L. AuBERT. — L'Estampe japonaixc
éclatants sous leurs manteaux de pins ou dérables, et dont les arbres se plaisent à minauder. Car au Japon, s'il y a des courtisanes d apparat, il y a aussi des paysages d'apparat, forêts et eaux demeurées sauvages à côté de rizières apprivoisées, paysages-idoles dans ces îles adorées elles-mêmes comme des divinités, paysages réservés au rêve de la race qui, depuis des siècles, y Aient méditer aux mêmes endroits : les San Kei, les trois paysages de l'Empire, — archipel de Matsushima, ilôt de Miyajima, lagune de Ama-no-Hashidate, — les Huit Beautés du Lac Biwa, les jardins des grands temples de la secte Zen à Kyoto... Paysages respectés, choyés, surchargés de légendes, sanctuaires d'un culte ésotérique, en marge du continent asiatique, au bout du monde, protégés pendant des siècles par la mer contre toute influence étrangère... Dieux ou femmes, toutes les idoles sont de plein air au Japon, où les anniversaires des fleurs comptent plus que les anniversaires des hommes, où les sanctuaires des divinités s'ouATent en pleine nature, où le grand Bouddha de Kamakura, depuis que son abri a flambé, sourit parmi les arbres ..
Une idole de plein air que relie au décor une subtile harmonie, — harmonie un peu trop subtile parfois à nos yeux d'Occidentaux qui sommes moins habitués que les Japonais à vivre au milieu de paysages, à y guetter, à y cueillir, au caprice des saisons et des heures, des symboles de notre destinée, mais harmonie toute naturelle au Japon où, depuis des siècles, grâce à une infinité de jolies concessions réciproques, à force de se contempler amoureusement, arbres, femmes et rocailles en sont venus à se ressembler, — harmonie encore subtilisée par la poésie d Outamaro : gestes des danseuses et mouvements des pins, dans la Fête de la chaya, courbure des cueilleuses de kaki et des branches qu'elles ploient, frissonnement des pêcheuses dawaèz et de la mer, jaillissement et oscillations de fusées qu'ont les spec-
tatrices du Feu d'artifice, gravité droite des contemplatrices des iris dont les feuilles sont sabre au clair. Hanchements des pins, courbes des branches de kaki, frisson de la mer, jaillissement des fusées, rigidité des feuilles d iris, — autant de thèmes chorégraphiques sur lesquels, inconsciemment, les courtisanes brodent des variations. Un détail du paysage, voilà le metteur en scène de ces promenades de femmes, qui sont toujours des entrées de ballets ; elles glissent à petits pas, quand, soudain, à la vue de ce détail surprenant, ces visuelles, d'un commun accord, sans s'être concertées, sans s'être au préalable rangées en files régulières, sans faire face à un public imaginaire, sans s'imiter dans leurs mouvements, — toutes, spontanément, s'accordent pour obéir à la même suggestion, où qu'elles se trouvent, en groupes inégaux, en lignes brisées. Chorégraphie naturelle et raffinée d'êtres gracieux comme des oiseaux, légers comme des éphémères, au moment où, brusquement surpris par un rythme, chacun, croyant encore être seul à le saisir, réagit à sa guise. Et la couleur aussi chez Outamaro est pimpante, fraîche et sautillante. Ses paysages de plein jour sont des paysages de printemps, et, si les kimono des courtisanes ont des teintes riches et sombres d'automne, pour ne pas se confondre avec le décor clair, sur ces manteaux, aux tons d'arrière-saison, le printemps du paysage éparpille ses fleurs, ses oiseaux, sa brise. Les kimono d intérieur, eux, sont généralement couleur de printemps, blanc de neige, rose de cerisier, vert de pousse de lotus, couleurs tendres et aqueuses, tons d'aquarelle ou de porcelaine de Chine. Harunobu avait une tendresse pour la neige ^, dont la candeur plaisait à la jeunesse naïve de ses héroïnes ; les belles plantes saines de
1. Outamaro, en bon Japonais, n'a tout de même pas dédaigné les effets de neige. Dans son li^Te Waka Yehisii, Poésies illustrées (1786), une planche représente des enfants roulant une énorme boule de neige ; une autre planche représente un magnifique paysage de neige sur lequel je reviendrai.
Kiyonaga poussaient en plein midi. L heure d Outamaro, c est le crépuscule ou la nuit profonde, 1 heure des scènes de moustiquaires, des ombres portées sur les cloisons de papier, l'heure des escapades aux lanternes, des visages mi-voilés, mi-éclairésS Iheure de la chasse aux lucioles, de la recherche d'une amie partie en escapade-, l'heure des promenades en barque, l'heure où l'on s'attarde sur le bord de la Sumida à écouter le bruit de l'eau, le son des guitares, le sifflement des fusées d'artifice, — nuits profondes de l'été où Ion voit glisser des kimono pâles, des kimono sombres zébrés de hachures qui frémissent comme des feux follets, constellés de fleurettes qui scintillent comme des étoiles — figures claires d'une si impalpable beauté qu'on dirait des lumières ^...
Heureuse canaille, pour qui tant d élégance eût été imaginée ! Nous ne connaitrions d Outamaro que ses animaux, ses maternités, ses métiers, d'une observation si juste et si fidèle ; nous n'aurions jamais vu aucune de ses figures de courtisanes, et nous entendrions les critiques nous répéter qu'il a passé sa vie au Yoshiwara, qu il y a pris ses modèles, qu il les a déformés pour plaire à un public asservi par ses plaisirs, — nous nous attendrions à trouver chez les femmes qu'il a peintes de la brutalité, de la bestialité, de l'arro-
1. V. pi. XXVI, L'Évasion nocturne de Kamiya Jiheî, un marchand, et de sa maîtresse Koharu, une geisha. Série : Jilsii Kiirabé Iro no Minakami, « Foi mutuelle, source d amour».
2. Cf. C IV, 167, Femmes avec des lanternes cherchant deux amants cachés. Interprétation dans le style populaire de la fuite contrariée du poète Ariwara no Narihira (ix*^ siècle , héros du Isc Monogalari. avec une dame de la cour.
3. V. pi. XXVII, Fête de nuit sur la Sumida. Cf. pi. xxxi. la Jeune femme chassant les lucioles, par Choki : elle aussi a kimono clair se détachant sur fond de nuit.
Phot. Marty.