Discours à la Chambre, 21 décembre
2. Le Voyage des trente et un maladroits; Encore nos trente maladroits; Réponse à un gcrmanoptiile {Écho de Paris, 5 mai, 11 mai 1908, 24 février 1910), non recueillis en volume.
3. // ne faut plus émigrer {Éclair du 18 avril 19U7), non recueilli en volume.
moment particulièrement critique, appelé à Metz pour y commémorer les morts de 1870, il y prononçait un vibrant discours, fort audacieux dans sa discrète franchise, et qui dut faire sourciller plus d'un pangermaniste. Il y célébrait la constance de la fidélité lorraine et la profondeur de la tendresse française. « Vous savez qu'en France, déclarait-il, sur tous les sujets, nous sommes profondément divisés : c'est notre vieux défaut national; c'est une maladie dont nous avons toujours souffert et dont nous nous sommes toujours guéris. Quand il y fallait un miracle, eh bien! une jeune paysanne de Lorraine s'en chargeait. Vive la Lorraine! C'est toujours elle qui rétablit l'unité française. S'il s'agit de vous, il n'y a plus qu'un sentiment, une seule voix, un seul peuple. » Il rappelait avec joie une magnifique parole récente de Jaurès : « L'Alsace et la Lorraine sont comme ces arbres qu'on peut séparer par une muraille de la forêt, mais qui, par les racines profondes, vont rejoindre sous la muraille de l'enclos les racines de la forêt primitive. » Il notait avec finesse les curieuses affinités électives qui, des deux côtés des Vosges, rapprochaient entre elles les générations nouvelles, « ce rythme, disait-il, qui soulève dans la même cadence notre jeunesse et la vôtre ». « Nos fils et vos fils ne se sont jamais vus, ils se ressemblent et ils s'aiment. » Il citait avec attendrissement ce mot qu'il avait lu « dans un cimetière de la Lorraine heureuse » : « Qu'il soit béni celui qui posa l'espérance sur les tombes! » Espérance, foi dans l'avenir, « tous ces grands cris de vigueur et de confiance indéterminée qui sont l'âme de notre nation » scandaient infatigablement les phrases.
on serait tenté de dire les strophes de cette noble harangue.
Attachons-nous, — concluait l'orateur, — à cette vertu d'espérance. Et puis qu'ayant à parler, dans Metz, de la France, je me suis imposé de n'y rien dire que je ne puisse penser en présence d'un digne Allemand, et par exemple d'un Gœthe, c'est à celui-ci que j'emprunterai le mot par lequel je veux clore et résumer tout ce que nous avons éprouvé au cours de ces trois journées. Oui, nous prendrons pour mot d'ordre le beau mot de Gœthe dans le deuil : « Allons 1 par-dessus les tombeaux, en avant ^! »
Et comme si ces paroles n'étaient pas assez explicites, il les commentait en deux articles qui en soulignaient le sens et la portée : « Au reste, disait-il, c'est très clair, très simple et très net, ce que nous attendons, ce que nous souhaitons des annexés : qu'ils restent Alsaciens et Lorrains, qu'ils demeurent pareils à eux-mêmes, de manière qu'au jour où nous reviendrons les prendre, nous nous reconnaissions les uns les autres sans peine et que la vie recommence, la vie de la famille française, comme si les dures années de la séparation n'avaient pas existé. Nous arriverons, et ils diront : Nous vous attendions; nous reconnaissez-vous'^ » — « Eh bien! la bataille continue, — écrivait-il encore. — Qu'estce qu'un armistice de quarante années'^ Sommesnous prêts, sommes-nous les meilleurs'? Voilà l'unique question, la grande question toute claire, toute crue,
1. Un discours à Metz (15 août 1911), éd. originale, Émile- Paul, p. 12-23. — Sur les circonstances où ce discours a été prononcé, cf. l'Ame française cl la Guerre, t. I, p. 49-54; éd. originale, Émile-Paul,
qui chasse les vaines songeries. » Se faisant l'écho des impressions vécues qu'il avait recueillies en Lorraine, il répondait à la question ainsi posée avec un optimisme auquel la guerre, au total, devait donner pleinement raison. Soldats et officiers, artillerie, haut commandement, sur tous ces points essentiels, les Lorrains annexés estimaient l'armée française nettement supérieure à l'armée allemande; et ils se laissaient aller à des « pensées de libération ». « J'entendais vraiment, nous confie M. Barrés, des captifs saluer l'espérance ^. » A cette date, exprimer ces pressentiments qui, si tôt, allaient devenir prophétiques, ce n'était pas rendre un mauvais service à son pays.
En attendant l'inéluctable échéance, c'était lui en rendre un autre que d'évoquer et de chanter la Grande Pitié des églises de France. Ce beau livre, l'un de ceux où les divers aspects et les contrastes mêmes de la pensée et du talent de M. Barrés s'expriment le plus complètement et se concilient de la façon la plus harmonieuse, est à la fois le plus personnel peut-être et le plus impersonnel de tous ceux qu'a écrits l'auteur des Déracinés. Il y a dans le Voyage- de Sparte quelques lignes qui pourraient servir d'épigraphe à l'œuvre tout entière de l'écrivain. Il n'en saurait vouloir, nous dit-il, au voiturier lacédémonien qui le berce et l'ennuie de sa monotone et intarissable chanson : « Si je cours, avoue-t-il, dans ces montagnes du Péloponèse, c'est pour y ressentir des humeurs nouvelles et les tra-
1. Autour d'un discours à Metz (Écho de Paris, 1" et 15 septembre 1911), non recueillis en volume.
duire en phrases longues, brèves, lourdes, ailées, pareilles à des barques mouvementées sur mon cœur. Quand je suis si personnel que je ne parviens pas à fixer mon attention sur le terrain de Mantinée, sur les vestiges de Tégée, ni sur le lion de Piali, convient-il que je blâme un pauvre cocher qui ne s'occupe, comme moi, qu'à produire son âme? » Ne nous étonnons pas que ce grave sujet des églises de France lui ait été un nouveau prétexte « à produire son âme » : c'est le propre des questions religieuses, par quelque biais qu'on les prenne, d'émouvoir en chacun de nous et de faire afileurer à la surface de notre être ce qu'il y a en nous de plus intime et de plus profond. M. Maurice Barrés ne pouvait échapper à la règle générale.
Non pas, on l'entend bien, qu'il aborde le problème religieux en théologien, ou en critique. Son point de vue est bien plutôt celui d'un libre philosophe et moraliste, doublé d'un poète et d'un artiste.* « Il n'est pas nécessaire, écrit-il, de posséder une foi parfaite pour prendre un plaisir de vénération devant l'image sereine de la foi. » Lui qui a si souvent dit : (( L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes! » il sait qu' « il ne faut pas compter sur le rationalisme non plus que sur la science pour cultiver toute l'âme ». « Connaissez mieux, s'écriet-il en pleine Chambre, connaissez mieux la nature humaine, celle des simples et celle des plus grands : il y a chez nous tous un fond mystérieux et qui ne trouve satisfaction que dans ce phénomène mystérieux lui-même qu'on appelle la croyance. Il y a une part dans l'âme, et la plus profonde, que le rationalisme ne rassasie pas et qu'il ne peut même
pas atteindre. » « C'est qu'aussi bien, dira-t-il encore, quelques notions de plus ou de moins n'y changent rien, nous sommes tous le même animal à fond religieux, inquiet de sa destinée, qui se voit avec épouvante, encerclé, battu par les vagues de cet océan de mystère dont a parlé le vieux Littré et pour lequel nous n'avons ni barque, ni voile. » Eh bien! ce fond religieux « à la fois très fécond et très redoutable », « l'Église y met une discipline »; elle canalise, si l'on peut ainsi dire, le sentiment religieux. Et de cela on doit lui savoir un gré infini. Par elle, le sentiment religieux est réglé, épuré; il reste, dans nos médiocres sociétés modernes, la grande source profonde et irremplaçable d'idéalisme et de poésie. Qu'on aille au village, qu'on assiste à la procession du 15 août, que le poète nous décrit en des pages qui ont l'air échappées du Génie du Christianisme. « J'ai entendu, nous dit-il, Parsifal à Bayreuth ; tout y est lourd, grossier, volontaire, près de cette fête de la pureté.... C'est ici que la petite ville peut prendre le sentiment de sa beauté morale, et s'évader des soins matériels.... J'ai vu passer la poésie dont je suis un fils reconnaissant et dévoué. » Détruire les églises, tracasser ou paralyser ceux qui veulent les sauver de la ruine, c'est pécher contre l'Esprit, c'est prêter main forte à la Bête. Écoutez le poète méditer dans la cathédrale de Reims : « Que me demande-t-on si je crois? Je suis sûr que j'appartiens à la civilisation du Christ, et que c'est mon destin de la proclamer et de la défendre.... J'accueille le chant des chrétiens et m'y associe dans mon cœur.... J'ai le cœur serré, moins du passé que de l'avenir, devant cet incomparable édifice menacé.... »
Pressentiment tragique, et qu'un très prochain avenir n'allait que trop justifier. « J'ai vu la mort envahir les parties les plus périssables de l'édifice, mais, je le jure, son âme demeure.... Ici les générations héritent les leçons et les exemples d'une haute civilisation. »
Défendre les éghses, c'est, proprement, « défendre l'éternel ».
Rien ne sert d'objecter que Messieurs X..., Y..., Z... et Madame Trois-étoiles, adversaires déclarés du christianisme, font voir des vertus de sacrifice et le plus beau sens de l'honneur. Est-ce que l'on songe à le nier? Le fait ne va pas contre ce que je dis. Ces anti-chrétiens vivent dans une société toute formée par le catholicisme; ils sont eux-mêmes compris et interprétés par une société catholique; ils bénéficient de l'atmosphère, et leur noblesse morale, que des observateurs superficiels seraient tentés de prendre pour une qualité naturelle, ils la reçoivent de l'Église même.
Plusieurs années avant la publication du livre de la Grande Pitié des Églises de France, l'un des plus fins critiques d'aujourd'hui, pénétrant et subtil historien des idées et des âmes religieuses, M. Henri Bremond, écrivait déjà, à la fin d'une longue étude sur l'auteur des Amitiés françaises : « Si le xx^ siècle doit avoir son Génie du Catholicisme, ni les artistes, ni les docteurs ne s'étonneront de lire, à la première page d'un pareil livre, le nom de M. Barrés. » M. Barrés a tenu à justifier ce pronostic : avec les plus nobles d'entre les écrivains ses contemporains ou ses aînés, il a pris rang parmi les apologistes du dehors .
Ces généreuses et hautes pensées étaient exprimées
ItO MAURICE BARRÉS,
SOUS une forme des plus originales. Le livre de la Grande Pitié, c'est, munie de ses pièces justificatives, l'histoire intérieure et extérieure de la campagne que, six années durant, M. Maurice Barrés a poursuivie, au Parlement et dans la presse, en faveur des églises de France, que la haine imbécile de quelques sectaires aurait voulu vouer à la destruction ou à la ruine. Discours à la Chambre, lettres, méditations, rêveries, confidences, articles de journaux, il y a un peu de tout dans ce livre, je veux dire un peu de tous les genres où s'est exercé j\I. Barrés, et l'auteur de Leurs Figures y donne la main à celui de la Colline inspirée. Aucun désordre d'ailleurs dans cet apparent pêle-mêle : un goût très sûr, une discipline très sévère président à la distri" bution des matières; la complexité des sentiments, des idées et des faits que l'auteur met en œuvre est librement, mais fortement soumise à la souple régularité d'un ordre latin, d'un art parfaitement classique. En même temps que nous voyons s'instruire, au jour le jour, sous nos yeux, une grande cause nationale, nous assistons à la suggestive genèse d'une large pensée religieuse.
Nous sommes en mars 1914. Réalisant un vieux rêve d'origine peut-être romantique, M. Maurice Barrés, comme Chateaubriand et comme Lamartine, est allé « se soumettre aux cités reines de l'Orient », et recueillir sur place les éléments d'une enquête sur le rôle et la situation de la France dans le Levant. Par son œuvre et son action d'homme de lettres et d'homme politique, par son évolution morale et ittéraire, par la nature d'un talent tout à la fois
très personnel et très hospitalier, très ouvert notamment aux tentatives juvéniles, il est sans contredit le plus en vue, le moins discuté, le plus « représentatif » des écrivains qui viennent d'atteindre la cinquantaine. Les jeunes de toutes les écoles, en France et à l'étranger, le saluent et même le vénèrent comme un maître : ils écrivent sur lui des articles, des brochures, et même des livres; ils lui consacrent de copieuses, naïves ou touchantes « enquêtes ^ ». Sa « chanson heurtée, elliptique » s'est peu à peu imposée à tous. Surgisse le tragique duel ethnique que si souvent il a pressenti : nul ne sera plus qualifié pour exprimer et pour chanter « l'âme française et la guerre ».
1. Voyez, dans la Revue française du 3 août 1913, Maurice Barrés et la Jeunesse étrangère. On y a recueilli le curieux témoignage d'un Allemand, le D^ Curtius, qui, depuis, a consacré tout un livre à l'auteur des Déracinés.