‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 68 sur 102 · V. pi. XXXII, Acteurs et chanteui-s · texte numérisé non relu

V. pi. XXXII, Acteurs et chanteui-s

dans lEslampe que tout ce gentil peuple à la besogne ou en promenade, alors que vers 1805 les élèves de Shunsho continuent de peindre des portraits dacteurs, qu'Outamaro et ses élèves inondent le marché de silhouettes de courtisanes.

Délicieuse fluidité de cette vie japonaise dans un pays calme. Tout le monde paraît heureux ; les routes sont sûres ; cavaliers et coltineurs y errent nonchalamment ; des pécheurs à la ligne s'embusquent dans les rochers des baies. Le gouvernement des Shogun Tokugawa ne badine pas : il a mis fin aux interminables guerres entre clans rivaux, et aux révoltes des nobles ; en paix depuis deux siècles, après quatre siècles de batailles, à peine, de loin en loin, entend-on parler d'une belle vengeance, à la manière des quarante-sept Rônin...

Pourtant, parcourez les romans populaires que Hokusaï a illustrés pendant vingt années, de 1805 à 1825 : ce ne sont, au cours de récits d'aventures, de vengeance, de jalousie \ qu'engagements à cheval ou à pied, guets-apens, corps à corps, duels héroïques, assassinats, scènes de torture, harakiri, exposition de têtes coupées : au lieu d'éclats de gaieté, comme dans les scènes de la rue, des drames sanglants ; en place de physionomies insouciantes, des muscles gonflés ; plus de kimono d'étoffe floche drapant négligemment des gens mi-nus, mais des armures aux pièces rigides ; plus de ciels sereins, barrés par des nuages roses ; ce ne sont tout autour des héros que rayures de flèches, zébrures de sabres. L'esprit belliqueux des Japonais matés se revanche en imagination ; chaque jour, au reste, il aurait tôt fait de se réveil-

1 . Cf . , par exemple, Shîn Kasane guedatsu monogatari, la Conversion de l'Esprit de Kasane, 5 vol., par Bakin ; Shimoijo-no-hoshi, les Etoiles d'une nuit où il gèle, 5 vol., par Tanehiko ; Beibei Kiôdan. 8 vol., par Bakin, 1813. — E. de Concourt a publié de très longues analyses de quelques romans illustrés par Hokusaï, dans la Revue de Paris du 1" octobre 1895.

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1er, si 1 on n'j' veillait : défense de sortir avec des armes nues qui pourraient exciter les ardeurs querelleuses, car en Satsuma un sabre tiré du fourreau, même pour une bravade, n'y doit rentrer qu'après un combat à mort. Le sabre à la ceinture du Samuraï, c'est son âme même... Hokusaï ne se lasse pas de cet héroïsme : sur la fin de sa vie, il publie des albums consacrés aux guerriers'. « J'ai pensé, dit-il en 1838, qu'il ne fallait pas oublier la gloire des armes, surtout quand on vit en paix, et, malgré mon âge qui a dépassé soixantedix ans, j'ai ramassé du courage pour dessiner les anciens héros qui ont été des modèles de gloire. » Sabres au flanc, flèches empennées au dos, sourcils et moustaches retroussés, casque hérissé d'antennes, ses héros ressemblent sous le bronze et la laque de leurs jupes et de leurs corselets à de noirs crustacés ; autour de ces êtres quasi-mythiques, ce ne sont que pluies de traits, explosions de typhons ; ils luttent avec les éléments et avec les monstres, se jetant dans les flots à cheval, enjoignant à la mer de se retirer pour laisser passer leur armée, combattant des renards à neuf queues et des araignées géantes ^.. Nous voici, en pleine tradition, ramenés au style des Primitifs, alors que la bravoure japonaise s'entretenait de souvenirs tout chauds, et, encore plus loin, à la manière des anciens artistes de l'école du Yamato, et de l'école Tosa : d'ailleurs, au temps de Hokusaï, c'est l'armure du xiii" siècle que Ton porte encore.

Que d'autres contrastes dans ce Japon tel que nous le

1. Yehon ivakan homare, Héros chinois et japonais (1835) ; Yehon sakigaké, les Héros (1836) ; Yehon Miirashi abumi, ttrier de Murashi (1836) ; Yehon mushaburoni, guei-riers célèbres ^1841).

2. « Je trouve, déclare Hokusaï, que dans les représentations japonaises ou chinoises de la guerre, il manque la force, le mouvement, qui sont les caractères essentiels de ces représentations. Attristé de cette imperfection, je me suis brûlé à y remédier... ».

voyons dans son œuvre : tout y est lumineux et souriant, et voilà qu au cours des romans illustrés ce ne sont que possessions par des esprits, apparitions de fantômes. Voyez les cinq estampes du Hiakii monogatari ' (les Cent Contes), cette lanterne de papier à figure de mort et qui se délabre comme un crâne se décharné, ce squelette soulevant une moustiquaire, ce serpent qui rôde autour de la feuille où est inscrit le nom d un mort, cette ogresse grimaçante et cornue qui tient une tête exsangue d'enfant, ce spectre annelé comme un serpent, au-dessus dun cuveau... Hokusaï, le « maître dessinateur des fantômes »...

Autre contraste : ses modèles, les petits boutiquiers de Yedo, les errants des grandes routes, ne pensent qu'à godailler ; or Hokusaï illustre la légende du Bouddha, la morale de Confucius : six volumes d une Vie de Çakia Mouni ', cinq volumes d Exemples de piété filiale et de Modèles de sujets fidèles, et des livres sur l'Education des jeunes fils, sur lEducation familiale... Nous entrevoyons l'armature morale du vieux Japon. — Autre surprise : le Japon est un pays replié sur soi, en marge du monde, où les étrangers ne sont pas tolérés; pourtant, dans l'œuvre de Hokusaï, le souvenir de la Chine poursuit nos insulaires : héros chinois dans les romans, poésies chinoises, paysages chinois où les nuages prennent la forme de dragons. Et aussi la civilisation de l'Europe, dont ils ne connaissent que des bribes par les Hollandais parqués dans lilot de Deshima à 1 un des bouts de l'archipel, les intrigue et les hante : sur une estampe, on les voit qui stationnent devant une maison treillagée où sont installés des Hollandais à grands chapeaux et à culottes bouffantes; sur une autre, représentant un levé de plans, ils s'empressent autour des instruments de précision comme

2. La Vie de Çakia Mouni est de 1839. .Jusqu'à la fin de sa cari'ière Hokusaï eut le goût de la légende.

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des enfants autour de jouets nouveaux \ Au sixième volume de la Mangiva, Hokusaï dessine des profils et des coupes d'armes à feu, qui, dans la paix imposée par les Shogun, sont objets de curiosité plutôt que d'usage... Témoin ce pistolet, où sous les deux chiens armés et menaçants, Hokusaï a figuré, dans le magasin vide, un petit saule, un clair de lune et une oie sauvage. Dessin émouvant par ce qu'il suggère : en 1853, quatre ans après la mort de Hokusaï, le Commodore américain Perry, par la seule menace de ses canons, brisera la coquille où le vieux Japon vivait enroulé. Et c'est bien pour défendre les saules, les clairs de lune et les oies sauvages de chez eux, qu'ils ont adopté nos armes... Ainsi donc, rien qu'à plaire à son public populaire, rien qu'à en peindre les imaginations et les dehors, voilà Hokusaï, artisan sans culture, réaliste sans style, pris par la légende et par la manière des vieux maîtres.

Mais, dans ces romans, l'art de Hokusaï est peut-être de convention ; voj'ons donc ses livres d'esquisses, où sa fantaisie se débride ; ouvrons la Mangwa. C'est un répertoire qu il a dressé pendant les trente-sept dernières années de sa vie. Les Japonais, à l'école des Chinois, ont pris le goût du répertoire-commentaire ; mais, vraiment, comme encyclopédie, la Mangwa parait manquer de plan et de méthode. La consigne sur le seuil ne semble pas y être rigoureuse : les articles y entrent et s'y casent au petit bonheur. Dès les premières pages du premier volume, c'est une bousculade de la création entière, hommes, femmes, rochers, dieux, légumes, fantômes, bêtes, fleurs, monstres, — tout cela esquissé et colorié à la diable en trois tons, noir, gris et rose, et ne daignant ni s'installer, ni s'ordonner : les bêtes, les bonshommes, entrés en coup de vent, n'ont ni terrain pour les

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