‹ Les Maîtres-Chanteurs de Richard WagnerChapitre 18 sur 33 · Scène I · texte numérisé non relu

Scène I

David, venant du dehors, arrive à la porte de la boutique ; il passe sa tête par le vantail ouvert, et recule vivement en apercevant Sachs. Mais son maître ne l'ayant pas remarqué, il se glisse dans l'atelier, pose sur l'établi le panier qu'il avait au bras, en sort des fleurs, des rubans, des friandises, — douces attentions deMagdalène; — il voudrait se faire pardonner l'équipée de la veille, il se fait doux, humble, il devient affectueux, presque éloquent; Sachs, toujours

plongé dans sa rêverie, semble ne pas l'entendre, et ce silence redouble les craintes du pauvre apprenti. Soudain Sachs referme brusquement son in-folio, et David est tellement effrayé par ce bruit inattendu qu'il tombe aux genoux de son maître. Le cordonnier relève les yeux et aperçoit les fleurs et les rubans sur son établi. Il s'en étonne. « C'est aujourd'hui Saint- Jean, dit David, c'est jour de fête. » C'est vrai; dans sa songerie, Sachs l'avait oublié. Alors il fait chanter la strophe du jour à son élève et s'en montre satisfait. David est tellement heureux qu'il s'enhardit, et offre à son maître fleurs, rubans et gâteaux. «. Garde-les pour toi, mon fils, répond Sachs; aujourd'hui tu dois m'accompagner à la fête; va te faire beau, et sois mon jeufte et brillant héraut. »

Sachs reprend le fil de ses pensées. Dans l'atelier qu'emplit le clair soleil matinal, il cherche à démêler les événements de la veille; il s'arrête longuement à la vanité du désir, de l'imagination et de l'effort humains, à la folie des hommes qui s'agitent sans cesse, poursuivent d'illusoires trésors et s'imposent mille peines pour les conquérir. Le cordonnier-poète fait un

retour sur Nuremberg, sa ville aimée, paisible, et se demande pourquoi, elle aussi, la nuit précédente, a semblé peuplée de fous, en proie à d'inexplicables tumultes. Mais à cette question, c'est la bonté, l'indulgence qui répondent : « Un Kobold a fait ce miracle; un ver-luisant chtrchait vainement sa compagne... C'était le parfum des lilas... c'était la nuit de la Saint- Jean '.» Mais de Saint- Jean , c'est aujourd'hui le jour; nous allons voir comment Sachs va diriger l'illusion universelle.

' Alfred Ernst: L'ari de Richard Wagner, page 401.

— Les Allemands, toujours légendaires et panthéistes, ont cru longtemps que pendant la nuit de la Saint- Jean, d'étranges pouvoirs flottant dans l'air suscitaient des forces mystérieuses. Lorsque, dans les temps fabuleux du paganisme germanique, le solstice d'été revenait, de grands feux s'allumaient partout sur les montagnes, et l'on rendait honneur aux dieux en sautant au travers des flammes et en dansant; quand \i christianisme les eut détrônés, leur souvenir demeura vivace au cœur du peuple ainsi que celui de cette fête, à laquelle fut substituée celle de Saint-Jean. Mais si le jour est cons.icré à la haute figure du Baptiste, la nuit en appartient aux vieilles divinités, devenues démons ou kobolds; malheur à qui se risque alors sur leur domaine! (H. Wilsing.)

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