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MAITRES-CHANTEURS DE NUREMBERG

Les Meistersinger , ou Maîtres-Chanteurs, ont joué un rôle considérable dans la littérature allemande. Successeurs bourgeois des Minnesinger, — ces chevaliers-poètes dont les chants galants et aristocratiques brillaient du plus vif éclat à la

1 Pour cette seconde partie de notre opuscule, le livre de M. Charles Schweitzer, Étude sur la Vie et les Œuvres de Hans Sachs, Berger-Levrault, 1887, nous a été d'un grand secours, en particulier le chapitre «le Meistergesang,» qui constitue l'étude la plus solide et la plus claire que nous ayons jusqu'à présent en France sur l'art des Maîtres-Chanteurs.

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cour du landgrave de Thuringe (concours des Chanteurs à la Wartburg, deuxième acte de Tannlîàuser) — les Meister singer recueillirent les traditions de leurs nobles devanciers, et, progressivement, firent évoluer la poésie lyrique du moyen âge vers cette littérature populaire qui eut son plein épanouissement au XVI^ siècle, et dont Hans Sachs fut le plus illustre représentant '. Mais cette évolution se fit lentement, très lentement, et il ne fallut pas moins de trois siècles pour amener l'art aimable et courtois des Minnesinger au populaire Meisterlied. « Le Minnegesang du XII« et du XIII= siècle, dit Hertel, devint graduellement le Meistergesang du XVe et du XVl" siècle, et cela par des transitions si imperceptibles qu'il est difficile de dire où le premier cesse et où le second commence. Après la chute des Hohenstaufen, les gens de qualité se retirèrent peu à peu du service de la

* Dans son livre sur Nuremberg {De sacri Rom. Imperii libéra civitate noribergensi commentatio, Altdorf, 1697), Wagenseil appelle Hans Sachs «le Patriarche des Meistersinger » , «le Maître des Maîtres-Glianteurs», Saisissons cette occasion pour dire que l'ouvrage de Wagenseil a été, pour Richard Wagner, la plus importante des sources historiques.

poésie qui tomba désormais dans les mains des chanteurs ambulants, nés dans les classes pauvres ; pour ceux-ci, le chant n'était plus qu'un gagne-pain. Mais en même temps que la vie chevaleresque s'éteignait de toute part, et que la barbarie envahissait de plus en plus les classes supérieures, une autre puissance grandissait: c'était celle des villes; le commerce florissait; les inventions et les découvertes se multipliaient; les cités regorgeaient de richesses ; les bourgeois sentaient leur ambition croître avec le bien-être; et voilà comment il se fit que la poésie qui ne trouvait plus d'asile nulle part, se retira dans les villes et dans le sein des populations bourgeoises. ' »

Déjà aux concours de la Wartburg qui avaient lieu au commencement du XIII" siècle, on voit figurer un bourgeois, Heinrich von Ofterdingen, au milieu des autres chanteurs qui tous étaient nobles; et parmi les noms que cite la légende comme étant ceux des fondateurs (?) du Meistergesang, on trouve, à côté de Wolfram von

1 Hertel : Ausfûhrliche Mittheilung ûber die kûrjliclt in Zwickaii aufgefundenen Handschriften von H. S. Zwickau, 1854.

Eschenbach, de Walther von der Vogelweide, de Reinmar vonZweter qui tous trois participent au concours de la Wartburg du Tannhàuser, les noms plus roturiers de Nicolas Klingsohr, de Marner, de Mûgelin, de Conrad de Wurzbourg, de Regenbogen, de Frauenlob; et plus on se rapproche du XVJe siècle, plus les listes que l'histoire fournit des Maîtres-Chanteurs tendent à se démocratiser. Voyez plutôt la liste des douze Maîtres que Wagenseil donne dans son livre sur Nuremberg: Wolfram von Eschenbach, Walther von der Vogelweide, Reinmar von Zweter ne figurent plus sur cette liste; le premier est devenu Wolfgang Rôhn, le second Herr Walter, et le troisième Rômer de Zwickau. « Mais ce qui est surtout significatif, dit M. Schweitzer, auquel j'emprunte ces détails, ce sont les professions attribuées aux divers Maîtres: à côté des Minnesinger proprement dits^ nous trouvons des «magisters, des docteurs de la Sainte-Ecriture »; d'autres Maîtres exercent des professions manuelles, ils sont pêcheur, cordier, forgeron. Bien plus, Conrad de Wurzbourg lui-même qui, sur la liste de Wagenseil, n'est déjà plus qu'un simple «vielleur», devient

sur d'autres nomenclatures un vigneron; Poppo ' qui, d'après certaines traditions, était un érudit, n'a pas tardé à échanger sa profession libérale contre un métier manuel, celui de verrier.*» On le voit, les Maîtres-Chanteurs des corporations façonnent leurs ancêtres à leur image, et c'est dans les transformations successives de ces listes de fondateurs que l'on pourrait trouver non seulement l'histoire de l'art des Maîtres- Chanteurs, mais encore celle de la poésie allemande au moyen âge. « Ces trois catégories de noms, trouvères, érudits et artisans, rassemblés dans une même légende par la tradition inconsciente, expriment d'une manière symbolique un fait vrai: elles correspondent aux trois périodes de la littérature. Galante et aristocratique avec les Minnesinger, elle ne tarde pas, après la décadence de l'art courtois, à devenir didactique et mystique sous l'influence des « magisters et des docteurs de la Sainte-Ecri-

• Poppo figure dans la liste de Wagenseil sous cette dénomination : Der siarke Poppo oJer Poppser, ein Glasbrenner.

2 Gh. Schweitzer, Étude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs, page 186.

ture», jusqu'à ce qu'elle devienne enfin un métier entre les mains des poètes-ouvriers, les Meistersinger proprement dits •- »

Malheureusement, dès que Tart élégant des Minnesinger fut tombé entre les mains des docteurs érudits du XIV^ siècle, il versa rapidement dans la friperie pédante et ridicule de la scolastique. Aux odes sentimentales et dévotieusement galantes des premiers succédèrent les compositions moroses, pleines d'enseignements sévères qu'inspiraient aux seconds l'Écriture sainte et la théologie. Tout, d'ailleurs, devient matière à poésie : l'histoire naturelle, la physique, la géométrie, l'astrologie, la nécromancie elle-même, tout se met en vers et tout se chante. A cette poésie toute de tête, fait remarquer justement M.Schweitzer, il ne manque que la connaissance de l'âme et de la nature, et la chaleur du cœur ; en un mot, il lui manque d'être poétique. De plus, cette littérature, par une loi fatale, tomba dans la superstition de la forme, se rapetissa à un vain jeu de rimes et de sons, et bientôt ne

1 Ch. Schweitzer, Étude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs, page 1S7.

garda plus de l'ancien art des Minnesinger que Tappareil extérieur, la structure strophique. <r C'est à perfectionner ce moule, désormais creux, que les poètes s'appliquent de toute leur étude et avec une rivalité acharnée. C'est de cette époque de décadence que datent cette recherche de la difficulté dans le mètre et dans la rime, et ces gageures sur lesquelles Hans Sachs et ses successeurs viendront encore renchérir : comme si, par ces puérilités, on avait espéré rajeunir une matière mille fois traitée et répétée jusqu'à la satiété '. »

Cultivée pendant leXIVc et une grande partie du XVe siècle par des chanteurs de profession, ambulants et parasites, cette poésie de bohème semble devoir être vouée à une mort certaine à partir du jour où elle a: passera sous le joug du règlement des jurandes et deviendra en quelque sorte une institution municipale. » Or, chose curieuse, c'est précisément la prise de possession par les artisans sans lettres qui sauve cette poésie en la transformant. Et cela se com-

1 Ch. Schweitzer, Étude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs, page 192.

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prend aisément : la fausse érudition la minait, le bon sens populaire lui rendit la santé.

Sans doute, ces artisans qui vont recueillir dans leurs boutiques ou leurs échoppes l'art déchu des magisters érudits et des poètes ambulants manqueront souvent de culture et d'élévation pour atteindre jusqu'à l'idéal ; cependant ils auront assez d'instinct pour « affranchir le Meistergesang, sinon de ce despotisme de la forme qui paralysait son essor, du moins de la tyrannie de ces idées creuses et de cette métaphysique de convention, auxquelles, par nature et par bon sens, ils n'entendaient rien. » D'ailleurs, il ne faut pas oublier que ces artisans et ces boutiquiers ont été dans leur jeunesse quelque chose comme des nomades et des trouvères. 11 était d'usage dans l'ancienne Allemagne, comme autrefois aussi dans l'ancienne France, que les jeunes gens fissent en qualité de compagnons leur tour d'Allemagne, heureuse coutume qu'il est permis de regretter, car c'est dans de tels voyages que se trempent les caractères, que se fait le dur apprentissage de la vie, et par hasard si l'on est né poète ou penseur, que se développent les facultés d'observation et

d'imagination. « Le sac sur le dos, le bâton à la main, le compagnon a cheminé le long des grandes routes ; il a suivi les sentiers des forêts, écoutant le murmure des torrents, le concert des vents dans les cimes des arbres, les fraîches roulades et les gais appels des oiseaux ; il a rêvé, le soir, devant les collines empourprées par le soleil couchant, peut-être, la nuit, devant le firmament constellé qui lui sert d'unique abri ; comme Hans Sachs, il a aimé ' ; il a connu les affections

* Hans Sachs, qui a toujours considéré que la vraie mission du poète ici-bas était de faire sans relâche la guerre au mal et de glorifier le bien, a souvent, surtout dans ses œuvres de jeunesse, déploré et flétri l'amour qu'il considère comme la plus dangereuse des folies humaines. Et cependant il aima avant son mariage. Pendant qu'il faisait son tour d'Allemagne, se trouvant à Munich, il devint si éperdument amoureux d'une jeune fille que son père, informé de cette liaison qui durait déjà depuis plus d'un an, le rappela en toute hâte à Nuremberg. C'est sans doute cette séparation qui lai inspira la poésie intitulée: Ein pulscheidlied, datée de i3i3. L'infortuné s'en prend d'abord à la cruauté du destin qui le force à prendre la route de l'exil, portant la mort au fond du cœur, étranger au milieu des hommes indifférents à sa douleur; mais c'est à l'amour surtout qu'il adresse ses invocations plaintives, l'amour «dont le salaire n'est que triste fin, et dont les joies ne sont suivies que de peine cruelle. » — « C'est là ce qui m'arrive aujourd'hui, s'écrie-t-il, pauvre que je

passagères, les heures amères de la séparation et les sanglots étouffés pendant de longues journées de marche. Enfin, dans cette vie errante, dans le frottement continuel avec les hommes, dans cette existence au jour le jour, semée d'incidents et d'imprévu, ces enfants du peuple se sont composé une philosophie à eux, armée d'insouciance et de gaîté contre les événements, de malice et d'ironie contre les hommes. Tous ces sentiments, ces joies et ces tristesses, comme cette philosophie, ne sont point perdus pour le Meistergesang '. »

suis! Car je suis misérable ; comment pourrais-je le devenir davantage, puisqu'il me faut quitter ma bienaimce, que j'ai depuis si longtemps servie en toute fidélité? Maintenant il faut que je me sépare d'elle, et

plus jamais ne la reverrai Que Dieu te préserve de

tout danger à chaque heure du jour et de la nuit ; qu'il veille sur ton doux regard et ta gorge si blanche ! Qu'il veille sur ta bouche semblable à une rose épanouie, sur ta chevelure tressée en nattes d'or, sur ton sein coquettement paré! Qu'il bénisse tes mains plus blanches que la neige! Béni soit aussi ton cœur si bon, ton âme et ta pensée ! Je te quitte pour aller en exil ; j'en ressens une douleur ineffable, mais il faut que je parte. Adieu! mon cœur jette un regard en arrière, comme s'il espérait que sa bien-aimée, sa douce amie, le suivra!»

(Traduction de M. Ch. Schweitzer.) * Ch. Schv/eitzer, Hans Sachs, page 194.

Avant de se constituer en corporation fermée avec ses statuts et ses règlements, le Msistergesang était une sorte d'association libre entre les chanteurs de tous les pays; mais dans certaines villes, il y avait des écoles dénommées Meistergesellschaften, où l'on veillait avec un soin jaloux sur les innombrables préceptes qui régissaient étroitement la poésie et le chant. On trouve de semblables écoles à Strasbourg, à Worms, à Augsbourg, à Francfort, à Wurzbourg, à Nuremberg; la plus réputée était celle de Mayence où, après environ deux siècles, Frauenlob, son fondateur, régnait encore en maître. Cette école de Mayence exerça une déplorable influence sur le développement de la poésie lyrique au moyen âge. «Tel était, dit M. Schweitzer, le formalisme de la coterie rhénane, que non seulement on n'osait s'écarter des thèmes traditionnels empruntés à la scolastique, mais qu'il était même défendu d'inventer un ton nouveau : chanter dans une mélodie non consacrée par l'autorité des douze patriarches de l'art était un sacrilège. »

Mais voici qu'un barbier de Worms, nommé Hans Folz, ose déclarer la guerre aux tradi-

tions surannées, et proclame «le droit, pour tout poète, de chanter une matière de son choix dans une mélodie de son invention». Ah! ce fut un beau tapage parmi tous les Trissotins du Meistergesang. Hans Folz dut quitter les bords du Rhin et gagna Nuremberg, qui était la seule ville où il eût chance d'être accueilli. Ceci se passait vers la fin du XV'= siècle.

Nuremberg était alors une des villes les plus renommées d^ toute l'Allemagne, tant par l'étendue et l'activité de son commerce, le développement de ses institutions municipales et de ses corporations ouvrières, que par son foyer de vie poétique et de production artistique. Luther pouvait dire de Nuremberg «qu'elle brille dans toute l'Allemagne comme le soleil parmi la lune et les étoiles, et tout ce qui s'y fait remue fortement toutes les autres villes. » Faut-il citer les noms d'Albert Durer, de Wolgemuth, d'Adam Krafit, de Pierre Vischer, pour rappeler que la peinture, la sculpture, la gravure sur bois et sur métaux, l'orfèvrerie, etc., y étaient arrivées à un haut point de perfection? Le goût artistique qui distinguait sa population se révélait jusque dans l'ordonnance ingénieuse

et pittoresque de ses fêtes, de ses jeux, de ses réjouissances publiques. Nuremberg portait avec orgueil son nom justement mérité de Florence de l'Allemagne.

Hans Folz ne pouvait tomber dans un milieu plus favorable. Nuremberg accueillit le barbier de Worms qui reprochait aux rimeurs de Mayence « d'ignorer la nature et le monde », et bientôt fut fondée une association poétique dont la caractéristique la plus marquée fut, dès le début, son opposition aux règlements surannés des écoles. C'est de cette Singschule qu'est sortie la célèbre corporation des Maîtres-Chanteurs de Nuremberg; car nous trouvons parmi ses membres, et à côté de Hans Folz, LienhartNunnenbeck, tisserand de son état, qui fut précisément l'initiateur de Hans Sachs dans « l'art délicieux» du Meisterlied. A partir de ce moment (fin du XV'' siècle), le Meistergesang devint une véritable corporation, ne différant des autres corporations que parce qu'elle se recrutait parmi les artisans de tout métier.

Mais si l'on doit tenir compte au barbier de Worms d'avoir osé, le premier, jeter un cri de révolte contre l'érudition indigeste et le fatras

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scolastique des anciennes écoles, c'est à Hans Sachs seul que revient l'honneur d'avoir ramené la poésie à ses sources naturelles. Si le cordonnier-poète n'a pu s'affranchir complètement des liens de l'âge précédent, s'il est resté souvent, au point de vue de la forme, l'esclave des modèles les plus détestables, du moins eut-il le mérite de rendre à l'art des Maîtres-Chanteurs «la sincérité de l'inspiration religieuse, le culte de la nature, la bonne humeur et l'esprit du peuple». C'est son plus beau titre de gloire.

Hans Sachs naquit à Nuremberg le 5 novembre 1494, dans la Kotgasse, aujourd'hui la Brunnengasse, non loin de l'église Saint-Laurent'. Son

* Les voyageurs qui passent à Nuremberg ont coutume d'aller voir la maison qu'habitait le cordonnierpoète dans la Hans-Sachsen-Gasse. Ce n'est point dans cette maison qu'il naquit, mais c'est celle où il vécut depuis l'anne'e 042 jusqu'à celle de sa mort en 1576. Il est au moins étrange de constater que la municipalité de Nuremberg, généralement si fière de sa ville et si soucieuse de ses souvenirs historiques, ait

HANS SACHS 3l

père Jorg Sachs, tailleur de son état, et sa mère Christine habitaient dans cette rue une maison qui, — cela est aujourd'hui prouvé, — leur appartenait en propre, ce qui indique qu'ils jouissaient d'une certaine aisance.

Élevé par ses parents «dans les bonnes mœurs, la vertu, la décence et l'honnêteté», il fréquenta, à partir de l'âge de sept ans, l'école latine où sévissait alors l'appareil pédantesque de la scolastique : « Grammaire, rhétorique, logique, musique, arithmétique, astronomie, poésie, philosophie, toutes ces matières, dit Sachs, mon esprit pénétrant se les appropria avec un zèle ardent; c'est là que j'appris le grec et le latin, c'est là que l'on m'enseigna à m'exprimer avec justesse, vérité et clarté, à calculer, à mesurer les surfaces; c'est là que j'appris aussi la science des astres, l'art de pronostiquer sur la naissance des hommes, la connaissance de la nature, les phénomènes de l'air, de l'eau, du feu et de la terre.»

laissé profaner la demeure où le vieux poète composa une grande partie de ses œuvres. La maison de Sachs devint d'abord une auberge à l'enseigne de l'Oi^rs d'or; aujourd'hui, c'est une boutique de charcutier.

Sachs sortit de cette école à l'âge de quinze ans; mais on aurait tort de croire qu'il possédait à fond toutes les matières dont il fait si complaisamment l'énumération. « Toutes ces choses, dit-il quelque part, je les ai oubliées»; et ailleurs encore: «Je ne suis qu'un homme illettré, ne sachant ni grec ni latin.» En faut-il conclure que les huit années passées à l'école latine furent perdues pour le futur poète? Assurément non. «Ce qui lui en est surtout resté, dit M. Ch. Schweitzer, c'est le goût des choses de l'intelligence, la soif d'apprendre, en un mot, cette puissante vitalité de l'esprit qui, triomphant des entraves d'une condition vulgaire et des nécessités du gagne-pain, fera de ce simple ouvrier un grand poète, et de cet illettré une des gloires de la Renaissance. Hans Sachs, en effet, n'est pas de ceux pour qui l'étude n'a qu'un temps; les années d'apprentissage intellectuel ne finissent jamais pour lui. Après avoir quitté les bancs de l'école, et plus tard, devenu homme, nous le retrouverons sans cesse le livre à la main, toujours curieux, toujours s'instruisant. Dans sa boutique, au-dessus de son établi, nous verrons une bibliothèque toute pleine de

ces auteurs classiques de l'antiquité, dont il n'a peut-être entendu que le nom sur les bancs du collège, et qui maintenant sont ses familiers. Qu'importe qu'il ne les lise que dans une traduction? L'érudition n'est pas son fait. «L'espoir de son étude», comme dirait Rabelais, «le bien auquel il prétend, c'est la mouelle et substance qu'il trouve en ces livres très précieux, c'està-dire la sagesse antique'».

En sortant de Técole latine, Hans Sachs entra comme apprenti chez un cordonnier ; il y resta deux ans ; puis il partit pour faire son tour d'Allemagne, en qualité de compagnon, ainsi que le voulait la coutume ® . Il parcourut la vallée du Danube, la région des Alpes et la Bavière^

1 Ch. Schweitzer : Étude sur la Vie et les Œuvres de Hans Sachs, page g. — Au troisième acte des Maîtres-Chanteurs, nous voyons Sachs plongé dans la lecture d'un grand in-folio; et au-dessus de la porte, sur des meubles^ dans des rayons, un peu partout, des livres et toujours des livres. Hans Sachs nous raconte en effet lui-même qu'il s'était constitué une bibliothèque assez complète dont il a dressé le catalogue» et où avaient trouvé place, à côté des ouvrages, traités, chroniques etc., ayant trait à l'histoire de son temps, les immortels chefs-d'œuvre de l'antiquité classique.

^ Voir page 24.

séjourna à Ratisbonne, à Passau, à Salzbourg, à Munich ; puis remonta vers le Nord, visita Wurzbourg, Francfort, alla jusque sur les bords du Rhin, à Coblence, à Cologne et dans beaucoup d'autres villes moins importantes. Que faisait-il dans toutes ces villes ? Il « travaillait de son métier », nous apprend-il lui-même, et plusieurs fois, dans ses œuvres, il revient sur ce détail. Pourtant à Salzbourg, il voulut changer de profession et songea à se consacrer à l'art si noble de l'imprimerie, pour lequel, dès sa jeunesse, il avait un amour tout particulier, et auquel il s'était initié dans ses jeunes années ; s'il ne put mettre ce projet à exécution, du moins s'exerçat-il tous les jours à « l'art délicieux » du Meistergesang, auquel, durant ses années d'apprentissage, il avait été initié par le tisserand Lienhart Nunnenbeck '. « Partout où j'entendais les accents du Meistergesang, nous dit-il, je me hâtais d'apprendre quantité de paroles et de mélodies; et à l'àgede vingt ans, j'entrepris avec l'aide de Dieu de composer mon premier bar

^ Dans un lied daté de i5i3, Sachs nomme Nunnenbeck au nombre des douze Maîtres de Nuremberg en compagnie de Hans Folz.

(chant de Maître) dans la mélodie longue de Marner. »

Ce premier bar de Sachs était un chant religieux, et un grand nombre qui suivirent eurent le même caractère ; et cela nous est une occasion de constater que le Meistergesang était avant tout un art essentiellement moral, une poésie chaste et grave, surtout au temps où les argumentations scolastiques et les affectations d'érudition étaient très en honneur. Et quand la Réforme vint renouveler la poésie en lui ouvrant les riches trésors de l'inspiration biblique, le Meistergesang n'en resta pas moins l'art par excellence de la poésie à la fois religieuse et éminemment raisonnable.

Après cinq années de voyage à travers l'Allemagne, Sachs retourna à Nuremberg, rappelé par son père ' ; il y fit son chef-d'œuvre de cordonnier et s'y fixa définitivement comme maître. Cinq ans plus tard, il se maria avec Kiingunt (Cunégonde) Kreutzer, la fille unique d'un habitant deWendelstein, bourg situé sur le territoire de Nuremberg. Cunégonde était bien la femme

1 Voir la note de la page 25.

•qu'il fallait à Sachs. « Excellente ménagère, économe et active, debout à toute heure, elle dirigeait sa maison en maîtresse-femme. S'il lui arrivait parfois d'être un peu vive en paroles avec les domestiques négligents, ce n'était que par excès de zèle; quant à son mari, elle l'aimait avec un dévouement sans limite et une fidélité à toute épreuve. Tout cela, Hans Sachs nous l'apprend lui-même dans le poème touchant que bien plus tard, après une union de quarante et un ans, il dédia à la mémoire « de sa chère épouse décédée ». « Plût à Dieu, s'écrie-t-il, qu'il m'eût été permis de la garder jusqu'à la fin de mes jours'. »

En rentrant à Nuremberg, Sachs avait trouvé la Singschule, école de chant, fondée par Hans Folz, complètement désorganisée. Quand il fut marié, il la reconstitua et apporta à son développement un zèle désintéressé, inspiré par les mobiles les plus purs et les plus généreux : l'amour du beau, le désir d'améliorer les hommes par un passe-temps noble, et de les égayer par

' Ch. Schweitzer, Hans Sachs, page 24. — Sachs avait vingt-cinq ans lorsqu'il épousa Cunégonde Kreutzer: c'était l'âge exigé par une ordonnance municipale.

des distractions permises. C'est grâce à l'influence de Sachs que la SingscJmle de Folz ' devint une véritable Corporation,avec ses statuts, ses règlements, sa police, sa hiérarchie et ses épreuves, et à laquelle pouvaient aspirer les artisans de tout métier. Il s'occupa très activement d'assurer un répertoire à la Corporation, non seulement en copiant et recopiant ses lieder avec un zèle infatigable, mais aussi en transcrivant les chants qu'il avait rapportés de ses voyages ; et bientôt Nuremberg devint le foyer poétique le plus actif de toute l'Allemagne. Sachs se félicite quelque part de voir ses bars répandus partout ; il ajoute avec une modestie touchante que c'est « à l'aide de Dieu » qu'ils doivent cette popularité, et il constate que dans les écoles ils sont chantés f( à la grande gloire et louange du Seigneur ».

De tous les Maîtres-Chanteurs de la célèbre corporation de Nuremberg, l'histoire littéraire

1 Richard Wagner a fait figurer Hans Yo\z parmi les douze Maîtres; mais au lieu d'un barbier, il en a fait un chaudronnier. D'ailleurs Hans Folz a été' ce'lébré par Sachs dans un Meisterlied, et il était naturel qu'il figurât au nombre des Maîtres d'une corporation dont il avait été en quelque sorte le fondateur.

n'a pour ainsi dire conservé que le nom de Hans Sachs, qui en fut l'âme et le chef incontesté. Ses œuvres furent nombreuses; lui-même a pris soin de nous en laisser un catalogue très détaillé : tragédies, comédies, farces, dialogues, contes plaisants, allégories, fables, méditations morales et religieuses, satires, il s'y trouve de tout et d'autres choses encore. Mais ce qui le rendit populaire, ce sont ses chants de Maître, ses romances d'amour, ses chansons qui « courent les rues », comme dit Beckmesser dans l'œuvre de Richard Wagner. Ce n'est pas le lieu d'analyser toutes ces œuvres ; le modeste cadre de cette étude ne nous le permet pas; mais ce qu'il faut dire, c'est qu'en ramenant la poésie dans sa voie naturelle, comme nous le disions plus haut, en prenant la Bible ou les auteurs anciens comme source d'inspiration, le cordonnier-poète contribua puissamment à répandre dans le peuple des idées élevées et morales, à le faire participer aux bienfaits de la Renaissance, et à le détourner des trivialités de la chanson populacière. Ainsi que le constate M.Ch. Schv^^eitzer, le Meistergesang, en la personne de Sachs, eut le mérite de « régénérer les classes ouvrières en les élevant

au-dessus des grossièretés de la vie, en leur apprenant à oublier dans la fraternité les âpres rivalités du gagne-pain '. »

Mais ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que, tout en accomplissant ce merveilleux prodige, Sachs fut impuissant à affranchir la poésie lyrique du joug tyrannique des « modes » et des « tons » légués par les ancêtres du M^istergesang. Durant toute sa vie, et même au plus beau temps de sa gloire, il dut soumettre ses chants de Maître proprement dits au jugement de la célèbre corporation qui tenait ses assises dans Téglise Sainte-Catherine, et avait conservé une grande partie de l'appareil savant de l'âge précédent.

Ce sont les pratiques de ce grotesque appareil que Wagner a mises en scène au premier acte des Maîtres- Chanteurs, et ce, avec une telle précision que nous croyons assister réellement à une séance de la corporation. Ils sont tous là, les douze Maîtres-; l'un d'eux vient de faire l'appel, et les voici qui discutent gravement sur la fête du lendemain, la Saint- Jean, qui est jour

* Ch. S;hweitzer, Hans Sachs, page 214.. 2 On trouvera le nom des douze Maîtres, au chapitre suivant, dans l'analyse du poème de Richard Wagner.

de grand concours'. Y a-t-il un candidat qui aspire à la maîtrise ? Qu'il approche ; s'il justifie d'une naissance honnête et d'une conduite exempte de reproche, s'il subit l'examen préparatoire sur les voyelles et les consonnes et sur les principales règles de la prosodie, on va lui lire, avant l'épreuve définitive, les règles de la « Tablature*» : «En vertu des canons obligatoires pour tous, un bar doit avoir une mesure régulière consacrée par l'usage. Toute strophe comprendra deux stollen (strophe et antistrophe) qui seront chantés sur la même mélodie ; tout stollen sera

* Les fêtes des Maîtres-Chanteurs étaient annoncées par un tableau suspendu à l'entrée de l'église Sainte- Catherine; d'autres tableaux étaient fixés çà et là, sur la place du Marché, au pignon des maisons. Un autre était pendu à une corde qui allait de l'église Saint- Sébald à l'hôtel de ville. L'un de ces tableaux représentait les douze Maîtres se promenant dans un jardin, le Rosengarten de Worms, qu'une bête sauvage avait récemment dévasté: cette bête était la Jalousie. Un deuxième tableau représentait le roi David jouant de la harpe; un troisième, la Nativité; enfin, le dernier était un portrait de Hans Sachs.

2 La ((Tablature» était en quelque sorte la grammaire et le code pénal du .Meistergesang. Le passage cité ici se chante au premier acte âts Maitres-Chantews\ c'est Maître Kothner qui est chargé de ce rôle.

composé de plusieurs vers liés entre eux par la rime ; chaque strophe sera suivie d'un envoi dont la mélodie, toute spéciale, n'aura rien de commun avec celle des stollen. Un chant de Maître conforme à ces règles doit se redire plusieurs fois ; et quiconque dira un chant nouveau sans emprunter plus de quatre notes qui se suivent aux chants des anciens qu'il faut connaître, celui-là sera reçu maître. » Le candidat, après cette lecture, monte dans un grand fauteuil en forme de chaire. « Fanget an, commencez ! » s'écrie une voix qui sort d'une estrade entourée de rideaux soigneusement tirés, pour que le chanteur ne soit pas troublé : c'est la voix du merker, ou marqueur, qui, d'un coup de craie, note sur une ardoise les fautes que le néophyte commet contre la musique, la langue, la métrique et la prosodie. Sept fautes lui sont accordées ; mais s'il en commet une de plus, il est impitoyablement refusé '.

1 Tous ces détails ont été pris par Wagner dans le livre de Wagenseil ; ils sont rigoureusement exacts, à part ceci pourtant, qu'on ne pouvait acquérir le titre de Maître en une seule séance; il fallait d'abord être reçu Schulfreund, c'est-à-dire amateur; puis après

C'est ce qui arrive, au premier acte des Maflres- Chanteurs, au chevalier Walther de Stolzing, qui, pour l'amour d'Éva, la fille de Maître Pogner, orfèvre de son état, brigue l'honneur d'entrer dans la corporation. Non seulement Walther est refusé, mais il s'emporte, dit leur fait à ses juges et maudit leur ridicule «Tablature». En faisant de Hans Sachs le défenseur du chevalier qui a chanté d'après sa libre inspiration, sans se soucier le moins du monde des lois régissant la poésie et le chant, Wagner a voulu démontrer que si le cordonnier-poète n'avait pu secouer le joug des règles étroites du « Meistergesang », du moins eut-il l'instinct que cette dernière réforme s'imposait pour le libre développement de la vraie poésie. Au reste, certaines de ses œuvres en témoignent clairement; mais la tradition est plus puissante que la volonté d'un homme, et ce n'est pas en quelques années que l'on peut détruire l'œuvre des siècles, si caduque qu'elle paraisse.

un noviciat dont la durée était fixée par des règlements, le Schu^freund demandait à être reçu membre définitif, et il subissait l'épreuve du concours de Maître, à laquelle nous fait assister Richard Wagner.

Hans Sachs avait soixante-six ans quand son épouse Cunégonde mourut. C'était la solitude du foyer à l'heure même de la vieillesse, car des sept enfants qu'il avait eus, deux garçons et cinq filles, pas un ne lui survécut; il les avait vus descendre dans la tombe l'un après l'autre. Il ne lui restait que quatre petits-enfants, ceux de sa première fille. Alors, dans un délaissement aussi complet, Sachs fit un acte de raison: il se remaria avec une jeune fille de dix-sept ans, Barbara Harscher, qui charma ses dernières années et fut la mère adoptive des quatre orphelins. Cette seconde union dura quinze ans Barbara fut, comme l'avait été Cunégonde, l'amie qui prenait loyalement sa part de fardeau dans l'existence commune, la confidente qu'il aimait à associer à sa vie intellectuelle et à ses succès ^

1 De même que Wagner a inventé les personnages de Walther et d'Éva, qui seuls n'appartiennent pas à l'histoire de Nuremberg, de même il a fait de Sachs un veuf alors qu'à l'époque où se passe l'action des Maîtres-Chanteurs, sa première femme Cunégonde vivait encore. Son veuvage n'eut lieu que dix ans plus tard et ne dura que dix-huit mois. De plus, les règlements du Meistergesang exigeaient que le candidat à la Maîtrise fût marié; il est probable qu'un veuf pouvait concourir; mais, dans tous les cas, Sixtus Beck-

Enfin le cordonnier-poète, atteint par les infirmités inséparables de la vieillesse^ mourut dans la nuit du 19 au 20 janvier iSyô, alors que les rues de Nuremberg étaient submergées par une terrible inondation. Sa mort fiit annoncée à ses concitoyens dans les termes suivants, inscrits sur l'affiche publique:

Gestorben ist Hans Sachs, der ait deutsche poet; Gott verleih ihm und uns ein frôliche urstet.

(Hans Sachs, le vieux poète allemand, est mort; que Dieu lui accorde à lui comme à nous une heureuse résurrection.) Sur sa tombe, la Corporation des Maîtres, qui l'avait conduit à sa dernière demeure, chanta un choral d'adieu à leur glorieux et vénéré poète *.

Dès que Sachs fut mort, le Meistergesang languit, et quelques années plus tard, il mourait aussi, étouffé sous ses règlements.

messer, dont Wagner a fait un garçon, n'aurait pu subir l'épreuve du concours, et, par conséquent, être reçu Maître. Ce sont là des détails sans importance qui disparaissent devant la splendeur de l'œuvre de Richard Wagner.

1 Ch. Schweitzer: Hans Sachs, passim.

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