‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 13 sur 45 · Anatole France, la Vie littéraire, t. IV, p · texte numérisé non relu

Anatole France, la Vie littéraire, t. IV, p

au sentiment. » M. Barrés dirait volontiers quelque chose d'analogue : « C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.... Alors j'aurai atteint à ce moi complet qui est mon principe et ma fm, le but et l'impulsion de ma culture.... Le peuple me donne une âme, la sienne, la mienne, celle de l'humanité.... Le peuple m'a révélé la substance humaine, et, mieux que cela, l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient ^. » Ainsi donc, à étudier et à explorer son moi, à dégager à sa manière « les données immédiates de la conscience 2 », il en vient peu à peu à réintégrer et à légitimer les « puissances trompeuses » contre lesquelles il avait paru tout d'abord s'insurger le plus violemment.

1. Le Jardin de Bérénice, éd. originale, Perrin, p. 179-183. Le livre devait s'intituler primitivement Qualis artifex pereo! — titre très symbolique et qui peut s'interpréter en des sens bien différents.

2. Il n'est pas arbitraire, je crois, de rapprocher l'effort de M. Barrés de la tentative à laquelle, vers le même temps, se livrait M. Bergson. Il est à remarquer que l'Homme libre a été distingué, au moment de son apparition, par plusieurs philosophes de profession, Jaurès, entre autres, et M, Blonde], dans l'Action.

C'est qu'entre temps un événement, au premier abord assez inattendu, s'était produit qui lui avait permis d'élargir singulièrement son horizon et de renouveler son fonds d'expérience. Au mois d'octobre 1889, l'écrivain raffiné de Sous Vœil des Barbares était devenu député de Nancy, et même député des ouvriers de Nancy, Beaucoup, à ce propos, éprouvèrent l'étonnement un peu ironique dont Jules Lemaître s'est fait si joliment l'écho dans un célèbre Billet du matin. Dans cette vocation nouvelle de son jeune confrère, il voulait voir surtout une des formes de son dilettantisme. « Vous rêviez, lui disait-il, dans votre Homme libre, la vie d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un plus grand nombre d'expériences et par là de multiplier vos plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide i. » « Un des articles de ce programme, écrivait-il plus tard encore, c'est qu'il faut agir, jouer un rôle, même plusieurs,

1. Jules Lemaître, Contemporains, t. V, p. 311. Cf. dans la dédicace de l'Appel au Soldat, la réponse de M. Barrés.

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être, s'il se peut, plusieurs Hommes, afin de multiplier par l'action les chances et les occasions de jouir. C'était le temps du boulangisme. M. Barrés profite avec le plus souple à-propos de cette intéressante erreur et devient député des ouvriers de Nancy. Et ceux-là seuls en furent surpris qui ne savent pas ce que c'est que le dilettantisme ^. » L'explication n'est pas inexacte, mais elle est insuffisante. Avec toutes ses faiblesses et ses misères, le boulangisme a été un sursaut de l'orgueil national français contre les empiétements et les insolences de l'Allemagne. A ce titre, il ne pouvait manquer de séduire le jeune écrivain qui, vers ce temps-là, en des pages qui frappèrent M. Lavisse, venait de « découvrir » sa Lorraine natale, et, impatient du joug étranger, cherchait, au fond, à se « libérer » de l'influence germanique. Il dut voir dans la politique active un moyen de réaliser son nouvel idéal. Et, certes, cela pouvait paraître une contradiction de la part d'un homme qui ne cessait d'afficher son mépris des politiciens. Mais il en est de la politique comme de la métaphysique, d'après Aristote : même pour la nier, il faut en faire. Pour détruire, — ou épurer, — le parlementarisme, il faut être parlementaire. Et une occasion s'étant présentée, après une énergique campagne, M. Maurice Barrés entra au Parlement. Pareillement, il n'y a pas lieu de beaucoup s'étonner que « l'humoriste renchéri » du Jardin de Bérénice ait eu quelque faiblesse pour le socialisme. Les aristocrates de pensée, bien plus que les esprits « bourgeois », ont souvent de ces

1. Article cité sur l'Ennemi des Lois (Figaro, 22 nov. 18'J2).

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inconséquences OU de ces générosités-là. Ils reprennent volontiers à leur compte le fameux mot de La Bruyère : « Faut-il opter? Je ne balance pas : je veux être peuple. » M. Barrés, lui aussi, a voulu être peuple; et Ariel, une fois de plus, s'est fait le porte-parole de Caliban.

Ce que furent, dans cette première législature, son rôle et son action à la Chambre, il est assez difficile de le dire : dans les grandes foules anonymes, les efforts individuels, sauf exceptions assez rares, se perdent et se volatilisent. Mais ce qui est sûr, c'est que, dans ce nouveau milieu, sont écloses ou se sont précisées quelques-unes de ses idées essentielles : son « nationalisme », entre autres, et ses théories décentralisatrices. Surtout, il a pu y observer, sur le vif, des mœurs, des passions et des caractères que, jusqu'alors, il n'avait connus que par les livres, et, en essayant de les peindre, il se découvrit un genre de talent, jusqu'alors insoupçonné des autres, et peut-être de lui-même, et qui, d'emblée, lui conquit l'universelle notoriété que dix années d'écriture ne lui avaient pas encore assurée. Quand, en pleine crise panamiste, il fit dans le Figaro l'article célèbre intitulé : Leurs Figures, chacun s'accorda à évoquer, à ce propos, le grand nom de Saint- Simon 1 : la République parlementaire avait trouvé en lui le plus vigoureux et le plus cinglant de ses

1. L'article a paru dans le Figaro du 25 janvier 1893. II n'a pas été recueilli en volume, mais il a été reproduit dans une petite brochure de propagande électorale : la Corruption parlementaire : les Scandales de Panama, Paris, Savine, 1893. Et les passages essentiels en ont été repris dans le roman Leurs Figures,

portraitistes, le moins indulgent de ses annalistes. Ayant échoué, en 1893, comme candidat à la députation de Paris, il entame, six mois durant, dans la Cocarde, dont il devient directeur, une campagne quotidienne en faveur du « socialisme fédéraliste ». Campagne fort intéressante, et qu'il a justifiée en ces termes : « Individualisme, voilà toujours notre formule. L'individu, qui suit jusqu'au bout son instinct, sa force intérieure, sa vertu humaine, a une tendance à se grouper, à se solidariser, selon ses affinités électives, d'après ses besoins, d'après ses aptitudes, d'après ses parentés, dans un corps social, et à devenir ainsi une unité dans une individualité plus large, dans cent individus, groupes locaux et moraux ^ ! » Fait à noter : comme s'il avait quelque peine à se détacher entièrement des influences allemandes, il est alors sous la dépendance de Hegel, dont la méthode et « l'admirable dialectique » l'enchantent, et dans lequel il voit, avec raison, le grand ancêtre du socialisme contemporain. « Nos différents socialismes, dit-il, sont la sensibilité de Rousseau ordonnée par le dialectique de Hegel. » Mais il n'a déjà aucun goût pour cette forme brutale, bureaucratique et autoritaire du socialisme qu'un disciple authentique de Hegel, Karl Marx, a fondé sous le nom de collectivisme, conception que peu à peu l'hégémonie allemande va faire triom-

1. La Cocarde, 13 février 1895. — Les articles de la Cocarde n'ont pas été recueillis en volume, sauf quelques-uns dans Scènes et Doctrines du Nationalisme et dans le petit volume intitulé : De Hegel aux Cantines du Nord (Sansot, 1904). — Voyez aussi Henri Clouard, la Cocarde de Barrés, Nouvelle Librairie nationale, 1910.

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pher sur toutes les conceptions rivales, et dont nous voyons aujourd'hui les sinistres méfaits dans la Russie de Lénine et de Trotsky. « Le socialisme, s'il n'était pas fédéraliste, écrit-il, ne serait que le transfert de notre société actuelle aux mains de nouveaux dirigeants. » Et, plutôt que de Karl Marx, il s'inspire d'un penseur français, Proudhon, préludant ainsi à ce que l'on a depuis appelé « le socialisme national », et opérant déjà cette synthèse entre l'intelligence, le capital et le travail, qui est la vraie tradition française, et qui s'oppose si harmonieusement à la barbare doctrine de la « lutte des classes », telle qu'on l'a conçue et imposée outre- Rhin. Très préoccupé d'assainir et de renouveler « l'énergie nationale », M. Maurice Barrés ne voit pour le pays de salut que dans une sage décentralisation. A cette France congestionnée, unitaire et où 36 millions d'individus abdiquent entre les mains d'une poignée de politiciens qui les corrompent et les oppriment, il rêve de substituer une France fédéraliste ou la vie communale ne serait plus un vain mot, où seraient créées un certain nombre de régions naturelles jouissant d'une large autonomie administrative, politique et sociale, et dont l'unité pacifique serait faite du libre groupement de ces forces particulières. A cette seule condition, croit-il, on verra « la France plus forte et la paix organisée en Europe ». Dans une fort curieuse conférence qu'il prononçait à Bordeaux, le 29 juin 1895, sous les auspices du « comité intransigeant socialiste », il s'écriait :

Vous sentez bien que les vrais individus sont rares dans ce temps de domestication universelle. Seule la

Victor Giraud. — Maurice Barrés, 4

décentralisation peut nous sauver. A toutes les objections que pourraient nous faire le patriote pour qui le seul problème allemand existe, ou l'internationaliste qui veut efîacer toutes nuances de races, voici notre réponse : le fédéralisme nous permet d'aimer la patrie, sans nous forcer de haïr l'étranger.

Ahl que ne suis-je un grand orateur pour jeter la lumière sur cette ascension de liberté qui, s'élevant de bas en haut, de l'individu libre à la commune libre, permet à la commune de se mouvoir dans la région, épanouit la région dans l'union nationale et fédère la nation elle-même par un lien plus lâche avec les autres États de l'Europe ^.

L'événement allait prouver que ces vues étaient un peu prématurées, qu'elles ne pouvaient prendre corps et faire fortune, tant que « le problème allemand )>, autrement dit le problème alsacienlorrain, ne serait pas résolu. Et c'est ce dont M. Barrés n'allait pas tarder à s'apercevoir à son tour.

En attendant, il poursuivait son œuvre littéraire, et, sous une forme tantôt romanesque, tantôt didactique, il multipliait ou il s'efforçait de justifier ses expériences psychologiques. Il publiait l'Ennemi des Lois, « délicieux petit livre », déclarait Jules Lemaître. « Il ne m'a pas seulement plu, ajoutait-il, par le tour nerveux et subtil, propre à M. Barrés, par les frémissements voluptueux et courts d'une sensibilité surveillée et d'autant plus fine : mais j'y ai vu le commencement de la banqueroute heureuse, et consentie par l'auteur, de son dilettantisme. » Et

1. Assainissement et Fédéralisme, Paris, Librairie de la Revue socialiste, 1895, p. 15. Cf. la brochure Contre les étrangers, étude pour la protection des ouvriers français, 1893.

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Jules Lemaître avait sans doute raison. Mais le livre devait être quelque peu obscur, car Emile Faguet, de son côté, y voyait tout autre chose, « une petite fantaisie anarchiste ^ ». Et peut-être ces deux interprétations contradictoires étaient-elles toutes deux légitimes.

La vérité était sans doute celle-ci, et il me semble qu'elle apparaît avec une croissante netteté dans ces trois livrets successifs qui s'intitulent : Trois stations de psychothérapie; le Culte de Moi : examen des trois idéologies; Toute licence, sauf contre l'amour. L'auteur de ces pages tourmentées reste bien l'un de ces « jeunes gens en qui les torrents de la métaphysique allemande ont brisé les compartiments latins », mais, en même temps, il aspire à retrouver la tradition romaine. Il est tout à la fois épris et détaché de son moi. Féru d'individualisme, au point de tout ignorer du monde extérieur, il en vient à admettre ce qui est la négation même de l'individualisme, à savoir le catholicisme. « A notre cosmopolitisme, écrira-t-il, à notre dilettantisme, à notre cher nihilisme enfin, pour dire le mot qui résume le mieux notre déracinement moral, la grande ville catholique restitue leur sens complet, en même temps qu'elle leur donne une haute allure. A sa lueur, nos dégoûts et notre ardeur m'apparaissent ce qu'ils sont en réalité, un sentiment religieux. » Et encore : « Le catholicisme! Voilà où tendent et s'expliquent tous les mouvements de notre cœur, qui n'est obscur et mal à l'aise que pour avoir accueilli les fièvres de cinq ou six peuples. C'est

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