‹ Les Maîtres-Chanteurs de Richard WagnerChapitre 21 sur 33 · Scène IV · texte numérisé non relu

Scène IV

Saciis regarde partir Beckmesser. «Quel être vil! pense-t-il ; il m'a volé; mais mon plan n'en ira que mieux. » Eva arrive fort à propos pour faire diversion aux réflexions du cordonnier sur la vilenie du greffier. Que vient-elle faire chez le cordonnier? Oh! c'est bien simple: faire arranger ses souliers qui la serrent à lui faire mal. Mais, chose bizarre, elle ne sait pas exactement où ses souliers lui font mal. Le bon Sachs se prête à l'innocente rouerie de la jeune fille; il prend la mignonne chaussure et feint de chercher où elle la blesse. Le pied posé sur l'escabeau, Eva, soudain, jette un cri : à la porte de la chambre placée juste en face d'elle, Walther vient d'apparaître en grand costume de fête. Malicieusement, Sachs fait semblant de travailler à la chaussure; il la porte à son établi, revient à l'escabeau sur lequel Eva tient

toujours son pied, et les deux amants restent comme en extase. Alors Walther ouvre à nouveau son âme; il entonne une nouvelle strophe enthousiaste sur son chant de concours. Déjà la mélodie triomphe, elle fait pleurer la jeune fille, qui se jette dans les bras de Sachs. Le cordonnier lui-même est très ému ; il se dégage et laisse la jeune fille s'appuyer sur l'épaule du chevalier qui vient de s'avancer en lui tendant la main.

La solennité du moment n'échappe pas à Sachs; le chant victorieux de Walther prendra rang parmi les chants de maître, et comme tel, il doit recevoir le baptême. En souvenir de son origine et de sa mission, on l'appellera «le chaste secret du Rêve d'aube * ». Mais il faut des témoins à un baptême; voici justement Magdalène et

' Ces détails sont historiques: «Un nouveau chant était-il reconnu irréprochable, les Merker ou marqueurs indiquaient à l'auteur une matière sur laquelle il devait composer trois Gesàt^e ou couplets adaptés à sa mélodie, et s'il satisfaisait à cette nouvelle épreuve, on procédait solennellement au couronnement du nouveau maître, et au baptême du ton sous les auspices de deux parrains; on donnait un nom au nouveau-né, et on l'inscrivait dans les archives de la société, dans le Moistersinger'juch.n Gh. Schweitzer, page 164..

David qui entrent. Magdalène sera la marraine, et comme un apprenti ne peut pas être parrain, Sachs donne à David le soufflet qui le fait du même coup compagnon et parrain d'un chant de maître. Malgré le côté plaisant de cette cérémonie improvisée, la scène ne manque pas de grandeur, et une émotion profonde étreint les cinq personnages, les confond en un hymne extatique, effusion de tendresse intime et de suprême espérance. C'est dans ce quintette que s'accuse le plus nettement ce que l'on a appelé le «Renoncement de Sachs». Tout à l'heure, après que le cordonnier eut reçu dans ses bras Eva versant des larmes de joie, la jeune fille lui a dit: «Et pourtant. Maître, avant de connaître l'amour, avant de subir sa loi, si j'avais eu à choisir un époux, c'est vous que j'eusse choisi de préférence à tous. » — «Enfant, répond Sachs, d'Yseult et de Tristan on m'a conté l'histoire, et celle du roi Marke aussi; mais je suis sage, et j'ai pris le bon chemin ; car mon histoire aurait eu la même fin ! » Ce rêve involontaire de l'amour, du bonheur avec Eva, Sachs en a fait le sacrifice, non sans peine pourtant. Comme le fait remarquer M. Chamberlain dans son livre,

Le Drame wagnérien ', Sachs ne songe pas un instant à entrer en lutte avec Walther pour lui disputer Éva; mais sa tendresse pour la jeune fille lui était douce au cœur; sans oser se la formuler nettement, il en goûtait l'inavoué délice, et voici qu'il lui faut renoncer à ce sentiment, rompre le charme, s'affranchir d'un rêve aimé : «Il fallait maîtriser le doux souci du cœur, (chante-t-il en aparté dans le quintette, tandis que la félicité des amoureux s'épanouit mélodieusement), ce fut un beau songe du matin j'ose à

peine me le désigner à moi-même... »

Et maintenant, dit Sachs après ce temps d'arrêt lyrique, vite à la fête.

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