‹ Les maîtres de l'heure: Maurice BarresChapitre 41 sur 45 · Le Génie du Bhin, p · texte numérisé non relu

Le Génie du Bhin, p

limitées, ne vaudrait-il pas mieux faire porter le plus gros de notre effort sur des pays, au fond, plus malléables, plus disposés à s'ouvrir à nos idées et à nos mœurs et dans les destinées desquels nous pourrions jouer un rôle moins précaire? Est-ce que nos colonies, est-ce que la Pologne et la Syrie ne doivent pas nous suffire? N'allons pas lâcher la proie pour l'ombre, la proie des amitiés naturelles et des services réciproques pour l'ombre d'une « dégermanisation » illusoire et sans lendemain....

L'histoire, qui a des retours si imprévus, nous dira ce qu'il faut penser de cette objection. En attendant, et puisque, pendant quinze ans, la France militaire doit vivre en Rhénanie, il sera bon qu'elle suive, en les tempérant peut-être d'un peu de prudence, les directions de M. Barrés. Ce sera conforme à ses généreuses traditions de « nation apôtre »; et qui sait si son intérêt profond ne lui commande pas cette attitude? Car s'il est à craindre qu'on lui refuse éternellement les clefs de sa maison, en travaillant du moins à apprivoiser et à « civiliser » la Rhénanie, et, par la Rhénanie, l'Allemagne tout entière, elle aura, en cas de succès, fait beaucoup pour sa sécurité personnelle et pour la pacification générale.

De cette politique rhénane. M, Barrés s'est fait le théoricien et le défenseur, non seulement dans ses conférences de Strasbourg et dans ses articles de journal, mais à la tribune de la Chambre. Au lendemain de la ratification du traité de paix, il avait été réélu député de Paris sur le large programme du « Bloc national », dont, avec M. Millerand, il avait été le principal artisan. A ce titre, il avait

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eu la joie de voir enfin aboutir un projet dont il avait pris depuis longtemps l'initiative : à l'unanimité, le Parlement avait proclamé Jeanne d'Arc patronne de la France et avait décidé de célébrer sa mémoire par une fête nationale. Pour plaider la cause de la sainte de la patrie, pour expliquer les lenteurs de l'opinion parlementaire à se rallier à son idée, l'auteur de Colette Baudoche s'était montré bien ingénieusement habile : « J'écarte, disait-il, les petites explications tirées de l'esprit ombrageux des partis, et, allant droit au centre de nos difficultés, je crois pouvoir dire que, par une sorte d'instinct, nous attendions tous une occasion parfaite. Ce n'était pas ingratitude ni indifférence, mais scrupule de respect. Nous attendions d'être plus sûrs de notre accord profond les uns avec les autres , et de notre accord avec cette haute figure. Quelque chose nous avertissait de ne pas nous presser et qu'une heure élue sonnerait, une de ces heures magnanimes qui portent en elles la vertu de hausser les esprits et de réconcilier les cœurs ^. » Ces paroles sont de 1914. Six ans plus tard, les Chambres françaises souscrivaient à cet insinuant et généreux langage.

Heureux les écrivains que les circonstances et la nature de leurs préoccupations et de leur talent amènent à se faire les porte-parole de leur pays!

1. Autour de Jeanne d'Arc, Edouard Champion, 1916, p. 44. — « On demande quelquefois : « Qu'est-ce qui vous fait plaisir « dans la vie? » Je réponds : « Rien que le travail. » — « Mais « encore ? » — « Eh bien I d'avoir contribué à donner à la France, « hier, la Croix de guerre, et, aujourd'hui, le patronage de Jeanne d'Arc. » {Que Jeanne d'Arc, patronne de la France, se dresse d'abord à Strasbourg, Écho de Paris, 2.3 juin 1920.

Le subtil ironiste de Sous Vœil des Barbares est devenu l'avocat presque officiel de toutes les grandes causes françaises. Hier, il plaidait pour nos églises; aujourd'hui, il dénonce « la grande pitié des laboratoires de France ^ ». Le monde latin célèbre-t-il le centenaire de Dante : c'est lui qui, à la Sorbonne, rendra au grand poète l'hommage des lettrés de chez nous. L'admirable discours, fin et fort, chaleureux et nuancé, qui dut faire tant de plaisir à nos amis d'Italie, et qui, je le sais, n'a pas été moins goûté des spécialistes les plus avertis que du simple public des honnêtes gens! Que de choses seraient à relever dans cet éloquent et pénétrant morceau, et qui sont, comme eût dit Sainte-Beuve, « devinées de poète à poète »!

Qu'a-t-il donc, ce Dante pour attirer les grandes âmes? Qu'a-t-il à leur offrir? // leur offre V expérience d'une vie complète. On le dénature quand on le fixe par une épithète saisissante dans une seule attitude. Le sombre Alighieri! Qu'est-ce à dire? Ceux-là peuvent se contenter de cette épithète qui se sont bornés à relire son Enfer et n'ont pas poussé plus loin.... Connaissez-vous son portrait du Bargello de Florence?... Voilà le jeune victorieux qu'il fut avant de devenir le vieux vaincu, popularisé par le buste de Naples. Et en lui toute la culture de son époque.... Vox privata, s'écrie-t-il encore en parlant de lui-même. Nous connaissons cette voix si fière. C'est la voix des Milton, des Voltaire, des Chateaubriand, des Hugo. Dante a reçu sa mission de son génie d'artiste. Il possède une conception architecturale de la société et ne peut se passer de la faire connaître. Tout homme, pourvu seulement qu'il soit un être de grandes pensées, trouve en

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