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Whistler, page

2. Rodiii disait de Whistler : « C'était un peintre dont le dessin avait

beaucoup de profondeurs Il sentait la forme, non seulement comme le

font les bons peinti'es, mais à la manière des bons sculpteurs. »

de pierres de cathédrales, de glaçons, de feuilles de peupliers, de rochers ou de chaumes. Plus de grands parti-pris d'ombre et de lumière laissant aux objets leur solidité : surfaces et reliefs s'effritent, se ruinent et se dissolvent dans cette pénombre multicolore. Whistler, par la profondeur de ses « nuits » où de rares lueurs se mêlent si subtilement à l'ombre ; Monet, parle frémissement de ses « pleins soleils », vont plus loin que Hiroshigé dans la notation de la lumière. Mais r « Impressionnisme » d un Whistler, et surtout d'un Monet, c'est plutôt une fantaisie de purs peintres, qui bouleverse les émotions que nous avons l'habitude de retirer de la contemplation de la nature, c'est une poésie cosmique qui déshumanise nos paysages ; tandis que l'impressionnisme des estampes, c'est une représentation du monde liée à une philosophie millénaire, la manière de sentir d'yeux et de cœurs habitués à remarquer les aspects passagers de ce monde d'illusion.

Silhouettes minces, démarche légère, grâce de chorégTaphes des bijin de Harunobu et d Outamaro : on les dirait affranchies de toute pesanteur, presque immatérielles dans un décor de fleurs et de rêve. « Comment s'acquièrent la légèreté et la grâce, ou les misères intimes des prêtresses de la danse », tel pourrait être le sous-titre commun à toutes les « danseuses » de M. Degas. De leur humble et chétive origine urbaine, même après avoir dépouillé leurs pauvres défroques faubouriennes pour revêtir le maillot de soie et la jupe de gaze, elles gardent les os saillants, la gorge plate, les bras émaciés et les figures fripées. A placer les pieds en équerre, à s'exercer sur les pointes, à s'assouplir sur la barre, leurs jambes se muscleront, leur corps prendra de l'aplomb, leur taille se rompra, mais toujours 1 expression bêtasse de leur physionomie démentira la grâce de leur geste, — ^^pauvre grâce qui à la fin de l'entrechat s'achève en

un sourire gTimaçaiit de fatigue, en étirements de bras, en renversements de tètes, en chuchotements, en grattements chez ces singes danseurs, — grâce fardée près de paysages peints en trompe-1 œil dans une atmosphère de poussière... Ils ne manquent pas dans la Mangiva deHokusaï, les apprentis gj'innastes, mais on dirait qu'ils n'ont pas pareille carcasse à soulever, à ploj'^er...

Même contraste chez Toulouse-Lautrec. Comme artiste, il est très proche des Japonais, mais que leurs jugements sur la vie sont opposés! « Dire que si j'avais eu les jambes un peu plus longues, je n'aurais jamais fait de peinture ! » disait-il en ses heures de tristesse, — paradoxe chez cet homme dont la vocation d'artiste fut si impérieuse, mais boutade qui explique l'accent de son œuvre. Son esprit qui, dans un corps normal, eût peut-être été surtout sensible à la grâce, à la douceur des choses, en vit l'aspect âpre, féroce. Il ne se joue pas à leur surface, comme les peintres des bijiii, mais, fiévreux, il l'explore pour en découvrir les fissures. Ce nain prenait une joie sadique à noter chez des géants rencontrés au café une faible résistance à 1 ivresse, et aussi à voir de bons gros garçons sains mener cette vie de bar et de maison close à laquelle son exceptionnelle constitution pour un temps résista. Dans les portraits qu'il fit de certains de ses parents et amis, il fut impitoyable à dénoncer la bestialité qui rôde en toute physionomie d'homme ; autant il avait de tendresse envieuse pour la grâce hardie, souriante et musclée des acrobates, des clowns, des danseurs, autant il haïssait les inactifs : il fait beau voir lair fat des figurants dans les lithographies de Chilpéric, les airs exténués des bourgeois et des « cercleux » qui regardent la danse nerveuse de Valentin le désossé au Moulin- Rouge, ou la danse molle du nègre Chocolat au bar Achille.

Une passion de revanche, une joie à respirer les « fleurs du mal », voilà qui éloigne Lautrec des peintres d'estampes,

dont l'œuvre, à défaut de détails sur leur vie, décèle d'heureuses complexions, bien équilibrées, toutes prêtes à s'oublier pour entrer en sympathie avec leurs amis, les nuages, les torrents, les arbres, les fleurs, les bêtes. Les « Beautés des maisons vertes « des albums de Harunobu, d Outamaro, de Shunsho et Shighemasa, ne ressemblent guère aux « femmes damnées » de Lautrec : n'étaient leurs parures clinquantes et les épingles qui hérissent leurs chignons, n'étaient leurs stations derrière les grilles du Yoshiwara sous les yeux goulus des passants, on les prendrait pour de nobles dames trônant en grand arroi et, respectueuses des usages, occupées à quelque inoffensif divertissement de cour. Même dans les scènes les plus scabreuses des albums erotiques, il n'y a jamais sur le corps ou sur le visage des malheureuses ces cernes du vice, ces marques de dégradation physique et morale que Toulouse-Lautrec guettait si malicieusement chez ses modèles.

Les Contes des Monstres cV Antre fois , de Shunyei, ouïes Apparitions, de Hokusaï, cela nous parait un épouvantail pour petits enfants, à côté du tragique des danses de Valentin le Désossé et de la Goulue. C'est que ce tragique-là n'est pas œuvre de notre imagination, mais de notre vie même. Une écume douteuse frange notre civilisation d'automates urbains comme une zone pelée et galeuse ourle nos fortifications. Les boulevards extérieurs et leurs lieux de plaisir puent l'alcool, l'absinlhe, le crottin, la sciure de bois et le bout de cigare, et voilà que peu à peu leurs divertissements, caféconcert, music-hall, foire et cirque, gagnent le cœur de la ville.

La philosophie amère de Lautrec répond bien à 1 humeur de son temps, puisque c'est la philosophie de M. Degas, peintre du Viol, de V Absinthe, des Femmes devant un café, et aussi la philosophie de M. Forain. Qu'on le compare à Hokusaï : même franchise de la ligne dont les pleins et les

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déliés trahissent les caresses, les frôlements, les écrasements, les ondoiements, les attaques brutales et les fuites légères du pinceau ; mais quelle différence d'esprit ! Les Japonais de Hokusaï ressemblent à des ludions qui bondissent et sautillent ; les héros de M. Forain, le dos et la nuque courbés, les jambes molles, s'affaissent à terre, alourdis d'habitudes et marqués d une cassure. Hokusaï glisse sur les bizarreries physiques de tous les êtres, M. Forain s'attaque à 1 homme, et quel souci chez lui de la légende vengeresse ! Une nature aussi corrompue, il n'y a que le soudain miracle de la foi qui puisse la purifier, il serait vain de compter sur la lente morale. Et tout naturellement nous passons des prétoires et de leurs juges falots, des cabinets particuliers et de leurs financiers avachis, de toutes les tragédies entre quatre murs où le mâle mendie des caresses que la femelle lui accorde, méprisante, aux scènes de rédemption devant la grotte de Lourdes, comme après la première partie d un sermon sur la corruption de la nature humaine, on passe au second point qui offre le salut.

« C est jusqu'à présent 1 homme que j ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, 1 âme de cette vie », disait Goncourt de M. Degas : le mot est vrai aussi de ses disciples, Lautrec et Forain. L'âme de la vie moderne, comme ils l'invectivent ! tandis qu'il n'est pas trace de vulgarité dans les portraits que les peintres des estampes nous ont laissés des courtisanes. La philosophie de ces rêveurs a beau être plus pessimiste que nos croyances optimistes d'hommes d'action, la gaieté et la jeunesse de leur art nous rendent envieux. Ils ont su prendre la vie plus légèrement que nous.

Et chez Degas, Forain, Lautrec, il y a aussi le goût, tout à fait étranger aux Japonais, mais français, classique, de pénétrer, par delà leur extérieur, jusqu'à l'essence des êtres. Leur dessin est plus « aigu », plus « agressif », que le dessin

des Japonais ; il égratigne, si 1 on peut dire, tant il a de hâte impitoyable à souligner le caractère en même temps que les traits du modèle. Où est limpassible uniformité de la femme peinte par Harunobu ou par Kiyonaga ? Les yeux se plissent, les mâchoires se serrent, les lèvres se crispent, la bouche se déforme, et, sveltes, les tailles et les cous s'allongent : ces modèles, de toute évidence, sont moins accoutumés que les héroïnes de Harunobu à subir leur sort.

Enfin les couleurs de Degas, Forain, Lautrec sont tristes ; les tons en sont chauds, mais un peu sombres, un peu lourds, parfois aigres ; ce ne sont pas les couleurs du plein jour. On pense à leur appliquer cette page de Théophile Gautier sur Charles Baudelaire (1868) :

Pour peindre ces corruptions qui lui font horreur, il a su trouver ces nuances morbidement riches de la pourriture plus ou moins avancée, ces tons de nacre et de burgau qui glacent les eaux stagnantes, ces roses de phtisie, ces blancs de chlorose, ces jaunes fielleux de biles extravasées, ces gris plombés de brouillard pestilentiel, ces verts empoisonnés et métalliques puant Farséniate de cuivre, ces noirs de fumée délayés par la pluie le long des murs plâtreux, ces bitumes recuits et roussis dans toutes les fritures de l'enfer, si excellents pour servir de fond à quelque tête livide et spectrale, et toute cette gamme de couleurs exaspérées, poussées au degré le plus intense, qui correspondent à l'automne, au coucher du soleil, à la maturité extrême des fruits et à la dernière heure des civilisations.

Visages fripés, blêmes et douteux des danseuses, des jockeys de Degas, des financiers et des gens de maison de Forain, des noctambules de Lautrec, qui, vaguement, regardent les gestes las des danseurs ; chez tout ce monde, la spontanéité a dégénéré en mécanisme : professionnellement, la petite Jane Avril lève la jambe comme ses sœurs les apprenties danseuses de 1 Opéra, mais que son faciès lugubre et douloureux s harmonise mal avec cette mimique exaltée !

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Valentin le Désossé, avec son o haute forme » en soie posé sur le nez et son veston à courtes basques, a des prétentions au « comme il faut », Mais ce pauvre Valentin, il est pitoyable comme ces déchus qui battent le pavé de lEast End londonien, affublés des défroques des riches. Tristesse du « beuglant » et de la « valse chaloupée », simagrées de plaisir, bruit simulant la joie, ivresse au déboire acre, que nous voici loin des campagnards de nos estampes et de leurs jeux innocents ! Quand, à lécole des Japonais, Degas, Lautrec, Forain se mirent à ouvrir les yeux sur la comédie humaine de leur pays et de leur temps, elle ne se jouait pas dans les décors de cet heureux Japon d'autrefois, où le vice même avait des dehors paisibles, inoffensifs, où Thomme ne se prenait pas pour centre du monde, et, même à la ville, gardait une allure vive, des sensations fraîches, le goût et l'admiration de la campagne. Harunobu, Kij^onaga, Outamaro ont peint les joyeux matins lumineux de Yedo; le domaine de nos artistes, ce fut Paris et ses tristes gaietés nocturnes .

Seul, Whistler, Américain de naissance, vivant à Londres dans le mépris de la peinture « victorienne », plus affranchi ainsi de toute tradition occidentale qu'un Degas ou un Lautrec, plus poète aussi, subit profondément l'influence non pas seulement de l'art japonais, mais de la sensibilité qu'il devina à travers les estampes. En un temps où la mode était aux lourdes tapisseries et aux coûteux bibelots amoncelés, il accrocha aux murs de sa maison, tendus de couleurs unies et sans ornements, quelques estampes, quelques étagères de porcelaines blanches et bleues, quelques éventails dont il disait qu'entre eux et les marbres grecs il n existait aucune ligne de démarcation. Il fut l'initiateur en Occident de ces « arrangements artistiques » où tout est sacrifié à larabesque, à Iharmonie. Et puis, sur ses tableaux, les branches de fleurs, le cartouche long ou oblong contenant le papillon

symbolique qui lui sert de signature, les voiles en forme de kimono, les minuscules tasses à saké sur des plateaux de laque ; les couleurs chair et vert [le Balcon) ; les harmonies rose et gris {les trois Jeunes Filles), rose et argent [la Princesse du pays de la Porcelaine) ; enfin, l'expression même des personnages et le paysage où il les imagine, nous font penser à un Outamaro : les études pour les Six Projets, représentant des groupes de deux, de trois, de quatre jeunes filles accoudées à une balustrade ou entourant une gerbe fleurie ou marchant sur une plage de sable, trahissent la nostalgie de Whistler qui, dans un atelier de Londres, rêve de figures harmonieuses devant la mer, — mer intérieure du Japon ou de Grèce, car, Tanagréennes par leur coiffure et les plis de leurs draperies, ses héroïnes sont Japonaises par les jeux de leurs ombrelles et de leurs éventails, leurs hanchements et leurs ploiements en pleine brise.

Et le charme presque irréel de cette « Demoiselle élue » '■ à la silhouette fine, souple, nerveuse, élancée, un peu lasse et comme exténuée par une trop aiguë sensibilité, c'est le charme de presque tous les modèles de Whistler, qu'il s'agisse de Miss Alexander autour de qui frémissent pétales et papillons, de Ladij Archihald Campbell ou de Maud, longues figures en hauteur, comme sur les kakémono, surgissant de 1 ombre, avec un joli rythme de chorégraphes. Elles apparaissent dans une pose familière, — Sarasate, tel que laperçoivent les derniers rangs du parterre quand, du fond obscur de la scène, il s'avance devant la rampe pour saluer le public ; — elles ne se campent pas d'aplomb ; elles défaillent légèrement ; d'une allure élégante, aisée, un peu

1. Même sensibilité japonaise dans le Jardin de Crcmorne, dans le Balcon, — où la femme agenouillée qui joue du shamisen, la femme étendue et qui tient un écran au-dessus de sa tête, la femme debout qui hanche en s'accoudant au balcon d'où elle découvre un paysage de rivière, rappellent les héroïnes d'Outamaro dans une chaya, — et aussi dans Annabel Lee et dans le Dessin d'une mosaïque pour le Soulh Kensington Muséum.

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inquiète et indécise, elles entrent, elles sortent, elles passent... Mais ces personnages en costumes d'aujourd'hui, sombres sur fond sombre, ont le charme mélancolique des nocturnes où la Tamise revêt son quotidien voile d'ombre, — nuit épaisse, gluante de fumée et d humidité, nuit morne et lasse de ville industrielle qui le jour a peiné, penchée sur le fleuve, et qui le soir s'affaisse lourde dans le noir au lieu de frétiller aux lumières, comme la nuit de Yedo, toute scintillante détoiles, de lanternes, de feux d'artifice. . Que les lourdes silhouettes noires penchées sur le parapet du pont de Battersea paraissent tristes à côté des porte-lanternes dont se hérisse le pont Riyôgoku, et 1 on a le sentiment que c'est surtout par souvenir des feux d artifice de là-bas que Whistler fait jaillir, éclater et retomber sa fusée dans un ciel peu accoutumé aux fêtes !

« Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur »... L' « impressionnisme » des Japonais, évocateur de tous les sentiments qui ramènent 1 homme à l'idée de sa propre nature, aida les artistes d'Occident à se défaire de tout sentiment littéraire, à ne se soucier que de lignes et de taches. Cette manière de sentir si naturelle aux Japonais, cela devint, chez M, Monet, une curiosité abstraite de la lumière et de ses reflets ; chez M. Degas, une curiosité abstraite des mouvements des jambes ou des bras et de leurs contre-coups sur le reste du corps. Cette manière de peindre qu'ont spontanément les Extrême-Orientaux parut en Occident coïncider avec les progrès de la science, — analyse des couleurs par le prisme, enregistrement des mouvements, grossissement des premiers plans par la photographie instantanée. Enfin cet impressionnisme, si populaire aujourd'hui encore au Japon, parmi les foules qui

contemplent la floraison des cerisiers, étonna le public de Whistler, de Degas, de Monet, qui, peu compris, vécurent dans un isolement hautain de raffinés, sensibles à des nuances qui échappaient aux bourgeois et à la grande majorité des peintres.

C est aux points où l'estampe et notre peinture se sont le plus rapprochées que 1 on peut mesurer lécart qui subsiste entre les pensées d'Extrême-Orient et les nôtres. La sensation légère et subtile de lunivers, 1 art de le représenter en plein mouvement, en pleine lumière, ce fut pour nous une curiosité acquise, c'était pour les Japonais, avant qu ils connussent notre vie et notre philosophie, un besoin millénaire. Chez nous, ce fut un renouvellement heureux, mais épisodique, dans notre art de peindre, et qui dut s'accommoder d une technique faite surtout pour suggérer le relief, et d'une philosophie qui, sévère pour l'homme, lui attribue pourtant dans la nature une place privilégiée. Ainsi se trouve indirectement confirmée par nos résistances 1 idée que derrière les « images du monde éphémère » il y avait une philosophie de la nature très différente de la nôtre.

La nuit, les clairs de lune, les fleurs et les oiseaux, les averses, les chutes de neige, les éclairs et les bourrasques, dont les belles des estampes ne semblent faites que pour contempler le passage, ce n était pas pour les Japonais, comme pour nous, signes accidentels de la bienveillance ou de la colère des dieux, thèmes occasionnels de poètes ou de peintres, c'était, pour toute une race de campagnards rêveurs, des symboles de leur destinée qui, après avoir enchanté leur vie, les aidaient à mourir.

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