‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 19 sur 45 · La Terre et les Morts, p · texte numérisé non relu

La Terre et les Morts, p

« tumultes français », boulangisme, nationalisme, ont eu leur raison d'être historique et leur utilité nationale. Trop absorbée dans ses querelles intérieures, endormie dans une sécurité trompeuse par les prédications pacifistes, la France risquait d'oublier le péril militaire qui croissait à sa frontière. Boulangistes et nationalistes l'ont tenue en haleine; leurs excès mêmes ont entretenu, dans la Jeunesse surtout, la flamme sacrée du patriotisme et « le sens de l'ennemi », et à l'heure voulue, le pays tout entier s'est trouvé moralement prêt. Ses plus violents adversaires doivent aujourd'hui à Déroulède la juste réparation de leur gratitude.

Chose plus essentielle peut-être encore, le nationalisme a entretenu dans la pensée française la méditation du problème alsacien-lorrain. Le mot célèbre de Gambetta : « Y penser toujours, n'en parler jamais », impliquait une profonde erreur psychologique : les hommes sont ainsi faits qu'ils ne pensent quelquefois qu'aux objets dont ils parlent toujours; et la formule du grand tribun risquait fort de devenir une emphatique invitation à l'oubli. Il fallait empêcher l'odieuse et impie prescription. M. Maurice Barrés fut parmi les plus ardents à s'y employer. Ses origines mêmes le prédisposaient à cette tâche. Au sortir du « long travail de forage » auquel il s'était livré à ses débuts, il avait retrouvé dans sa petite patrie « la source jaillissante » de sa propre personnalité. Ses souvenirs d'enfance et de jeunesse lui avaient rendu familières toutes les choses de Lorraine et d'Alsace. Chaque année il revenait à Charmes passer de longues semaines dans la maison familiale; il visitait l'Alsace et la Lor-

raine annexée. Un jour de juin 1899, il avait, sur le champ de bataille de Reischofïen, rencontré le docteur Bûcher, qui, « barrésien » de la première heure, avait voué un culte touchant au maître aimé de sa jeunesse et s'offrit à le guider dans son enquête sur l'âme alsacienne. La collaboration de ces deux hommes fut extrêmement féconde pour Tun et pour l'autre. Bûcher dut à M. Barrés, avec d'incomparables encouragements, la révélation de son propre idéal et la claire conception de son œuvre. Et M. Barrés dut à Pierre Bûcher de mieux comprendre, dans sa complexité et sa profondeur, la question d'Alsace- Lorraine. En décembre 1899, il faisait, sous les auspices de la Patrie française, une conférence sur l'Alsace et la Lorraine. Il se défendait d'apporter à ses auditeurs « des déclamations », mais simplement « un état sincère des ^ens et des lieux ». « Allons à Metz », disait-il, et il dépeignait vivement cette ville charmante, « château de la Belle-au-Bois dormant » : « une caserne dans un sépulcre ».

Les femmes de Metz, ajoutait-il, touchent par une délicatesse, une douceur infinie, plutôt que par la beauté. Leur image, quand elles parcourent les rues étroites, pareilles aux corridors d'une maison de famille, s'harmonise au sentiment que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d'écrasé, mais qui éveille la tendresse, pas de révolte, pas d'esclaves frémissantes sous le maître, mais l'attente quand même, le regard et le cœur tout entiers vers la France.

Puis l'orateur, par des anecdotes et des faits précis, décrivait la lutte sourde qui, depuis 1871, était engagée à Strasbourg entre l'administration

allemande qui a déclaré une « guerre féroce à la langue, aux habitudes, à tout ce qui est d'essence française », et une population invinciblement récalcitrante, et qui se venge en apprenant et en sachant mieux le français qu'avant la guerre. Et, généralisant, il retraçait à grands traits « le développement des âmes alsaciennes et lorraines » depuis l'annexion. Tout d'abord, « sous la douleur de la déchirure «, « ce fut la période héroïque et de protestation ». Le système n'ayant pas produit les résultats positifs qu'on en attendait, on en changea. Ce fut alors la phase de la résistance légale. Les Alsaciens ont pris conscience de la supériorité de leur culture sur la culture germanique, et sans violence inutile, ils imposent ce sentiment à leurs maîtres d'un jour. « Dans l'Empire d'Allemagne, ils ont introduit des idées et des goûts français : un peu de France, en un mot. Au rapt du sol par la violence ils ont répondu par une lente et sûre conquête morale. » « Français ne puis. Allemand ne daigne. Alsacien suis » : telle est leur devise présente. « Et nous aussi, concluait le conférencier, nous devons travailler à cela : les maintenir dans la conscience française.... Notre devoir, c'est de fortifier la France le plus possible.... Si vous créez une France forte, armée, organisée, vous pouvez être certains que, de l'autre côté de la frontière, à V instant que la politique aura choisi comme favorable, on entendra un immense cri d'amour s'élever vers la France quand elle pourra faire le geste nécessaire ^. » Nous savons

1. La Pairie française : Septième conférence, par IMaurice Barrés : l'Alsace et la Lorraine, Paris, Bureaux de la Pairie française, 1900. — Cette conférence, comme la précédente, sur

aujourd'hui combien la réalité des faits a justifié cette prédiction.

Tout en constituant et en développant les thèmes principaux de son nationalisme, et comme s'il était incapable de se laisser enlizer dans une préoccupation unique, M. Barrés ne s'interdisait pas de noter et d'orchestrer les émotions d'un autre ordre qui, au hasard des jours, venaient solliciter son ardeur lyrique. C'est ainsi qu'en plein procès de Rennes, il allait visiter Combourg, pour « s'épurer dans l'atmosphère d'un grand poète de l'honneur ». Et ce pieux pèlerinage nous a valu une fort belle méditation sur la jeunesse de René. « Fils' des romantiques, je rentre dans ma maison de famille et je sonne à l'huis d'un château, survivance du passé, où je reconnais en même temps le principe de mon activité littéraire. » Fils des romantiques encore, l'auteur du livre intitulé Amori et Dolori sacrum (1903), et qui, de son propre aveu, contient des pages appartenant à la même veine que Du Sang, de la Volupté et de la Mort. Parmi ces pages, certains admirateurs fanatiques de M. Maurice Barrés ont particulièrement distingué celles qui sont consacrées à la Mort de Venise, et ils déclarent volontiers, selon le mot de Sainte-Beuve sur Chateaubriand, qu' « en prose 0 n'y a rien au delà ». Je leur donnerais volontiers raison, si je ne croyais discerner dans ce morceau célèbre, avec quelques longueurs, un peu d'artifice, un peu de « littérature » aussi, et même, — soyons franc, — quelques traces de ce mauvais romança Terre et les Morts, a été reproduite dans les Scènes et Doctrines du Nationalisme, mais avec bien des coupures et des variantes.

tisme que ses premiers maîtres ont inoculé au poète, et dont il aura grand'peine à se défaire. INIais j'avouerai bien volontiers que « l'Incendie de Venise » est une superbe « opale », à placer tout à côté de ce pur joyau qu'est la fameuse Lettre sur la Campagne romaine :

Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent, qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les deux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si, je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges '.

Certes, l'auteur de cette page est un grand artiste. A Venise, il s'est efforcé de retrouver les traces de Wagner et de Taine, de Gautier et de Léopold Robert, de George Sand et de Musset, de Byron, de Chateaubriand et de Goethe. C'est là ce qu'il appelle le « Conseil des Dix ».

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