Les Déracinés, éd. originale, Fasquelle, p
fantaisie personnelle ou de doctrine, l'écrivain se laisse volontiers entraîner à des longueurs, des digressions, des hors-d'œuvre, qui nous font perdre de vue la ligne générale du récit et rompent à chaque instant l'impression d'ensemble. Grave défaut dans un ouvrage d'imagination : le lecteur n'appartient corps et âme qu'à l'écrivain qui s'empare de son esprit dès la première ligne et ne le lâche qu'à la dernière, après l'avoir conduit, par la voie la plus directe, la plus rapide, au terme secrètement poursuivi. Au romancier qui lui procure ce singulier plaisir d'être constamment dominé, et pris, et emporté dans un vigoureux engrenage, il n'est pas loin de presque tout pardonner, même de ne point posséder le don de vie et de ne pas « faire concurrence à l'état civil ».
Cette dernière faculté, on a parfois prétendu que M. Maurice Barrés en était dépourvu. Et si l'on veut dire par là que les personnages imaginaires qu'il met en scène ne surgissent pas devant nos yeux, ses livres fermés, avec cette netteté, ce relief, cette force d'obsession qu'ont les images des êtres réels que nous coudoyons dans la vie, on a peutêtre raison. Je ne revois pas Rœmerspacher et Mme de Neiles comme je revois Eugénie Grandet ou le père Goriot. Mais a-t-on remarqué qu'il n'en va pas de même pour les personnages que M. Barrés a peints d'après nature et qui appartiennent à l'histoire? Je revois fort bien Bouteiller, — copié, comme l'on sait, fort librement d'ailleurs, sur Auguste Burdeau; — j'entends sa belle voix grave et pathétique, et, instinctivement, je cherche, moi aussi, des traces de craie sur sa redingote de pro-
fesseur. Je revois surtout Boulanger et toutes ces « figures y> de « panamistes » et de parlementaires qui s'agitent au Palais-Bourbon. Et ce que le romancier n'a pas bien moins senti et rendu, c'est l'atmosphère toute spéciale où vivent, intriguent, spéculent et quelquefois tremblent ses héros. Telles séances de la Chambre, — la « Journée de l'Accusateur », celle de « la Première charrette », — sont de la grande psychologie collective en action et nous laissent une impression ineffaçable, — une impression analogue à celle que l'on emporte de certaines pages de Saint-Simon.
Et tout ceci revient à dire que l'art de M. Barrés, inférieur peut-être à son rêve, quand il s'agit de créer et de faire mouvoir des êtres fictifs, ne prend tout son prix que quand l'écrivain travaille d'après le modèle vivant. Son imagination est moins inventive qu'évocatrice de choses vues. « L'Appel au soldat, écrivait Jules Lemaître, l'Appel au soldat me paraît être de l'histoire, au même titre, par exemple, que les Mémoires de Saint-Simon, les Mémoires d'outre-tombe ou les visions de Michelet, et à plus forte raison que les admirables chapitres de l'Éducation sentimentale où est racontée la Révolution de 1848. Toute histoire est forcément « subjective », c'est-à-dire interprétée et par suite transformée par le narrateur, à moins que celui-ci soit un esprit tout à fait indigent. L'histoire est, dans l'Appel au soldat, d'un subjectivisme qui avoue, voilà tout^. » Historien, je ne sais, car peut-être
1. Jules Lemaître, l'Appel au soldat (Écho de Paris), non recueilli en volume.
se mêle-t-il trop de passion à cette représentation des mœurs contemporaines; mais chroniqueur ou mémorialiste assurément : M. Maurice Barrés est par excellence le chroniqueur de la vie politique sous la troisième République.
Ce chroniqueur, enfin, est un écrivain qui pense; il ne se contente pas d'évoquer : il juge la réalité qu'il peint; il a écrit, et il faut l'en louer, un roman à thèse. L'idée générale qui domine et qui inspire son livre, c'est celle qui forme l'une des assises doctrinales des Origines de la France contemporaine, et que nous avons déjà vue esquissée ou développée dans maint article de journal. Aux yeux de M. Barrés, comme aux yeux de Taine, la France d'aujourd'hui souffre surtout d'un excès de centralisation. Centralisation intellectuelle : l'enseignement universitaire, tout pénétré d'esprit classique et d'humanisme, détache les jeunes êtres qui lui sont confiés du sol natal et des traditions familiales, les coule dans un moule uniforme et artificiel; il fabrique des « déracinés » et des hommes de lettres parisiens. Centralisation politique : tout le pouvoir est concentré entre les mains de quelques centaines de mandataires qui, organisés en partis, choisissent ou imposent les ministres, et, accessibles à toutes les corruptions, battent monnaie de leurs votes, de leur influence, sans aucun souci de l'intérêt public. Centralisation administrative : une immense armée de fonctionnaires couvre le pays, recevant le mot d'ordre de Paris, apphquant des règlements qui ne tiennent pas compte des diversités locales et qui répriment impitoyablement toute velléité d'originalité, toute initiative individuelle. A ce régime, la France se
meurt, la France est morte. Il n'y a qu'un moyen de la ressusciter : c'est de restreindre de plus en plus le rôle de l'État dévorateur et tout-puissant; c'est de réchauffer, ou même de recréer la vie régionale ; c'est de combattre sans trêve le parlementarisme irresponsable et incompétent.
La thèse ainsi présentée est spécieuse, et j'en dirais même volontiers ce que Pascal disait de l'athéisme, qu' « il est vrai, mais jusqu'à un certain point seulement ». Car certes, nous n'allons pas nier les réels inconvénients d'une centralisation excessive. Mais nous n'irons pourtant pas jusqu'à charger ce seul bouc émissaire de tous les péchés et de tous les malheurs d'Israël. Ce n'est pas d'un excès de centralisation que la France de 1880-1910 a particulièrement souffert; c'est, — nous le voyons mieux aujourd'hui, — de sa défaite de 1870. On pourrait même soutenir que c'est sa centralisation, qui a permis à la France vaincue de sauvegarder jalousement et de consolider son unité nationale, et de pouvoir, à l'heure du danger, faire face de toutes ses forces réunies à l'ennemi commun. La France de la grande guerre n'a pas eu, comme la Belgique, ses « flamingants », ni, comme l'Angleterre, son Irlande. Elle est actuellement, et de beaucoup, la plus une de toutes les nations européennes : ce résultat est assez appréciable pour être payé, fût-ce un peu cher. Et cela assurément ne veut pas dire qu'il n'y ait pas lieu, maintenant surtout, de corriger les défauts et d'atténuer les excès d'une centralisation trop rigide, de décongestionner un organisme, où quelques organes, d'ailleurs essentiels, ont pris une extension démesurée, de rendre aux membres
atrophiés la souplesse et la libre aisance de la vie. Mais l'opération doit être conduite avec tact, mesure et prudence. En matière sociale, où tout est affaire de nuances et de sage opportunité, les erreurs sont toujours graves, et, sous prétexte de fuir un excès regrettable, il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire, peut-être plus fâcheux encore. Les décentralisateurs d'aujourd'hui et de demain devrontentendre les discrètes et justes réserves qu'Emile Boutmy formulait déjà sur les vues décentralisatrices de Taine. « Dans notre société nivelée et pulvérisée, disait-il, l'État est actuellement la seule expression de la patrie, le seul symbole visible d'une communauté historique glorieuse. Si l'on entreprend de diminuer cette grande figure, ce doit être sans raideur théorique, avec beaucoup de ménagements et de précautions, et en lui laissant toujours de quoi soutenir un haut personnage. Autrement, le patriotisme perdrait le dernier et le seul centre de conscience par où il se saisit et se reconnaît ^ »
La thèse du «déracinement «appellerait des réserves analogues 2. Comme la thèse de « l'étape », dans le roman célèbre de M. Bourget, elle n'est juste qu'à la condition de n'être pas érigée en dogme, en principe rigide et absolu. Oui, sans doute, il serait bon qu'un grand nombre de ceux qui viennent chercher fortune à Paris trouvassent dans les cadres naturels
1. Emile Boutmy, Taine, Scberer, Laboulaye, A. Colin, 1901, p. 43. Cf. p. 120-123, une très forte page dans le même sens] et dans les Questions politiques d'Emile Faguet (A. Colin, 1899), la belle étude intitulée : Décentralisateurs et Fédéralistes.
2. Voyez dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1897, l'article de M. René Doumic sur les Déracinés.
de leur province natale un utile emploi de leur activité. Mais il y a des ratés, même en province, et je ne suis pas sûr que les six « déracinés » de M. Barrés, même s'ils n'avaient jamais quitté leur Lorraine, eussent beaucoup mieux tourné que sur le pavé de Paris. Plus que de leur « déracinement », ils me paraissent les victimes de leur amoralité personnelle, et c'est ce que l'écrivain aurait dû plus nettement indiquer, et c'est ce qu'il aurait fait peut-être, s'il n'avait pas cru devoir affecter, au cours de ses trois volumes, un air et un ton d'amoralisme qui se traduit par maints détails d'une crudité inutile et un peu voulue, et qui rappelle trop les écarts de sa première manière.... Pour en venir à des cas réels et concrets, plus probants que des cas imaginaires, à chaque instant ne constatons-nous pas autour de nous les heureux effets de certains « déracinements »? Les lettres françaises et « l'énergie nationale » eussent-elles gagné à ce que M. Maurice Barrés s'enfermât dans sa vallée de la Moselle et limitât sa destinée à être magistrat, ou même journaliste, à Nancy? Enfin, l'enseignement universitaire peut avoir toute sorte de défauts, mais, — ne nous laissons pas ici abuser par de mauvais souvenirs personnels de collège, — s'il se propose pour objet de franciser, d'humaniser, — c'est tout un, — les jeunes provinciaux qui lui sont soumis, de les acheminer à des conceptions moins locales, plus générales du monde et de la vie, il remplit exactement sa fonction propre, et il faut l'en féliciter. Élever un enfant, — la langue même l'indique avec une force merveilleuse, — c'est le détacher de lui-même, c'est le dégager de
sa gangue originelle, et le faire progressivement passer d'un état voisin de l'animalité primitive à un état d'humanité supérieure. Élever, c'est épurer, c'est affranchir; c'est, si l'on veut, « déraciner » en chacun de nous l'instinct égoïste et lui substituer une claire volonté d'altruisme. En ce sens, le « déracinement » est une chose non seulement légitime, mais nécessaire; c'est le dernier mot et la fin dernière de toute éducation véritable.... Mais ne faut-il pas maintenant reconnaître qu'un livre qui, sans parler de ses autres mérites littéraires, soulève dépareilles questions, n'est pas un roman ordinaire? En écrivant son Roman de l'énergie nationale, M. Barrés a pris rang, décidément, parmi les premiers écrivains d'aujourd'hui.
Son œuvre de romancier, si importante qu'elle fût à ses yeux ^ n'absorbait pas son activité tout entière. Il écrivait d'autres livres, il poursuivait son labeur de journaliste; surtout il se mêlait à l'action politique. « Depuis mon premier livre, livre d'enfant. Sous l'œil des Barbares, a-t-il dit, je n'ai donné au travail pour lequel je suis né que les instants que je dérobais à ma tâche politique ^ » Il avait cessé de trouver Déroulède « encombrant » et il avait adhéré à la Ligue des Patriotes. Lorsqu'en 1898, la douloureuse « Affaire » éclata, rompant avec des amitiés et dec admirations dont beaucoup lui étaient chères ^i il prit fortement position
1. « Ai-je un talent? Si faible qu'il soit, en interprétant les aventures de l'Énergie nationale dans ces dernières années, j'ai mieux servi l'esprit français, que par les trois cents réunions où j'ai dénoncé les parlementaires. » (Scènes et doctrines du Nationalisme, éd. originale, Juven, p. 6.)