sixain de Richard Wagner^ inédit, je crois. Voici cette petite pièce de vers, dans^laquelle Wagner plaisante avec humour, à propos des coupures que l'on prétendait opérer dans le rôle de Beckmesser:.
Hôlzl, Hôlzl, strafî wie Holz !
Nichts gestrichen, immer stolz !
Wird am Schluss er ausgelacht ' Keiner doch es besser macht. Selbst als Arm und Beinzerschlag'ner Trôst er sich mit Richard Wagner.
Voici, autant que le permet la traduction, le sens de cette pièce. Au début, Wagner fait un jeu,de mots sur le nom de son excellent interprète, jF/o/^/,^ qui en allemand peut être pris comme le diminutif de Hok = bois.
Hôlzl, Hôlzl, dur comme le bois, Pas de coupures ! résiste ferme !
Si à la fin on se moque de toi, Personne cependant ne peut faire mieux.
Même les jambes et les bras rompus, Console-toi avec Richard Wagner.
— 3oi —
LES MOUVEMENTS DE l'oUVERTURE
Dans son opuscule sur VArt de diriger, Wagner a consigné quelques indications sur les mouvements de l'ouverture des Maîtres Chanteurs. En voici la traduction :
Le mouvement principal de ce morceau a été indiqué par moi comme « très modérément animé », ce qui correspond à peu près à l'ancienne désignation : allegro maestoso. Aucun mouvement — quand il dure et surtout quand il se charge d'épisodes, — n'a plus que celui-ci besoin de nuances; on le choisit volontiers pour les morceaux où divers motifs subissent de multiples combinaisons parce que sa large membrure en quatre temps réguliers est très favorable à ces combinaisons par les modifications qu'elle facilite. D'autre part, ce mouvement modéré à quatre temps est aussi celui dont le sens est le plus variable. On peut le battre en quatre temps énergiquement animés et en faire ainsi un allegro vif (c'est le mouvement principal que j'ai eu -en vue ; il se manifeste avec le plus de vivacité dans les huit mesures qui servent de transition de la marche propreînent dite à l'épisode en mi majeur) :
Ou bien, on peut se le figurer comme une demi-période formée de deux mesures à 2/4 ; il permet dans ce sens de ■donner le caractère d'un scherzando vif à l'entrée du thème en diminution ;
Ou bien encore on peut l'interpréter comme un alla Ireve (2/2J; il correspond alors à l'ancien et aisé Umpo andanie
{fréquent dans la musique d'église) que l'on bat exactement en deux temps assez lents.
C'est dans ce dernier sens que je l'ai employé à partir de la huitième mesure après la rentrée du ton d'^^^ majeur^ pour la combinaison du thème principal de la marche, maintenant exécuté par les basses, avec le second thème principal chanté avec aisance et largeur, en valeurs augmentéesdu double, par les violons et les violoncelles :
Ce second thème, je l'avais d'abord introduit diminué dans l'exacte mesure à quatre temps :
Sous cette forme, interprété avec une extrême délicatesse, il a un caractère passionné, presque hatif (comme d'une déclaration d'amour murmurée à la dérobée). Afin de maintenir son caractère de délicatesse, le mouvement devra être un peu retenu, car l'empressement passionné est suffisamment exprimé par la figuration plus mouvementée; il faudra le conduire, en un mot, vers l'extrême nuance du mouvement principal dans le sens du grave 4/4; afin de réaliser cette nuance sans secousse (c'est-à-dire sans altérer l'allure du mouvement fondamental), une mesure /o^o rallentando prépare cette flexion.
Avec la nuance plus inquiète, finalement dominante, de ce thème :
pour laquelle j'ai indiqué une exécwiioTi passionnée ^ il m'a été facile de ramener le mouvement à sa primitive allure
animée, et de le transformer en Vandmite alla brève dont je parlais plus haut, et ainsi je reviens à une nuance du mouvement principal déjà développée dans l'exposition du morceau. En effet, le premier développement du solennel thème de marche se résout aussitôt en une sorte de coda largement traitée, dans le caractère d'un cantabile, qu'on n'exécutera convenablement qu'en le prenant dans ceiempo andante alla brève.
Ce cantabile, de grande sonorité :
étant précédé de cette fanfare aux temps pesamment accentués : ,^. .^^^ ■-.-•.•
la transformation du mouvement doit commencer aussitôt que la marche en noires vient à cesser, c'est-à-dire avec l3Stenues sur l'accord de dominante qui introduisent le cantabile. Comme ce large mouvement en notes d'une demi-mesure s'étend avec une gradation sensible, notamment aussipar la modulation, j'ai cru pouvoir, sans autre indication,. m.'en remettre au chef d'orchestre de l'allure à lui imprimer, car l'interprétation des passages de ce genre, quand on cède au sentiment naturel des exécutants, conduit d'elle-même à une exécution plus chaude ; me fondant sur mon expérience de chef d'orchestre à cet égard, j'ai cru pouvoir me borner à indiquer l'endroit où le mouvement revient à l'allure première du 4/4, c'est-à-dire, comme le sentira tout musicien, au moment où dans les successions harmoniques reparaissent les marches en noires. Dans la conclusion du prélude ce mouvement plus large en 4/4 s'impose de nouveau tout aussi clairement au retour de la fanfare signalée plus haut^ fortement accentuée en manière de marche et à laquelle vient s'ajouter le redoublement rythmique de son ornementation figurée; de la sorte on termine exactement
avec la même allure qu'on avait commencé le morceau. Cette ouverture je la fis jouer pour la première fois à Leipzig, sous ma direction, dans un concert privé (i); elle fut si parfaitement rendue d'après les indications que j'ai <:onsignées ci-dessus, que l'auditoire, très restreint et presque exclusivement composé d'amis de ma musique venus du dehors, en redemanda une seconde exécution immédiate; à quoi les musiciens, d'accord avec les auditeurs, se prêtèrent avec un empressement joyeux. L'impression produite paraît s'être répandue si rapidement et si favorablement que l'on jugea bon, peu après, de faire connaître ma nouvelle œuvre au public ordinaire des concerts du Gewandhaus. M. le chef d'orchestre Reinecke, qui avait assisté à l'exécution sous ma direction, la dirigea cette fois ; mais sous sa direction les mêmes musiciens l'exécutèrent de telle façon que l'œuvre fut sifEée par le public. Je ne veux pas rechercher si je dois ce succès à la loyauté des exécutants, c'est-àdire à ime volontaire mutilation de mon ouvrage; il me suffit de savoir que nos chefs d'orchestre sont d'une incapax:ité sans fard. Quoi qu'il en soit, j'ai appris, plus tard, par des témoins auriculaires très initiés quel mouvement M. le .chef d'orchestre avait pris et... j'ai compris.
Quand un chef d'orchestre veut faire comprendre à son -public ou à son directeur ce qu'il y a de dangereux et de -pervers dans mes Maîtres Chanteurs^ il n'a besoin que de diriger l'ouverture comme il dirige Beethoven, Mozart et Bach, manière qui convient aussi à R. Schumann, Aussitôt l'on convient que c'est là une musique fort désagréable. Qu'on se figure un organisme aussi vivant, et cependant aussi infiniment délicat et sensible, que les mouvements de cstte ouverture tels que je viens de les analyser, qu'on se le figure couché dans le lit de Procuste d'un de ces classiques
(i) Wagner fait ici ahusion au concert organisé le ler novembre 1S62, par son jeune ami Wendelin Wessheimer et dont nous avons parlé page 56.
tatteurs de mesure, on aura l'idée de ce qui va se passer. On vous dit : « Tu vas t'étendre sur cette couche ; tout ce qui dépassera, je vais te le couper; tout ce qui sera trop court, je vais te l'étirer ! » Et l'on joue de la musique, afin d''étou£fer les cris de douleur de la victime !
Ainsi loti, non seulement l'ouverture des Maîtres Chanteurs^ mais l'ouvrage tout entier (sauf les coupures opérées) fut aussi présenté au public de Dresde qui, jadis, avait entendu sous ma direction plus d'une exécution vivante. Pour parler avec une précision de technicien, le mérite du chef d'orchestre en cette exécution consista en ceci, qu'il avait étendu rigoureusement à tout l'ouvrage le mouvement d'un quatre temps inflexiblement roide ; et encore en avait-il pris la nuance la plus large comme règle invariable. De là résulta encore ceci : Je me sers comme d'un refrain populaire de la conclusion de l'ouverture, de la combinaison des deux thèmes principaux pris dans le mouvement d'un andante alla brève idéal, ainsi que je l'ai dit plus haut, pour en faire la péroraison joyeuse de tout l'ouvrage; sur cette combinaison thématique plus intense, traitée autrement et élargie, dont je me sers ici en manière d'accompagnement, je fais chanter à Hans Sachs son éloge simplement sérieux des Maîtres chanteurs et finalement ses consolantes rimes sur l'Art allemand. En dépit de sa gravité, cette apostrophe finale doit agir d'une façon apaisante et joyeuse sur l'auditeur, et cette impression je l'attendais justement de la combinaison pleine d'humour de ces deux thèmes dont l'allure rythmique ne doit assumer un caractère plus solennel et plus large que tout à la fin, à l'entrée du chœur.
Eh bien, la nécessité de modifier dans le sens d'un andante alla Ireve un mouvement pris dès le début comme s'il s'agissait d'une musique destinée à accompagner une pompeuse procession, ne fut pas mieux comprise dans le chant final de l'ouvrage qui n'a cependant aucun rapport avec une telle marche; et ce mouvement, mal pris dès le commencement, demeura jusqu'au bout la règle immuable suivant la-
quelle le chef d'orchestre emprisonna dans la rigide allure d'un 4/4 régulier le chant du vivant interprète de Sachs, ce qui força nécessairement celui-ci à chanter cette apostrophe finale aussi sèchement et aussi froidement que possible. Des amis me supplièrent alors de sacrifier ce finale, de le ce couper », car il laissait une impression par trop déprimante. Je m'y opposai énergiquement. Les plaintes cessèrent. J'appris un jour pourquoi : le chef d'orchestre s'était substitué à l'auteur trop entêté, et de son autorité privée (naturellement dans l'intérêt de l'œuvre!) l'apostrophe finale, il l'avait coupée !
« Couper ! couper ! » — c'est ViiUima ratio de nos chefs d'orchestre; ce leur est un sûr moyen de rétablir d'heureuses relations entre leur incapacité et les difiicultés des tâches artistiques qu'ils ne sont pas aptes à résoudre convenablement!...