GÉNÉRATION LITTÉRAIRE DE
QUELLE pliysiononiie doit ^'arder dans l'histoire la générati<»n littriaire dont nous avons étudié qticlciues-uns drs principaux représentants? C'est ce qu'il y a lieu de rechercher maintenant.
Deux Jurandes influences, l'une d'ordre national, l'autre d'ordre intellectuel et moral, se sont exercées sur tous ces écrivains qui arrivaient à l'Age d'homme il y a quelque quarante ans.
La première est celle de la guerre de ls70. Je ne crois pas qu'on puisse en exagérer l'importance. C'est le propre des grands événements comme celui-là lion seulement de bouleverser les destinées individuelles et collectives, mais encore d'atteindre jusqu'il l'Ame de ceux (]ui en ont été les témoins, lit (juand ces Ames sont des Ames d'artistes ou de penseurs, pins sensibles, plus inquiètes, plus vibrantes que d'autres, la répercussion d'un désastre public s'y fait sentir avec une singulière, une douloureuse acuité. Quel est celui d'entre ceux cpie j'ai cru pouvoir appeler les « maîtres de l'heure » qui serait exactement tout ce qu'il est, si, à cet Age où les fortes inqiressions entrent en nous ttvcc une sorte de violence irruplive pour n'en plus jamais
5i4 LES MAITRES DE V HEURE.
sortir, il n'avait pas vu de ses yeux Tannée terrible, la patrie vaincue, violée, envahie, mutilée, et les sanglants désordres de la Commune, et les tragiques convulsions d'un grand peuple qui croit sa dernière heure venue et qui ne veut pas périr? Ceux qui ont eu, vers leur vingtième année, cette sinistre vision n'ont jamais pu l'oublier totalement. Elle a hanté leurs heures de rêverie solitaire. A chaque instant elle se représente à leurs regards. A chaque instant le goût de cendre leur remonte aux lèvres. A chaque instant sous leur plume se pressent les allusions au cauchemar de leurs jeunes années. iMéme ceux qui, dans leurs œuvres, ont évoqué rarement ces tristes souvenirs, — un Pierre Loti, im Anatole France, — s'en sont peut-être moins affranchis qu'il ne semble. Mais tous les autres, comptez combien de leurs pages en sont visiblement ou secrètement inspirées! C'est la Préface du Disciple. C'est celle de Vogué A ceux qui ont vingt ans. Ce sont tels ou tels articles de M. Jules Lemaître. Et rappelez-vous en quels termes d'une pieuse et pénétrante émotion Brunetière, en 1900, haranguait les orphelines alsacienneslorraines du Vésinet : « Et nous, ce qui nous émeut quand nous vous regardons, filles d'Alsace et de Lorraine, c'est que vous êtes à la fois pour nous l'espérance, le regret et le souvenir. Vous êtes le souvenir!... Il y a de cela trente ou quarante ans, mes enfants, nous habitions une autre France!... Que s'est-il donc passé depuis lors? Ce qui se passe, mes enfants, — et puissiez-vous n'en faire jamais l'épreuve! — quand on enlève un de ses enfants à une mère de famille.... Vous êtes l'inconsolable regret! Mais vous êtes aussi l'espérance! et vous la serez aussi longtemps que votre vue éveillera parmi nous ces regrets et ces souvenirs.... » — Nous autres, qui n'avons pas vu la guerre, quand nous lisons de telles pages, nous sommes remués jusqu'au fond de l'âme : nous devinons sans peine tous les échos qu'elles vont réveiller dans le cœur de nos aînés.
Une France humiliée et amoindrie à l'extérieur, une France désunie, divisée contre elle-même au dedans, en
quête d'un régime inédit conforme à ses as[)iralinns profondes et susceptible de lui fournir un abri pour y panser ses blessures, telle est la situation de fait (pia créée la guerre franco-allemande ; tel est le spectacle qu'ont eu sous les yeux, durant leurs années d'apprentissaj^'C littéraire, les écrivains qui viennent d'atteindre la soixantaine. 11 en est de plus réconfortants, et si tous, plus ou moins, ont été entamés par le pessimisme, s'ils ont prêté aux prédications de Schopenhauer une oreille trop aisément attentive, il faudrait être un peu naïf pour s'en étonner outre mesure. Il faut dire, à leur éloge à tous, qu'ils n'ont jamais désespéré des destinées de la patrie commune, que, quelles que fussent à cet égard les suggestions intéressées, et d'ailleurs ignorantes, qtii leur venaient d'outre-I\liin, et les inquiétudes (pie leur a si souvent inspirées l'instabilité de nos alTaires intérieures, ils n'ont jamais cru à la « décadence française »; et, la mort dans l'ûme quelquefois, ils ont presque tous travaillé courageusement, patiemment, chacun à son poste et dans sa voie, à restaurer un»' |»artie de l'anlicpie i)atiimoine. Lun tl'eux au moins est mort à la peine. Noble exenq)le, et parfois méritoire, qu'ils nous ont donné là; grande et lière leçon de foi robuste et d«» virile espéiance. Nous, leurs cadets, ncuis serions ingrats, si, d'abord, sur C(^ point, nous ne leur rendions jias hautement témoignage.
l'om- porter le poids si lourtl des resp(uisabililés qu'entraîtuiit la défaite, quel appui spirituel ont-ils trouvé chez ceux qui les avaient pr«''cédés dans l'existence? ('/est ici (|u'inlervient l'autre inlluence décisive (ju'a subie toute cette génération littéraire. Deux graiuls noms la symbolisent : ceux de Taine et de Henaii. Ces deux maîtres avaient exprimé entre 1860 et 1870 avec une telle nulorilé de style, une telle richesse de penst'e, un tel éclat de talent, toiiles les tenilances intellectuelles et morales «le leur épotpie, «lu'il était alors, pour un jeune esprit, littéralement impossible d'échapp(M" à leur action. Très dissemblables «le tempérament, de culture et nu''Mir de langage, ils se complé-
talent, en raison même de leurs dissemblances, admirablement l'un Tautre, et cela d'autant mieux que le fond de leurs enseignements était rigoureusement identique. On ne saurait, je crois, mieux comparer l'ensemble de leur œuvre à tous deux qu'à cette Somme de saint Thomas où sont venues s'instruire tant de générations de théologiens successives. Les livres de Renan et de Taine ont été la (( Somme » de leur temps, la source commune où, pendant au moins un quart de siècle, ont largement puisé toutes les jeunes pensées, et ceux-là mêmes qui, plus tard, devaient le plus vivement les contredire. Ces deux grands écrivains avaient, dans leurs écrits, résumé, tolalisé, vulgarisé avec tant de maîtrise les résultats de la science et de la philosophie contemporaines que, pour connaître avec exactitude le dernier état des questions et les conclusions provisoires les plus assurées ou les plus probables, il n'y avait guère qu'à les lire. C'est ce qu'on fit avec une singulière ferveur. On peut dire que tous ceux qui, en 1870, avaient entre quinze et trente ans, ont été nourris de Renan et de Taine, ont été comme envoûtés par eux.
A les lire d'un peu près, on s'apercevait bien vite que, sous la diversité des langues et des styles, c'était bien la même doctrine qui circulait, ici plus âprement formulée, plus fortement déduite, là plus subtilement nuancée et comme diluée, plus ingénieusement parée, plus discrètement, plus onctneusement insinuée, plus doucereusement distillée. Rationalisme absolu, phénoménisme universel et universel déterminisme, croyance religieuse à la toutepuissance, à l'infaillibilité, à 1' « omnicompétence » de la Science, que l'on confond, sans le dire, avec la philosophie, disons mieux, avec une philosophie particulière, tels sont les articles essentiels de ce credo dont, à la suite de Taine et de Renan, pendant vingt-cinq ou trente ans, s'est enchantée, s'est enivrée la pensée française. On observera que, quelques contradictions de détail que leur œuvre puisse nous présenter, l'auteur de la Vie de Jésus et celui de Graindorge n'ont jamais varié sur ces divers points.
« La science approche enliii, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et pali)able des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à Tàme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée... » On se rappelle cotte belle j>age de l'Histoire de la liltéralure aiujlaise. La loi un I)eu candide dont elle témoigne, ni Renan, ni Taine ne Pont jamais répudiée.
On n'en saurait dire autant de ceux qui les ont suivis. Ils n'ont pas gardé intact ce creilo que leur avaient transmis leurs maîtres, et qu'ils avaient commencé presque tous par adopter intégralement. Mais, d'abord, ils en ont conservé plus d'un ai'ti('le, ou, tout au moins, plus d'un ct)mnienccment d'article. I£t ensuite, chose bien curieuse et signilicalive, môm<î quand ils rejetaient ou rectifiaient telle idée essentielle de Taine ou de Renan, c'est d'eux, de leur esprit qu'ils s'inspii'aient encore; on pourrait presque dire i\\\i\ s'ils les réfutaiiMif, r'élnit pour leur rester au fond plus lidèles. 11 v.n était (h's doctrines communes de Taine et de Renan, comme de celles qui avaient cours à l'époque de Zenon et d'Kpicure : chacun pouvait les interpréter comme il l'eidtMulait. La célèbre devise : Vivre coiijormèincnt à la nature, ;/> ôixoXoyojnfvio; t;?) yjasi, était suscoptibU^ d'un sens stoïcien comme d'un sens épicurien. Le stoïcisme et l'épicurisme doivent tM)rrespondre à deux dispositions permanentes de la nature Iniinainf. car on les retrouve, au moins à titre de tendances, à toutes les époques de lu pensée, et parfois même au sein il'uno menu; dt»ctrino philosophi(|ue. Il y avait dans Renan, — on l'a longtemps ignoré, il l'ignorait lui-même, — un épicurien authentique qui no s'est révélé au publi** (jue dans les dernières années de sa vie. l'.brnnlé, déconcerté par les événements de 1H70, gûté par le suceès et par l'adulation, dont il était l'objet, il atlégugé de ses conceptions premières les conséquences épicuriennes qu'elles pouvaient conq»orler, et il est devenu lo joyeux théoricien du diU^tanlismc que l'on suit. Taine,
au contraire, stoïcien dans l'ame, douloureusement affecté et troublé par la guerre et par la Commune, sans renoncer d'ailleurs aux idées maîtresses de sa vie, les interprétait dans un sens de plus en plus élevé et austère, jusqu'à y réintégrer quelques-unes des notions qu'il semblait avoir, jadis, le plus vivement combattues. Et tandis que l'un composait VHistoire d'Israël et cette Abbesse de Jouarre^ dont personne ne fut plus scandalisé que Taine, l'autre, dans les Origines de la France contemporaine, écrivait ses belles pages sur la tradition, sur la conscience et sur l'honneur, sur l'Église catholique enfin, et il se rapprochait, en fait, de cette religion que sa pensée persistait à repousser.
Or, quand un Brunetière, un Bourget, poussant jusqu'au bout les dernières conclusions des Origines, réfutaient en quelque manière Taine par lui-même, que faisaient-ils, sinon « suivre » Taine et obéir encore à la pensée profonde et presque inconsciente et involontaire qui, à son insu, entraînait le stoïcien du naturalisme hors du cercle étroit qu'il s'était tout d'abord tracé? Et pareillement, quand M. France maniait l'ironie transcendantale, quand il apostrophait « les larves et les fantômes », quand il se livrait à toutes les fantaisies d'une imagination voluptueuse, — je n'ose dire : quand il préfaçait un livre de M. Combes, et pourtant!... — il avait sans doute oublié l'article célèbre sur la Théologie de Béranger, mais c'était pour se mieux souvenir de VAbbesse de Jouarre, du Prêtre de Némi, et de quelques autres œuvres où s'émancipait enfin le secret épicurisme de l'historien d'Israël. N'est-ce pas Brunetière qui a dit que les hommes de sa génération n'ont pris conscience de leur personnalité véritable qu'au fur et à mesure qu'ils se dégageaient de rinllucnce de Renan et de Taine, et qu'ils s'opposaient aux grands écrivains qui avaient enchanté leur jeunesse? Et c'est vrai; mais ce qu'on peut ajouter, c'est que, même en combattant leurs maîtres, ces disciples infidèles leur obéissaient encore : Taine et Benan ont continué à agir sur eux, par leurs con-
CONCLUSIOy 310
Iradiclions finales plus encore que par leurs affirmations [)remières, et nos maîtres à nous n'ont jamais pu dépouiller entièrement la tunique de Nessus.
Sous toutes ces influences combinées, comment ont-ils posé le problème politicjue et social? Nous ne nous étonnerons i)as (prà lexemple de Renan et de Taine, — et |)lus encore même ({uo le premier Henan et surtout le premier Taine, — ils en aient été de tout temps anxieusement préoccupés. Primuin viuere. Les conditions mômes, si angoissantes, si douloureusement incertaines, où ils arrivaient à la vie de resj)rit, leur en faisaient un impérieux devoir, ^uand la cité est en llauimes, (|uand la patrie menace de s'elTondrer sous le talon de l'étrani^'er, une Ame bien née ne saurait s'enfermer dans sa tour d'ivoire. Aussi ne l'untils pas fait. Ils étaient d'ailleurs trop jeunes pour airir : mais les uns, — ceux qui l'ont pu, — se sont eni^'atrés, ont fait l)ravtMnent et simplement leur devoir de soldats; et tous ont longuement réfléchi aux ({ueslions d'organisation polili(|uc et sociale qui s'agitaient passionnément autour d'eux.
Si, sur ces questions d'ordre inl«''rieur, ils <uil été assez partagés, ils ne l'ont pas été sur la «piestion «'ssenlielle, celle de l'altitude extérieure de la l'rance. I.'un d'entre eux, il est vrai, a pu médire publiquement de la |>oIilique coloniale, railler rinint<'lligeiu'<r de Napoléon, accabler do ses faciles ironies l'arnuV» v\ iu)S instdutions militaires, célébrer la loi d(» deux ans comme « une nouveauté bi«M»faisante », et développer «les théories pacifistes jusipio dans la Préface d'une \ ie de Jeanne d'Arc : aucun d'i'ux n'a pu prendr»' son parti de la défaite, et. dans le ft»nd de son cteur, se résigner au traité de Francfort. ^>u'on s»' rappelle, dans la Préface du IHsciple, les émouvantes paroles de .M. r.oiirgel »> à un jeune homme >» : » Nous autres, nous n'avons jamais pu considérer que la paix de 71 ciU tout
réglé pour toujours.... Que je voudrais savoir si tu penses comme nousl Que je voudrais être sûr que tu n'es pas prêt à renoncer à ce qui fut le rêve secret, l'espérance consolatrice de chacun de nous, même de ceux qui n'en ont jamais parlé I » Et assurément, les hommes de cette génération n'ont pas résolu l'angoissante question d'Alsace- Lorraine, — hélas! le pouvaient-ils? — mais ils n'ont jamais oublié qu'elle existait, que, tant qu'elle ne serait pas résolue, la France ne recouvrerait pas son équilibre moral et national; et ils ont eu cette attitude un peu paradoxale que M. Lanson a très justement définie dans une remarquable conférence sur la France d'aujourd'hui, et qui consiste à « ne pas se résigner à la paix, et à ne pas vouloir la guerre » : attitude où, — quoi qu'en pensent encore les Allemands, — il entrait plus de véritable humanité que de crainte d'une autre défaite, mais attitude qui suffit à empêcher la prescription du droit. La France et l'Allemagne n'ont aucun droit sur l'Alsace-Lorraine, — sauf ceux que leur confère l'Alsace-Lorraine elle-même : voilà un axiome de moralité internationale que nos aînés n'ont jamais laissé obscurcir.
Ils n'ont pas été aussi unanimes sur la question politique et sociale proprement dite. Le régime nouveau que les événements et la volonté des hommes ont imposé au pays ne s'est pas fondé sans froisser bien des convictions respectables, sans violer bien des intérêts légitimes, sans commettre de bien lourdes maladresses, — dont beaucoup auraient pu être évitées, — et même de graves fautes, dont quelques-unes pourraient bien ressembler à des crimes de lèse-patrie. La France d'aujourd'hui est, je crois, plus forte qu'elle ne l'était à la veille de la guerre : n'est-elle pas plus désunie encore? Tous les écrivains que nous avons eu l'occasion d'étudier ont commencé par faire généreusement crédit aux hommes qui assumaient la lourde tâche d'assurer la vie politique de trente-six millions de Français vaincus. Les déceptions sont venues assez vite : çn se rappelle encore la Préface du Dlsciplej et, peut-être,
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tel article de M. Jules Lemaître, à trente-trois ans, que nous avons lon^'uenient cité. En dépit de ces désillusions, qu'ils partageaient, la plupart des hommes de lettres de cette époque, Brunetière, Vogué, M. France, ont pris très franchement leur parti du nouveau régime : ils n'ont eu aucune répugnance à se dire républicains et démocrates. Ils n'avaient aucune espèce de mysticisme politique. Positivistes d'éducation, formés à l'école de l'opposition libérale dans ces dernières années du second Empire, oîi la République « était si belle », — précisément parce qu'elle n'existait pas, — ils n'avaient contre elle aucun préjugé d'aucune sorte; ils ne demandaient pas mieux que de « l'essayer », et cela d'autant plus volontiers que les autres régimes antérieurs leur paraissaient périmés, condamnés, en France du moins, par l'histoire. Ils s'y rallièrent donc très sincèrement. Tout au plus espéraient-ils, dans la générosité de leur libéralisme, qu'on pouvait lui faire oid)li(T quelques-unes de ses origines, (pi'on pouvait en extirper le vieux germe jacobin, dont ils réprouvaient la néfaste virulence. Un seul d'entre eux, M. l'rîinee, sur ce dernier point, a fait tristement exception : il a été républicain jus(|u'au jacobinisme inclusivement. Si le jacobinisme n'existait pas, il l'aurait inventé; il n'a pas admis qu'une République non jac(»bine pAt exister, et il faut bien avouer que jusqu'ici les faits ne lui ont pas trop donné tort. Mais les autres ont persisté dans l'illusion ou la croyance libérale; ils ont cru jusqu'au bout que, la bonne volonté et le tenq)s aidant, on pourrait modérer, assngir l'institution n'-publicainr. ils ont proposé, à (U't effet, d'utiles et (ringéiiicuses réformes; ils ont fait appel aux « modérés très énergi<|uc8 », selon lo mol de M. Faguet; ils ont réclamé un pouvoir central plus fort, un Pn'sidcnl de la Hépubliqur plus prompt à user de tous les «Irojts que lui doune la (ionstilulion, et, patiennnent. suivant l'iiduiirable parole «le Vogrté, ils ont attendu •> rincniimi. l'àiiH* (pii se résrrve quelque part «lans l'onduv el le siliMue, pour rassend»ler et guider l'Anie éparse de
la France ». Deux d'entre eux sont morts sans avoir vu surgir le mystérieux inconnu.
Et tandis qu'ils continuaient à croire « qu'on peut améliorer la peste », comme l'a dit avec une spirituelle injustice M. Jules Lemaître, d'autres, impatients d'attendre, las d'être le jouet d'une éternelle illusion, trop sévères d'ailleurs pour un régime qui, avec tous ses défauts, a laissé pourtant quelques œuvres utiles et durables et nous a permis de vivre depuis quarante ans, d'autres ont réagi avec violence contre leurs idées ou leurs aspirations d'autrefois, et se sont faits les théoriciens ardents et les apologistes convaincus du « nationalisme intégral », autrement dit, du « royalisme par positivisme ». J'ai dit assez librement ce que je pensais des nouvelles conceptions politiques de M. Bourget et de IM. Lemaître, pour avoir le droit de croire que le malaise même dont elles témoignent est un « signe des temps », et que des hommes politiques avisés et clairvoyants, de véritables hommes d'État, devraient bien en tenir compte. Quand un parti au pouvoir ne fait pas luimême la révolution qu'il voit se dessiner dans les idées et dans les mœurs, cette révolution, fatalement, se fera un jour contre lui.
Et enfin, quelle a été l'attitude de celte génération d'écrivains en face du fait le plus important peut-être de l'histoire non pas seulement française ou européenne, mais « mondiale » de ce dernier demi-siècle, je veux dire l'avènement et le développement du socialisme? D'une manière générale, elle est fort loin d'avoir été hostile. Ne parlons pas de M. France qui, lui, dei)uis une quinzaine d'années, affiche le socialisme le plus pur, jusque dans sa Jeanne d'Arc. Mais il n'est pas jusqu'à M. Lemaître, ou même M. Bourget, si peu sympathiques qu'ils puissent être au collectivisme, chez lesquels on ne trouverait, je ne veux [las dire du socialisme, mais des préoccupations sociales parfois assez intenses. Pour iM. Faguet, on connaît les fortes études, si libres et si lucides, où il a essayé d' c< utiliser » le socialisme, et de l'adapter aux exigences de son (( lijjé-
ralisme ». On sait aussi que la haute et généreuse intelligence de Vogué était, dans cet ordre d'idées, prête à accueillir toutes les nouveautés, et même toutes les hardiesses conciliables avec l'intérêt supérieur et permanent de la patrie. Et quant à Brunetière, il eût repoussé assurément l'épilhète de socialiste : mais il ne repoussait pas celle de <( catholique social », et il nous a plus dune fois déclaré que ce sont précisément des raisons « sociales » qui l'avaient acheminé au catholicisme. Non, décidément, les socialistes contemporains ne pourront pas dire que les hommes de lettres dont l'œuvre s'achève en ce moment aient fait preuve, à l'égard de leurs conceptions, d'un pharisaïsme bien étroitement conservateur.
Mais les hommes de lettres sont des hommes de lettres : la politique et la sociologie ne peuvent les préoccuper qu'accidentellement. C'est à leur œuvre littéraire (juil faut surtout les juger.
A ce point de vue, et quoique la perspective nous fasse un peu défaut, pour établir des comparaisons et formuler des jugenuMits en toute assurance, il semble (jue la génénition <le IHTU puissr atlendn* sans trop d in<iuiétude h» verdict délinitif de la postérité. Klle a beaucoup travaillé, cela est hors de doute, et dans ce xix" siècle français, <}ui aura conq)té de puissants, de prodigieux travailleurs, n<»us pouvons aftiriuiM' (pTelIe ne viendra pas la dernière. Nos petits-neveux conq»arer<Mit peut être, — et je crois qu'ils auront raison, — l'activité totale d'un Brunetière à celle d un Voltaire, et s'ils peuvent jamais évaluer toute la production d'un Faguet, — lequel écrit en ce moment douze volumes par an, - ils concluront, j'imagine, quils sont en présence d'un |»li«M»oinèiie unique dntis toute riu«stt>ire littéraire.
Mais, comme le lenqis, dira-l on. le travail ne fait rien ù 1 alïairc. Ce n'est pas sûr, — car la fécondité est, en elle-
même, une fort belle chose, — mais admettons-le. Reconnaissons aussi que cette génération n'a pas eu dans ses rangs un de ces poètes qui comme Hugo, Lamartine, Musset ou même Vigny, suffisent à illustrer une époque. Ceux qu'elle a applaudis, Sully- Prudhomme, Coppée, Heredia, Verlaine, appartiennent plutôt à la génération antérieure. Il est vrai; mais si la poésie, depuis Rousseau, n'est pas nécessairement inséparable de la forme du vers, ne compterons-nous pas, parmi les grands poètes du siècle qui vient de finir, l'auteur du Roman d'un Spahi, de Pêcheur d'Islande et de Ramuntcho? et une période littéraire qui se glorifie de l'œuvre de Pierre Loti peut-elle passer pour être entièrement déshéritée au point de vue poétique? D'autre part, et quelque cas que l'on puisse, que l'on doive faire de l'œuvre dramatique de M. Jules Lemaitre, ou de M. Paul Hervieu, nous n'avons pas eu, il faut l'avouer, au théâtre, l'équivalent d'une œuvre comme celles d'Alexandre Dumas fils ou d'Emile Augier. Et enfin, il semble qu'il ait manqué à cette génération un de ces « héros », comme les appelait un jour M. Paul Desjardins, de l'espèce de Taine ou de Renan, par exemple, grands esprits et grands écrivains tout ensemble qui dominent toute une époque et lui imposent, pour de longues années, leurs manières de penser et de sentir. Mais croit-on, — et d'autres d'ailleurs l'ont dit avant moi, — qu'un Brunetière, s'il n'était pas mort si tôt, laissant interrompues toutes ses grandes œuvres maîtresses, n'aurait pas pu assez bien remplir ce rôle? Et songez à ce que, de son temps môme, on eût dit de Voltaire, s'il était mort à cinquante-sept ans. Mais on ne saurait tout avoir. Les générations littéraires qui se suivent ne se ressemblent jamais entièrement, et quand leurs mérites respectifs, — qu'on ne saurait jamais d'ailleurs évaluer avec une rigueur mathématique, — arrivent à se balancer, et, finalement, à s'équilibrer, les derniers venus peuvent avec une certaine fierté songer à leurs aînés. Or, les écrivains qui avaient environ vingt ans vers J870 n'ont pas tous achevé leur œuvre, et ils peuvent
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encore nous ménager des surprises : par exemple, un critique aurait-il pu parler de M. Hanotaux exactement après comme avant sa Jeanne d'Arc'! Mais, à supposer qu'au total ils olTrent aux historiens de l'avenir de moifis grands noms, peut-être de moins hautes, fortes et durables œuvres que leurs devanciers, les Henan, les Taine, les Leconle de Liste, les Flaubert, les 4"g'eï*» les Dumas fils, quelle souple ri<^hesse de pensée, quelle variété d'aptitudes et quelle fertilité do talent lU' feront-ils pas admirer en eux! Voyez un Jules Lemaîlre : poète, critique, chroniqueur, dramaturge, conteur et romancier, il a touché à tout, et si nulle part, sauf peut-être en critique, il n'a atteint le tout premier rang, en quel genre n'at-il point marqué sa place? Voyez un l^aul Hourget : poète, ciilique, voyageur, romancier, novelliste, on pouvait croire, il y a quel(|ues années, que tous ces titres de gloire alhiif'iit lui sullire, et voici maintenant qu'il aborde lo thérdr»*, avec une conception et des formules d'art tpii lui npparlieuiKMit bien en propre. \'oyez un Franre, qui, lui non plus, it'a pu se cantonner dans un genre unique. Voyez un Vogué qui, à près de cinquante ans, lente avec sucics le roman. Voyez un Fuguet rpii, lui, à première vue, n'a jamais fait que de la critique : mais à quelles j|ursli()us sa crititiue n'a-t-elle point touché? el <pu'llo souplesse, quelle encyclopédi(|ue curiosité d'«*spril son écrasant labeur ne déuole-t-il pas?
De toute celte activité littéiaire. il est sorti, dans presque tous les genres, de bien beaux livres. Le recul nous maïuiue, encoie mie fois, pour que nous puissions, avec tout«î la fermeté désirable, assigner aux oMivrPS ci aux hommes leur vrai rang dans la série bistoriqui*, et dégager i\o. nos « iuq)ressions >» la pari d' « impersonnalité » (pi'elles comportent Mais ceci dit, — cju' euliu. l'i-xcessivo prudence, eu nitique, pourrait aussi s'appeler d'un autre nom, nu)ins honorable, •— croyez-vous (|ue rnnpartialo posti'rilé uo pincera pas le Ilomnn russe tout h ctMé du livre de iAUcnuujnc'i cl concevez-vous qu'une histoire ilu roman
••M 1.05 Maltivs do rilonro. H. — *JJ
européen au xix*^ siècle puisse jamais passer Pêcheur d'Islande sous silence? On y parlera aussi, j'en suis convaincu, du Disciple et de l'Étape, et du Crime de Sylvestre Bonnard, et peut-être du Sens de la vie, et des Morts qui parlent. S'il est possible que certaines pages des Contemporains paraissent un peu vieillies, que d'autres on en pourra extraire, ainsi que des /mpressions de //lea^re, pour enseigner à nos arrière-petits-enfants de quelle grâce ailée, de quelle fantaisie souriante le bon sens et l'esprit de finesse peuvent être revêtus dans notre clair pays de France! Et quoique M. Faguet ait déclaré tout récemment, à propos de Brunetière, que tous les critiques, «■ Sainte-Beuve excepté », sont voués à l'éternel oubli, nous n'en croirons pas son humilité sur parole, puisque, aussi bien, on lit encore et Ouintilien et Boileau. On ne fera pas l'histoire de la critique sans parler de Brunetière et de M. Faguet luimême. On mentionnera tout au moins la théorie de l'évolution des genres; on dira que le Roman naturaliste a consommé la « banqueroute » de l'école de Zola; et quand on comparera le grand livre de Nisard au Manuel de Vhistoire de la littérature française, on déclarera sans doute que le premier paraît un peu léger. Et quant à M. Faguet, je crois qu'on lira longtemps son Calvin, son Voltaire et son Duffon, son Chateaubriand, et, sinon tous ses Politiques et Moralistes, au moins son Auguste Comte, et cela, pour ne rien dire des nombreuses et fortes pages de « moraliste » que l'on pourra extraire de toute son œuvre à lui, et de celle de son ami Brunetière. Je ne crois pas non plus que, de sitôt, l'on s'abstienne de lire les savoureux Essais de psychologie contemporaine. Quand une génération a produit, avec beaucoup d'autres, les œuvres que je viens de rappeler, elle n'a pas démérité de ceux qui, avant elle, ont eu l'honneur de tenir une plume française.
Je cherche une formule qui me serve à caractériser brièvement, mais avec une suffisante exactitude, le sens général et secret de son effort littéraire, et j'avoue que je ne la trouve pas aisément. Certaines générations, — celle de
45'50, par cxeni|)lo, cello de 1660, celle de 1750, celle de 1850, — sont visiblement associées à une œuvre commune, ont un idéal collectif, parfois même un programme, forment, comme l'on dit, une école, et rien n'est plus simple que de savoir avec précision ce qu'elles ont voulu et ce qu'elles ont fait. Il n'en est pas ainsi pour celle <lont nous essayons de dresser le bilan. Soit «pie les événements de 1870 eussent dispersé l«s groupements juvéniles de la fin de l'Kmpire, soit que, au lendemain de la guerre, les jeunes apprentis écrivains se trouvassent déconcertés, désemparés par les malheurs publics, en quête d'une doctrine d'art et de vie qui leur pût pleinement convenir, et eussent pris le parti de se frayer isolément une voie, à leurs riscpies et périls, de travailler et d'écrire en tirailleurs, si je jmis ainsi parler, (m nr les voit pas, comme en d'autres trmjjs, s'unir autour d'un maître, d'une devise, d'une théorie esthélirpie. A vrai dire, (piclques années plus tard, l'école naturaliste était constituée; mais c'est un»- cfiose l)ien remarcpiable cpi'à part l^douard Hod, (|ui s'y rattache un moment, aucun des ('crivains dont nous avons eu l'occasion df parici-, n'en a jamais fait partie. C'est (ju'en réalité, - ils rn as aient (ous l'obscure ou nette consience, — le nal iiialisiiir rrlaidail sur son temps. On conle que Taine, recevant un jour de je ru* sais (pu'l romanci«»r luituralisft' ini livre avec nn bel hommage d'auteur oii on le saluait, bii Taine, comiiic Ir ni.illie inronti'st»' et « le père intellectuel » dr la nou\«'!lf ccnlr. nivoya sa carte au jeune aiilrtir avec ce veis de liaeine, qui n'aura jamais été plus
s|i|iiluelleuieiil rite :
!>(> lldl iini r.ipptirla rerule opoiivaul»^.
Taine avait évolu*' depuis \ IHstoirede la liltt'rninrr anglnige; Zola, lui n'avait pas évolue. L'explosion tle ,. littiM'aturc l>rulale > (pii, sous le nom «le naluralisuie. s'e>t produite chez. noBS entre tS75 et IS'.M). aurait dû éclater vingt ans plus tôt. Kl c'est pouiquiu la fortune de celle école a été bi rapide. Et c'est pouniuoi, — exception faile pour Hod,
pour Maupassant et pour Huysmans, qui, du reste, s'en sont dégagés, — les jeunes écrivains d'avenir se sont bien gardés de s'y fourvoyer. C'est en dehors du naturalisme, et c'est souvent contre le naturalisme qu'ils se sont développés. Et assurément, ils ont gardé quelque chose du naturalisme, en ce sens qu'eux aussi se sont piqués d'observer et de peindre loyalement la nature. Mais ils n'ont pas réduit la nature à ce quelque chose de grossier, de matériel et d'automatique où se complaisait l'étroite pensée d'un Zola; ils ont cru que l'âme aussi était dans la nature, et ils ont revendiqué le droit de l'étudier et de l'exprimer. Et enfin, ils ne se sont pas contentés de copier la nature; ils ont prétendu l'interpréter; leurs observations leur ont suggéré des idées, et ces idées, ils ne se sont pas refusés à les suivre, et à nous les suggérer à leur tour. Et ainsi, de proche en proche, il ont été ramenés à une conception de la littérature qui n'est pas sans analogie avec celle de nos grands écrivains classiques. Prenez l'œuvre d'un Bourget et d'un Loti, d'un Brunetière et d'un Anatole France, d'un Vogué et d'un Jules Lemaître, d'un Rod et d'un Faguet : peindre l'homme complet dans la nature indéfiniment élargie, et tirer de cette étude des observations et des leçons pour la vie : n'est-ce pas à peu près ainsi qu'ils ont tous entendu l'œuvre littéraire? Il n'y avait pas de concei)tiou qui fût alors plus opportune, et j)lus secrètement conforme à notre grande tradition nationale.
Si cette conception, comme je le crois, implique une philosophie générale, il n'est peut-être pas sans intérêt d'essayer de la dégager. La génération précédente, celle des Renan et des Taine, avait vécu sous l'empire et sous l'obsession, on peut bien dire sous la tyrannie d'une idée unique, et presque d'une idée fixe, celle de la Science. Les merveilleux progrès et les applications indf^finies des scieiices positives avaient fait naître dans les âmes les espérances les plus
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naïves et les plus démesurées. On ne r«}vait plus que de naître, de vivre et de mourir scientifiquement. On avait, non pas seulement la religion, mais la superstition de la Science, comme on avait eu, à l'époque de la Renaissance, la religion, et même la superstition de l'art. Et celle grande conception de la Science enfermait en son sein, couvrait en quelque sorte de son prestige plus d'une fâcheuse équivoque. D'abord, elle impliquait l'idée ou la croyance que la connaissance de type scientifique est le seul mode de connaissance qui soit à la portée do l'homme. Knsuile, elle effarait arbitrairement la vieille, la nécessaire distinction entre les sciences morales et les sciences de la nature. D'autre part, à ne tenir compte même que de ces dernières, elle décrétait d'autorité la foncière unité de la science, comme si les sciences mathématiques , les sciences physiques, les sciences biologiques n'étaient pas profondément différentes de nature, de méthodes et d'objet. Et enfin, elle habituait les esprits à ne concevoir je ne dis pas seulement la science, mais les choses mêmes que sous les esprcesde la malhémalique. Sur tous ces poinls la récenlo crili(iue des sciences a fait une lumière décisive, et l'on peut dire que la conception de la science qui doininait il y a un demi-siècle est aujourd'hui périmée.
Contre celle concoplinn.cjnc (juehjues-uns de ses savants et de ses philosophes oonnuençaienl »léjt\ à battre en brèche, la généralion lilléraire de 1870 a réagi à sa nianière. D'abord, en vrrlu de celle loi conslanle de la vie qui veut que les générations successives soient en contratliction les unes avec les autres, et (pie la première démarche par laciuelle les fils manifestent leur existence personnelle soit de prendre le contre pied de ce qu'ont pensé leurs pères. En second lieu, la guerre était venue nous prouver par les faits (jue la science ne change pas grand'chose ii la pauvre nature humnino, et nous pouvions nous demander en «pioi celle .Mlemagne, si fière de sa science, et que nous avions si imprudemment admirée, nous aurait plus durement traités, si cUo eût été moins savante : sa science, par
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hasard, lui aurait-elle surtout servi à fabriquer de meilleurs canous? En même temps, l'idée spencérienne de l'inconnaissable s'insinuait chez les esprits les plus divers et y restaurait certaines conceptions sagement positivistes qu'un retour offensif de la métaphysique allemande avait, pendant trop longtemps, trop aisément oblitérées. Enfin, l'inquiétude morale et sociale que les grands bouleversements auxquels on venait d'assister avafent fait naître dans les âmes s'accommodait mal de ce déterminisme rigoureux, absolu, où les conceptions « scientistes » avaient voulu enfermer nos efforts. Si tout ce que nous sommes, si tout ce que nous voulons être est déterminé d'avance, à quoi bon agir, à quoi bon vivre même? Il n'y a qu'à se coucher au bord du chemin, et à attendre là que la roue de la fatalité daigne passer sur nous.
Voilà ce qu'un peuple qui veut vivre ne saurait admettre. Voilà ce contre quoi proteste en nous je ne sais quel instinct secret que nous sentons plus fort, plus fécond et plus juste que tous les syllogismes? « Le cœur a ses raisons... » : — le cœur, et la vie aussi. C'est ce qu'ont dû sentir les Renan et les Taine, car, dans leurs derniers écrits, sans renier assurément les convictions de leur jeunesse, et même en les maintenant toujours, ils s'efforcent visiblement, à leur insu d'ailleurs, d'en atténuer les conséquences, ou de les concilier avec les exigences de la vie morale et de l'action pratique. La lettre de Taine sur le Disciple est à cet égard infiniment curieuse, pour ne rien dire de maintes pages des Origines; et il suffit de lire la Préface de l'Avenir de la Science pour se rendre compte que, si Renan avait rédigé en'1890 <( son vieux Pourana » de 1848, il l'eût écrit un peu différemment.
Ces atténuations, ces contradictions, ces repentirs n'ont pas échappé à la clairvoyance de leurs disciples. Le rationalisme éperdu que ses devanciers avaient hérité tout à la fois'de la philosophie hégélienne et du xviii« siècle français, la génération de 1870 n'a pu s'en contenter; elle a vite trouvé illusoire cette foi profonde, aveugle et supersti-
CONCLUSION. 33 î
lieuse dans la toute-puissance, la toute-bonté, la divinité de la Science qui avait animé, soutenu les grands esprits et les grands écrivains dont elle s'était nourrie avec une liliale ferveur. Il n'est pas jusfju'à M.Anatole Franc*' Iniiiiénie, qui, dans la majeure partie de son œuvre, nait jelé (juelque discrédit sur » la nouvelle idole » à laquelle ses maîtres et lui-même avaient tant de fois payé tribut : le Jardin d'Epicure n'est pas d'un adorateur sans nuances et sans réservesdela Science*. Kt quant aux autres, les Loti, les Hourget, les Vogiié, les Faguel, les Lemaîlre, les Hod, les Hrunetière, chacun à sa manière et.'» son rang, les uns, en entretenant en nous le sens et l'etlrt)! «lu mystère, en nous amenant jus(ju'aux bords de l'inconnaissable, les autres, en défendant les [Iroits du cteuret d<^s puissances d'intuition, les uns en faisant profession d'impressionnisme criliiiue, les autres en combattant l'esprit du xviii"' siècle, ou en opposant la science à la religion, tous ils ont, plus ou moins consciemment, cooj)éré à celle réaction contre le Scientisme^ (\u\ restera, je crois, nu point de vue pliiIosoplii(|ue, l'apport propre et le trait dominant de toute une géuératioii intrllecluelle. Le célèbr»', trop célèbre article de WvmivïÙTv Après une visite nu Vatican n'aurait pas fait lanl d<* bruit si, <ruiir part, il n'avait pas été préparé pai- tout un niouvemcnt dt^ pensée antérieur, et si, d autre part, il n'avait pas ramassé, con<lensé, cristallisé sous une foruje brillaiilc, iuqx'ricu^r, ri iihmiic agressive, mille temlances latentt'S des esprits contenqiorains.
essayons des accidents «'t des exag«'ral mus t\r la pob-mique, de; dégager sur ce point essentiel, l'état d'esprit de toute c<'lte génération. Si l'on osait faire parler l'un des « maîtres <!(' Ilieun* " au imm d<' Iniis, jj nie stMuble qm» Pou pourrait, à p*"u de chose prés, lui prêter le langage que voici
u Nous ne croyons plus à la ScuMice, comme y ont cru les llenau, les nertlielol el les 'l'aine. Nous n'en faisons plus une « religion ; u<uis n atlmettous plus (pi'elle
1. Voyerii cet ^gnnl dniis In licvuc du mois du lOjuilli'l lUtl, l'arliile de M. l> Mornel svir )l. Anatole France et la Science,
réponde à toutes nos aspirations, et, comme eût dit Pascal qu'elle « remplisse tous nos besoins »; nous ne pensons plus qu'elle soit la seule génératrice de toute certitude; et nous ne pouvons plus la concevoir comme le type unique du savoir et comme l'unique règle de l'action. Entendonsnous bien : nous ne nions pas la science; nous n'en proclamons pas la « banqueroute »; nous n'en contestons pas les progrès; nous n'en répudions pas les acquisitions durables, ni même, quelle qu'en soit d'ailleurs la rançon, les réels « bienfaits ». Seulement, nous croyons qu'il y a une foule de choses, et de choses essentielles, qui échappent à ses prises : la religion, la morale, la politique, la philosophie même, l'art enfin sous toutes ses formes. Toutes ces choses-là nous paraissent décidément « d'un autre ordre », pour parler encore comme Pascal; et au seuil de chacune d'elles, nous voudrions, en la renversant, inscrire la devise de Platon : « Que nul n'entre ici, s"il n'est que géomètre ».
Et assurément, cette attitude de pensée, les écrivains dont nous avons parlé ne l'ont pas eue toujours et partout; cette « via média entre la Science et la Foi », comme l'appelle très heureusement M. Bourget, ils ne l'ont pas du premier coup découverte; ils ont tâtonné; ils se sont contredits; ils se sont repris; ils sont revenus plus d'une fois aux errements de la génération précédente; sur quelques points, ce que j'ai cru pouvoir appeler leur réaction contre le scientisme a été insuffisante. Par exemple, n'y a-t-il pas dans les constructions psychologiques de M, Bourget quelque excès d'appareil « scientifique »? Et Brunetière n'avait-il pas dans Timpersonnalité et l'objectivité de sa critique une confiance quelque peu excessive, et n'attribuait-il pas aux conclusions de la <c méthode évolutive » une valeur « scientifique » et même, — il a [prononcé le mot, — « mathématique », qu'elle était assez loin d'avoir?.. Mais il n'importe. Les novateurs les plus originaux ne le sont jamais entièrement; ils procèdent toujours de leurs devanciers; ils prolongent le passé, même (^uan4
COi\CL US ION. 333
ils réagissent coiilrc lui. La grnéi'alion de; 1870 a certainement gardé quehine chose de 1' « intellectualisme» de sa devancière. A voir l'ensemble et la direction de son elTorl, elle n'en a pas moins vigoureusement réagi contre l'inlellectualisme; elle a ruiné la « religion de la science».
Elle a été plus divisée au point de vue moral : c'est qu'il est plus faciN' de détruire que de reconstruire, plus aisé de s'entendre sur des négations que sur des affirmations. Ce que l'on |)eut dire à Thonneur de presque tous ces écrivains, c'est f|u'ils ont très vivement, et parfois douloureusement, senti riinportancr du problème. Dans son beau livre sur les Idées morales du temps présent, Kdouard Hoil, on s'en souvient, distinguait en négatifs et en positifs les esprits (pli, il y a vingt ans, agissaient le plus fortenu'nl sur les consciences; et il constatait que les seconds étaient l>!us noMiitrcux «pic 1rs picmiers, et (jue le courant positif tendait dt; plus en plus i\ l'emporter sur l'autre, l/observalion était juste, et rUc l'est devenue plus que jamais. Parmi les écrivains (pii ont aujourd'hui, — ou (jui devraient avoir, — enirr cinquante cinq et soixante-dix ans, — j'entends <*eux (pii conqitcnt, ri «pie je n'ai pas tous étudiés, — je n'en apeirois véritablenuMit (pi'un seul, qui puisse être dé(i(l«'Muent rangé parmi les négatifs, ou, si l'on préfère, parmi les purs amoralistes : c'est le plus ;1gé d'entre eux, précisément, c'est M. Anat<d(* l'rancc. Mais les autres, t<uis les ;iulies, même les plus libres ou les plus fantaisistes, (Mil su fair(\ suivant une belle parole de Hrunclière, « la |>art sacrée th; ce (pi'il fallait détruire et de ce qu'il fallait savoir conserver ù tout prix' »; ils n'ont pas jonglé avec les (pn'sti(»ns d»- nuM'ale ou de moralité; et ils auraient pu dire avec le poète :
J'honore »Mi 8«M'r«'l la «Imym»
Qiio raillent tant th* gcus dV>prit La Vorlu....
L Pa^os luôOiU'9 sur rt'nc|ciu/>t<titV,
Seulement, ils n'ont pas tous clé d'accord sur la façon de la concevoir et sur la base à lui trouver. Les uns, un peu flottants, comme M. Jules Lemaître, ballottés d'un pôle à l'autre, sans grand luxe.de théories, sans grand effort de spéculations, se sont contentés de <( laïciser » à l'usage des « honnêtes gens » d'aujourd'hui les enseignements les plus généraux de la morale chrétienne. Les autres, comme Edouard Rod, plus inquiets, plus ballottés encore, plus philosophes aussi, très frappés de l'inconsistance que présentent aux regards tous les essais de morale indépendante, embrassant d'ailleurs très exactement toutes les données du problème, semblaient, à chaque instant, sur le point de conclure que la seule solution satisfaisante en était dans le retour à la morale non seulement religieuse, et chrétienne, mais catholique; mais, la foi leur manquant, ils s'arrêtaient à un discret stoïcisme. Un autre encore, comme M. Emile Faguet, esprit incroyablement libre et réaliste, dégagé de toute espèce de mysticisme, positiviste d'éducation et de tendance, nourri d'Auguste Comte, nourri de Nietzsche, un peu sceptique peut-être sur le fond des choses pour avoir manié trop d'idées et fait le tour de trop de systèmes, mais profondément convaincu de la haute nécessité sociale de consolider les « préjugés nécessaires » et de respecter les « illusions bienfaisantes », fonde le devoir sur l'honneur, et propose de reconstruire sur cette base, peutêtre plus fragile et « subjective » qu'il ne pense, tout l'édifice de la morale.
On sait comment les écrivains et penseurs de la génération précédente, quand il leur arrivait, ce qui n'était pas très fréquent, d'aborder la question morale, posaient le problème et inclinaient à le résoudre. A vrai dire, ils le posaient moins qu'ils ne l'éludaient, et ils le résolvaient moins qu'ils n'en ajournaient indéfiniment la solution. A leurs yeux, la science suffisait à tout, avait réponse à tout, et la morale qu'ils préconisaient était donc une « morale scientifique ». Mais comme ils ne pouvaient nier que la Science ne fut pas encore complètement constituée, c'était
donc à l'avtMiir, au lointain et incertain avenir qu'ils remettaient le soin de dégager de la Science achevée la morale nécessaire à Ihumanité nouvelle. « Dans cet emploi dc' la science et dans celle conception des choses, écrivait Taine, il y a un art, une morale, une politique, une n'Iiginn nouvelles, et c'est notre alTaire aujourd'hui de les chercher. » Aujourd'hui, ou plutôt demain. Et pas un instant ces admirai>les idéologues ne se demandaient comment vivrait l'homme, l'homme réel, le pauvre être de chair et dos, de sang et de muscles, de sentiments et d'instincts, de passions, de désirs et de rêves, en al tendant qu'on hii eût trouvé une morale. Cette candide imprévoyance, jointe à la vauilé loncirre de rentre[)rise, — car si l'on pouvait tirer une morale de la science, elle serait parfailemenl immorale, - ont peu à peu détaché de cette conception d'une UKU-ale scienlilicpie tous ceu\ qui pensent; et c'est peutêtre le seul point sur letiuel ils soient, en pareille matière, aujourd'hui, tous b. peu près d'accord.
l)eux d'entre eux sont allés plus loin encore. Esprits très philos(q)hiques et très réalistes tous les deux, très tlécidés i\ niî pas lAcher la proie pour romhrc, obsédés d'ailleurs jusqu'à l'angoisse par le problème moral, ils sont arriv«''s l'un el l'auh'e, par des voies fort dilïérentes, t\ des conclusions identiques. L'un, .M. lituirget, en sa qualité de psyehologue t't de i(unancier, faisait profession d'étudier l'Ame humaine sur le vif, dans la realité quotidienne de ses passions, de ses maladies même. La question qui se posait î\ lui, (|u'il rencontrait à cha<pie pas de ses éludes, de ses réllexions, de ses expériences, c'était celle de la nécessité d'une morale, non pas «l'une morale théorique, abstraite, codiliée sur le papii'r « qui soulTre tout », comme le disait dt''jà la grand»' Catherine, mais d'une morale pratique, t'flieace, et capable, dans la réalib' lie la vie. il'inqtoser un idéal, de faire respecbM'des règles, de refréner des passions, t et, tanlôl en les stimulaid. laulAt en les liridanl, d'agir sur des volontés. A la question ainsi posée on sait (|uello réponse a linaliMuent faite l'auteur du Disciple. Il a trouvé.
à l'usage, les prescriptions de la morale rationnelle toutes platoniques et inefficaces; seule la morale religieuse, et, plus précisément, la morale chrétienne, plus précisément encore, la morale catholique, lui a paru remplir toutes les conditions d'une morale véritable et réellement agissante. Nous voilà bien loin du temps où Edouard Rod rattachait M. Paul Bourget au groupe des » négatifs ».
A ce groupe jamais personne n'a été tenté d'agréger Brunetière, bien qu'il se soit trouvé jadis quelqu'un pour le mettre au rang des « malfaiteurs littéraires ». Lui aussi, de très bonne heure, il était en quête d'une vraie morale, et, nourri des enseignements de ses maîtres, plein de défiance à l'égard de l'idée religieuse, il cherchait en dehors d'elle la doctrine souhaitée. Un moment, sous l'influence de Schopenhauer, il crut Tavoir trouvée. En « laïcisant » les enseignements des grandes religions, il crut qu'on pourrait constituer une morale qui aurait à la fois l'autorité de la morale religieuse et l'intelligibilité des morales rationnelles. Vit-il un jour tout ce que cette « laïcisation )> comportait d'arbitraire, comprit-il qu'elle ressemblait à un éclectisme d'un nouveau genre, et se rendit-il compte qu'étant une invention tout humaine, elle perdrait immédiatement aux yeux des hommes l'autorité même dont il voulait l'armer? Ce qui est sûr, c'est qu'un jour vint où cette solution lui parut bâtarde et ruineuse. Et les fortes paroles de Scherer s'imposaient à son esprit : « Sachons voir les choses comme elles sont : la morale, la bonne, la vraie, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu; elle aspire à la transcendance : elle ne trouve un point d'appui qu'en Dieu. La conscience est comme le cœur : il lui faut un au-delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime, et la vie devient une chose frivole si elle n'implique des relations éternelles.... Une morale n'est rien si elle n'est pas religieuse. » Mais il ne s'en tenait pas là; et choisissant, d'un point de vue tout spéculatif encore, entre les diverses formes religieuses, il manifestait nettement, pour des raisons morales et sociales tout ensemble^ sa préférence à l'égard du catholicisme,
On sait h; reste, et comment une adhésion simi)]ement philosophique et toute lhéori(pie, est devenue peu à peu une adhésion engageant la foi personnelle et inliine. Alors que la génération précédente s'é'tail développée tout > entière et juscpiau bout en deiiors de l'idée religieuse, la génération de 1870, par cpielques-uns de ses principaux représentants, — [)onr ne rien dii<' ici de quelques autres, les (loppée et les Iluysnians, par exemple. — n'a pas cru devoir imiter cette réserve. « Kn vain, disait lirunetière, a-t-on voulu écailler la question : elle est revenue; nous n'avons pas [»u, nous non j)lus, l'éviter; et ceux qui viendront après nous ne l'éviteront pas plus que nous. »
(!e n'es! pas (\\u\ sur la question religieuse, nos aînés n'aient été partagés encore, et Ton sait «le reste «pie tous n'ont point suivi Hrunelière et M. Hourget. (lelui d'entre eux (pii s'est montré le plus résolunu'ut hostile ii ces nouvelles tendances, c'est M. Anatole Fi-ance. IMant de tous le plus Agé, il ('lait d'ailleurs assez naluicl «pi'il l'estîU de tous le plus engagé dans l'esprit dr la génération pr«M-édenlr '. Si, un momrni, on a pu le croire as.M'/ (h'-laclié des idi'cs (piil avait h(''ritées d'elh», il s'est vile repris, et, depuis (juirr/.c ans, son anticléricalisme Ihéori(pie et luatitpir n'a connu .-nii-iiii«,> défaillance. Ucnan lui-même, le derni«'r IUmuui, eùtil souscrit ii toutes les dé«'larati(Uis au\(]iielles, ^nr ce cliapitre, le biographe de Jérôme Cioiguard s'est laissé entraîner? On en peut diuiter. Ce qu'on peut nllirmer, c'est qu'elles eussent, vivement scandalisé le «lernier I aine.
1. r.n pareille in.Tlirrp. les <pieslions d'ûpo sont loin «IVire iiuliffèrenles. el il siifllt souveul di» i|Uelt)ueH nnaées «le phis ou île iiiniits pour so (rou\ei-, eu fail. rnUaelie à une ^MMier.ilioii plulol (pi'à uni' "ulre. l'nr exenipli'. il osi vi»ililetpie M l'uinee. lu» iMi IS44. M. Kn^ui-I. p\' en ISiT, Itruneliére, né en IS4l». M. Ilour^'t, né ni IS.VJ, ont rengi (l'Mno nianiéru erui:«sante contre IVspril tU» la génération dos Ucnnn et des Taine.
Le cas de M. France a été, heureusement, isolé parmi SOS contemporains. Ceux-là mêmes dont les tendances se rapprochaient le plus des siennes, ont été trop préoccupés du problème moral pour ne pas sentir qu'à combattre les idées religieuses, c'était la morale, et la moralité ellemême que l'on risquait d'affaiblir, et peut-être même de ruiner ; et quand on a conscience d'une pareille besogne, on conçoit qu'elle répugne à certaines délicatesses : tout le monde n'a pas l'âme d'un « combiste » impénitent.
Cet état d'âme, il faut le dire à l'honneur de la corporation, est extrêmement rare parmi les hommes de lettres d'aujourd'hui. Tous, ou presque tous, d'ailleurs, ont subi, plus ou moins directement, l'influence doucement apaisante d'un très grand et généreux Pape, — auquel, demain, on rendra justice, — et qui a usé sa vie et son génie à dissiper tous les vieux malentendus entre « l'Église et le siècle. » Pour nous en tenir à ceux que nous avons étudiés, voyez combien leur attitude à tous, quand elle n'est pas même chaleureusement sympathique, est profondément, sincèrement respectueuse à l'égard des choses religieuses. Ne parlons pas de Vogué, si naturellement, si généreusement déférent pour tout ce qui est chose d'âme et de conscience, et qui, même lorsqu'il n'adhérait pas,' même lorsqu'il constatait, dans cet ordre d'idées, des mesquineries ou des ridicules, ne se fût pas pardonné même un léger sourire. Mais M. Jules Lemaître qui, lui, sourit quelquefois, et même égratigne, si l'on en excepte i)eutêtre Sérénus, son œuvre ne dément pas trop ce qu'il disait au début de sa carrière, lorsque, parlant de M. France, et énumérant les avantages d'une éducation ecclésiastique, il ajoutait : « Et (sauf le cas de quelques fous ou de quelques mauvais cœurs), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus équitable et plus intelligent. » Mais Pierre Loti, dans lequel de ses livres n'a-t-il pas proclamé son respect attendri pour tous les symboles, pour toutes les formes du sentiment religieux? dans lequel n'a-t-il pas
jeté son cri d'adoration éperdue pour la réalité inefTablc qu'il pressentait derrière toutes ces images et toutes ces forniules? Et puisque nous n'avons pu la citer dans l'étude que nous lui avons jadis consacrée, rappelons ici l'adinirablc page, presque leslaincnlaire daccent et (riiifrnlinn. qui termine Un Pèlerin dCAngkor :
La souveraine Pitié, j'incline de plus en plus à y croi. et à lui tendre les bras, parce <jiie j'ai trop soulTert, sous tous les cit'ls, au milieu des encliantctucnls ou do riiorrour. et trop vu soufTrir, trop vu pleurer et trop vu prier. Mal^^ré les flutluations, les vicissitudes, mal^rrc les révoltes causées par des do^j^mes étroits et des formules exclusives, l'existence de celte Pitié suprême, on la sent j)lus «jue jamais s'aflirmer universellement dans les âmes hautes qui s'éclairent à toutes les grandes hn'urs nouvelles •. De nos jours, il y a liicn, c'est vrai, cette lie des «leini-inlclli^'cnces, des quarts d'instruction, que l'actuel ré;j:imc social fait remonter à la surface et (jui, au nom d«' la science, se rue sans comprendre vers le matérialisme le plus imbécile, mais, dans l'évcdution coritinue, le rè^'ue de si pauvres êtres ne marquera qu'un né^'li^'cable épisode de marche en arrière. La Pitié suprême vers laquelle se tendent nos mains do désespérés, il faut <pi'elle existe, ipielque nom qu'on lui donne: il fatit (prcllc soit là. capable d'entendre, au mouient des séparalions de la ujort, notre clanuMir d'inlini»' détresse, sans qn(»i la création, à lacpielleôn ne peut raisonnablement plus accorder l'inconscience connue excuse, (b'viendrail une cruauté par ln»p inadmissible à force d'être «nlieust» et à force d'être lâche.
Kl, de mes pélerina^'cs sans nombre, les futiles ou les graves, ce faible argument si |)cu nouveau est encore tout ce quej'ai rapporté qui vaille.
.le ne sais si .M. lùuile l;i^uct irait jusque-la. ^ln»ple positiviste nourri de Niel/.sche, il n'a jamais, ce me
1. Pierre Loti met i»i uno note bien savoureuse : • En Frnnce, notre admirai»!»' llorKson qui vienl de ruihuler le diHorminisnio: en AiMcriqiic. William James et b's (bsciplrs (|iii le continuent : nux Imics. queliiufs sau:cs «le Henaré» et de Na«l\nr. L«'s unn. par i'irrefulnltle raiMinncmonl. les autre» par roliscrvaliou merveilleuse. Iouî» aujourd'hui en viennent peu à peu à coiiMdnler re.H e.siH)irs que no;< nncMreH, sans autant chercher, snvnient trouver si bien et si nnlurellemenl liomero \ca symbutcs des religiuus primitives. •
3li0 LES MAI THE S DE E HEURE.
semble, abordé bien en face le problème religieux, et il a trouvé le moyen d'écrire un petit livre sur Dieu, sans nous dire avec précision si, oui ou non, il y croyait. Mais qu'il ne soit pas anticlérical, il a publié tout un juste volume pour nous le faire savoir, et qu'il soit très sincèrement respectueux de la religion, de toutes les religions, qu'il ait même pour elles une très active sympathie, une sympathie qui va jusqu'à les défendre quand elles sont persécutées, c'est ce que nous crie son œuvre tout entière. Les « positifs » ont toujours eu dans ce positiviste le plus libre, mais le plus sûr des alliés.
Une sympathie respectueuse et croissante pour la religion en général, et pour le catholicisme en particulier, sympathie allant, parfois, jusqu'à l'adhésion formelle; une préoccupation morale très sérieuse, très intense, très réaliste aussi; une disposition très philosophique à répudier les empiétements illégitimes de la science, et à la contenir dans ses justes limites; un libre retour en littérature à notre grande tradition nationale et classique; un grand désir de justice sociale et d'équité politique dans une France plus forte, plus respectée, plus unie : tel paraît bien avoir été le commun idéal intérieur de la génération littéraire dont l'œuvre aujourd'hui s'achève, et (jui, déjà, a vu tomber plus d'un des siens dans les sillons c|uelle a tracés. A-telle réalisé tout son rêve? Hélas! quelle est la génération humaine qui réalise tout le sien? « Elle n'a pas de victoire à son actif, cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai, — écrivait il y a plus de vingt ans M. Bourget, dans l'émouvante Préface de son Disciple. — Elle n'a pas su établir une forme définitive
, de gouvernement, ni résoudre les problèmes redoutables de politique étrangère et de socialisme. Pourtant, jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à
' tes aînés. Par eux, la France a vécul »
Oui, la France a vécu, dangereusement vécu même par moments, et nous savons assez d'histoire pour rendre à
ceux qui l'ont fait vivre le juste hommage auquel ils ont droit. La génrralion de la guerre, nous le voyons mieux encore aujourd'hui, n'a pas à rougir de son oeuvre. Venue à la vie spirituelle et civique à une heure tragique, elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour réparer les ruines qu'elle n'avait pas causées. Elle a souffert dans son esprit et dans son cœur, dans sa fierté el dans sa tendresse. Mais les amères leçons de l'expérience n'ont pas été perdues pour elle. KUe a mieux connu l'homme tel qu'il est, et la vie réelle, que celles qui l'avaient précédée dans l'existence; elle s'est fait moins d'illusions sur le monde et sur l'élrangcr; elle a moins vécu d'une vie toute cérébrale; elle nous a légué de belles œuvres, fortes, humaines et profondes; elle a entretenu parmi nous, avec l'idée toujours présente du relèvement de la patrie, de hautes et nobles inquiétudes. En un mot, elle a créé ce «pielque chose d'assez complexe et pourtant de très précis qu'on appelait, il y a viiit^'t îins, Vesj)rU nouveau.
Cet « esprit nouveau », c'est celui-là même que immis avons essayé de définir au cours des pages qui pré«èdrnt. C'est <'.et esprit (|ui a animé, soulevé, soutenu presipic tous les écrivains dont nous avons parlé, et ceux aussi ilont nous n'avons point parlé encore. Kt nous, qui avions vingt ans vers iS'JO, nous à (pii M. liourget dédiait la Préface de son Disciple, et VogOé celle de se»lic(jards hisloritjues et littéraires, c'est cet (»sprit lil)re. clair, i^énéreux, bien français, que nous avons respiré en nous «'\ cillant ù la vie intellectuelle. Nous aurons été dans l'Iiistoire la génération de l'esprit nouveau.
Hélas! et sans qu'il y ei'it, ce semble, de notre faute, cet esprit a subi une longue éclipse. Notre jeunesse. i\ luuis non plus, n'aura pas été ^'Atée par la vie. Si elle n'a pa<. » onuue la génération antérieure, eu à vingt ans sous les yeux le douloureux spectacle de la guerre étrangère, de l'invasion, elle a vu, dès ses premiiM'S pas, son élan brisé par une «b'phu'able guerre civile. Mlle a soulTert. elle s'est mûrie dans l'angoisse. Elle a connu les jours sombivs »lu
QjRAV.n. — Los Maitrcs do rilcuro. II. 23
régime « abject », les injustes proscriptions, une nouvelle révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a pourtant point perdu courage. Elle a travaillé dans le silence et dans la tristesse. Elle a continué, prolongé de son mieux l'œuvre de ses devanciers. Comme eux, elle a gardé dans les destinées du pays une invincible confiance. Voici que des jours meilleurs commencent à luire pour elle. Selon une parole qui mérite de devenir historique, « le fifre allemand a sonné le ralliement français ». Cette France qui, il y a quelques années à peine, paraissait minée de pacifisme et d'antipatriotisme, sans fracas, sans provocation inutile, s'est ressaisie, a montré qu'elle voulait vivre. Elle a très simplement accepté, avec entrain, presque joyeusement, à la française, le plus dur sacrifice qu'on pût demander à un peuple, à une démocratie surtout, et dont beaucoup ne la croyaient pas capable. Elle a voulu, elle a imposé à ses maîtres éphémères un chef élu de son choix qui la représente dignement devant l'étranger, et qui semble s'être donné pour tâche de favoriser, de réconcilier, de rassembler toutes les énergies nationales. L'esprit nouveau recommence à souffler sur ce peuple dont, paraît-il, on se partageait déjà les dépouilles. Il anime visiblement toute une jeunesse nouvelle qu'on dit meilleure que la nôtre, douée de plus de volonté, de plus de foi, de plus de vertu. Puisse-t-on dire vrai! Puisse-t-elle ignorer nos épreuves I En tout cas, elle nous aura avec elle pour les œuvres d'apaisement, de concorde et de relèvement que nous aussi, nous avions rêvées; et elle aura avec elle également tous ceux d'entre nos aînés qui nous ont prêché la confiance et frayé la voie. Et puissent les efforts concertés de ces trois générations unies dans un commun idéal préparer à nos descendants une France moins divisée, plus forte, plus prospère et plus heureuse que celle que nous avons connue, — et que nous avons tant aimée malgré toulM
1. On n'a pas changé une virgule u ces pages, datées du 1"' janvier 1914. Avouerai-je qu'aujourd'hui (juin 11)22) je ne les relis pas sans plaisir? ,