‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 27 sur 45 · FACE A L'ACTION · texte numérisé non relu

FACE A L'ACTION

Le 12 juillet 1914, « par une acclamation unanime », la Ligue des Patriotes, réunie pour se donner un Président, choisissait M. Maurice Barrés comme successeur de Paul Déroulède, mort depuis six mois. Le nouveau Président dénonçait avec vigueur l'active conspiration qu'il voyait se fomenter « pour rompre la Triple-Entente et lui substituer une alliance avec l'Allemagne ». Quelques jours plus tard, il adressait non seulement aux Ligueurs, mais à tous les Français, un appel pour les grouper dans une manifestation fraternelle sur le passage du Président de la République rentrant dans Paris. Et le 5 aoûl, il commençait dans VÉclio de Paris, concurremment avec Albert de Mun, cette campagne de presse quotidienne, ou presque quotidienne, qui devait durer plus de quatre années, et qui restera son œuvre la plus belle et la plus méritoire.

VicTou GiBAUD. — Maurice Barres.

Se représente-t-on bien, quand on n'est pas « du métier », la difficulté de l'effort que symbolise ce simple mot : l'article quotidien? Tous les jours que Dieu fait, quelles que soient nos dispositions intérieures ou les circonstances de notre vie, trouver un sujet, — et un titre, — d'article, qui pique la curiosité et retienne l'attention d'un public très divers, un peu blasé, fiévreux, affairé; au cours d'une rédaction nécessairement très hâtive, rassembler les idées ingénieuses, les faits précis, les mots qui portent, les formules saisissantes qui resteront dans l'esprit du lecteur comme un dard dans une plaie; si l'on a des scrupules d'écrivain ou d'artiste, veiller à la clarté, à la correction, à l'élégance de la forme, à la propriété des termes, être perpétuellement en garde contre les mille écueils et les faciles tentations de la banalité envahissante; et quand l'article est fini, revu, discuté, livré à la composition, corrigé, tiré, — rêver sans rémission à l'article du lendemain : c'est à ce prix que s'achètent, plus chèrement qu'on ne pense, la réputation et l'autorité d'un grand journaliste. A ces difficultés

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d'ordre général s'ajoutaient, pendant la guerre, des difTicultés particulières dont il importe de tenir compte : il s'agissait, parmi les pires angoisses publiques ou privées, de conserver intacte sa liberté d'esprit, de soutenir la confiance sans cesser d'être véridique, de ne pas écrire une ligne qui n'eût pour objet de maintenir et de fortifier l'union sacrée entre tous les citoyens, et qui n'allât à créer l'atmosphère morale d'où devait sortir la victoire, de rester chaleureux et grave sans tomber dans la déclamation et dans la monotonie fastidieuse. Jamais il n'a été plus malaisé, ni plus nécessaire, de bien remplir, durant ces longues années tragiques, le noble « ministère de la parole ».

Ce ministère, l'un des plus beaux qu'il y ait au monde, — « servir de lien entre les esprits et les âmes », — M. Maurice Barrés l'a si magistralement rempli, que les mille ou douze cents articles qu'il a écrits pendant la guerre ont pu résister à l'épreuve décisive des productions éphémères, je veux dire la publication en volume ^. Évidemment, nos arrièreneveux, qui n'auront pas, comme nous, vécu ces années douloureuses, n'éprouveront pas, à en feuilleter l'abondante « chronique », les sentiments, encore tout palpitants, qui nous animent nousmêmes : il semble pourtant que ce « papier journal » de nos émotions collectives ne les laissera pas indif-

1. La majeure partie des articles de M. Barrés ont été recueillis en une série de volumes auxquels il a donné pour titre collectif l'Ame française et la Guerre (Émile-Paul, 1915- 1919). Une autre édition à tirage limité a commencé à paraître à la librairie Pion sous le titre de Chronique de la Grande Guerre. A cette série se rattache directement le beau volume intitulé les Familles spirituelles de la France.

férents, et qu'ils sauront bien en percevoir le permanent intérêt.

Intérêt littéraire d'abord. Certes, parmi ces innombrables articles, il en est beaucoup qui, par leur sujet même, ne se prêtent guère aux grandes envolées de style : il est difficile, avouons-le, d'être très éloquent, quand on se propose de nous renseigner avec une austère précision sur l'Excellence de nos services de transport, ou sur la question de savoir Comment se nourrissent nos soldats, ou encore sur l'organisation d'une Fédération nationale des mutilés. Sachons même à l'écrivain un gré infini de n'avoir pas jugé ces sujets indignes de lui. Il a voulu servir, et il a servi. Non content de chanter nos gloires et de pleurer nos deuils, il a voulu, à sa manière et selon ses forces, coopérer à l'action guerrière : à toutes les bonnes volontés qui s'offraient à lui, pour signaler d'utiles réformes, des progrès à réaliser dans l'armement, les services du front, des ambulances et de l'arrière, il a prêté le secours de sa plume; il s'est fait, dans tous les ordres d'idées et d'action, le dévoué collaborateur des pouvoirs publics ; ses campagnes pour la croix de guerre, pour l'amélioration des services sanitaires, pour l'adoption d'un casque de tranchées, pour les mutilés, ont abouti à des créations bienfaisantes. Par lui de précieuses vies françaises ont été sauvées, des souffrances physiques et morales ont été épargnées à nos soldats et à leurs familles, et la somme du mal qu'a déchaîné la hideuse Allemagne a un peu diminué dans le monde. Quel plus noble usage un écrivain pouvait-il faire de son talent, et que vaut la plus belle « littérature » du monde en face d'une « œuvre de guerre »?

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Et M. Maurice Barrés a mérité qu'un jour les « Poilus de l'Argonne », en lui envoyant leur offrande pour les Invalides de la guerre, le remerciassent en ces termes :

Ce sont les « Poilus de l'Argonne » qui frappent aujourd'hui à votre porte et viennent vous apporter un peu de leur cœur. Ils ont entendu votre voix, et ils l'ont aimée. Quand, penché sur la tranchée, vous avez chanté, clamé l'héroïsme et la grande vertu de nos soldats, ils se sont dit tout bas, en songeant surtout à ceux qui étaient tombés : « C'est vrai! » Et ils vous ont béni silencieusement, au fond de leur âme, pour les hommages que vous avez rendus aux saints de la patrie. Mais, lorsque vous avez accompagné, des champs de bataille aux hôpitaux, leurs camarades mutilés, ils vous ont vraiment aimé. C'était si beau, c'était si bien, qu'un grand écrivain, mieux, qu'un grand poète, mieux encore, qu'un grand patriote s'inclinât sur les plaies saignant du bon sang de France et sur les glorieux débris de tant de braves I De cette haute sollicitude pour leurs camarades, les « Poilus de l'Argonne, » ceux-là qui tiennent, accrochés aux pentes de défilés fameux, vous remercient ^

Si M. Maurice Barrés n'était pas prêt à donner pour cette lettre tous les plus élogieux articles qu'a pu lui valoir son œuvre littéraire, il nous aurait bien amèrement trompés sur lui-même.

Mais, si importants qu'ils soient, les problèmes d'organisation matérielle ne sont pas tout à la guerre. La guerre est, au fond et essentiellement, une affaire d'âme, et à qui rêve d'en embrasser tous les aspects et d'en égaler par la pensée et par l'expression l'infinie complexité, on ne saurait souhaiter une

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