PI. X
HARUNOBU 89
défraye la littérature, le théâtre et l'estampe pendant cent cinquante ans. Il est si touchant, par tontes les traditions qu'il exalte, le loyalisme de ces 47 serviteurs envers leur maitre, condamné au harakiri pour avoir menacé un autre seigneur à la cour du Shogun ! Débandés, devenus rônin, ils ne pensent qu'à la vengeance, mais il faut tromper la méfiance de l'ennemi. Voulant espionner sa maison, ils se déguisent en artisans, en colporteurs ; ils feignent la débauche et l'ivresse afin de donner à croire qu'ils ont oublié leur devoir ; n'osant pas éveiller les soupçons par l'achat d armures, ils en fabriquent. Puis, une nuit, après ces préparatifs où se plait le goût japonais de la ruse et du secret, c'est l'attaque brusquée, à la manière des assauts illustres. Discours du chef : « Navez-vous pas juré? Seriez-vous des lâches? » Grande politesse pour inviter l'ennemi à se donner lui-même la mort ; et puis toutes les précautions préalables : ne tuer ni vieillards, ni enfants ; prévenance à l'endroit des voisins : « Restez tranquilles, nous ne sommes pas des voleurs ; nous sommes des samuraï qui vidons honorablement une honorable querelle », et, avant de quitter la demeure de leur ennemi enfin assassiné, souci d y éteindre feux et lumières par peur qu'un incendie ne nuise aux entours. Enfin, c'est, au petit jour, la publication de leur vengeance par les Rônin escortés de leurs admirateurs, leur réception par le prince de Sendaï, leurs dernières recommandations à un bonze sur les soins à donner à leurs corps, et les 47 harakiri de ces héros de la maxime de Confucius : « Tu ne vivras pas sous le même ciel que l'ennemi de ton père \ » Belle transposition dans le Japon contemporain, malgré qu'il soit en paix, de la bravoure classique des guerriers d'Ichi-no-tani-'. En place d'illustres gentilshommes et de
1 . Voir Danjuro dans le rôle de Akagakl Genzo, un des 47 Rônin , C ii, 452.
2. Chez Shunsho on trouve encore des scènes où figurent Benkei et un officier de Yoshitsuné, C. n, 475 et 502.
batailles historiques, les héros des estampes deviennent des rônin, des otokodate\ vivant d'expédients, mais braves et toujours prêts à défendre faibles et opprimés, des chônin ou chefs des quartiers qui, dans les villes japonaises, gioupent marchands et artisans, et des voyageurs, des pèlerins, des maquignons, des chasseurs-, habitués des grandes routes japonaises, champs de disputes, d embuscades, de guetsapens et de vengeances. Toutes les occasions de dégainer qu'a ce monde d'errants, leur code d'honneur, leur souci du rôle, leur physionomie de masque, leur raideur de marionnettes et leurs vêtements de mannequins, mêlés à des traits de bravoure, d'humanité et de bassesse, voilà les thèmes familiers des drames et des estampes où figurent les acteurs, équivalent populaire de cette vie légendaire des héros d'autrefois, dont tout le Japon rêve encore. Crânes rasés, cheveux ramenés en ailes de chaque côté de la tête, puis tressés en queue, faces glabres, yeux dilatés et rougis, nez crochus, bouches tordues vers le menton, airs de bellâtres et de matamores à outrance, mais de grand sts^le, c'est à qui des acteurs fera la plus horrible grimace, gesticulera, gi-incera, se désespérera, à qui prendra l'expression d un carnassier, d un oiseau de proie, à qui donnera le mieux l'impression d apparition, de fantôme, car le public japonais aime la vie jusque dans ses déformations, ses aspects rares, macabres. C est Danjuro en squelette terrorisant une jeune femme ^, ou représentant le spectre de Taira no Tomomori qui se tua quand fut perdue la bataille de Dan no ura, en se jetant à la mer, l'ancre de son bateau fixée à son casque*. Et c'est encore,
1. Cf. l'acteur Otani Hiroji, dans le rôle d'un otokodate, au bord d'un ruisseau, G. ii, 479, et C. ii, 500, les gonin Otoko, les 5 Otokodate.
2. Cf. C. II, 478, L'acteur Ishikawa Yawozo figurant un bakuro, maquignon conduisant une génisse au marché, et C. ii, 496, Un chasseur, la nuit, près d'un pin, la main sur son sabre.