‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 21 sur 45 · Amori et Dolori, p · texte numérisé non relu

Amori et Dolori, p

charge d'âmes, ils peuvent prêcher à leur aise, à l'abri de l'expérience et des responsabilités, le culte du Moi et le mépris des traditions séculaires. Il en va tout autrement pour les éducateurs dignes de ce nom; ceux-là veulent armer pour la vie réelle des êtres humains qu'ils rêvent aussi complets que possible; ils savent quelle tâche complexe, délicate, presque effrayante, est celle qui consiste à élever un enfant; aux théories toutes faites, aux aventures métaphysiques ils préfèrent l'autorité des faits et la leçon des ancêtres. « Nous ne rêvons pas d'un Eldorado, écrit M. Barrés. Nous ne sommes pas les éternels émigrants qui dessinent au bord d'une mer mystérieuse et sur le sable d'un rivage détesté les épures d'un vaisseau de fuite. Nous sommes des traditionalistes. Quand toutes les idées entrent en concurrence dans l'âme d'un enfant, je m'applique à favoriser la poussée de ses ancêtres. » Et il conduit son fils sur la côte de Vaudémont, berceau de la légende et de l'histoire lorraine, à Domrémy, à Niederbronn, en Alsace, à Lourdes; il s'efforce de lui mettre dans l'âme de vivantes images françaises, et, en le maintenant dans la droite lignée de ses pères, de lui suggérer « la noble et la seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire ». « Il s'agit de concevoir une sage économie de nos forces, d'organiser notre énergie et de sortir d'un désordre barbare pour l'accomplissement de notre destin. » Telle est la tradition de la France, celle « qu'il faut maintenir et développer », « et ce soin suffirait presque à donner un sens à notre activité ». Et certes, cette subordination volontaire du sentiment à la raison implique de réels sacrifices.

Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyez-vous donc que j'ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde? Si je m'en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguez-vous point que j'ai subi comme d'autres, e/ plus peut-être, ce flot de nihilisme et ces noirs délires que, par-dessus la Germanie, nous envoie la profonde Asie?... Et, par exemple, croyez-vous qu'on ignore les somptueuses et déchirantes ivresses, tout le vaste flot de l'Asie, qu'un Tristan, qu'une Yseult, nous versent à nous submerger? Leurs philtres m'enivrèrent, me corrompirent, m'allaient dissoudre. Ah! combien ils me gênent encore! On ne chasse plus Tristan et Yseult s'ils mirent un jour leur poison dans nos veines.... Voyons clairet, si c'est notre lâche dessein de nous abandonner, livrons-nous à ce flot stérile, à cet appétit du néant. Mais si vous préférons l'allégresse créatrice, la belle œuvre d'art française, rejetons le poison de l'Asie^..,

Désormais, le choix du poète est fait. Il a renoncé au néant. L'âge, la réflexion, l'expérience, l'action, la paternité ont exercé leur salutaire influence, exorcisé les séduisants et dangereux fantômes dont s'enchantait sa romantique jeunesse; les « amitiés françaises » ont agi doucement, mais puissamment sur son âme, l'ont définitivement afl!ranchie du lourd tribut qu'elle payait aux divinités d'outre-Rhin. Elle est libre maintenant d'entonner son « chant de confiance dans la vie ».

1. Les Amitiés françaises, éd. originale, Juvcn, p. 15, 251- 254, 257, 258, 262-264.

Le Roman de Vénergie nationale appelait une contre-partie. A ces six jeunes Lorrains qui, pour leur malheur et celui de la communauté nationale, avaient déserté leur pays, il fallait en opposer d'autres qui ne commissent pas la même faute. A l'exemple des « déracinés » il fallait substituer celui des « racines dans la terre de leurs morts ». A cet égard, quel cas plus intéressant, plus pathétique même à étudier que celui des Alsaciens-Lorrains qui n'ont pas émigré ! C'est toute la question d'Alsace- Lorraine qui se pose à leur sujet. Question, observons-le, qui n'est pas seulement actuelle, mais éternelle. « Ce grand drame moral n'est qu'une scène dans la longue tragédie qui se joue sur le Rhin entre le Romanisme et la Germanie. » « Les populations d'outre-Rhin ont envahi vingt-huit fois la France.... Cette querelle pour la possession du Rhin ressemble assez à la lutte entre le soleil et la pluie qui se perpétue d'alternative en alternative. » Situées face à l'Allemagne, nos deux marches frontières sont les citadelles avancées de la civilisation latine, nos

« bastions de l'Est ». Elles ont une mission historique à laquelle M. Maurice Barrés avait longuement et souvent réfléchi et que, depuis plusieurs années, il se proposait de décrire. C'était là « une œuvre à laquelle il se préparait, alors même qu'il ignorait devoir, un jour, l'entreprendre ^ ».

Ce sera, — écrivait-il en 1901, à propos des OfeerZé, — ce sera l'honneur de ma carrière d'écrivain si je puis quelque jour apporter plus de lumière sur les magnifiques luttes rhénanes, luttes entre les intelligences et dans chaque intelligence. Aux frontières de l'Est, ma petite nation, à travers les siècles, a joué un rôle principal dans cet antagonisme de race où je suis, à mon tour, un modeste combattant. Nous avons filtré les races inférieures. Je ne m'écarte des querelles électorales que pour mieux me préparer à ce devoir difficile de fermer les défilés et de ralentir le flot étranger ^.

Ces « magnifiques luttes rhénanes », l'écrivain se proposait de les mettre sous nos yeux par une série d' « épisodes » qu'il publierait successivement. Le premier de ces épisodes, c'est le beau récit intitulé Au service de V Allemagne.

Le livre doit beaucoup à Pierre Bûcher ^ qui a servi de modèle, — de modèle très librement interprété, — pour le portrait du volontaire Ehrmann.

1. Au service de l'Allemagne, éd. originale, Fayard, Préface.

2. Les Annexés {Figaro du 16 novembre 1901); recueilli dans Scènes et Doctrines du Nationalisme, p. 313.

3. « Je dirai un jour, comment de nos entretiens acharnés, pleins d'une foi profonde, sortirent mes livres alsaciens et lorrains.... » (Discours prononcé par M. Maurice Barrés aux funérailles de Pierre Bûcher, l'Alsace du 19 février 1921.)

Il semble d'ailleurs que ces pages aient tout d'abord un peu surpris les Alsaciens, comme ces photographies qui font douter de leur parfaite ressemblance, parce qu'elles mettent en saillie un trait profond, involontaire et insoupçonné, d'une physionomie trop connue. En fait, la ressemblance intérieure était si subtilement attrapée, et, comme toutes les grandes œuvres d'art, le portrait fictif concentrait et exprimait si fortement les tendances intimes, presque inconscientes et inavouées, bref, toute la vie secrète, actuelle et prochaine, du modèle, il en éclairait, il en réalisait si lumineusement les virtualités, que bientôt les volontaires Ehrmann devinrent légion sur la terre d'Alsace. Une fois de plus, la vie se mit à imiter l'art. Et cela, sans doute, parce que l'art est une des forces constitutives de la vie; mais aussi, mais surtout parce qu'en étudiant l'Alsace nouvelle, l'artiste l'avait comprise, devinée et percée de part en part, et lui avait fourni la juste formule de son développement provisoire. « Jean Oberlé, — écrivait-il déjà à la fin de son article sur le roman de M. Bazin, — Jean Oberlé, généreux garçon que je salue avec respect, voulez-vous être un héros? Ne quittez point l'Alsace.... Demeurez un caillou de France sous la botte de Venvahisseur. Subissez l'inévitable et maintenez ce qui ne meurt pas. » Voilà la devise de l'âme alsacienne durant les années qui ont précédé la guerre. Mieux que jamais nous voyons aujourd'hui combien elle était féconde et combien elle a servi la cause de la France.

Les idées abstraites n'ont toute leur action sur les âmes que lorsqu'elles prennent corps et vie en de parlants symboles. C'est à Sainte-Odile que M. Mau-

rice Barrés a eu la claire révélation du « devoir alsacien » et de « sa juste tâche ». Taine était venu à Sainte-Odile, et, dans des pages célèbres, exalté par la beauté du paysage, il avait évoqué la haute et pure figure de l'Iphigénie de Gœthe. Fâcheuse erreur d'un déraciné! Sainte-Odile se suffit à ellemême : elle ne serait pas la patronne de l'Alsace, si elle n'était pas « le nom d'une victoire latine » et catholique sur la brutalité barbare et germanique. Son histoire, sa légende résument et symbolisent des siècles d'efïorts et la continuité d'une même volonté nationale. Cette volonté est plus forte que les changeantes contingences historiques. « Ainsi, de nos jours, il nous faut le même miracle qu'au temps d'Odile, fille d'Adalric. Nous attendons que notre sol boive le flot germain et fasse réapparaître son inaltérable fond celte, romain, français, c est-àdire notre spiritualité.... La romanisation des Germains est la tendance constante de F Alsacien-Lorrain. Telle est la formule où j'aboutis dans mes méditations de Sainte-Odile ^. »

Mais cette formule générale, comment l'adapter aux circonstances présentes? Comment traduire dans les faits contemporains « la pensée de Sainte-Odile »? C'est ici qu'intervient l'histoire qui forme le fond du livre Au Service de VAllemafjne. Fils d'un industriel qui, pour ne pas laisser tomber son usine aux mains des Allemands, est resté en Alsace après la guerre, Ehrmann, convaincu lui aussi que son devoir est de ne pas quitter le pays natal, a fait ses études de médecine à Strasbourg, puis il est entré au régi-

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