‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 30 sur 45 · L'Union sacrée, p · texte numérisé non relu

L'Union sacrée, p

2. Les Saints de la France, p. 122-123. Cf. dans Sur le chemin de l'Asie, p. 114, une magnifique évocation des hécatombes allemandes de l'Yser.

Qu'on se représente la scène. Quelques centaines de soldats, massés autour d'une tombe longue de trente mètres et ornée de drapeaux, de pauvres bouquets et de faisceaux d'armes. A la tête de cette tombe, deux groupes, l'un de paysans sinistrés, l'autre d'officiers et de religieuses, encadrant un autel où monte un prêtre. Il s'incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir son pantalon rouge.

Le prêtre-soldat! figure étonnante qui réapparaît à de longs intervalles dans l'histoire de France, évêque des chansons de geste, moine guerrier des croisades, curé de 1914 : homme en qui résident deux mystères, et qui dispose d'une double puissance pour nous émouvoir. Toutes les têtes se découvrent, toutes les figures se contractent. Et tandis qu'il procède au service divin, chacun se livre aux songeries du cœur. Nous revivons les grands âges primitifs et purs de notre race. Le mensonge s'enfuit ! les rites redeviennent capables d'élever, d'emporter les esprits dans le ciel. Au lointain, le canon tonne; nos \illages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et quand, au sommet de l'office, le prêtre-soldat élève le calice au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes ^.

Ce qui fait le prix de ces notations pittoresques, ce n'est pas seulement qu'elles fixent des « choses vues », et qu'elles les placent fortement sous nos yeux; c'est qu'elles en dégagent la signification morale et qu'elles s'achèvent en « méditations ». Méditations ardentes d'un poète qui, à chaque instant, entr'ouvre ou déploie ses ailes et qui épanche tout le lyrisme qu'il a dans le cœur. A propos de la mort glorieuse d'un tout jeune écrivain, Marcel Drouet :

1. Les Saints de la France, p. 52-53. — Chateaubriand eût envié ce dernier trait et cette admirable petite plirase.

FACE A l'action. 121

Le paysage monotone est sinistre, le danger partout, le noir mystère dans tous les taillis ; l'aurore même se lève funèbre. Mais lui, pas un instant, ne s'indigne contre le destin qu'il prévoit et les forces qui l'écrasent. Sans résister au sort contraire, il glisse au gré du fleuve. Être mortel et limité, il sauve son honneur, et, gardant la paix de l'âme, sans regrets, ni supplications, ni colère, il se resserre dans ses souvenirs tendres et dans ses hautes espérances. 0 mort, que vos vingt ans écourtés valent mieux que notre longue jeunesse vaine ^ !

Avais-je tort de parler de lyrisme? Et que manquet-il à cette page, pour en faire une « méditation » de Lamartine, ou, mieux encore peut-être, une « contemplation » de Hugo? Et ceci encore, écrit à propos des dévastations de Lorraine :

C'est en descendant les sentiers fleuris, bordés d'arbustes et pareils à des allées de parc, qui mènent d'Hattonchâtel à Vigneulles et des Côtes de Meuse dans la Voivre, qu'enivré du charme des matinées lorraines, j'accusais le grand Ligier Richier d'excès tragique et de trop de douleur. Écartons ces branchages, ces vaines minutes rapides du printemps. Pardessous, voyons notre terre et sa destinée éternelle. La voilà! C'est bien celle que la grande âme de Ligier prophétisait, il y a quatre siècles. Je te reconnais : les siècles n'ont point changé : tu es toute en calvaires glorieux et en sépulcres de résurrection -.

Poésie et philosophie ne sont pas les Muses ennemies que l'on s'imagine quelquefois; et il est au contraire tout naturel que le lyrisme le plus personnel aboutisse à des vues d'ensemble sur nos raisons de vivre et sur le sens de notre effort. Ce sont là

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