L. Aubert. L^EsiaiiiJie japonaise
HARUNOBU 85
lumière, deux amoureux encapuchonnés, lui de noir, elle de blanc, rapprochent leurs mains au manche de l'ombrelle et, à pas feutrés, cheminent par la campagne ^ Enfin la nature frissonne et, capricieuse, au printemps, sourit de soleil pour se rembrunir d averses ; à peine écloses, les fleurs de cerisier qu'emporte laigre bise jonchent l herbe et le ruisseau de pétales que les jeunes filles balayent ou repêchent ; c est le temps des danses sous les fleurs, et, la nuit venue, les belles, avec leurs lanternes, éclairent les pruniers qu'elles ont devinés dans lombre à leur parfum L'été, les branches assoupies penchent vers l'eau d où la grenouille saute, espérant trouver quelque fraicheur dans l'air : c'est le moment de la chasse aux lucioles et des promenades en barque sur les étangs parsemés de lotus : aussi voluptueusement qu ils s inclinent sous la risée, la femme cède à 1 amour. Puis vient la mélancolie de l'automne : les jeunes filles se hâtent de lancer les coupes de saké dans la mer, et d effeuiller auprès des torrents les chrysanthèmes sur quoi elles ont calligraphié de minuscules poésies de dix-sept syllabes ; c'est alors que d'une frêle terrasse de bois et de papier, au-dessus d'une cascade qui pleurniche, les belles accompagnent de gestes las les passages d oiseaux migrateurs, guettent les couchers de soleil sous les havres couverts de voiles brunes — feuilles mortes sur un étang — et regardent la lune d'automne qu'il est si triste d être seule à contempler.
Tendre comme une porcelaine de Chine, en sa blancheur de
1 . Sur une épreuve parfaite de tirage fpl. x) , voir les fines valeurs du ciel lourd de neige et du sol éblouissant Le contraste de noir et de blanc entre les deux amoureux est suggéré par 1 opposition du corbeau et du héron. La jeune fille représente Sacji musumé, la femme héron qui est 1 âme de la neige Le saule qui l'abrite est 1 arbre qu on associe toujours au héron. — Le même motif a été repris dans des estampes en hauteur par Harunobu lui-même ^C. ii, 236 et par Koriusaï. Entre les deux estampes de Harunobu, il y a des variantes : mouvements des mains sur le manche de Tombrelle, groupement des deux figures. Il est curieux de constater que Koriusaï a pris comme modèle la petite plutôt que la grande estampe de Hai'unobu, bien que celle-ci fût du même format que la sienne.
neige, en ses tons rosés de cerisiers en fleurs, limpide comme un émail de Perse, en ses pans de ciel bleu après la pluie, ocreux en ses terrains comme un vieux grès bien patiné, saignant d'érables rougis comme un brocart, quel décor de fêtes galantes, ce Japon deHarunobuet de Koriusaï où le guerrier chôme, s'attife coquettement, fait ciseler ses gardes de sabre et ne songe qu'à lamour, et quelle ingénuité en ces paysages où s'éveillent les sens de ces fillettes qui tournent la tête aux mangeurs de démons, aux saints et aux dieux mêmes ! Elle ne recherche pas les hommages : elle les attire ; toute jeune, elle plait aux hommes gTaves et mûrs. Quand ils la caressent, elle paraît à peine surprise. C'est qu'elle n'est pas farouche, la petite idole de la terre japonaise, et les divertissements où elle figure, par le maniérisme simple, la candeur rouée, l'air passionné et sans remords, la spirituelle gaillardise de ses héros et de ses héroïnes s'aimant à la volée, ont le libertinage des Hasards de l'Escarpolette et de V Embarquement pour Cythère. Crapaud ou galant qui, d'un regard furtif, surprend l'intimité d'une belle, vasque ou miroir indiscrets reflétant ce qu'on ne les priait pas de refléter, éventail ou paravent ne cachant pas ce qu'ils devraient cacher, main d'un galant captivant l'oiseau qui feint de s'envoler, — tous ces gestes hardis et précis au milieu de ces accessoires traîtres ou maladroits, voilà qui rappelle le ton de nos « conversations dans un parc », mais avec moins d esprit de citadins aux champs, moins de souplesse du décor à disposer ses charmilles en salon de verdure et aussi moins de cette troublante et charmante pudeur qu'entretient, chez nous, le sentiment du péché.
Ce sont des campagnards raffinés, mais sains, et qui vivent en familiers des bêtes. La petite reine du doux Japon
HARUNOBU
peint par Harunobu a l'échiné saillante et l'air de ne pas y toucher de certain chat guettant un papillon parmi les bégonias, et aussi le museau du lapin blanc et rose qui, près d'un ruisseau, sur un tertre fleuri, rêve à la lune de septembre'. Mais au Japon d'alors, tout n'est pas que douceur et rêverie, comme en témoignent les allures sauvages des animaux que Koriusaï a représentés naissant, rodant, mourant en pleine nature, et dont l'instinct ne se rapetisse pas à la mesure de l'esprit des hommes : portée de jeunes chiens, encore aveugles ou les yeux à peine ouverts, glissant sans trêve les uns sur les autres, tout mous ; coqs qui se battent, deux panaches, l'un blanc, l'autre doré, de plumes éparpillées, ergots crispés, pupilles dilatées, œil cruel chez le coq qui a le dessus, œil eff'aré chez le coq qui a le dessous ; grues qui, en troupe, nouent leurs cous flexibles et font pleuvoir vers le sol les longues ficelles de leurs pattes, leur grand bec ouvert comme pour happer le globe rouge du soleil qu'on s'attend presque à voir péniblement descendre en boule dans leur pharynx trop étroit ; paons étalant leurs queues sous des fleurs roses ; corbeau voisinant avec un héron par temps de neige, comme tout à l'heure notre amoureux noir avec notre blanche amoureuse ; hérons frileux, s'enlevant les pattes pendantes, ou juchés sur une seule échasse, avant de plonger ; faucons, au service de daïmyo qui les groupent par vols de douze pour la chasse à la grue ; aigle féroce à la pupille glaciale dans une glauque cornée, et qui, bec et serres solidement emmanchés, au-devant d'un ciel livide se perche sur un roc battu par les flots, face au soleil qui se lève-... Airs hypocrites, allures cauteleuses, gestes voraces, petits yeux froids, — quel élan vital, quel
1. Cf. C. II. 236, le chat ; 242, les lapins. Harunobu n'a guère peint que des bêtes paisibles.
2. Cf. C. II. HO, les chiens ; 419, les coqs ; 430 et 431, les grues ; 436, les faisans ; 432, les hérons ; 425, 441 et 448, les faucons ; 429, l'aigle.
désir rorceiié de persévérer dans son être, de manger', de se reproduire ! tout comme sous les airs câlins, les enthousiasmes et les lassitudes des belles, on sent la fougue de l'amour.
Et frères des bêtes, en brutalité, en sauvagerie, en cruauté, voici d'autres idoles du vieux Japon, les acteurs", dans leur loge avant la représentation % avec leurs traits familiers à tout le peuple de Yedo : Danjuro*, à la mâchoire carrée, au nez long, à la large bouche dont les commissures tombent; les acteurs chargés de rôles de femmes, Segawa Kikemojo, Iwaï Hanshiro, lesNakainura"; puis voici les portraits de leurs rôles. Ces rôles, c'est du fond du passé de grinçants retours de héros de bataille et de fantômes nocturnes dans le Japon de Harunobu où la vie parait couler si paisible et si ensoleillée, au parfum des fleurs, au son des guitares. En l'absence de guerres, comme on a toujours le goût des nobles gestes et des morts en bravoure, on exalte les échauffourées des routes et des villes : un beau fait-divers comme l'histoire des 47 Rônin du début du xviii" siècle
1. Dans le livre de Koriusaï, Diverses choses en dessin cursif, deux admirables estampes en noir ; carpe bondissant hors de 1 eau pour avaler une grenouille ; fuite d oiseaux qui, sur 1 eau, ont aperçu l'ombre de l'aigle planant au-dessus d eux.
2. Sliunsho, 1726-1792, fut le chef de rÉcole Miyagawa qui, elle-même, par Chôshun se rattache à Moronobu et aux artistes de latelier Kwaigetsudo. Il est de la génération de Harunobu, de Koriusaï; comme eux, il peignit des belles: mais c'est surtout comme peintre d acteurs et de scènes de théâtre qu il est connu. Il créa un style qui s est prolongé jusque vers le milieu du xix" siècle II a laissé de beaux livres, c Miroir des Beautés des Maisons vertes », 1776, et « La Culture de la Soie », en collaboration avec Shigbémasa Kitao. De Shunyei, le meilleur des élèves de Shunsho, 1768 1819, les œuvres les plus marquantes sont cinq volumes d Apparitions et des estampes représentant de grandes têtes dacteurs, C ii, 519-522.