Emile Faguet, Propos littéraires
tiraillé par elles que le cosmopolite, toujours incomplètement satisfait, erre à travers l'Europe; il les satisferait dans la capitale où convergent toutes les nations. » Qu'est-ce à dire? Et faut-il voir dans des déclarations de ce genre une adhésion intime à un ensemble de croyances dont, tout d'abord, l'écrivain de Sous Vœil des Barbares n'avait point paru beaucoup se soucier? De bonne heure il s'était nourri de certains mystiques, et, pour enrichir et « sublimer » sa propre vie intérieure, il avait essayé d'appliquer leurs méthodes et de leur ravir leurs secrets. « Son mysticisme incroyant, disait de lui M. Bourget, a conduit M. Barrés à une audacieuse tentative pour appliquer à ses propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la pensée de l'Homme libre que cette idée. » Et 'SI. Bourget ajoutait, profondément :
Le paradoxe qui est au fond d'une pareille thèse, M. Maurice Barrés a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour. Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître Michelet : « Je ne peux me passer de Dieu. » Tous les dons si rares de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais n'estce pas une communication avec un hors de lui, n'est-ce pas une foi qu'il cherche quand il parle de cet instinct des foules dont il a le si profond amour ^?
1. Article du 15 août 1890, écrit à propos de Un Homme libre, et cité avec reconnaissance par j\I. Barrés dans Amori et dolori sacrum, éd. originale, Juven, p. 307-311. — Sur la feuille de garde de Toute licence, sauf contre l'amour, je note encore : « En préparation : les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, avec une préface de Maurice Barrés. »
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L'auteur de Toute licence, sauf contre V amour semblait donner raison à M. Bourget.
Et en 1894, il faisait paraître, sous un titre flamboyant, un livre qui, si, à proprement parler, il ne nous révélait pas un Barrés tout à fait nouveau, précisait pourtant et développait certains traits, encore peu accusés, mais essentiels, de sa physionomie littéraire. Je crois bien que c'est à partir de Du Sang, de la Volupté et de la Mort que la réputation de M. Barrés qui, jusqu'alors, n'avait guère franchi un cercle assez restreint d'initiés, s'est décidément imposée à un plus large public K
Le livre n'est qu'un recueil, assez bigarré, de méditations ardentes, d' « idéologies passionnées », de nouvelles, de rêveries, d'impressions de voyage. La théorie du culte du moi s'y enrichit de quelques applications inédites. Mais surtout d'originales notations pittoresques y sont revêtues d'une forme si attachante que le lecteur le plus inattentif se sent ici en présence d'un maître incontestable. « Tel paysage du Jardin de Bérénice, d'un trait rapide et d'une perspective infinie, est inoubliable », disait déjà Anatole France. Et peut-être songeait-il à celui-ci :
A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande. Devant nous se découpait
1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1894, l'article de M. Doumic (recueilli dans les Jeunes, Perrin, 1895).
le carré intact des hautes murailles crénelées, coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence éternel et si douxt
Et voici maintenant, dans Du Sang, le puissant portrait de l'ardente Tolède :
Tolède sur sa côte, et tenant à ses pieds le demicercle jaunâtre du Tage, a la couleur, la rudesse, la fière misère de la sierra où elle campe et dont les fortes articulations donnent, dès l'abord, une impression d'énergie et de passion. C'est moins une ville, chose bruissante et pliée sur les commodités de la vie, qu'un lieu significatif pour l'âme. Sous une lumière crue qui donne à chaque arête de ses ruines une vigueur, une netteté par quoi se sentent affermis les caractères les plus mous, elle est en même temps mystérieuse, avec sa cathédrale tendue vers le ciel, ses alcazars et ses palais qui ne prennent vue que sur leurs invisibles patios.
Ainsi secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l'exaltation dans la solitude, un cri dans le désert.
Et puis, c'est Ravenne :
Ravenne, tout chargé de siècles, lourd vaisseau échoué aux sables de V Adriatique avec son chargement de Byzance.
Et Pise :
Cette douce Pise n'a que peu de choses à montrer, mais exquises. Elle les présente avec une complai-
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sance charmante, sur sa petite prairie où les pieds poudreux des voyageurs n'empêchent point que fleurisse un magique trèfle à quatre feuilles (le Dôme, le Baptistère, le Campanile et le Campo Santo), divinement doré, ce matin, par les premiers soleils de l'année.
Et Sienne :
Étrange enfant, cette Sienne, à la fois si dure et si souple, cerclée de murailles qui la compriment et assise avec aisance sur trois collines. Ces rues étroites, enchevêtrées, qui sans trêve grimpent et dévalent, que de fois je les ai suivies dans la fraîcheur qu'y maintiennent, même en été, les lourds palais qui les bordent !
Qu'on relise maintenant les pages si poétiques, si voluptueusement luxuriantes sur Us Jardins de Lomhardie; et l'on aura là quelques-uns des paj^sages les plus achevés de la prose française contemporaine. M. Maurice Barrés paysagiste mériterait toute une étude. Ce n'est pas la manière de Chateaubriand qui, en quelques traits, artistement choisis, compose un tableau grandiose et complet, dont la perfection s'impose à l'imagination du lecteur. Ce n'est pas celle de Loti qui, on ne sait trop comment, par quelques mots subtilement assemblés, suggère les sensations mêmes qu'il a personnellement éprouvées en face de certains spectacles de la nature. Pour M. Barrés, un paysage est essentiellement « un état d'âme », au sens, d'ailleurs impropre, où l'on prend d'ordinaire ce mot célèbre; et c'est cet état d'âme qu'il analyse et qu'il traduit. Très sensible aux impressions qui lui viennent du monde extérieur, il se laisse docilement faire par elles et les incorpore à son moi. Ainsi mis dans un certain
état moral, il s'efforce, par des images, des épithétes, des notations appropriées, d'exprimer cet état moral au complet, avec leurs causes directes et les nuances particulières d'émotion qu'elles déterminent; et les paysages qu'il dessine, mi-physiques, mi-psj'chologiques, ont fout ensemble une intensité de coloris et une saveur de spiritualité qui ont ravi tous les « amateurs d'âme » et de poésie.
Nous sommes aux environs de 1895. Ces dix ou douze années d'apprentissage, d'efïorts et de tentatives en tous sens, ont été fécondes. D'abord, à s'exercer dans les genres les plus divers, — il a même une fois abordé le théâtre, — M. Barrés a mis au jour, il a successivement découvert tous ses dons, les intimes ressources de son souple et riche talent : le paysagiste exquis, le satiriste redoutable, l'humoriste audacieux, le subtil psychologue, le poète incorrigible se sont tour à tour révélés à lui-même, et à un public de plus en plus large. D'autre part, et surtout, il a pris peu à peu conscience de sa véritable nature. Comme la plupart des jeunes gens, sous prétexte de préserver l'originalité de son moi des atteintes des « Barbares », il avait commencé par se fuir lui-même, par répudier les vraies sources de son inspiration profonde. Français, Lorrain, homme de tradition réaliste et bourgeoise, il s'était germanisé, romantisé à outrance, il s'était imprudemment livré aux poètes et aux philosophes d'outre- Rhin. Puis, pour échapper au nihilisme, où ils le conduisaient, il s'était repris. Il avait retrouvé sa petite patrie; il en avait goûté le charme. Comme le géant de la fable, il s'était senti plus fort en tou-
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chant la terre maternelle. Il comprit qu'à suivre ses directions, qu'à accepter ses disciplines, bien loin de se diminuer, il agrandirait son propre domaine; il ferait œuvre utile, durable et féconde, et dont la grande patrie bénéficierait à son heure. Ces aspirations nouvelles, il lui restait à les exprimer dans un livre qui serait comme la synthèse de sa personnalité littéraire et morale.
Sauf de bien rares exceptions, ce n'est que par des œuvres d'imagination qu'un écrivain s'impose au grand public. Le Génie du Christianisme luimême n'aurait pas fait entrer du premier coup Chateaubriand dans la gloire, sans les deux « épisodes >) d'Atala et de René que l'auteur y avait subtilement insérés. Plus près de nous, les Essais de psychologie contemporaine ont eu certainement moins de lecteurs qu'Un crime d'amour et que Cosmopolis. C'est sans doute ce qu'avait obscurément senti M. Barrés en réservant, dés ses débuts, à l'art du roman, son effort littéraire le plus soutenu. Le roman, dans la littérature d'aujourd'hui, remplit exactement la fonction que remplissait la tragédie dans la littérature classique. Cette forme d'art est si souple, elle se prête à des talents si divers, à des conceptions si variées, qu'elle ne peut manquer d'attirer et de retenir tous ceux qui ont quelque imagination dans la pensée'. Mais les premiers
1. Le théâtre, où M. Barrés s'était essayé en 1894, en donnant la Comédie parlementaire, dont la censure interdit la représen-
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romans de ]\I. Barrés étaient d'une qualité si singulière et, pour tout dire, si étrangement obscurs et si ésotériques, qu'ils ont déconcerté, et même découragé, je le sais, la bonne volonté de bien des lecteurs qui n'étaient point tous méprisables. Les « Barbares » se vengeaient de leur dédaigneux « adversaire »... en n'achetant point ses livres. Celui-ci était trop fin, trop amoureux de la gloire pour ne s'en point aviser, et pour ne point changer de méthode. Il dut rêver d'un grand roman conçu suivant une formule nouvelle, et où il se mettrait tout entier, avec toutes ses idées, philosophiques, politiques et sociales, avec son expérience de la vie et des âmes contemporaines, avec ses multiples dons d'écrivain : sorte d'épopée symbolique où il inscrirait, dans l'évocation de quelques destinées individuelles, l'histoire morale de sa propre génération. Et ce serait le Roman de VÉnergie nationale.
tation, convenait évidemment beaucoup moins à son genre de talent et à sa tournure d'esprit. « Cette gazette, étant littéraire, s'occupera rarement des théâtres », écrivait-il dédaigneusement dans les Taches d'encre (5 novembre 1884, p. 62).
L'œuvre une fois conçue (1894), elle fut bâtie tout entière, puis présentée à une Revue. Elle effraya par ses dimensions démesurées. On se contenta d'en insérer la première partie, qui fut baptisée d'un titre tout à fait heureux, et qui devait faire fortune : les Déracinés. De 1897 à 1903, les trois parties de la trilogie parurent successivement en librairie : l'Appel au soldat et Leurs Figures suivirent les Déracinés. Comme ils mettaient en scène nombre de personnages encore vivants, chacun de ces livres, ainsi qu'il était naturel, souleva de vives polémiques. L'ensemble s'imposa à l'attention générale : les critiques les moins indulgents durent convenir qu'après ce gros effort, M. Maurice Barrés était quelque chose d'autre et de plus qu'auparavant, et qu'il fallait désormais compter avec lui.
On se rappelle la donnée de ce Roman de VÉnergie nationale. C'est, entre 1879 et 1894, l'histoire de sept jeunes Lorrains, anciens élèves du lycée de Nancy, qui, brûlés du désir d' « arriver », grisés des discours de leur professeur de philosophie, le
politicien Bouteiller, sont venus chercher fortune à Paris. Ils ne croient qu'en eux-mêmes, et leur grand maître, leur « professeur d'énergie », est Napoléon ^. Le journalisme, lapolitique, ces deux grands modernes « moyens de parvenir », leur réussissent assez mal, au moins à quelques-uns d'entre eux : l'un, Racadot, entraîné au crime, meurt sur l'échafaud; son complice, Mouchefrin, achève de se dégrader par des opérations du plus bas chantage. Deux autres, Renaudin et Suret-Lefort, aussi peu scrupuleux, mais plus habiles et plus heureux, deviennent, l'un agent principal d'une grande maison de publicité, l'autre député influent de la majorité républicaine, et le successeur désigné de Bouteiller. Un autre, Saint-Phlin, catholique et conservateur, retourne s'enraciner dans son pays. Un autre, Rœmerspacher,
1. Il faut rapprocher le célèbre chapitre des Déracinés, Au tombeau de Napoléon, de l'article, non recueilli en volume, du Journal (14 avril 1893), sur Napoléon professeur d'énergie. Citons-en quelques Ugnes : « Je suis sûr que nous manquons d'énergie, de volonté, d'enthousiasme, et puis aussi d'une qualité moindre, de la flamme romanesque. Le vrai traitement, la réeUe psychothérapie ne serait point de conduire nos enfants dans les maisons d'idiots et de leur dire : « Sois semblable à ceux-ci pour être heureux. » Mais racontons-leur la vie de Bonaparte. Même, n'ayez point de scrupule de leur dire : « Petit enfant, si tu le peux, sois semblable à celui-ci. » Pour ma part, je considère que tout individu qui n'est point malade d'admiration, d'enthousiasme sans issue à la lecture du Mémorial de Sainte-Hélène, doit être jeté dehors à coups de pied.... Ahl s'il est quelqu'un de qui ces noms : Bonaparte! Napoléon! l'Empereur! M. de Buonaparte! ne fasse pas battre le cœur, je ne suis pas de sa race, il m'est plus étranger qu'un nègre ou qu'un sous-préfet. Quant à moi, j'entends bien ne mourir que de mon cœur usé pour avoir trop aimé l'homme de Brumaire, et, avec lui, cinq ou six héros, des hommes qui surent marcher sur les flots et n'y furent pas engloutis, parce qu'ils avaient confiance en eux-mêmes.... »
solide travailleur de Sorbonne, finira sans doute à l'Institut. Quant au dernier, François Sturel, nature inquiète, fine et nerveuse, il ne sera rien complètement : sa liaison avec le général Boulanger, ses indignations et ses velléités d'action pendant la période panamiste n'aboutiront qu'à lui faire constater son impuissance. Ce « roman de l'énergie nationale » nous laisse à dessein sous l'impression, par suite d'une mauvaise application, d'un fâcheux gaspillage de l'énergie nationale.
Cette œuvre puissante, et qui fait songer à certains romans sociaux de Balzac, n'est point sans défauts. Elle est trop touffue et elle est inégale. Les belles pages, que guettent les anthologies, y abondent. Mais le style, dans sa luxuriance, avec toutes ses qualités d'éclat, de force, d'ingéniosité aiguë, n'a pas toujours la limpidité, la simplicité, l'aisance heureuse qui distinguent les vrais classiques. Ce fleuve abondant et tumultueux charrie encore dans son cours quelques débris des vieilles roches qu'il a arrachées à ses rives; la pureté de ses eaux est encore troublée par le limon germanique qu'elles transportent. Mais que l'écrivain consente à faire un choix parmi les sensations qui l'assaillent; qu'il n'en retienne, pour les exprimer brièvement, que celles qui dominent et emportent les autres, et il lui arrivera de dessiner des paysages ou de tracer des portraits dont on ne saurait dépasser la vérité vivante et la force évocatrice.
Tous ceux qui ont senti et goûté la grandeur mélancolique des fins d'automne à Versailles croiront revivre leurs émotions passées en contemplant cette noble toile :
Le tapis du parc varie selon l'essence des arbres et la facilité qu'eut la pluie à le ternir. Quand le sol se bombe ou se rentre, les rayons réfractés avec des angles inégaux y fournissent mille feux non pareils. Parfois, dans le lointain, un bassin de marbre s'offre au bout des charmilles dont l'ombre zèbre le sol. Sur les côtés filent des sentiers étroits entre des haies rigoureusement taillées, et chacun d'eux aboutit à des bosquets où des bancs de Carrare délavé assistent à la chute des feuilles dans l'eau de vasques. De ces rondspoints déserts, huit chemins abandonnés mènent chacun à des solitudes d'où rayonne encore un système d'allées, toujours mélancoliques et de même enchantement, mais plus pressantes à mesure que leurs dédales se multiplient. Les feuilles se détachaient et glissaient en se froissant de branche en branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient, ne voulaient plus que pourrir. Un vent léger se leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler comme des cerceaux d'enfants, les poussait jusqu'aux vasques croupissantes où des plombs bronzés, que gâte l'humidité poisseuse, émergent à fleur d'eau. O mort émouvante, formes ambiguës de la décomposition, couleurs liquéfiées où rampent les animaux répulsifs ! Nul passant, rien que la mort et la gamme de ses marbrures'
Veut-on maintenant des portraits, enlevés d'un trait de plume qui flagelle ou qui grave, ou ramassés en quelques lignes, ou amoureusement composés et dressés en pied, ou infatigablement pris et repris et qui s'acheminent à la ressemblance par des retouches successives? C'est Constans, « avec ce ton bonhomme et cet air de maraîcher qui a des économies ». C'est M. Ribot « se frottant les mains et agitant sa belle tête de pianiste ». C'est Rouvier, « avec son aplomb de sanguin fortement musclé,