Scène VI
Que vient faire ici Beckmesser, à pareille heure? Il vient chanter sous la fenêtre d^Éva une sérénade conçue selon les règles de l'art, et ce, dans l'espoir de conquérir son cœur. Le voici qui accorde son luth, accoté à la maison de Sachs; il va chanter. Mais le cordonnier a installé sans bruit son établi près de la porte, et se met alors en devoir de travailler aux souliers que le greffier lui a commandés, et que ce matin il lui a reproché de n'avoir pas encore livrés. Le bruit du marteau interrompt à chaque instant la sérénade de Beckmesser; et pour se donner du cœur, Sachs entonne à gorge déployée un chant de sa façon que les coups de marteau ne cessent de rythmer, ce qui met le pauvre greffier en complet désarroi. Beckmesser a beau invectiver le cordonnier, celui-ci ne veut rien entendre; il chante et tape toujours. «A la fin, il offre un accommodement : que le galant
LE POÈME DE RICHARD WAGNER 6l
roucoule ses couplets; pendant ce temps son marteau accomplira un double office; il travaillera aux souliers et frappera sur les semelles, mais seulement quand le greffier aura commis une erreur; plus Beckmesser fera de fautes, plus vite il aura ses chaussures. C'est à prendre ou à laisser. Force est bien de se rendre à merci : le malheureux Sixtus entonne à nouveau sa sérénade. Le marteau se tient levé, prêt pour la correction. Dès la première fioriture, il s'abaisse bruyamment. Il est impitoyable, le marteau du bon Sachs; il sait à fond sa tablature; il ne laisse rien échapper; il tape, tape toujours; chaque tendre flonflon reçoit un coup qui l'assomme et l'étend net sur le carreau. Ah! le marqueur, on le marque à son tour '! » Mais voici que Magdalène, sous les habits d'Eva, ouvre la fenêtre de la maison de Pogner, et Beckmesser, croyant que c'est Eva en personne, n'en continue sa sérénade que de plus belle, malgré le marteau de Sachs.
» Emile de Saint-Auban : Un Pèlerinage à Bayreuth, page 292.