Les arpenteurs, C. v
porter, ni fonds ni premiers plans où sappuyer, et ils ont l'air de se sauver des pages, sans d'ailleurs que Hokusaï, qui le remarque \ paraisse vouloir les retenir ; au contraire, il paraît ravi que dans son « miroir », comme on eût appelé son œuvre chez nous au moyen âge, la nature se reflète si vite. Les premiers dessins de la Mangwa représentent des gamineries denfants ; tout au long du recueil, les hommes ont la même allégresse que ces gosses qui sautillent et se gourment : pécheurs, constructeurs de bateaux, cultivateurs ont l'air déjouer autour de leur métier. Et les métiers sur lesquels Hokusaï revient le plus volontiers, de livre en livre, sont des métiers de force et d'adresse : faiseurs de tours, lutteurs à mains plates, tireurs à l'arc dans toutes les positions, cavaliers au trot, à l'amble, au galop ; escrimeurs à la lance, au bâton, au sabre, et leurs torsions de corps, de bras, leurs avances, leurs retraites, leurs voltes, leurs parades, leurs ripostes ; acrobates, équilibristes, nageurs, plongeurs, gymnastes et jongleurs, — tous virtuoses hantés par le tour à réussir et qui, sans y penser, donnent les mouvements les plus justes, les plus hardis. Puis, voici des déformations : des femmes, des hommes, gras, au souffle court, passant du bain à la sieste, et à côté d'eux les maigres, acharnés à se dépenser, alors que déjà leurs côtes trouent leur peau ; puis ce sont toutes les expressions que peuvent prendre des physionomies d'aveugles, depuis la torture morale jusqu à la résignation, puis des monstres, tengii aux nez énormes et pauvres hères dont les cous soudain s'allongent, ou bien les
1. Cf. le 2<= volume de Riakougwa haya shinan, Leçon rapide de dessin abrégé : « ... Je m'aperçois que mes personnages, mes animaux, mes insectes, mes poissons ont lair de se sauver du papier. Cela n'est-il pas vraiment extraordinaire ?.. Heureusement que le graveur Ko-izumi, très habile coupeur de bois, s'est chargé, avec son couteau si bien aiguisé, de couper les veines et les nerfs des êtres que j'ai dessinés, et a pu les priver de la liberté de se sauver... ». Le trompe-l'œil par le mouvement est l'idéal de la peinture extrême-orientale Les commentateurs chinois nous parlent de tigres si bien peints quils effrayaient les bestiaux, et encore de mouches qu on croyait prendre avec la main
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fémurs... La Mangiva, c'est la contre-partie, Tinterprétation populaire des grands livres consacrés à la légende : des truands y manient les armes des héros avec une frénésie toute classique ; des monstres débonnaires y rappellent les hideuses apparitions des romans ; des processions de bonzes , des promenades d'autels portatifs, tirés par des coolies qui hurlent, y parlent de bouddhisme...
Et les critiques qui dénient tout style à Hokusaï d insister sur ce réalisme caricatural ' comme sur sa qualité maitresse et sa trouvaille personnelle. Mais dans Fart japonais le goût de la déformation ne date pas de Hokusaï. Que Ton se rappelle les statuettes en terre delà tour du Horyû-ji (de la première moitié du viif siècle), et, en peinture, les caricatures de bonzes et d animaux par Toba Sôjô S au début du xii" siècle, les foules s'ébahissant devant des miracles ou des incendies, telles que les ont représentées les artistes de l'école Tosa% les scènes des rues, exécutées par des contemporains de Matabei pour le château de Nagoj^a, et les croquis de Masayoshi*...
Au surplus, Hokusaï donne dans la caricature bien plutôt par curiosité du mouvement que par goût de la satire. Chez lui, aucun mépris de la vie; du comique, de la bouffonnerie, parfois de la mélancolie, toujours un étrange mélange de réel et d'irréel, une titubation de rêve. Et puis 1 homme tient une si petite place dans la nature! Les rugosités des roches, l'échevèlement des vagues offrent autant d'intérêt que nos grimaces. D'une page à 1 autre de la Mangwa on change de