‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 59 sur 102 · PI. XXVI · texte numérisé non relu

PI. XXVI

gance, et non pas une telle décence et un si haut style, bref nous penserions qu Outamaro est une manière de Sharaku. Or de la courtisane, il a fait une reine.

Pourtant, sa dévotion n'est point guindée, ni sourcilleuse ; il faut voir avec quelle malice enjouée il dépouille soudain de tout leur apparat femmes et paysages. Un de ses triptyques représente la grande baie où flotte Tilot d'Enoshima ' : ce ne sont que rocailles hérissées, caps biscornus, montagnes tourmentées ; mais voici que, tout au bout de la plage, sans un mot d'avertissement, hors des plis du paysage trop étoffé, s'élance, nu, lisse et schématique, le grand volcan, le Fuji-yama. Sur une autre de ses estampes, une femme, hors de ses manteaux tombés à terre, jaillit toute fine comme une tige effeuillée". Un des charmes du talent d'Outamaro est dans de tels contrastes : il s'est plu à surcharger la fluette courtisane de huit ou dix robes, il Ta rembourrée, empesée, solennisée, mais, plus souvent encore, il a pris plaisir à jeter sur ses épaules tombantes de jolis kimono-châles, dont les plis se drapent sur la gorge et se nouent à la ceinture avec Taisance des plus belles écharpes de David ou d Ingres ; parfois aussi, de la chevelure bien huilée et lustrée, glisse sur le visage une mèche folle; des draperies de cérémonie s échappe un geste charmant de naturel, et sur les étoffes apprêtées s'éjouit un décor de fleurs simples. Au surplus, les occasions ne manquent pas où les traînes des courtisanes côtoient les manteaux de paille des artisans, où leurs chevelures hérissées d épingles contrastent avec les petits bonnets posés un peu de côté sur la tête des travailleuses. Dans les rues du Yoshiwara, la foule des rustauds colle le nez au treillis des cages où trônent des femmes parées comme des infantes ; même opposition entre les bêtes : magnifiquement emplumées,

1. C. IV, 11. Les figures y sont encore traitées dans le style deKij'onaga.

2. C. IV, 248. C'est une réclame pour un fournisseur des Maisons vertes.

il en est qui paradent à côté d'autres oiseaux qui semblent s être dépouillés de leurs vêtements pour chasser plus commodément. C est toujours la même fantaisie, la même souplesse de poète à varier le ton. Voyez dans le Waka Yebisii, Poésies illustrées, un paysage de neige. Un épais linceul blanc amollit les profils, assourdit les bruits, pèse sur les arbres. Deux hâleurs , tirent une barque ; en cette torpeur le moindre mouvement semble exiger un douloureux efiort. Nous voilà reportés, de trois siècles en arrière, au grand style des paysages chinois que peignaient les Kano et le plus grand d entre eux, Kano Motonobu. Par contraste, remarquez, du même Outamaro, une rivière bordée d humbles maisons, et, sur un pont, un paquet de petits bonshommes et de parasols, tous massés dans le bas de l'estampe : d'un paysage propice par son calme et sa mélancolie à la méditation bouddhique, nous voilà passés en un coin de Yedo \ tel que 1 aurait croqué et mis en page un Hokusaï, un Hiroshigé. Entre ces deux extrêmes, voyez cette estampe qui représente une vue d'Ishiyama au clair de lune : pins tordus, rochers effilés, temple juché au haut d un escalier, lac au clair de lune, — ce sont tous les éléments du paysage classique, composé d'après un modèle chinois, et, pourtant, c'est bien le Japon ^

La déformation, par Outamaro, du tj^pe de femme imaginé par Kiyonaga, les critiques l'expliquent par la dépravation du public aux entours de Tannée 1800. En réalité, elle répond à une différence profonde de sensibilité entre ces deux artistes.

1. C. IV, 60. Le pont Rij'ôgoku sur laSumida. C'est la même gaieté populaire que dans la foule qui assiste au défilé des lutteurs, sur 1 estampe de Shunsho.

2. Cf C. IV, 38. De la série Omi hakkei, Huit vues d'Omi. — Avant Outamaro, Koriusaï et Kij'onaga avaient peint de jolis paysages, en fond d estampes ; mais Outamaro. disciple de Shighcmasa et de Toyoharu, est le vrai précurseur des grands paysagistes de lécole populaire, Hokusaï et Hiroshigé.

Les héroïnes de Kiyonaga sont toujours un peu marmoréennes : elles se tiennent bien droites, une épaule légèrement inclinée, comme pour déterminer la chute de la grande ligne liquide de leur profil ; groupées, elles se font pendant, s'équilibrent, se balancent et se disposent volontiers en basreliefs. Très longues, beaucoup plus longues que la Japonaise du commun, elles conservent, néanmoins, un embonpoint normal. Kij'onaga, c'est le classique qui résume cent années de l'histoire de l'estampe, et qui mène à son point de maturité le type de femme dont ont rêvé tous les artistes de l'École populaire. Sa faculté maîtresse est un sens exquis des profils parfaitement purs ; il est le plus « gi'ec » des artistes japonais ; il a la sagesse un peu grave des dessinateurs qui s'intéressent abstraitement au trait.

Après avoir allongé ses figures de femmes par goût des belles lignes droites, lancées du bout du pinceau, il avait enfermé cette longue graminée dans une gaine rigide, de peur quelle ne versât. Outamaro arrache cette herbe de sa gaine et tout aussitôt s'amuse à l'observer qui oscille et qui ploie. La ligne, il ne la traite plus pour elle même, il l'asservit à son tempérament, à son rêve ; il la veut, non pas pure avant tout, mais surtout expressive. L'héroïne flegmatique de son grand devancier, il la doue de nerfs, mais aussi il l'exténue. Que l'on compare le Débarquement, de Kiyonaga, à la Promenade en barque, d'Outamaro, puis la Sortie nocturne du premier à la Fête de nuit ou au Pont sur la Sumida * . Les personnages se ressemblent, mais ils n'ont plus la même âme. La femme chez Outamaro ne jaillit plus aussi droite, elle s'étiole, se fane, se dessèche, se lignifie. Il a encore le goût des lignes onduleuses, mais le trait est parfois plus sec, plus schématique, plus sommaire, plus nerveux.

Par contre, la grande femme aux manières tranquilles et

1. La promenade en barque, C iv, 10. — La fête de nuit (pi. xxvii). — Le pont sur la Sumida,. C. iv, 173-

distantes, il la secoue, il lanime, il l'égayé. La Promenade en barque, c'est sans façon : un homme enjambe le toit de la cabine, une femme trébuche sur le bord du bateau, une autre puise de l'eau, l'autre prépare le thé; toutes, étant occupées, oublient de processionner, comme faisaient leurs sœurs chez Kiyonaga. Sur le bord de la Sumida ou sur le pont Riyôgoku. des enfants s'agitent parmi les femmes, et leurs petites tailles, à côté de leurs longues mères, brisent la ligne des personnages ; le Nettoyage d'une maison verte ' est un tohu-bohu d ivrogne qui s'affaisse, de rat qui détale, de coups de balais et de plumeaux et de cloisons qui paraissent s'écrouler comme un décor de théâtre pendant un entr acte ; la Fête dans une chaya, c'est 1 agitation d'une kermesse en tous les coins de limmense pièce, dont les paravents isolent les musiciens, les danseuses, les couples qui folâtrent, les scènes d'ivresse et de cuisine.

Chez Outamaro, la perspective est plus « précipitée », les personnages vus de plus haut ne sont plus tous placés à égale distance de l'œil de l'artiste, la scène est plus de guingois, elle a moins de noblesse, mais elle est plus animée. Et puis, il s'arrange toujours pour glisser dans son tableau un détail amusant : des personnages trahis par leurs ombres à travers les cloisons de papier, des coins de visage éclairés par le cône de lumière d'une lanterne, une femme mi-cachée par le voile d'une compagne, une figure vue en partie à travers les dents d un peigne'. Telle de ses estampes est un chef-d œuvre de malice : une fillette se hausse vers une jeune fille pour lui remettre un billet doux ; de l'extrémité de son chignon jusqu'à sa main qui glisse le poulet et à son museau tendu, il faut voir comme la petite officieuse est pénétrée de son importance, tandis que la grande feint l'indifférence : sa large

1 Misoka Soji. Xetto\age d'une maison du Yosliiwara avant le jour de lan. C. IV, 122. — La Fête dans une chaya. C iv, 12.

2 Cf. C. IV, î)8.

manche où vient s'enfouir le minuscule billet paraît être vide, vide aussi de curiosité son impassible physionomie, mais la rouée est trahie par son autre main qui s'agite fiévreusement, et par linclinaison de sa tête pour entendre '. Et telle autre estampe, la Courtisane ivre% par l'affaissement de son corps en arrière et de sa tête en avant, par son air fripé, son regard fixe, ses mèches folles et sa bouche mauvaise, rappelle les physionomies des femmes de Sharaku. Outamaro, comme Sharaku, s'est plu à peindre de grandes figures et à les isoler sur fond micacé : de toute lEcole, ce sont les peintres les plus curieux de la psychologie de leurs modèles et qui vont le plus loin dans l'expression des caractères. — Il est aussi d'Outamaro de charmantes petites estampes ou illustrations de livres, qui, par l'imprévu de la mise en page, le mouvement et la gaieté de la scène, l'air cocasse et bon enfant des personnages, annoncent Hokusaï '. Feuilletez les trois volumes du Yehon Aziima Asotsi (Promenade à Yedo), et les Kià giietsii bô (Poésies sur la lune) : à la vue de l'astre apparaissant au-dessus des monts, des gosses trépignent avec l'enthousiasme qu'auront les pèlerins devant les Trente-six vues de Fuji.

On a reproché aux figures d'Outamaro leur manque d'expression, alors que nul artiste de l'Ecole populaire n'a été plus féru de la forme féminine : le plus qu'il peut, il l'agrandit, il la représente en buste, il la contemple sur toutes les faces, il aime à en dessiner la nuque, tandis que le visage se reflète dans un miroir, et si les plus grandes têtes qu'il a peintes à la fin de sa vie paraissent plates et vides, c'est sans doute que, pour répondre aux commandes,

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