‹ Les Maîtres-Chanteurs de Richard WagnerChapitre 8 sur 33 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

L'orfèvre Pogner entre avec Sixtus Beckmesser, le greffier de la ville. Beckmesser est inquiet : Pogner lui a confié qu'il accordait la main d'Eva au vainqueur du concours qui doit avoir lieu demain, jour de la Saint-Jean ; toutefois Éva restera libre d'accepter ou de refuser

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la main du vainqueur. Le greffier est amoureux d'Ëva, mais il est vieux et laid, et il n'est rien moins que rassuré ; même en remportant le prix, il craint bien de ne pouvoir conquérir le cœur de la jeune fille. Son inquiétude redouble quand il aperçoit le chevalier s'avancer vers Pogner et lui faire l'aveu de son désir d'entrer dans la corporation des Maîtres-Chanteurs. Immédiatement, Beckmesser voit en Walther un rival dangereux ; mais comme il est « marqueur », il se promet tout à l'heure de lui fermer l'accès du cénacle. Peu à peu les maîtres sont arrivés ; Fritz Kothner, le boulanger, fait l'appel : KunzVogelgesang, pelletier; Hermann Ortel, savonnier ; Balihazar Zorn, étameur ; Konrad Nachtigal, ferblantier ; Aui^ustin Moser, tailleur ; Hans Sachs, cordonnier; Ulrich Eisslinger, épicier; Hans Foltz, chaudronnier ; Hans Schwarz, chaussetier, tous sont là. Pogner leur fait connaître la décision qu'il a prise de donner sa fille Éva au vainqueur du grand concours annuel de la Saint- Jean ; Éva pourra, à la vérité, refuser la main de l'élu ; mais un Maître-Chanteur seul pourra être son mari.

Hans Sachs intervient alors et demande que

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les Maîtres-Chanteurs ne soient pas les seuls juges d'un tournoi dont Éva est le prix; il voudrait que le peuple, lui aussi, donnât son avis en cette circonstance. Aussitôt les Maîtres se récrient : (( Quoi ! Sachs, vous voulez que le peuple soit juge en cette affaire. Et que faites-vous des règles ? Le peuple les connaît-il, ces règles ? » Sachs ne se laisse pas démonter pour si peu. « Avouez, dit-il, que je les connais, les règles ; je désirerais seulement qu'une fois l'an on les soumît à l'épreuve, et qu'on examinât si dans la routine elles n'ont point perdu leur valeur. Êtesvous toujours dans la voie de la franche vérité? Celui-là seul pourra vous le dire qui ne sait rien de la tablature. » Le but de Sachs est de soustraire Éva au hasard du concours; car il pense que le sens des femmes, fort peu savant, au sens du peuple ressemble en tout. « Faites le peuple juge, dit-il encore, vous verrez bien qu'il jugera comme l'enfant. » Vaine tentative, Hans Sachs est seul de son avis, et les Maîtres seront seuls juges du concours de demain.

Walther subira donc la loi commune : aujourd'hui il devra concourir devant les Maîtres pour obtenir la Maîtrise ; demain ce sera pour con-

quérir la main d'Eva. Mais tout d'abord quand Pogner le présente comme candidat, la crainte et l'étonnement s'emparent de l'assemblée. Hé ! quoi ! un noble au milieu d'une corporation de bourgeois ! Est-ce prudent ? Et puis, quel mépris de la tradition, vouloir devenir maître sans avoir passé par toutes les formalités en usage ! On le sent, la docte assemblée n'est pas favorable au chevalier. Pogner insiste, et Hans Sachs luimême, auquel l'ardeur du jeune homme a plu, plaide la cause de Walther et demande qu'il soit admis à l'épreuve du concours. « Quel est votre maître? demande alors Kothner au chevalier. Où avez-vous appris le chant ? » Cette question ramène dans l'âme de Walther le souvenir de sa première jeunesse, lorsque, encore enfant, il vivait dans son caste! désert; il revoit la forêt où, adolescent, il a rêvé son premier rêve; làbas, avec les gais oiseaux, il a appris à chanter. On devine l'effroi qu'une pareille théorie répand chez les Maîtres-Chanteurs. Cependant Walther subira jusqu'au bout l'épreuve préparatoire; on lui lit les règles de la tablature ; il n'a que sept fautes à commettre. Une de plus, et c'en est fait de son espoir. Le voilà assis dans le fauteuil des

candidats ; e' de l'estrade entourée de rideaux où il remplit les fonctions de marqueur, Beckmesser s'écrie avec une voix de fausset : « Fanget an ! Commencez ! » W?lther entonne aussitôt le chant sublime du retour du printemps, page presque surhumaine, bouillonnante de sève, d'un charme inexprimable, et qui suffirait à la gloire d'un musicien. Les Maîtres en restent stupéfaits ; Beckmesser sort en brandissant l'ardoise sur laquelle il a marqué les nombreux manquements aux rythmes poncifs et aux formes surannées de la corporation. Excités par l'envieux greffier, et malgré l'intervention de Sachs qui a deviné un art nouveau dans le chant de Walther, les Maîtres refusent le jeune chevalier. Ce dernier n'a donc plus qu'à partir; toutefois il veut encore chanter un dernier couplet. Tout à l'heure, il avait chanté la nature, le printemps; maintenant il chante la femme et l'amour. « Mais alors éclate la bourrasque. Beckmesser devient enragé. Il trépigne. Ses mains désespérément agitent comme une preuve irrécusable son ardoise toute blanch'e. Sachs, debout au pied de Testrade, anime du geste le chevalier ; le jeune homme tient bon, il entonne son cou-

plet. C'est toujours la forêt printanière avec ses cris, ses spasmes, ses ardeurs, ses soupirs et ses courses folles d'oiseaux qui se cherchent dans les branches. Au-dessus de la tempête des interruptions passionnées, au-dessus des criailleries, des glapissements de Beckmesser, la mélodie enflammée, pâmée d'amour, gonflée de sève, frissonne, tressaille, exulte, résonne, vibre éperdûment, et toutes ces pensées d'azur, tous ces rêves de lumière, comme un large torrent qui bondit et scintille, coulent à flots de la nef de la bonne petite paroisse qu'ils inondent de leur chaud et fébrile rayonnement '. »

Son chant fini, Walther descend de l'estrade et sort avec un geste de fierté méprisante pour les Maîtres et leur corporation. Tout le monde se lève dans une grande agitation, ce pendant que les apprentis, heureux de tout ce tumulte, prennent d'assaut la loge du marqueur, et que Sachs, resté seul sur le devant de la scène, regarde d'un air méditatif la chaise où s'est assis le jeune chevalier.

1 Emile de Saint-Aubaii : Un Pèlerinage à Bayreutli, page 285.

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