‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 42 sur 45 · Voyez la Revue des Deux Mondes, du 15 janvier · texte numérisé non relu

Voyez la Revue des Deux Mondes, du 15 janvier

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lui un élargissement de son âme et des espaces pour son rêve ^.

Mais tout serait à citer dans ce noble discours. Ce jour-là encore, M. Maurice Barrés a eu la bonne fortune d'exprimer « la pensée de la France ».

Arrivé au terme de cette longue étude, je suis pris d'un scrupule. A suivre dans tous ses méandres une pensée très mobile, très accueillante et très diverse, en ai-je bien saisi et fait sentir la suite et l'unité? N'ai-je pas, à plus d'une reprise, laissé la ligne de ce robuste, souple et complexe talent se briser entre mes lourdes mains de critique? Certes, il a beaucoup changé, et dans le grave orateur du Génie du Rhin et du discours sur Dante, il serait assez difficile de reconnaître le biographe amusé de Bérénice. Mais qu'on aille au fond des choses : il a évolué, il s'est développé, épanoui, plus qu'il n'a changé. L'auteur des Barbares avait « de l'avenir » et des parties sérieuses dans l'esprit; et d'autre part, en cherchant bien, il ne serait pas impossible de trouver çà et là, dans ses derniers ouvrages, encore un peu d'égotisme et de dilettantisme littéraire. N'ayons pas le pharisaïsme de nous en étonner. Ce qui est certain, c'est que le romancier des Déracines a très librement, mais très fidèlement suivi le mouvement de la pensée de son temps. Parti du pur indivi-

1. La grande Mission de Dante (Revue hebdomadaire du 11 juin 1921).

dualisme, il a progressivement élargi son moi jusqu'à lui faire contenir et exprimer le nationalisme intégral : un nationalisme sans étroitesse, et qui sait être juste et libéral, même à l'égard de ses ennemis, mais qui n'en est pas moins un nationalisme résolu; les « Barbares » ont été repoussés jusqu'aux frontières du monde hellénique et latin. Né romantique, de par ses hérédités et ses premières lectures, il a débuté par le romantisme le plus exalté et le plus nuageux; et, comme un vin généreux qui peu à peu se dépouille, il est allé se clarifiant, se simplifiant, se disciplinant et, sans répudier toutes ses rêveries de poète, il a connu le prix de l'ordre, de la sobriété, de la raison, bref, il s'est rangé à la tradition classique. Dilettantisme, pessimisme, nihilisme, il a commencé par sacrifier, — avec combien d'autres! — à tous ces faux dieux de sa jeunesse; mais il les a reniés à temps, et par la plume et par l'exemple, il a fini par glorifier les saines vertus et le nécessaire optimisme de l'homme d'action.

Cette évolution est toute pleine d'enseignements que tous les candidats à la gloire pourront méditer avec fruit. Si M. Maurice Barrés s'était trop longtemps attardé aux jeux d'esprit qui remplissent ses premiers livres, il aurait été sans doute l'éternel élu des petites chapelles littéraires; il n'aurait jamais été le grand écrivain national, admiré de tous, qu'il est devenu depuis. Pour être l'un de ces « héros » complets dont, voici bien des années, M. Paul Desjardins déplorait déjà l'absence, — il oubliait notre cher et grand Brunetière, — pour représenter pleinement, intus et in cule, tout son siècle, peut-être ne manque-t-il plus aujourd'hui au poète des Traits

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éternels de la France que de poser à son tour la question de la croyance et de prendre nettement parti, dans un sens ou dans l'autre, sur le problème religieux. Qu'il songe à ce qui manquerait à l'œuvre et à l'action de Chateaubriand, si Chateaubriand n'était pas l'auteur du Génie du Christianisme l En attendant, par la variété de son œuvre, par la multiplicité de ses dons, par la souplesse pénétrante d'une pensée singulièrement agile, aiguë, hospitalière, par toute son activité d'écrivain et d'homme public, par le tour et l'accent de sa personnalité morale, par la grâce et la vivacité prenante d'un style tour à tour nerveux, familier, poétique, et dont la vivante spontanéité s'accompagne de beaucoup d'art, M. INIaurice Barrés a noblement tenu en haleine les âmes qui ont préparé la victoire française et qui l'ont si magnifiquement gagnée.

Mars-octobre 1921.

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