‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 42 sur 102 · PI. XIX · texte numérisé non relu

PI. XIX

émoussés et qui tout de même, de leur passé de jeunesse et de fraîcheur, ont conservé des gentillesses navrantes, voilà tout ce qui les rappelle.

Vous attardiez-vous, vers la tombée de la nuit, dans la salle où Sharaku était exposé au Musée des Arts Décoratifs : ces silhouettes de rôdeurs et de filles sortaient de leurs cadres, ces mines patibulaires se risquaient aux lumières ; ils allaient former leurs groupes, et, le sabre dissimulé, sous leur kimono, dans une botte de paille ou dans un bâton, s embusquaient pour le coup de main, bêtes de proie à la détente toute prête. L'homme aux cheveux trop noirs, trop pommadés, rasés trop net sur les bords et trop ornés de bouffants et d accroche-cœurs, avec son foulard noué autour du crâne ou du cou, son kimono voyant, son pantalon à grands carreaux, tenait à ses pieds la fille soumise, pitoyable sous sa parure de fête.

La voici, la fissure dans Tarmature de cette société dont Kiyonaga ne nous montre que les brillants dehors. Est-ce donc le même peuple que lui et Sharaku ont représenté dans des images qui s'opposent comme le jour et la nuit? L'un et l'autre a raison : le Japonais, au plein jour, est simple, bon enfant, enjoué, sensible au charme ; mais en lui sommeille le goût du fantastique, du cruel, qu'il satisfait à observer la sauvagerie de l'instinct chez les bêtes, et, la nuit venue, à entendre des récits de vengeances, lentement tramées, brusquement exécutées, de sublimes bravoures et de félonies dégradantes, des histoires de monstres poilus et griffus qui troublent le sommeil des humbles et les tourmentent.

Et puis le Japonais raffole de caricatures ! Depuis un siècle, les Torii peignaient leurs masques d'acteurs, tandis que Masanobu, Harunobu, Koriusaï, Kiyonaga exaltaient l'élégance des belles. C'est la même opposition que connut la Grèce entre les statuettes de Korés, de jeunes filles,

et ces figurines d'acteurs qui, sorties du répertoire d'Aristophane, servaient à satiriser les gens de toutes classes.

Elles sont d une familiarité gênante, ces effigies de Sharaku, tant elles nous rappellent certaines physionomies fâcheuses de nos contemporains : de race à race, si éloignées qu'elles soient dans le temps et dans l'espace, il y a plus de ressemblance dans l'hébétude, la cruauté et la laideur que dans la

beauté et dans la grâce Retournons aux princesses de

Kiyonaga.

Ce n'étaient pas toutes les femmes de son temps ; peut-être même n était-ce aucune des femmes de son temps, mais simplement une image qu il avait lentement ébauchée et caressée \ Kiyonaga, à ses débuts, adopte le type de Harunobu% puis il vient au type de Koriusaï, plus orné en son kimono et sa coiffure, plus imposant en sa démarche, mais encore un peu ramassé ^ Enfin, dans les estampes qui sont de sa meilleure manière, nous assistons à la brusque croissance % à 1 épanouissement en femme de cette fillette qu était restée la Japonaise.

Depuis cent ans, Moronobu, Harunobu, Koriusaï, chacun de ces artistes, pour fixer la grâce de la femme de son temps, avait eu sa formule, mais qui ne dépendait pas de son pur caprice : une image commune les hante, et leur effort est

1 . Les petites figures de ses premières estampes (1760-1770'* présentent encore quelques uns des détails de visage, de coiffure, de costume, familiers aux Primitifs.

2 V. aussi le type de Buncho, C. m, 154, La Sagi miisumé, et 161, Une tenancière de cha-ya, en kimono rouge, jouant avec un petit chien.

3. Comparez les promenades de courtisanes chez Kiyonaga, C. m, 90 et 96, et chez Koriusaï. C. ii, 382.

4 La Pluie et le Bain, C. m, 108 et 118, sont, probablement, parmi les premières estampes où le tj'pe de femme se transforme.

SHARAKU

Pltot. Longuet.

LA COURTISAN h KOMURASAKI ET SON AMANT

PARTANT POUR l'eXIL

Collection J\/artran .

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