Scène V
La première corporation qui défile sous nos yeux est celle des cordonniers ; celle des tailleurs lui succède, puis celle des boulangers. Mais voici que sur la Pegnitz apparaît une barque amenant de Fûrth des jeunes filles parées pour la danse ; les apprentis s'élancent à leur rencontre, et bientôt la valse fait tourbillonner les couples. Bientôt après on annonce l'arrivée des Maîtres-Chanteurs ; la danse cesse aussitôt. Les voici qui s'avancent, avec la bannière de leur corporation. Respectueusement, le peuple s'écarte sur leur passage tandis que les apprentis répètent la formule sacramentelle qui commande le silence. Cependant, lorsque Sachs paraît, la foule l'acclame et salue son poète aimé du beau chant qu'il composa et qui fut le cri de guerre de la Réforme, le Rossignol de Wittemberg'.
Debout ! le jour vient à grands pas ! J'entends naître au bosquet là-bas L'appel d'un rossignol joyeux :
Son chant clair jaillit jusqu'aux cieux. La nuit s'abaisse à l'Occident, Le jour s'élève à l'Orient, L'aurore aux rouges feux d'espoir Surgit du lourd nuage noir !
Sachs, ému, mais aussi modeste que bon, remercie ses compatriotes. Il leur explique le but de la fête, et comment Pogner a voulu que la main d'Éva fût le prix du concours. Puis il adjure les Maîtres de bien peser leur décision, afin de ne pas faire le malheur d'Eva, et pour qu'un tel prix n'échoie pas à un indigne. Le premier candidat qui se présente est Sixtus Beckmesser. Pendant le discours de Sachs, on a pu le voir sortir à chaque minute le manuscrit de la poésie de Walther dont Sachs lui a fait cadeau; il cherchait à le déchiffrer bien exactement et à se le mettre en mémoire. Mais l'heure du concours a sonné; les apprentis prennent Beckmesser par la main et le conduisent sur un tertre qu'ils ont élevé; Sixtus, encore courbaturé, trébuche, chancelle. On se regarde, on chuchote, on se pousse du coude. Enfin il commence. Dès les
premiers vers, la mémoire lui fait défaut; à chaque instant il sort le manuscrit de sa poche pour se le rappeler, mais les petits rires étouffés des auditeurs le troublent; les mots dansent devant ses yeux, il les lit mal et chante des choses incohérentes sur une musique encore plus ridicule que la sérénade de la veille. Alors on n'y tient plus, le rire éclate. Furieux de son insuccès, le malheureux greffier accuse Sachs de lui avoir donné un poème absurde que lui, Beckmesser, eut le tort d'accepter, confiant en la réputation du cordonnier-poète. La foule hue Beckmesser, qui s'enfuit ; et Sachs, protestant qu'il n'est pas l'auteur des paroles défigurées par le greffier, dit: «Ce poème est du chevalier Walther de Stolzing, comme aussi la mélodie qu'il comporte. 11 est beau lorsqu'il est chanté avec son véritable texte, sur son air véritable. Walther, rendez témoignage de ce que j'avance!» Walther monte sur le tertre; tous les regards sont tournés vers lui, et dans tous ces regards on lit déjà sa victoire prochaine. Il commence. Dans la première strophe de son Preislied, il dit avoir vu en rêve un jardin merveilleux où l'attendait Éva, belle et pure comme l'Eve du
Paradis; dans la seconde, il dit avoir gravi en songe une cime élevée, guidé par le murmure d'une source sainte ; là, Éva lui est apparue sous un autre aspect; c'était, en sa noblesse divine, la Muse du Parnasse ; dans la troisième, le rêve de la poésie a fait place à la réalité de l'amour : devant les yeux du chanteur, voici vraiment la femme qu'il aperçut en rêve, la beauté qui charme, la pensée qui inspire, l'Amante et la Muse tout à la fois.
Un murmure d'admiration s'est élevé de la
foule, accompagnant les derniers vers du Preis-
lied) maintenant cette admiration éclate de toutes
parts : «rNul comme lui ne sait parler d'amour ! »
Sachs avait raison : le peuple a jugé comme
Éva; son cœur a battu comme celui de la jeune
fille. Walther est donc proclamé vainqueur du
concours^ et Pogner veut placer sur sa tête la
couronne de maîtrise; mais Walther fait le
geste de repousser cette couronne : hier encore
il était dédaigné par le tribunal des Maîtres;
que lui importe, à lui, le fier descendant des
Minnesinger, la récompense offerte par cette
bourgeoise corporation !
Alors Sachs se lève: il fait comprendre à
Walther que les Maîtres sont bien les héritiers de l'Art ancien ; grâce à eux, grâce à cet héritage d'Art qu'ils gardent de leur mieux, l'âme des patries demeure vivante, consciente d'elle-même. Hans Sachs apparaît là dans toute sa grandeur; il est bien le poète d'un peuple entier, celui que tout à l'heure on acclamait justement. «La victoire qu'il a remportée sur lui-même refleurit en gloires visibles. Le bienfait qu'il octroya aux deux amoureux de Nuremberg s'élargit dans le temps et l'espace; prêtre de l'Art vivant, Sachs unit Walther à Éva, la fîère et fougueuse inspiration des éhtes au sentiment populaire, tendre, aimant — la fiancée éternellement jeune Et présidant à cette union
qui est son œuvre, il rattache ainsi la tradition à l'innovation, l'héritage des vieux maîtres aux promesses des libres génies ' ».
Tous les assistants ont fort apprécié la harangue de Sachs qui termine l'œuvre de Richard Wagner, et saluent le poète populaire d'une immense acclamation.
* Alfred Ernst: L'art de Richard Wagner, page 403.
La nouvelle traduction des Maîtres-Chanteurs, chantée à l'Opéra *, est l'œuvre de M. Alfred Ernst. On pourrait écrire un volume sur l'histoire de cette nouvelle traduction, au sujet de laquelle des procès furent intentés aux éditeurs Schott et à M'"^ Cosima Wagner par les héritiers de feu Wilder, le précédent traducteur, — procès que lesdits héritiers perdirent haut la main en première instance et en appel.
Tout d'abord il convient de constater que
> C'est également la traduction de M. Alfred Ernst qui fut chantée à Lyon l'an passé lors des représentations des Maîtres-Chanteurs au théâtre de cette ville.
LA TRADUCTION DE M, ALFRED ERNST 8r
jusqu'à l'apparition des traductions de M. Alfred Ernst, les versions françaises des drames de Wagner étaient cruellement défectueuses. Celles de M. Nuitter, assez fidèles au sens, sont souvent d'une prosodie tout à fait incorrecte; celles de Wilder, très infidèles au sens, sont parfois à peu près inchantables, émaillées de platitudes sans nom, et massacrent la musique par des additions invraisemblables de notes et des changements complets de rythmes. Les unes et les autres, d'ailleurs, sont écrites selon la pire rhétorique des livrets d'opéra et ne correspondent en rien à la poétique de Richard Wagner.
Devant les protestations que de pareils textes soulevaient partout, les éditeurs Schott pensèrent à faire remanier les traductions de Wilder par M. Alfred Ernst; mais l'entente ne fut pas possible avec les héritiers Wilder, qui prétendirent détenir un monopole. On sait comment
les tribunaux apprécièrent cette prétention
M. Ernst, d'autre part, soumit sa méthode et ses premiers résultats à M'"o Cosima Wagner, qui jugea ses principes et ses travaux infiniment supérieurs à ceux de Wilder, et l'encouragea à
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serrer plus près encore le texte original du maître.
M. Alfred Ernst a pris la peine d'exposer, en de nombreux articles, ses idées sur les traductions des œuvres de Wagner, et au premier rang des conditions indispensables pour un travail de ce genre, il place la fidélité au poème et la fidélité à la musique comme étant seules capables de résoudre le mystérieux problème de la fusion de la phrase poétique et de la phrase musicale, de la parole et de la note, et de réaliser, par cette alliance intime, le Worl~Ton- Drama rêvé par le poète musicien. « Mais, dit M. Ernst, ces deux premières conditions : fidélité au poème et fidélité à la musique, se présentent tout d'abord comme contradictoires. Or, le traducteur ne doit pas se laisser arrêter par cette inquiétante apparence, qui n'est pas toujours l'expression de la réalité : il doit chercher son salut dans le péril même, faire un acte de foi en l'œ-ivre du maître, et fortement comprendre que ce n'est qu'en étant fidèle an poème qu' il pourra être fidèle à la musique. Il lui faut donc, jusqu'aux dernières limites du possible, construire sa phrase et sa période comme la
phrase et la période du poème original .... Il m'eût été facile, ajoute M. Ernst, d'obtenir, au prix de certains sacrifices, cet aspect faussement littéraire (et quelle littérature, bon Dieu!), cette vaine et superficielle élégance que quelques personnes reprochent à mes traductions de ne point avoir. Je ne l'ai point voulu : c'eût été trahir les textes originaux. J'aurais pu d'autre part, respecter le sens général du poème, sans m'attacher avec autant de soin à laisser dans la traduction les mots importante aux places qu'ils occupent dans les vers wagnériens. Je ne l'ai pas voulu davantage : c'eût été
trahir la musique elle-même '
Dans ses traductions nouvelles, M. Alfred Ernst s'est donc tout d'abord efforcé d'être fidèle à la pensée de Wagner, tant au point de vue du sens vrai qu'à celui de l'expression poétique de ce sens. Il a estimé qu'il ne devait point se poser impudemment en collaborateur de telles oeuvres, mais en serviteur dévoué du grand artiste qui a si fortement uni les divers éléments de ses dra mes; qu'être infidèle à l'un d'eux, c'est trahir en
* Extrait de la Revue blanche, novembre iSgj..
même temps tous les autres. Il a poussé cette fidélité au poème aussi loin que cela lui a paru possible, et, pour y parvenir, il a renoncé d'une manière générale — sauf exceptions — à l'emploi de la rime et de nos règles ordinaires de versification, car la rime en particulier a plus d'inconvénients que d'avantages lorsqu'il s'agit de traduire des drames aussi concentrés de sens, aussi ©-riginaux de forme, en respectant la musique (çui porte le texte poétique allemand, — texte qui le plus souvent n'est pas rimé !
Le nouveau traducteur, fidèle au poème, a Toulu l'être pareillement à la musique : il a respecté les rythmes, les valeurs, la ponctuation harmonique (cadences et demi-cadences). Il n'a ajouté ou supprimé des notes que très rarement, quand il n'a vu, après de longs efforts, aucun moyen de s'en dispenser sans manquer gravement au sens du texte, et seulement en des passages où aucun rythme important ne peut en ê^re altéré.
Il s'est occupé soigneusement de la prosodie juste et de la « vocalité » du texte français nouveau, faisant coïncider, dans la plupart des cas, les respirations de ce texte avec celles du texte
original, et veillant à l'ouverture des voyelles, aux effets de consonnes si chers à Wagner.
Surtout il a poussé jusqu'à l'extrême limite du possible la coïncidence entre les syllabes accentuées des mots significatifs du texte original et les syllabes accentuées des mots correspondants dans le texte français. Ayant obtenu ainsi, presque partout, la concordance des accents, celle des gestes, des attitudes, des effets expressifs, devait forcément en résulter.
C'est pourquoi les traductions de M. Ernst, qui ne sont pas faites pour être lues, mais pour être chantées tt joue'es, peuvent surprendre bien souvent les lecteurs du livret... Mais, au théâtre, en scène, toute objection s'efiface instantanément : la vérité de l'accent, la clarté et la force de l'expression juste, que cette nouvelle méthode permet seule d'obtenir, apparaissent avec une évidence irrésistible. Le traducteur^ s'écartant de toutes les routines en usage, a osé suivre le maître sans crainte et sans hésitation ; il a compris que pour mener à bien une tâche de ce genre, pour résoudre un tel problème, il fallait oser, il fallait avoir la foi. Cette foi, il l'a eue : raillé d'abord par quelques-uns, il a été bientôt
compris et soutenu par plusieurs; tous maintenant l'approuvent et applaudissent à la réalisation que ce principe de traduction rend possible. Sans doute, une traduction, aussi fidèle qu'elle soit, n'équivaudra jamais à l'œuvre chantée et jouée dans sa langue originale; mais elle en peut approcher plus qu'on aurait osé le croire tout d'abord, et c'est ce qui a lieu aujourd'hui pour la nouvelle version fi^ançaise des MaitrcE- Chanteurs de Nurembej'g .
En particulier, dans cette version, M. Alfred Ernst a su obtenir la couleur populaire générale, la vivacité d'expression, la justesse des réparties qui distinguent le poème original, — dans la mesure bien entendu où ces caractères pouvaient être transposés en français. A tout moment, on perd la sensation d'une traduction même très adroite, et l'on a l'illusion d'un texte authentique sur lequel la musique aurait été directement composée. Le dialogue, fréquemment allégé des syllabes muettes sur lesquelles tant de chanteurs s'appesantissent si désagréablement, marche maintenant avec une souplesse, une aisance, une vérité d'ailleurs surprenantes. Et il a été possible à M. Ernst, grâce
à la fidélité de sa traduction, d'obtenir du plus grand nombre de ses interprètes, à l'Opéra, les mêmes accents expressifs, les mêmes gestes, les mêmes efFets que ceux qu'on obtient en Allemagne dans l'exécution du texte original.
Le poème allemand des Maîtres-Chanteurs est rimé, mais d'une façon très libre et suivant des principes fort différents des nôtres. M. Alfred Ernst, qui renonçait à la rime pour l'ensemble de sa version, ainsi que nous l'avons dit plus haut, a maintenu avec raison la rime dans les passages essentiellement lyriques qui doivent s'opposer au reste du discours musical comme la poésie pure à la prose, par exemple dans les chants d'épreuve et de concours de Walther, hs chorals religieux, etc.
Quant au discours musical, au dialogue courant de la comédie, il l'a traduit en prose rythmée, ou, si l'on préfère, en vers simplement métriques ; mais il s'y est servi très fréquemment de l'assonance ou fausse rime qui, sans gêner outre mesure le traducteur dans son désir de fidélité et même de littéralité , lui a permis d'accentuer la couleur populaire, et, par instants, de mieux souligner les rythmes, de faire
entrevoir une sorte de loi dans la sonorité des mots. Du reste, en ces dialogues, il s'est servi plus ou moins de l'assonance, et même parfois de la rime, selon que Wagner, en son oeuvre originale, accusait plus ou moins par les rythmes musicaux les correspondances de rimes que présente le texte allemand.
M. Alfred Ernst a donc ainsi réalisé une version très libre, très souple de forme, malgré la plus constante fidélité, et qui, débarrassée de toutes les formules de livret, de tous les lieux communs soi-disant poétiques des versificateurs, des atroces chevilles motivées par la rage de rimer coûte que coûte, garde dans sa prose toujours rythmée et cadencée l'écho de la poésie originale du maître.
L'analyse détaillée d'une partition aussi complexe, aussi touffue et aussi variée que celle des Maîtres-Chanteurs exigerait un labeur considérable, et une étendue de travail qui sortirait du modeste cadre qui nous est imposé. Nous n'avons donc pas la ridicule prétention de présenter au lecteur un chapitre définitif sur ce sujet; tout au plus espérons-nous, en indiquant les motifs typiques de la partition', et en les suivant à
^ C'est avec l'autorisation de la maison Sctiott de Mayence que nous reproduisons plus loin les motifs typiques de la partition.
travers la trame symphonique qui les enveloppe, être un guide à peu près sûr pour tous ceux que tenterait une étude plus approfondie de cette œuvre qui occupe une place à part dans l'histoire de la musique.
Le Prélude des Maîtres- Chanteurs constitue une véritable ouverture, au sens le plus général du mot, d'abord parce que les principaux motifs de l'œuvre s'y trouvent exposés, ensuite parce que son très grand développement en fait un morceau symphonique comparable, toutes proportions gardées, aux célèbres ouvertures de Beethoven et de Weber, lesquelles étaient en quelque sorte les synthèses des œuvres dont elles portent les noms. Et dans le Prélude des Maîtres-Chanteurs, non seulement les motifs typiques de l'œuvre apparaissent, mais ils jouent déjà le rôle qui leur est dévolu dans la comédie lyrique; les motifs gracieux et légers de Walther s'attaquent résolument à ceux plus lourds des Maîtres, ils les assaillent de toutes parts, tous se heurtent, se combattent, s'enlacent; et par la prodigieuse habileté s3^mphonique du maître, par la solidité de son contrepoint, nous sentons en ces quelques pages que la lutte sera chaude
LA PARTITION Çl
tout à l'heure entre le génie libre et spontané de Walther et le pédantisme étroit de la corporation.
Wagner n'a pas laissé d'analyse du Prélude des Maîtres-Chanteurs, comme il l'avait fait pour les ouvertures du Vaisseau- Fantôme et de Tannhàuser, et le prélude de Lohengrin) sans doute estimait-il qu'une audition attentive de ce Prélude dispensait de tout commentaire; point n'était besoin en effet de faire remarquer que le motif des Maîtres cède un moment la place à ceux de Walther ; que le premier reparaît ensuite en valeurs diminuées et traité en style fugué, alternant à chaque instant avec ceux du chevalier plus ardents et plus rapides; que, finalement, après ces brèves escarmouches, les thèmes des uns et de l'autre s'engagent dans une lutte où se déploient toutes les forces de l'orchestre. Une exécution bien comprise de ce Prélude vaut tous les commentaires du monde et suffit pour nous jeter immédiatement en plein cœur de l'action.